« L’adaptation » de Paris à l’automobile, 1954-1955 : années terribles ?
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Cette recherche, dans laquelle l’automobile est avant tout considérée comme un objet d’histoire urbaine, s’inscrit dans le cadre d’un doctorat d’histoire, dirigé par M. le professeur Antoine Prost, consacré aux rapports entre Paris et l’automobile de 1910 à 1977. Prononcée le 15 octobre 1998, cette communication n’a subi que des modifications de détails par rapport à son énonciation initiale.
Texte intégral
“Les maux accablent la ville !
L’invasion des transports mécaniques, la submersion de la ville : les automobiles sont là, dans les rues, il n’en faut plus douter !...” Le Corbusier, lettre ouverte à M. le préfet, Paris, le 7 février 1955. Les plans Le Corbusier de Paris 1956-1962, Minuit, Paris, 1956, 192 p.
1Dans le débat sur “la vitesse et les temps morts de l’innovation”, nous proposons d’adopter, un point de vue décalé. En effet, afin de faire rouler les automobiles, et de compléter le “système technique”, il reste à créer les conditions de circulation de celles-ci. Dans ce contexte, c’est le point de vue des usagers sur l’automobile, de certains d’entre eux en tout cas, des Parisiens de la décennie cinquante, que nous souhaiterions présenter.
- 1 Première parution Calmann-Lévy, Paris, 1977 et réédition Paris, Ivrea, 1997, 317 p. Ce livre faisai (...)
- 2 L’assassinat..., p. 29, op. cit.
- 3 Aux yeux de Victor Hugo, l’année 1870-71, fut “terrible”, moins par les destructions des Communards (...)
- 4 Sur la complexité de la temporalité urbaine, voir Bernard Lepetit, “Le temps des villes”, Villes, h (...)
- 5 Nous nous permettons de renvoyer ici à nos travaux : ‘“Temps réel’ et ‘longue durée’, l’automobile (...)
- 6 McShane, Clay, The Automobile, a Chronology of its Antecedents, Development, and Impact, Greenwood (...)
- 7 Les spécialistes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître que les problèmes majeurs de la congestio (...)
2L’histoire des encombrements est une part de l’histoire culturelle. L’histoire d’une ville, d’une métropole historique comme Paris est donc liée en partie à la manière dont on y circule. C’est bien ce qu’avait perçu Louis Chevalier, observateur avisé de Paris et des Parisiens qui écrivit un livre en 1977 pour constater L’assassinat de Paris1. “En quelques années (après 1960), Paris avait bel et bien disparu, pour faire place à autre chose”, notait-il en soulignant la part prise par la pression des automobiles dans ce processus. Il avait le sentiment que “l’enlisement” avait commencé en 1955, date du début d’un “déclin de Paris”2. L’examen historique, le retour aux sources semblent, en effet, accorder crédit à ce que Louis Chevalier ne tenait que pour une impression. Les années 1954 et 1955 paraissent effectivement pouvoir être tenues comme des anni horribiles en ce qui concerne les rapports de la capitale et de l’automobile. Précisons et poursuivons la métaphore, empruntons à la littérature classique consacrée au sujet parisien, parlons d’“années terribles” à la manière dont Victor Hugo qualifia l’année 1871, celle de la Commune3, pour décrire les conflits apparus dans la capitale. Pour autant, l’adaptation à l’automobile fut-elle certaine en ce temps où la tentation du “tout automobile” a indéniablement existé ? Il reste que cette apparente soumission à l’automobile se fondait sur un consentement général bien oublié à l’heure actuelle. Ce choix strict de deux années peut surprendre et il y a un risque à décréter ainsi le temps de la ville4. Si des preuves peuvent être énumérées en ce sens, il convient cependant d’élargir la focale et de mettre en perspective ces années. La chronique de la rue parisienne doit être, à notre sens, raisonnée et méthodique. La scansion de la longue durée des embouteillages parisiens5 permet de sortir du halo brumeux qui entoure généralement l’approche de la question. En forçant de la sorte la chronologie, il s’agit précisément de contester l’intemporalité des embarras parisiens. En effet, si la tradition fait remonter ceux-ci jusqu’au XIIe siècle (!)6, la congestion parisienne a connu ses moments paroxystiques avec la massification de la circulation automobile, lors de l’entrée de la société française dans l’ère de la consommation pour tous. Ainsi, dans la situation de crise latente permanente de la rue parisienne, sempiternellement soumise aux embouteillages, certaines époques apparaissent-elles comme plus ou moins apocalyptiques et la circonspection s’impose devant les proclamations récurrentes d’asphyxie imminente. Avec le recul que donne l’examen des documents, la période actuelle par exemple ne semble pas si exceptionnelle que l’écho médiatique tend à le faire croire, au moins en ce qui concerne le Paris intra-muros qui, seul, fait l’objet de cette étude7. Il s’agit donc, aussi, de contester l’idée d’une dégradation continue des conditions de circulation dans la capitale, les grèves parisiennes de 1995 – moment exceptionnel – n’ayant, à ce chapitre, pas inventé le blocage littéral des rues, banal et réel en certains endroits aux heures de pointes dans les années cinquante et soixante.
3La circulation urbaine n’étant pas un indéterminé, pèsent sur son profil les conditions économiques et sociales générales : les dix années d’après la Seconde Guerre mondiale ont été en ce domaine une révolution. Nous passerons rapidement sur ce contexte relativement connu pour ensuite développer les aspects proprement parisiens du problème de l’usage de l’automobile au cours de cette période, et aborder, pour finir, la signification profonde quant à la destinée urbaine de cette époque.
1. L’après-guerre et le renouveau d’une innovation : prospérité et misère urbaine
4La crise, ou plutôt la mutation des années 1954 et 1955, est révélée par le témoignage de nombreux acteurs (hommes politiques, ingénieurs, observateurs avisés ou journalistes) ainsi que par l’abondance de documents relatifs au débat politique qui naquit alors sur la nécessité de transformer, d’“adapter” la capitale à la voiture. La mise en perspective de ces années – qui n’ont pas véritablement valeur de rupture événementielle au sens classique de l’historiographie traditionnelle – est édifiante : dix ans auparavant, la France sort tout juste des années noires de la Seconde Guerre mondiale qui ont sinistré la circulation et l’industrie automobiles ; dix ans après, la voie expresse rive droite est bientôt achevée – et, à peine inaugurée, déjà saturée. Après un temps mort, l’automobile renaît donc, pour le meilleur et pour le pire... De mode, qu’elle fut à la Belle Époque et dans les “années folles”, suivie par des aristocrates et des grands bourgeois avides d’“articles de Paris”, l’automobile est bel et bien devenue mode de vie.
1.1. D’une mode à un mode de vie
- 8 Signe des Trente glorieuses, l’automobile – pas n’importe laquelle, il est vrai : c’est une DS Citr (...)
- 9 Le 33e salon de l’automobile, dont la vedette fut la 4CV Renault, accueillit une affluence record d (...)
- 10 II s’agit bien sûr de Georges Pompidou.
5Ce qu’il convient de décrire d’abord, c’est un succès qui apparaît rétrospectivement comme très frappant : celui de l’automobile dans la conquête des Français et l’assentiment de ces derniers à cette évolution. Le rappel du fait statistique automobile à Paris et en France, en 1954 et 1955, illustre le démarrage sur les chapeaux de roue de la société française sur la route des “Trente glorieuses”8. Du salon de 19469 – “salon d’espoir et de Tantale”, pour reprendre l’expression de Patrick Fridenson – jusqu’aux années soixante-dix, et même, jusqu’à aujourd’hui, quoique sous des formes différentes, l’enthousiasme des Français pour l’automobile ne s’est pas démenti. Un président de la République, sur lequel il faudra revenir, alla même jusqu’à déclarer que “les Français aimaient la bagnole”10. Les incertitudes du plan Pons d’avril 1945, les rationnements d’essence imposés jusqu’en décembre 1949, les délais de livraison n’ont pas découragé ceux que l’aventure tentait. Il est donc possible de distinguer en cet après-guerre une seconde motorisation des Français.
- 11 Le choix de lancer la 4CV sur des rythmes de production inouïs en France attestait le volontarisme (...)
- 12 Merlin, Pierre, Les transports parisiens, Paris, Masson, 1967. Le chiffre de 1995 était de 4 051 00 (...)
- 13 Archives préfecture de police, série DB 1-502.
6Caractéristique essentielle de cette seconde motorisation des années cinquante, l’usage de l’automobile est désormais plus large. Il correspond au souhait formulé par Pierre Lefaucheux, président de la Régie Renault en 1946, de voir l’automobile devenir un objet “démocratique”11. À l’échelle de l’agglomération parisienne, le parc de voitures particulières12 a retrouvé dès 1950 le niveau qui avait été le sien en 1939 (date à laquelle Paris et sa région concentraient le quart du total des immatriculations françaises), soit 500 000 véhicules. Pour mémoire, il avait chuté en 1945, au lendemain de la guerre à 150 000 véhicules, et encore ce dernier chiffre était-il trompeur, étant donné les multiples restrictions au droit de circuler imposées par l’occupant13.
- 14 Actuellement, ce sont environ 4 millions de voitures particulières qui circulent à Paris et en Ile- (...)
7L’augmentation fut par la suite spectaculaire : on dénombrait 644 000 véhicules en 1955, 1 000 000 millions en 1958, 1 200 000 en 1960, la décennie soixante voyant encore ce chiffre doubler, puisque 2 364 000 véhicules circulaient en 197014.
- 15 Le baron Petiet, en 1948, dans la Revue de l’union routière de France “Problème d’actualité”, insis (...)
- 16 Paris, le district de la Région de Paris, Paris, Éditions Friedland, 1964.
- 17 Il s’agit des statistiques établies par Henri Bunle. Sur la construction scientifique de la réalité (...)
- 18 Claudine Fontanon a montré dans sa thèse la part prise par les services automobiles dans le partage (...)
- 19 Archives PP, série DB 1-554. Le Monde du 25 novembre 1948 offre, à notre connaissance, le plus anci (...)
- 20 A. RATP, 1 R-80, note de juillet 1955. L’autorisation fut donnée à “Robert Doisnot” (sic) d’effectu (...)
- 21 “Dans cette conjoncture des plus défavorables, le problème de la circulation des véhicules privés v (...)
8Certes, ces données brutes recouvraient des pratiques différentes : l’“auto utile” ne devint majoritaire qu’au cours de cette décennie justement, devant l’auto du dimanche ou l’“auto des Champs-Élysées”15. Pour compléter le raisonnement, il reste à restituer à l’automobile sa place dans l’augmentation générale de la mobilité en région parisienne. La dissociation de plus en plus fréquente des espaces de domicile et de travail a conduit à la banalisation rapide de son usage quotidien, plus lentement à sa généralisation, voire sa massification. On trouve dans les documents de base, à fin de travail, produits par le district de la région parisienne16 au cours de la décennie soixante, des données comparatives particulièrement éclairantes quant à l’augmentation des migrations pendulaires. L’année 1954 était prise comme année de repère par les rédacteurs principalement en raison du fait qu’à partir de cette année de recensement, les statistiques se sont faites plus complètes, et plus systématiques. La comparaison avec 193617 indiquait, pour simplifier, que les principales migrations journalières (entre les départements avoisinant Paris et la capitale) avaient doublé en vingt ans et qu’elles s’élevaient à un peu plus de 600 000 en 1954. À l’intérieur de Paris même, alors qu’aucune donnée n’était disponible avant la guerre, 778 000 migrations journalières étaient recensées en 1954. L’automobile commençait à y avoir une part non négligeable18 : un indice de l’intensification de l’activité des conducteurs est perceptible dans les encombrements inhabituels créés par les grèves, nombreuses en ces années de troubles sociaux sur fond de Guerre froide. Les grèves des transports en commun commencèrent, à partir de 1948, effectivement à provoquer des nuisances automobiles, encore localisées, et l’on voit paradoxalement l’automobile servir ainsi, bien involontairement, la pression des grévistes. Les revues de presse conservées dans les archives de la préfecture de police sont, à cet égard, significatives19. De plus, une anecdote, dont la concordance avec notre sujet est spectaculaire, permet aussi de bien cerner les dimensions nouvelles du problème. Participant en 1955 à la conception d’un ouvrage sur la vie parisienne commanditée par les éditions du Cercle d’art, Robert Doisneau sollicita et obtint de la RATP d’accompagner un machiniste dans sa cabine de conduite afin de saisir directement, juste derrière le pare-brise, cette donnée nouvelle, ordinaire et massive de la vie parisienne20. La gêne que représentaient les véhicules particuliers pour le réseau de surface des transports en commun obligeait à repenser absolument ce dernier21.
1.2. La ville et la contradiction automobile
- 22 Bonjour tristesse est paru en 1954.
- 23 Les archives de l’ouvrage L’automobile et ses grands problèmes paru en 1958 chez Larousse auquel il (...)
- 24 Sur ce point, l’étude de Kristin Ross, Fast Cars, Clean Bodies, Decolonization and the Reordering o (...)
- 25 En 1956, parut sous sa plume L’opinion publique, Paris, PUF, (Que sais-je ?). Le discours partial t (...)
- 26 Sagan, Françoise, Réponses 1954-1974, Paris, Pauvert, 1974, 188 p., p. 69. Être “masochiste” ou, pl (...)
- 27 Jouin, Pierre, Une liberté toute neuve... Culture de masse et esthétique nouvelle dans la France de (...)
9Le plébiscite de la voiture individuelle qu’attestent les statistiques reposait sur un consensus quasi général. La seconde motorisation des Français n’a effectivement pas connu les débats violents qui ont accompagné l’introduction de l’automobile dans la société française. Le conflit social n’est plus de mise alors, ou plus justement il n’apparaît plus que sur un mode mineur. Au conseil municipal de Paris, tout l’éventail politique et social constitué par les élus souscrit au discours productiviste tenu autour de l’automobile, porteuse de l’idée, apparemment indépassable, de progrès. Cet hymne louangeur était repris par les intellectuels eux-mêmes, qu’il s’agisse de la turbulente Françoise Sagan22 – figure de la société dorée parisienne dont la conduite était alors on ne peut plus élitiste -, de l’académicien André Siegfried23, ou bien encore des cinéastes nombreux à traiter le sujet24. Le balancier allait toutefois repartir dans l’autre sens au début de la décennie soixante, à la suite de Roland Barthes bien sûr, mais surtout d’Alfred Sauvy dont les brûlots argumentés commencèrent à paraître25. La “distinction”, au sens de Pierre Bourdieu, et l’automobile cessèrent d’aller de pair à la fin de cette décennie. Paris devint une ville inconduisible, où il faut “être masochiste pour rouler” devait déclarer Françoise Sagan26. Le contexte avait par conséquent changé, quelque chose s’était dégradé, y compris du point de vue des conducteurs, contraints d’évoquer avec nostalgie ces dernières belles années de l’“auto liberté”27.
10L’émergence d’une contradiction automobile et le thème devenu classique du “trop d’autos tue l’auto” n’étaient pas encore d’actualité au début des années cinquante quand l’automobile jouissait toujours d’un préjugé favorable qui résolvait cette contradiction latente.
11La meilleure preuve en est que la publicité n’hésitait pas à se servir de l’image de la congestion urbaine. La régie Renault l’utilisait sur la place de la Concorde pour la Dauphine en 1956, pour signaler son envergure internationale et sa première tentative d’implantation aux États-Unis.
- 28 Les affiches des 73 salons sont consultables sur Mondial de l’automobile, Paris, CD-Rom du centenai (...)
- 29 L’analyse de ces affiches conduit à un constat éclairant : avant le milieu des années cinquante, le (...)
12Toujours la même année, l’affiche officielle du salon de l’automobile de Paris de 195628 utilisait une image comparable de la même place de la Concorde et des Champs-Élysées. Il s’agit au demeurant de la seule affiche officielle mettant en scène un embouteillage, – nous sommes loin du rêve bucolique de grands espaces affichée par celle du Mondial 1998 ! (Cf. affiche p. suivante) Ces affiches sont atypiques dans la production du genre, qui aujourd’hui use parfois de l’embouteillage mais par pure dérision simplement29. Incontestablement, les mentalités étaient différentes : les embouteillages étaient signes de prospérité. Pour des Français qui découvraient l’abondance, le prix à payer en qualité de vie, en retour, n’apparaissait tout simplement pas. Avec l’eau chaude, et presque au même titre, l’automobile était porteuse d’un progrès euphorisant, aveuglant. Les désillusions, différées, n’en furent que plus sensibles une vingtaine d’années plus tard.
13Beaucoup de concessions ont ainsi été faites à l’automobile car elle apportait beaucoup. Toutefois, dans l’histoire des encombrements, ces années marquent une inversion de la tendance et progressivement commença le glissement d’un accord quasi consensuel entre l’usage de l’automobile et les usagers au sens large, à une situation faite de conflits et de dysfonctionnements.
- 30 II s’agit du premier travail de ce genre. Archives de la direction de la voirie et des déplacements (...)
14S’il n’existait pas comme aujourd’hui de sensibilité extrême aux nuisances, cela ne signifie pas pour autant que ces nuisances n’existaient pas. Au tournant des années soixante-soixante-dix, au moment où le débat sur le devenir de l’automobile en ville s’ouvrit sur la place publique et se répercuta dans les études de la ville de Paris, la réflexion sur les coûts sociaux de la voiture fit commencer la dégradation à l’année 1954. Dans le graphique décrivant le coût annuel des encombrements de la circulation parisienne, la courbe commençait en effet à s’envoler à cette date, choisie comme origine, débutant aux environs de 170 millions de francs par an pour atteindre des sommets – quoique largement dépassés depuis – au cours des années soixante30.
- 31 Document extrait de l’Analyse de la circulation à Paris, document à usage interne, préfecture de Pa (...)
15C’est aussi pour l’année 1953-54 que fut réalisée la première représentation cartographique de la densité et des débits des flux automobiles31. La forte prédominance du tiers ouest se révélait avec de nombreuses voies fréquentées chaque heure par plus de 5 000 véhicules. Une pratique différenciée de l’espace y était remarquable puisque dans les autres arrondissements de la capitale, seuls les boulevards des Maréchaux approchaient ces débits.
- 32 Il s’agit bien en l’occurrence d’une question de perception car, dans la réalité et globalement, la (...)
16Le ralentissement perçu32 de la circulation n’était cependant qu’une face du problème, l’autre face étant celle, quotidiennement vécue, de la submersion du paysage urbain par le stationnement anarchique. Les conséquences en furent tirées parfois dans l’urgence, entraînant une modification urbanistique de la capitale qui entra à cette époque dans une phase de chantier permanent.
2. L’Équipement de Paris : règles, tracés, infrastructures
- 33 Sur le fond, nous datons l’apprentissage des nécessités et des dépendances automobiles élémentaires (...)
17La massification de l’usage de l’automobile n’est cependant pas intervenue dans un contexte de table rase. La société parisienne avait déjà intégré l’habitus automobile33. Certaines traces du passé avaient disparu, du fait de leur obsolescence, avec la guerre ou juste avant, comme les tramways – sur ce point, le raisonnement à tenir est complexe et dépasse le simple affrontement des lobbies trop complaisamment décrit –, l’octroi, les derniers fiacres à traction hippomobile ou, plus généralement, les véhicules à traction animale.
18Un débat “politique” – non pas au sens étroit de la mobilisation des seuls représentants de la cité – émergea autour de cette question et des mesures réglementaires nouvelles, prises par la préfecture de police, renforcèrent l’encadrement d’un “système automobile” particulièrement expansionniste.
2.1. Refaire la ville ?
- 34 Louis Chevalier date de cette époque l’apparition du terme infamant de “promoteurs”. L’assassinat.. (...)
19Au début des années cinquante, une constatation s’imposa à ceux que l’on n’appelait pas encore les décideurs34 : le cadre historique de la ville dense explosait. Évidente, la nécessité de faciliter la circulation automobile dans la capitale n’était certes pas une découverte de ces années 1954-1955, mais les acteurs municipaux plaçaient désormais ce problème au cœur des multiples problèmes que pouvait rencontrer la capitale.
20À cette époque, l’auto immobile est devenue l’objet critiqué par excellence (cheval de bataille d’Alfred Sauvy). Un sentiment d’urgence a dominé, étayé par toute une rhétorique de la crise face à la situation de submersion, oubliée de nos jours, notamment en matière de stationnement. À l’heure actuelle, seul le paysage nocturne est susceptible de donner un reflet de l’état diurne, constant au cours de cette période, de débordement des espaces dévolus au parking.
21De nombreuses illustrations seraient susceptibles d’étayer ce propos. Signalons dans un premier temps, une photographie, parmi bien d’autres, relative au stationnement anarchique sur les berges de la Seine. Le romantisme de ces espaces insalubres auxquels la ville tournait encore le dos, était, comme on peut le constater, tout relatif...
“Stationnement sur les berges de la Seine”, Conférence de Marcel Fauconnier Société des ingénieurs civils de France, le 22 octobre 1954
22Pour donner une idée du degré atteint par la gangrène automobile, il suffit de contempler les abords des grands monuments parisiens soumis à un parking parasitaire, d’un autre siècle semble-t-il, alors que cette époque n’est révolue que depuis le début des années quatre-vingt. Le Louvre “accueillait” de la sorte, des automobiles dans toutes ses cours, jusqu’à l’intérieur même des actuels bâtiments du grand musée puisque le ministère des Finances y était logé.
- 35 Rapport présenté au nom de la commission d’aménagement de Paris sur les opérations de voirie, la ré (...)
- 36 Plan Bernard Lafay, Solutions aux problèmes de Paris, la circulation, présenté par Bernard Lafay, p (...)
- 37 Signalons à ce sujet ce qu’en a dit Charles Delfante, Grande histoire de la ville, de la Mésopotami (...)
23Des rapports qui proposaient des solutions très radicales en vue d’agrandir l’espace de voirie et de repousser les murs furent discutés au conseil municipal. Parmi ceux-ci, doivent retenir l’attention le rapport Thirion35 présenté en 1951, et le plan de Bernard Lafay36 aux préoccupations hygiénistes (c’était un médecin) en réponse aux exigences des rédacteurs du IIIe plan, désireux de voir les villes se doter de voies publiques adaptées à l’ampleur nouvelle du trafic. C’est une tentation que partageaient déjà certains, avant-guerre et la référence au plan Voisin de Paris dessiné par Le Corbusier en 1925 est fréquente. Elle ne sert pas encore d’épouvantail, bien au contraire. Remarquons au passage qu’il n’est pas anodin que ce soit un constructeur d’avions, mais aussi de voitures, qui ait financé les études du génial architecte37. La marque de la ville au xxe siècle, tôt perçue par des esprits avancés, est bien celle de l’automobile.
24Il y avait en tout cas unanimité sur la nature des problèmes : l’urbanisme était avant tout en cause. La ville était mal faite pour l’automobile, n’était pas adaptée au machinisme moderne.
- 38 Archives PP, série DB 1-502. Cabinet du préfet, novembre 1952, Interpellation relative aux problème (...)
- 39 “En 1643, les véhicules pouvaient se mouvoir sur 15 % de la superficie de la ville ; en 1820, 8 % ; (...)
25Sur ce plan, une note interne de la préfecture de Police38 datée de 1952, renseigne sur l’état d’esprit qui régnait dans les services techniques. Après une réflexion sur la longueur du réseau viaire et la superficie des chaussées où était signalée la constante diminution de l’espace dévolu à la circulation en même temps que la non moins constante augmentation de celle-ci39, l’accent était mis sur la nécessité d’entreprendre de grands travaux. Et l’auteur de conclure à l’obligation de mettre en œuvre “des solutions hardies qui sont du ressort des seuls urbanistes”, “sinon l’on verra la circulation devenir impossible : le système circulatoire de Paris sera frappé d’asphyxie”, pour signer, dans un registre attendu : “La seule explication valable des difficultés actuelles (résidant) dans l’insuffisance des voies de la Capitale”.
- 40 Maurice, Georges, Circulez ! Le pourrez-vous demain ?, Givors, Éditions André Martel, 1954, 276 p.
26Pour remédier à l’insuffisance des capacités de débits, des grands travaux ont donc été préconisés par André Thirion, Bernard Lafay ou encore Georges Maurice40, directeur général de la préfecture de Police. Dans l’esprit de ce dernier, il s’agissait d’intervenir, sans hésitation aucune, afin d’accélérer la vitesse moyenne jugée responsable, par sa faiblesse, de l’insécurité et des encombrements.
27Il ne saurait ici être question, en matière d’ouvrages réalisés à l’époque, d’être exhaustif dans l’énumération, mais plutôt de passer en revue des travaux significatifs. En ce sens, parmi les opérations spectaculaires frappées d’amnésie technique, il est possible d’en relever quelques-unes autour du thème récurrent des radiales, des rocades et des pénétrantes.
Autoroutes intérieures sur lesquelles la circulation pourrait probablement être assurée sans coupure
- 41 Rapport Thirion, op. cit., p. 15. L’axe nord-sud (comprenant la couverture du canal Saint-Martin), (...)
28Les projets d’autoroutes urbaines étaient nombreux et fidèles à l’idée de la civilisation urbaine américaine souvent tenue comme modèle. Ainsi pouvait-on lire cette profession de foi dans le rapport d’André Thirion : “Les grandes opérations de voirie préconisées dans ce rapport visent à assurer pendant les cent années qui viennent la circulation des véhicules que nous connaissons ; elles prévoient la suppression quasi totale des passages à niveau remplacés par des tunnels souterrains ou des grands viaducs. L’exécution du plan qui vous est proposé peut aboutir à créer dans Paris deux anneaux et quelques radiales constituant de véritables autoroutes ne comportant aucune coupure de circulation41”.
29Ce gigantisme viaire était sous-tendu par l’implantation de multiples parcs à voitures souterrains, projetés et dessinés par l’architecte Raymond Lopez, pour illustrer le rapport de Bernard Lafay.
Étude de garage souterrain aux Champs-Élysées pour 4 800 voitures, Raymond Lopez.
Plan de Bernard Lafay, “Solution aux problèmes de Paris”, La Circulation, 18 décembre 1954.
- 42 L’entre-deux-guerres avait vu la réalisation à Paris des premiers tunnels routiers sur la ceinture (...)
30De nombreux passages dénivelés furent réalisés, dont celui de la place de l’Alma, célèbre bien malgré lui aujourd’hui42 ; le déplacement des Halles centrales fut décrété en 1953, le périphérique fut projeté en 1954 ; la première délibération du conseil municipal en ce sens fut prise cette année-là et les travaux commencèrent en 1956.
- 43 Une erreur de classement dans les dossiers de l’iconothèque de la direction de la voirie et des dép (...)
31Un autre chantier de taille concernait une partie méconnue de la voie express rive gauche commencée à cette époque. Il s’agissait du remodelage des berges sud de la Seine au droit des Invalides jusqu’à la Tour Eiffel. Connaissant toutes les joutes et l’abandon final, en 1974, du projet de voie express rive gauche au droit de Notre-Dame, on aurait pu s’attendre à constater dans la presse contemporaine une levée de boucliers puisque cela touchait au cœur des rapports entre la ville et son fleuve, entre l’espace urbain et sa richesse géographique. Or, il faut remarquer que, curieusement, l’image du site séquanais, découvert à une époque relativement récente par les édiles parisiens, ne fut pas sensiblement atteinte par ces travaux qui commencèrent dans l’indifférence43, en 1955, loin du tumulte provoqué par les premiers coups de pioche du début des années soixante-dix.
- 44 En 1997, cet espace a été réaménagé par l’architecte Ricardo Bofill ; les autos sont invitées désor (...)
- 45 L’assassinat..., p. 77, op. cit.
- 46 Jacobs, Jane, The Death and Life of Great American Cities, Random House, New York, 1961, (traductio (...)
- 47 Ce refus du “malthusianisme” est rappelé dans Liaisons, avril-mai 1966, “Des principes aux réalisat (...)
- 48 C’est un décret du 20 mai 1955 qui institua le poste de commissaire à la construction et à l’urbani (...)
32D’autres espaces subirent des violences durables. Ainsi “le parc de stationnement (en élévation) le plus laid de la capitale” sortit-il de terre en 1955 sur la place du marché Saint-Honoré44. Plus banal enfin, plus insidieux en réalité, au ras du réseau, “l’année 1955 est une mauvaise année pour les belles avenues parisiennes” devait constater Louis Chevalier, qui ajoutait : “Les Champs-Élysées, se mettent à ressembler, avec leurs trottoirs ébréchés, à un débarras de voitures d’occasion45”. Cette érosion de la ville (Jane Jacobs a parlé aux États-Unis d’atrophie urbaine46) résultait de divers grignotages parmi lesquels le plus symbolique était l’abattage d’arbres sur les boulevards des Maréchaux et sur les grandes avenues afin d’élargir la chaussée et d’y permettre le stationnement sur les contre-allées. Le tout relevait d’un raisonnement sur l’efficacité de la ville. D’agrément, d’urbanité, il n’était question que dans la réflexion sur les “espaces verts”, authentiques cache-misère du nouveau paysage urbain. Au final, il est tout de même remarquable que le malthusianisme47, tant reproché par l’historiographie traditionnelle en matière d’urbanisme parisien aux IIIe et IVe Républiques, apparaît pour une grande part exagéré48, cela, même si la Ve République devait être celle de l’accélération des très grands chantiers, l’achèvement du périphérique focalisant naturellement l’attention.
2.2. Des chaînes à la liberté : réglementer, ordonner, réguler
- 49 Archives PP, série DB 1-502. Cabinet du préfet, novembre 1952, op. cit. : “Les fautes des usagers e (...)
33Si, en 1954-1955, les opérations d’urbanisme étaient jugées prioritaires par tous, l’action sur le comportement des automobilistes n’apparaissait que secondaire49. C’est pourtant en ce domaine que de grandes avancées furent réalisées.
- 50 Archives PP, série DB 1-502.
34Les décisions de la Direction de la circulation des transports et du commerce (DCTC) de la préfecture de police, qui était entrée en activité en 1950, touchaient de nombreux domaines. Il s’agissait d’une part, d’une véritable “épicerie administrative”, où toutes les autorisations de circulation et de stationnement sur la voie publique y étaient délivrées, des transports en commun aux voitures de place, des taxis aux véhicules de livraison. Signalons que la date du 1er avril 1950 avait vu la réforme de la taxinomie des immatriculations, l’ancien système à lettres étant périmé pour cause de dépassement des combinaisons50.
- 51 Une des propositions de la municipalité actuelle va justement dans le sens d’une réforme de ces nou (...)
35Incombait d’autre part à la DCTC, en vertu des prérogatives du préfet de police, la charge d’organiser et de décréter la fluidité dans la capitale. Les mesures les plus spectaculaires concernèrent l’application d’une politique ambitieuse de mise à sens unique du réseau que les usagers durent assimiler. En 1949, entra en fonction la première synchronisation à grande échelle. Sur un grand itinéraire à sens unique, le boulevard Sébastopol avec retour par les rues Saint-Martin et Saint-Denis, fut testé le système des “ondes vertes”. En 1951, ce fut au tour des Grands boulevards de connaître cette transformation51, en 1952, de la rue de Rivoli, entre la rue Malher et la place de la Concorde, en 1954, du boulevard Saint-Germain. Au total, c’est près du tiers du réseau parisien, surtout dans le centre, qui était en sens unique au milieu des années cinquante, soit plus de 300 kilomètres de rues, avenues et boulevards.
- 52 Cet étonnement, sur le civisme et la discipline parisienne, s’est retrouvé dans la satisfaction aff (...)
36D’autres interdictions préfectorales contribuèrent à la maîtrise des nuisances de l’automobile. L’intolérable ne fut pas atteint grâce aux nombreuses initiatives d’un préfet de police éphémère, mais particulièrement médiatique et actif, André Dubois. Contre l’usage abusif des avertisseurs, fut engagée la très médiatisée “opération silence” en 1954. Les responsables s’étonnèrent à sa suite de la relative bonne réception de cette mesure52. D’autres actions moins éclatantes, mais toujours au contact des citoyens et exposées aux jugements tantôt louangeurs, tantôt sarcastiques, de la presse ont aussi été engagées.
- 53 Archives PP, série DB 1-596, Chemise opération grues et papillons.
37Une politique plus répressive en matière de stationnement abusif, – qui devait prendre son temps pour déboucher sur le stationnement payant en... 1971 –, fut aussi mise en place contre l’avis de nombreux élus municipaux. Dans ce processus par étape, l’instauration de la “zone bleue” en 1957, fut tenue pour une petite révolution. Celle-ci avait toutefois été préparée par certaines actions récentes. En octobre et en novembre 1955, deux initiatives avaient vu le jour : parmi elles, l’“opération papillon” limitée aux Champs-Élysées. Concrètement, des papillons de couleur différentes étaient remis aux conducteurs à l’instant où ils garaient leur véhicule53. Six “colleurs”, apposaient sur les pneumatiques ces morceaux de papier qui mentionnaient la limitation à une heure du stationnement des voitures dans les contre-allées des Champs-Élysées. Certes, le côté artisanal de l’affaire ne manque pas de faire sourire aujourd’hui, mais il faut toutefois être conscient du fait que la vie de la rue parisienne est faite aussi de ces “bricolages”, dans lesquels les taxis jouent un rôle éminent.
- 54 La fourrière existait déjà à la préfecture de police mais elle était réservée aux animaux. La ville (...)
- 55 Une question inquiète d’élu, reprise au Bulletin municipal officiel du 26 janvier 1955, porte sur l (...)
38L’“opération papillon”, lancée en octobre 1955, partagea la vedette avec l’“opération grue”. Il s’agissait de réprimer les conducteurs peu scrupuleux dans le choix de leur emplacement de parking en les sanctionnant par l’envoi de leur auto en fourrière54. C’est dans le VIIIe arrondissement qu’eurent lieu, le 7 octobre 1955, les premiers enlèvements55 par camions grues – d’où la dénomination de l’opération – qui suscitèrent de spectaculaires attroupements de badauds.
39Enfin, la préfecture entreprit de consigner ses réflexions et d’alimenter un discours cohérent sur le sujet dans des livres baptisés avec des noms de couleur. Le Livre jaune, en 1953, fut le premier, le Livre vert devait suivre en 1961. En 1970, ce fut au tour de la Fédération des comités d’usagers de rédiger un livre noir des transports parisiens !
3. La “forme automobile de la ville”, réalité et réversibilité d’une mutation
- 56 Le modèle de Citroën, rendu célèbre par Roland Barthes dans son texte trop connu des Mythologies (S (...)
40Le réseau viaire et la structure urbaine ont donc été modifiés en ces années mais tout de même dans une mesure moindre que certains esprits chagrins et pessimistes l’ont noté ; les traces automobiles ne sont tout de même peut-être pas les stigmates décriés si révélateurs, au sens premier du terme, de la dévotion à la nouvelle déesse56 ! Il n’en demeure pas moins que la ville a subi une indéniable érosion qu’il faut désormais décrire sur un mode plus figuré. Dans cette perspective, il convient de questionner l’adaptation de la collectivité à l’individualisme triomphant dont l’automobile fut l’un des vecteurs privilégiés ainsi que l’émergence très lente du débat sur le développement nécessaire des transports en commun.
3.1. Une ville d’automobilistes. Une ville exclusive ?
- 57 Ce thème a été traité dans le cadre de ces journées de recherche en 1997 : André Guillerme, “La con (...)
- 58 Frank Horvat, Paris-Londres, London-Paris, 1952-1962, Paris, Paris-Musées, 1996, 150 p.
41Si, bien entendu, la ville visible a été modifiée, il y a aussi nombre de normes urbaines qui se sont imposées avec l’automobile et qui ont contribué à “l’élimination des sans-lobby”57, pour reprendre l’expression d’André Guillerme. À la vérité, était à l’œuvre une véritable sélection des usagers jusque sur la chaussée elle-même. Toutefois, même s’il existait de fait dans l’esprit des Parisiens, ce tri n’était pas achevé formellement en ces années cinquante. Les Champs-Élysées, tels que Frank Horvat les a photographiés en 195658, illustraient encore parfaitement ce flou qui régnait sur la chaussée en l’absence de marquages au sol. La ville, sur son sol, sur sa face, n’était en effet pas encore peinturlurée d’injonctions et autres interdictions, éléments d’une symbolique guerrière peu évidente, mais pourtant réelle, si l’on y réfléchit bien.
- 59 Le préfet de police Maurice Grimaud provoqua un tollé, à la fin des années soixante, en proposant d (...)
42De plus en plus, la chaussée devint, de facto, un site propre dévolu au flux des automobiles. De ces années date aussi le report en rives des stations axiales de taxis, rue Royale, rue de la Paix, boulevard des Capucines et, autre exemple significatif, la construction d’un passage souterrain destiné aux piétons pour gagner l’Arc de Triomphe depuis les bords de la place de l’Étoile. La solennité des instants de commémoration59 n’en fut dès lors que renforcée par le silence exceptionnel des automobiles !
43De ce remodelage de la capitale, deux conclusions peuvent être tirées dans des registres différents, à deux échelles distinctes. À l’échelle de l’agglomération, tout d’abord, l’automobile a contribué à pérenniser une structure du développement urbain largement centrifuge. La suburbanisation a été influencée par l’automobile, comme l’atteste le développement des lotissements de certaines banlieues de la capitale.
- 60 C’est cette crise d’identité qui devait conduire Louis Chevalier à travailler sur ses Parisiens et, (...)
44Deuxièmement, à une échelle plus diffuse et plus fine de l’analyse, dans le discours que la ville se tenait à elle-même, presque dans la psychologie de ses habitants, la voiture avait remporté une victoire : le sens de la ville, sa perception étaient devenus plus abstraits. Il en résultait une méconnaissance croissante par les Parisiens de leur espace urbain, et, du fait qu’ils habitent plus loin, la fin d’une certaine familiarité avec la cité60. Un retour sur la gestion et l’intégration par les citadins des sens uniques est susceptible d’éclairer la démonstration.
45Les sens uniques apparaissaient comme des palliatifs éventuels aux impasses asphyxiantes dans lesquelles la densité du trafic conduisait les conducteurs. Dans la mesure où la convention l’emporta sur le tracé, la perception de la ville s’en trouva changée. Une carte réglementaire se superposa au plan des rues, au point qu’il n’était plus vrai que, pour les usagers, la ligne droite fut le chemin le plus court d’un point à un autre et qu’il ne soit pas rare de devoir aller à droite pour aller à gauche, ou en arrière pour aller en avant...
- 61 Liaisons, avril-mai 1966, op. cit. Nous soulignons. Tout en se gardant d’accorder trop de crédit à (...)
46Cette politique, dont la traduction pratique spectaculaire consistait dans la mise à sens unique de grands itinéraires continus, poursuivait un but doctrinal reconnu et identifié : il s’agissait de pallier les incapacités et les insuffisances urbanistiques. Ces mesures étaient prises “dans le but d’instaurer des axes [transversaux dans les parties de Paris] qui en étaient dépourvues : faute de pouvoir le(s) créer matériellement dans un cadre urbanistique, il fallait le(s) tracer réglementairement le long des voies existantes61”.
47Dans la rue, il pouvait en ressortir une désorientation des automobilistes, mais aussi des piétons ! À l’issue de cette période, naquit une ville changée où beaucoup de choses allaient à l’encontre de l’expérience sensible, une ville où, dans les embouteillages, l’absurde rôdait, puisque l’on restait bloqué au feu vert et que l’on avançait au feu rouge !
3.2. La submersion enrayée
- 62 Séance du 15 novembre 1954 du comité permanent de la circulation.
48Dans l’euphorie des années cinquante, peu de chose allait à l’encontre de l’expansionnisme automobile. Des signes d’un début de containment de la déferlante sont toutefois perceptibles. Quoique timidement mise en avant, il est vrai, la politique de préservation des sites historiques connut alors sa prime jeunesse. L’interdiction du stationnement autour de l’Opéra62 fut la première décision en la matière. Un regard biaisé pourrait y discerner le point de départ d’une politique de reconquête monumentale dont le contenu ne fut défini qu’une vingtaine d’années plus tard... mais en ce domaine, il faut se prémunir contre toute reconstitution abusive et anachronique.
- 63 Les chauffeurs protestaient aussi contre l’interdiction du demi-tour en pleine voie prise en 1954.
49De même, des conflits multiples peu audibles dans le contexte “autophile” de l’époque, commencèrent à germer. Passons sur l’opposition conjoncturelle aux sens uniques, du fait des commerçants des rues ou boulevards concernés, ainsi que sur la grève du zèle décidée par les chauffeurs de taxis contre ces mêmes mesures réglementaires63, pour retenir surtout la définition concomitante et plus significative d’un urbanisme alternatif.
- 64 Rouleau, Bernard, Le tracé des rues de Paris, Paris, Presses du CNRS, 1988, 132 p. Ont été abandonn (...)
50Remarquons au passage que le Paris des grands projets autoroutiers centraux est resté surtout un Paris de papier, le réseau viaire traditionnel décrit par Bernard Rouleau64 n’ayant été que peu atteint dans ses tracés (à quelques exceptions près, remarquables il est vrai !). Les limites de ce développement ont été très vite perçues et vite critiquées. Par certains aspects, le “tout automobile”, à Paris, semblait déjà bridé par l’inertie de la ville historique.
51En réaction à l’invasion automobile fut inventée la solution (?) de l’“urbanisme dalle” : décidée en 1956 pour La Défense, elle allait être reconduite par la suite dans le XIIIe arrondissement et à Montparnasse pour ce qui concerne le Paris intra-muros. Cette mise en application de la séparation stricte entre piétons et automobiles et donc, dans un certain sens, la fin de la rue et de l’animation qui y était associée, allaient être plus tard, à leur tour, l’objet de grandes désillusions révélant le double tranchant de tels parti-pris urbanistiques radicaux. La remise en cause sur le fond de la logique automobile n’intervint véritablement que plus tard, en 1957 d’abord, avec l’apparition de l’association nationale de défense des “Droits du piéton, pour une cité humaine”. Enfin, sur la manière de relancer le réseau de surface de la RATP, s’esquissa une très timide réflexion rendue nécessaire par la baisse inquiétante de la fréquentation. Dix difficiles années séparèrent encore cette période de la mise en place, en 1964, du premier couloir réservé pour les bus quai de la Mégisserie, gage d’une meilleure régularité du service rendu au public.
4. Conclusion
- 65 “Les nouveaux sens uniques ! Ça n’a plus le sens commun !”, Matin, 15 décembre 1949.
- 66 Fourcaut, Annie, La banlieue en morceaux, Grâne, Créaphis, 2001, 350 p.
52Partis d’un questionnement prosaïque et pittoresque, impressionniste parfois, portant sur le pourquoi et le comment des embouteillages, nous espérons avoir donné des détails sur l’émergence d’un sens nouveau de la ville au cours des années cinquante. Ce sens n’était plus le “sens commun”65. La ville devint plus abstraite, pour ses habitants notamment, parfois tentés de déménager en banlieue pour y retrouver une urbanité, leur semblait-il, moins incertaine66.
53Il n’en demeure pas moins que le consensus social en faveur de la motorisation qui régnait dans ces années méritait d’être évoqué. L’automobile était, essentiellement, pour la société française et pour les Français individuellement, un signe et un facteur de prospérité. Cette osmose superficielle allait durer vingt ans. En effet, les années cinquante-quatre–cinquante-cinq à Paris ne sont pas des années de crise généralisée pour la ville et l’automobile n’y était pas encore la “grande accusée”. Ce furent les années d’une adaptation qui suscitait encore l’indulgence. De cette période datent effectivement, la conception d’une politique cohérente de la circulation et les premières réalisations spectaculaires de celle-ci. Ces chantiers se développèrent dans une société prête à en payer le prix en qualité de vie, mais qui n’en percevait pas encore toute la portée.
- 67 À Matignon puis à l’Élysée, Georges Pompidou se comporta comme un aménageur dans la capitale.
- 68 Le Nouvel Observateur, 6 novembre 1971, texte repris dans Fermigier, André, La bataille de Paris de (...)
- 69 Flonneau, Mathieu, “Georges Pompidou, président conducteur, et la première crise urbaine de l’autom (...)
54Il reste, pour conclure, à dire un mot de la référence-réflexe à la période Pompidou lorsqu’il s’agit d’évoquer les rapports entre la ville, Paris en particulier67, et l’automobile. L’interprétation à charge de la position de ce “Président adapté à l’automobile”68 est de notre point de vue fréquemment erronée69. Il est en effet lacunaire et injuste de ne retenir des rapports entre Georges Pompidou et l’automobile que la seule, et légendaire, “nécessaire adaptation de la ville à la voiture”. L’ère restée dans la mémoire collective comme celle du “tout automobile” fut, non pas au contraire, mais également, celle où l’auto et son faisceau de nuisances ont été pris en compte au plus haut niveau de l’État, sous la pression intense d’une opinion publique et de mouvements associatifs soucieux de l’environnement. Ce fut aussi le début institutionnel de la contestation du transport individuel et d’un soutien substantiel apporté aux transports en commun. Il n’est effectivement pas exagéré d’avancer que le RER a permis en ce domaine la survie de Paris. Assurément, sur ce point, Georges Pompidou fut-il moins pompidolien que l’on a bien voulu le dire...
- 70 Fierro, Alfred, Histoire et dictionnaire de Paris, Paris, Robert Laffont 1996, p. 531.
- 71 Gracq, Julien, La forme d’une ville, Paris, José Corti, 1985.
- 72 La politique de “juste place” à accorder à l’automobile, de reconquête et de diminution de la circu (...)
- 73 Cornet, Chantal, Nantes, le comblement de la Venise de l’ouest, Montreuil-Bellay, CMD, 1996. Sans d (...)
55En définitive, les limites du “saccage de Paris par la bagnole”70 méritaient d’être soulignées : si l’irréparable semble bien avoir été conçu dans les cartons des ingénieurs parisiens des services techniques, “l’assassinat de Paris” ne paraît pas avoir eu lieu. En revanche, la “forme de la ville”, entendue au sens que Julien Gracq a donné à l’expression71, apparaissait dorénavant indissociable de l’automobile. Dans ce contexte, il y a lieu de s’interroger sur une éventuelle réversibilité à venir de cette tendance, sur l’accommodation possible de la ville avec l’automobile. Ce raisonnement que la période actuelle semble rendre valide72 n’apparaît toutefois valable proprement que pour Paris. En effet, la visibilité parisienne dans le débat général sur la ville, en a fait une ville relativement protégée. D’autres cités ont été moins épargnées. Et, s’il n’y a pas, bien sûr, en cette enceinte de leçons gracquiennes et nantaises à donner, le destin de la “Venise de l’ouest”73 n’est pas sans frapper l’imagination. Avec ses anciens et nouveaux cours, superposés sur les bras de la Loire et le cours de l’Erdre, Nantes a certainement payé un tribut plus cher à la voiture que la capitale. Peut-être est-ce justement pour faire oublier ce passé que la politique de ses édiles en matière de transport en commun y est devenue récemment si affirmée !
Notes
1 Première parution Calmann-Lévy, Paris, 1977 et réédition Paris, Ivrea, 1997, 317 p. Ce livre faisait suite à, entre autres études parisiennes. Les Parisiens, Paris, Hachette, 1967, Montmartre du plaisir et du crime, Paris, Robert Laffont, 1980 et Les ruines de Subure, Montmartre de 1940 à nos jours, Paris, Robert Laffont, 1985.
2 L’assassinat..., p. 29, op. cit.
3 Aux yeux de Victor Hugo, l’année 1870-71, fut “terrible”, moins par les destructions des Communards que par la cassure provoquée dans la société française par la toute récente IIIe République d’Adolphe Thiers. Subsistait aussi, en outre, le souvenir des “destructions fantastiques” dirigées dans Paris par le baron Haussmann.
4 Sur la complexité de la temporalité urbaine, voir Bernard Lepetit, “Le temps des villes”, Villes, histoire et culture, n° 1, décembre 1994.
5 Nous nous permettons de renvoyer ici à nos travaux : ‘“Temps réel’ et ‘longue durée’, l’automobile dans l’espace parisien”. Revue de l’association des géographes français. Bulletin de l’association des géographes français, mars 1999 pp. 14-31.
6 McShane, Clay, The Automobile, a Chronology of its Antecedents, Development, and Impact, Greenwood Press, 1997.
7 Les spécialistes s’accordent aujourd’hui pour reconnaître que les problèmes majeurs de la congestion se sont reportés en banlieue. Pour des raisons pratiques de découpage institutionnel, nous nous en tenons à la région parisienne, — le discours sur la banlieue ne répondrait pas nécessairement à la même logique.
8 Signe des Trente glorieuses, l’automobile – pas n’importe laquelle, il est vrai : c’est une DS Citroën... – occupe la couverture de la réédition chez Fayard en 1979 de l’ouvrage classique de Jean Fourastié.
9 Le 33e salon de l’automobile, dont la vedette fut la 4CV Renault, accueillit une affluence record de 800 000 visiteurs. Voir Fridenson, Patrick, Les médias et l’événement, la 4CV au salon de l’auto 1946, Paris, La Documentation française, 1987, 64 p.
10 II s’agit bien sûr de Georges Pompidou.
11 Le choix de lancer la 4CV sur des rythmes de production inouïs en France attestait le volontarisme du personnage.
12 Merlin, Pierre, Les transports parisiens, Paris, Masson, 1967. Le chiffre de 1995 était de 4 051 000.
13 Archives préfecture de police, série DB 1-502.
14 Actuellement, ce sont environ 4 millions de voitures particulières qui circulent à Paris et en Ile-de-France.
15 Le baron Petiet, en 1948, dans la Revue de l’union routière de France “Problème d’actualité”, insistait sur le fait que l’automobile n’était “plus un bien de luxe mais un élément de production”.
16 Paris, le district de la Région de Paris, Paris, Éditions Friedland, 1964.
17 Il s’agit des statistiques établies par Henri Bunle. Sur la construction scientifique de la réalité urbaine, voir Montigny, Gilles, De la ville à l’urbanisation, essai sur la genèse des études urbaines en France en géographie, sociologie et statistique sociale, L’Harmattan, Paris, 1992. Sur H. Bunle voir p. 338-339.
18 Claudine Fontanon a montré dans sa thèse la part prise par les services automobiles dans le partage modal avant la Seconde Guerre mondiale. Transports en commun et croissance de l’agglomération parisienne, 1980, thèse de 3e cycle, 389 p. + annexes cartographiques, atlas de 44 pages.
19 Archives PP, série DB 1-554. Le Monde du 25 novembre 1948 offre, à notre connaissance, le plus ancien article en ce sens.
20 A. RATP, 1 R-80, note de juillet 1955. L’autorisation fut donnée à “Robert Doisnot” (sic) d’effectuer un parcours complet dans un autobus de la ligne 84, porte de Champerret/Place de la Contrescarpe, dans la journée du mardi 19 juillet 1955, à l’heure de pointe entre 18 h 10 et 19 h 40. Le rapport de l’ingénieur chef de division commentait en ces termes l’épisode : “Malheureusement, la circulation qui, à cette période de l’année est déjà moins importante qu’avant le 14 juillet était encore réduite par des violents orages de l’après-midi, éliminant tous les automobilistes que l’on peut désigner sous le nom de promeneur. Dans ces conditions, je doute que les résultats obtenus soient satisfaisants”.
21 “Dans cette conjoncture des plus défavorables, le problème de la circulation des véhicules privés vient aggraver encore cette situation à la fois en enlevant une importante clientèle aux transports parisiens et en accablant le réseau de surface de charges et sujétions supplémentaires !” Perspectives nouvelles sur les transports en commun dans la région parisienne, Ruais, Pierre, rapport de mars 1955 au conseil municipal de Paris et au conseil général de la Seine, p. 7.
22 Bonjour tristesse est paru en 1954.
23 Les archives de l’ouvrage L’automobile et ses grands problèmes paru en 1958 chez Larousse auquel il participa sont conservées à la Fondation nationale des sciences politiques. Cet ouvrage de synthèse fait date dans le sens où il rompt avec l’approche naïve, purement technique de la question pratiquée jusqu’alors.
24 Sur ce point, l’étude de Kristin Ross, Fast Cars, Clean Bodies, Decolonization and the Reordering of French Culture, Cambridge, MIT Press, 1995 (traduction française Aller plus vite, laver plus blanc, la culture française au tournant des années soixante, Paris, Abbeville Press, 1997), est incontestable et très précieuse.
25 En 1956, parut sous sa plume L’opinion publique, Paris, PUF, (Que sais-je ?). Le discours partial tenu autour de l’automobile y était assimilé à une propagande éhontée.
26 Sagan, Françoise, Réponses 1954-1974, Paris, Pauvert, 1974, 188 p., p. 69. Être “masochiste” ou, plus simplement, ne pas pouvoir faire autrement...
27 Jouin, Pierre, Une liberté toute neuve... Culture de masse et esthétique nouvelle dans la France des années cinquante, Paris, Klincksieck, 1995, 310 p.
28 Les affiches des 73 salons sont consultables sur Mondial de l’automobile, Paris, CD-Rom du centenaire du salon de l’automobile, Compact Disc Sesam 1998.
29 L’analyse de ces affiches conduit à un constat éclairant : avant le milieu des années cinquante, les embouteillages n’entrent pas dans l’imaginaire des visiteurs potentiels. Après, ceux-ci font figure de repoussoirs et ont perdu leur pittoresque et leur popularité toute relative.
30 II s’agit du premier travail de ce genre. Archives de la direction de la voirie et des déplacements, note à l’attention de monsieur l’ingénieur en chef de la section d’études générales de circulation et de grands travaux, 26 octobre 1966.
31 Document extrait de l’Analyse de la circulation à Paris, document à usage interne, préfecture de Paris, direction générale de l’aménagement urbain, service technique des études, 1972.
32 Il s’agit bien en l’occurrence d’une question de perception car, dans la réalité et globalement, la “catastrophe” n’était pas évidente : l’une des conclusions de l’enquête sur la Circulation parisienne, études réalisées par les automobiles SIMCA avec le concours de l’Union routière de France, surnommée “Opération Geneviève” du nom de la voiture équipée d’appareils enregistreurs utilisées, (Presses relations, 1955), était que Paris n’était justement pas cette ville “interdite dans laquelle on ne circule plus” si complaisamment décrite.
33 Sur le fond, nous datons l’apprentissage des nécessités et des dépendances automobiles élémentaires de la décennie 1900-1910. Mentionnons la mise en place, limitée à quelques espaces viaires tests, des sens uniques et giratoires en 1907 (le premier sens unique effectif, quoique ponctuel, décrété aux guichets du Louvre était bien antérieur), l’apparition des signaux lumineux et sonores en 1912 et plus significativement du premier feu rouge en 1922 (le premier feu tricolore, d’un modèle approchant ceux que nous connaissons, apparut en 1932), ou encore, les espaces pour la traversée des piétons en 1925, etc.
34 Louis Chevalier date de cette époque l’apparition du terme infamant de “promoteurs”. L’assassinat..., op. cit. passim. Sur ce vocable, voir aussi Pillement, Georges, “Du Paris des rois au Paris des promoteurs”, Paris, Les Cahiers de l’écologie. Entente, 1976, 194 p.
35 Rapport présenté au nom de la commission d’aménagement de Paris sur les opérations de voirie, la répartition des espaces verts et l’affectation préférentielle qu’il convient de donner à certains quartiers, telles que ces mesures sont proposées à l’Assemblée municipale par le projet de plan directeur concernant l’aménagement de la Ville de Paris, Imprimerie municipale, 1951. Ce rapport n’a finalement pas été voté.
36 Plan Bernard Lafay, Solutions aux problèmes de Paris, la circulation, présenté par Bernard Lafay, président du conseil municipal de Paris, le 18 décembre 1954, publié sous les auspices du Nouveau Paris, 47 p.
37 Signalons à ce sujet ce qu’en a dit Charles Delfante, Grande histoire de la ville, de la Mésopotamie aux États-Unis, Paris, Armand Colin, 1997, p. 333 : “J’estime que le plan Voisin a, dans l’urbanisme du XXe siècle une importance équivalente à celle qu’ont pu avoir, à leurs époques, les plans d’Hippodamos de Milet, des théoriciens de la Renaissance ou des utopistes du XIXe siècle”.
38 Archives PP, série DB 1-502. Cabinet du préfet, novembre 1952, Interpellation relative aux problèmes de circulation dans la capitale ; les causes des “embarras de circulation”, les mesures d’urbanisme qu’il faudrait prendre ; les palliatifs auxquels le préfet de police est obligé de recourir.
39 “En 1643, les véhicules pouvaient se mouvoir sur 15 % de la superficie de la ville ; en 1820, 8 % ; en 1880, après les travaux d’Haussmann, 12 % ; en 1950, 10 %”. Ibidem.
40 Maurice, Georges, Circulez ! Le pourrez-vous demain ?, Givors, Éditions André Martel, 1954, 276 p.
41 Rapport Thirion, op. cit., p. 15. L’axe nord-sud (comprenant la couverture du canal Saint-Martin), la radiale Vercingétorix, présents sur le schéma joint à cette démonstration) n’ont été abandonnés qu’à la fin des années 1970.
42 L’entre-deux-guerres avait vu la réalisation à Paris des premiers tunnels routiers sur la ceinture des Maréchaux.
43 Une erreur de classement dans les dossiers de l’iconothèque de la direction de la voirie et des déplacements est à ce titre très suggestive. En effet, les chemises “début et fin des travaux” sont censées présenter les réalisations des années soixante-dix.
44 En 1997, cet espace a été réaménagé par l’architecte Ricardo Bofill ; les autos sont invitées désormais à emprunter la voie souterraine. Monde, lundi 17 février 1997.
45 L’assassinat..., p. 77, op. cit.
46 Jacobs, Jane, The Death and Life of Great American Cities, Random House, New York, 1961, (traduction française, Déclin et survie des grandes villes américaines, Mardaga, Paris, 1991, 435 p.).
47 Ce refus du “malthusianisme” est rappelé dans Liaisons, avril-mai 1966, “Des principes aux réalisations : 1958-1966”, Archives PP, série DB 1-502.
48 C’est un décret du 20 mai 1955 qui institua le poste de commissaire à la construction et à l’urbanisme pour la région parisienne dont ont hérité les responsables de la Ve République – il s’agissait parfois des mêmes hommes, à l’exemple du premier d’entre eux, Pierre Sudreau.
49 Archives PP, série DB 1-502. Cabinet du préfet, novembre 1952, op. cit. : “Les fautes des usagers entrent en ligne de compte, mais la gêne qu’elles provoquent et l’insécurité qu’elles provoquent ne sont que peu de chose comparées à celles dues à l’insuffisance des possibilités de débit”.
50 Archives PP, série DB 1-502.
51 Une des propositions de la municipalité actuelle va justement dans le sens d’une réforme de ces nouveautés apparues au cours des années cinquante.
52 Cet étonnement, sur le civisme et la discipline parisienne, s’est retrouvé dans la satisfaction affichée par les autorités après la première journée parisienne de circulation alternée en 1998. Sur la question de la ville silencieuse, signalons que le conseil municipal s’y intéressa dès 1918.
53 Archives PP, série DB 1-596, Chemise opération grues et papillons.
54 La fourrière existait déjà à la préfecture de police mais elle était réservée aux animaux. La ville dut donc s’équiper de fourrières automobiles et de pré-fourrières.
55 Une question inquiète d’élu, reprise au Bulletin municipal officiel du 26 janvier 1955, porte sur l’ordonnance du préfet Dubois du 25 janvier 1955 quant à l’opération de “ratissage” des voitures abandonnées au-delà de 24 heures.
56 Le modèle de Citroën, rendu célèbre par Roland Barthes dans son texte trop connu des Mythologies (Seuil, Paris, 1957), a été présentée au salon de l’automobile de 1955.
57 Ce thème a été traité dans le cadre de ces journées de recherche en 1997 : André Guillerme, “La congestion urbaine, problèmes et solutions dans l’entre-deux-guerres”, in L’automobile, son monde et ses réseaux, sous la direction de Anne-Françoise Garçon, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1998. Voir aussi Barles, Sabine, Guillerme, André, La congestion urbaine en France 1800-1970, Ministère de l’équipement, des transports et du logement, Plan urbanisme, construction et architecture, 1998, passim.
58 Frank Horvat, Paris-Londres, London-Paris, 1952-1962, Paris, Paris-Musées, 1996, 150 p.
59 Le préfet de police Maurice Grimaud provoqua un tollé, à la fin des années soixante, en proposant de maintenir la circulation lors des cérémonies du 11 novembre. Correspondance personnelle.
60 C’est cette crise d’identité qui devait conduire Louis Chevalier à travailler sur ses Parisiens et, dès cette époque, Paul-Henri Chombart de Lauwe à diriger des recherches sur Paris et l’agglomération parisienne, l’espace social dans une grande cité, 2 tomes, Paris, PUF, 1952.
61 Liaisons, avril-mai 1966, op. cit. Nous soulignons. Tout en se gardant d’accorder trop de crédit à la politique préfectorale, – puisque dans l’esprit de ses concepteurs il ne s’agissait que de pis-aller –, signalons que ce type de mesures était recommandé par l’inventeur de la notion de patrimoine urbain, Gutavo Giovannoni. Voir L’urbanisme face aux villes anciennes, première édition 1931, traduction française Paris, Seuil, 1998.
62 Séance du 15 novembre 1954 du comité permanent de la circulation.
63 Les chauffeurs protestaient aussi contre l’interdiction du demi-tour en pleine voie prise en 1954.
64 Rouleau, Bernard, Le tracé des rues de Paris, Paris, Presses du CNRS, 1988, 132 p. Ont été abandonnés en route : l’axe nord-sud (avec couverture du canal Saint-Martin), la radiale Vercingétorix, le prolongement de l’autoroute du sud jusqu’à Denfert-Rochereau, la rocade Clairgeon, etc.
65 “Les nouveaux sens uniques ! Ça n’a plus le sens commun !”, Matin, 15 décembre 1949.
66 Fourcaut, Annie, La banlieue en morceaux, Grâne, Créaphis, 2001, 350 p.
67 À Matignon puis à l’Élysée, Georges Pompidou se comporta comme un aménageur dans la capitale.
68 Le Nouvel Observateur, 6 novembre 1971, texte repris dans Fermigier, André, La bataille de Paris des Halles à la pyramide du Louvre, chroniques d’urbanisme, Paris, Gallimard, 1991, 398 p.
69 Flonneau, Mathieu, “Georges Pompidou, président conducteur, et la première crise urbaine de l’automobile”. Vingtième Siècle, Revue d’histoire, n° 61, janvier-mars 1999, pp. 30-43.
70 Fierro, Alfred, Histoire et dictionnaire de Paris, Paris, Robert Laffont 1996, p. 531.
71 Gracq, Julien, La forme d’une ville, Paris, José Corti, 1985.
72 La politique de “juste place” à accorder à l’automobile, de reconquête et de diminution de la circulation mise en avant par la municipalité depuis le début des années 1990 est en passe d’apporter d’indéniables fruits.
73 Cornet, Chantal, Nantes, le comblement de la Venise de l’ouest, Montreuil-Bellay, CMD, 1996. Sans doute ce processus s’est-il produit une vingtaine d’années auparavant et l’automobile n’en fut pas la motivation première, il reste tout de même que l’espace ainsi dégagé est actuellement dévolu à l’automobile. D’autres villes de province mériteraient d’être soumises au même crible automobile.
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| Titre | Estimation du coût annuel des encombrements de la circulation parisienne |
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| Titre | Carte de Paris |
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| Titre | “Stationnement sur les berges de la Seine”, Conférence de Marcel Fauconnier Société des ingénieurs civils de France, le 22 octobre 1954 |
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| Titre | Autoroutes intérieures sur lesquelles la circulation pourrait probablement être assurée sans coupure |
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| Titre | Étude de garage souterrain aux Champs-Élysées pour 4 800 voitures, Raymond Lopez. |
| Crédits | Plan de Bernard Lafay, “Solution aux problèmes de Paris”, La Circulation, 18 décembre 1954. |
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| Titre | Caricature parue dans Le Matin, 2 mars 1951. |
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Pour citer cet article
Référence papier
Mathieu Flonneau, « « L’adaptation » de Paris à l’automobile, 1954-1955 : années terribles ? », Cahiers François Viète, I-5 | 2003, 95-119.
Référence électronique
Mathieu Flonneau, « « L’adaptation » de Paris à l’automobile, 1954-1955 : années terribles ? », Cahiers François Viète [En ligne], I-5 | 2003, mis en ligne le 01 juin 2018, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cahierscfv/2079 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cahierscfv.2079
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