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Dossier

« In mulieribus […] memoria felicior ». Mémoire et différence des sexes selon les médecins modernes (xvie et xviie siècles)

« In mulieribus […] memoria felicior ». Memory and Sex Difference According to Early Modern Physicians (16th and 17th centuries)
Sofia Zuccoli
p. 15-45

Résumés

Aux xvie et xviie siècles, médecins et anatomistes décrivent la physiologie de la mémoire : dans le cadre de la théorie des humeurs, cette faculté nécessite, pour bien fonctionner, un tempérament particulier et un équilibre entre mollesse et dureté du cerveau. En fonction de leur tempérament, certains individus sont par nature doués d’une plus ou moins bonne mémoire. La complexion humorale froide et humide de la femme et la porosité de sa chair se révèlent être très propices aux procédés mnémoniques, ce qui peut représenter un contre-argument à l’infériorité intellectuelle féminine prônée par la tradition aristotélico-galénique. L’article étudie la physiologie de la mémoire par le prisme de la différence des sexes, tout en soulignant les paradoxes qui accompagnent ces discours. Une résolution de ces contradictions est en conclusion proposée par l’analyse de l’étroite relation que médecins et anatomistes décrivent entre l’utérus et le cerveau, et ses conséquences sur le fonctionnement des facultés intellectuelles des femmes.

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Texte intégral

Je remercie sincèrement Aurélien Ruellet, les membres de l’atelier doctoral de Roberto Poma et les relecteurs et relectrices anonymes de la revue pour leurs remarques et suggestions sur la première version de cet article.

  • 1 La biologie du philosophe étant construite sur une continuité entre le monde humain et le monde ani (...)

1Dans le neuvième livre de l’Historia Animalium, Aristote dresse un tableau de l’esprit et du comportement masculins et féminins. Une vision polarisée s’impose : à quelques exceptions près, les femelles1 ont une nature plus « douce » que les mâles — une caresse suffit pour les raisonner — mais sont aussi plus malignes. Elles peuvent exceller dans l’apprentissage, comme c’est le cas des chiennes laconiennes, néanmoins cette aisance intellectuelle se révèle être plutôt une faiblesse qu’une vertu : elles sont plus faciles à dresser que leurs mâles, et moins indépendantes. Des exemples illustrent ces qualités morales et intellectuelles aux antipodes. La hardiesse de l’ourse et de la panthère est extraordinaire, mais il s’agit d’exceptions heureuses. Même l’exemple de la femelle du mollusque est convoqué pour fournir la preuve de la lâcheté proverbiale du genre féminin, car elle n’hésite pas à abandonner son conjoint à la merci du trident. Au contraire, le mâle est animé par le courage, un feu sacré qui le rend prompt au sacrifice et à l’action, tout en le consumant de l’intérieur, et qui explique qu’il ait besoin de plus de sommeil et de plus de nourriture (Aristote, Historia Animalium, 608b 10-13, éd. 1969, p. 63-65). L’homme et la femme, les spécimens les plus complexes et parfaits parmi les vivants, incarnent des versions extrêmes de la masculinité et de la féminité. Ainsi,

la femme est plus compatissante que l’homme, plus sujette aux larmes : elle est aussi plus jalouse et plus portée à se plaindre de son sort ; elle distribue plus facilement les injures et les coups. La femme cède également plus que l’homme au découragement et au désespoir ; elle est plus effrontée et plus menteuse ; elle est plus facile à tromper et oublie moins vite (kai mnemonikoteron). (Aristote, Historia Animalium, 608b 10-13, éd. 1969, p. 64, je souligne)

2Aristote ne dévoile pas un portrait très flatteur de la psyché féminine. La faiblesse, la malice et la démesure caractérisent l’esprit instable et problématique de la femme, toujours « moindre » par rapport à celui de l’homme, la nature ayant accordé en revanche toutes les vertus morales et intellectuelles au mâle. Envieuse et pleurnicheuse, la femme aime la querelle futile et oublie difficilement les affronts subis. On l’imagine, cette menteuse rancunière, songer à sa vengeance. Animée par un bellicisme puéril, elle est incapable de pensées logiques et se laisse aller au chagrin.

3En bon philosophe, Aristote ne se contente pas d’exposer ce catalogue stéréotypé des traits féminins et masculins, il en recherche l’origine. Dans la continuité, malgré des variations, de la médecine hippocratique et les anthropologies présocratiques, le Stagirite mobilise un même système pour justifier à la fois les différences biologiques, physionomiques et psychologiques des deux sexes (Sissa, 1983 ; Sassi, 2001 chap. 3). Si l’homme est chaud et sec, la femme a un tempérament froid et humide, ce qui rend sa chair spongieuse et ses tissus lâches, incapables de retenir certains fluides et de se développer pleinement. La froideur, l’humidité et la mollesse congénitales de la femme expliquent ainsi à la fois la physiologie et la psychologie féminines : elles rendent compte d’une série de constatations, de la laxité de la chair à la paresse, de la faiblesse des muscles à l’incontinence des passions et du sang menstruel, de la constitution plus menue du corps à la réduction drastique des facultés intellectuelles. Pour l’homme, c’est précisément le contraire : la chaleur naturelle qui l’anime lui confère une chair dense et solide, ce qui lui permet d’avoir un corps sain et vigoureux, d’éprouver des passions modérées et de faire excellent usage de son esprit.

  • 2 En accord avec de nombreuses études critiques (pour ne citer qu’elles : Park & Nye, 1991 ; Stolberg (...)

4Se prolongeant jusqu’à l’époque moderne, cette vision façonne les discours philosophiques et scientifiques sur la différence sexuelle (Cadden, 1998). Aux xvie et xviie siècles, les textes médicaux reproduisent presque à la lettre les descriptions d’Aristote à propos de la psychologie de l’homme et de la femme, tout en perpétuant cette correspondance entre la physiologie défaillante du corps féminin et le portrait instable et problématique de la psyché féminine (Berriot-Salvadore, 1993, chap. 2 ; Maclean, 1980, chap. 3). Dans ce système, si les traits somatiques et les processus physiologiques féminins et masculins se situent aux antipodes, les facultés de leur esprit et leurs qualités morales doivent présenter des différences irréductibles2. L’esprit, comme le corps, a un sexe : les facultés de l’âme ne se présentent pas de la même façon chez l’homme et chez la femme, et leurs conditions d’usages et leur efficacité varient en fonction du sexe du corps concerné.

  • 3 Il n’est pas question ici de revenir sur la misogynie des propos d’Aristote, justement étudiée par (...)
  • 4 L’édition originale espagnole est publiée en 1575 avec le titre Examen de ingenios para las Ciencia (...)

5Or, pour Aristote, il ne s’agit pas seulement de décrire les traits masculins et féminins, mais d’exprimer un jugement de valeur sur la nature féminine : comme toutes les autres femelles, la femme est un être débile de corps et d’esprit, alors que l’homme rayonne avec sa parfaite anatomie et son intelligence presque divine. Les considérations du Stagirite sur les femelles humaines et animales fondent, avec d’autres références, une tradition culturelle misogyne de très longue durée3. Une étude des représentations des facultés intellectuelles féminines et masculines de l’Antiquité à l’époque moderne pourrait au fond souscrire à la description que le médecin espagnol Juan Huarte donne de l’esprit féminin en 1575 : « les femmes, à cause de la froideur & humidité de leur sexe, ne sçauroient jamais avoir un esprit profond » (Huarte, 1645, p. 655)4.

6Pourtant, dans le texte d’Aristote une faculté semble échapper à cette logique dévalorisante de la psyché féminine : la femme est définie kai mnemonikoteron, expression traduisible littéralement par « dotée d’une meilleure mémoire ». Si les facultés de la femelle de l’homme sont amoindries et perturbées par son caractère fougueux et sa nature instable, la mémoire semble faire exception car elle fonctionne parfaitement. Cachée par tant de vices, cette faculté est un véritable atout intellectuel.

7Or, comme pour tout autre trait physique ou psychique, la bonne mémoire dépend du tempérament froid-humide et de la mollesse du corps féminin. Ainsi, la mémoire présente un paradoxe : cette qualité intellectuelle dérive du tempérament qui, dans le paradigme humoral, occupe toujours le pôle négatif de l’équation expliquant la différence sexuelle.

8Ce lien entre le bon exercice de la mémoire, le tempérament froid-humide et la conséquente mollesse des tissus du cerveau n’est pas propre à Aristote et est toujours au cœur des théories médicales modernes à propos des capacités mnémoniques. Aux xvie et xviie siècles, dans un contexte encore marqué par la théorie des humeurs et l’aristotélisme, avoir une bonne mémoire est surtout une question de disposition, liée à un équilibre entre la mollesse et la dureté des tissus cérébraux et au tempérament du cerveau (Ruellet, 2021). Alors que, depuis l’Antiquité, le tempérament froid-humide et la mollesse décrivent de façon négative la nature féminine, pour le bon fonctionnement de la mémoire un certain degré de ces qualités est au contraire nécessaire.

9Cette mise en perspective de l’extrait d’Aristote avec la tradition médico-philosophique ultérieure rend ainsi visible la convergence de deux questions à propos de la mémoire. Tout d’abord, il est possible d’analyser le lien entre la mémoire et la différence des sexes. La capacité mnémonique diffère-t-elle chez l’homme et chez la femme ? Autrement dit, la mémoire a-t-elle un sexe ? Deuxièmement, l’étude des théories médicales modernes du sens mémoratif permet de souligner les paradoxes concernant la nature de la femme et de construire un contre-argument à l’infériorité intellectuelle féminine.

10Cet article étudie la question de la mémoire par le prisme de la différence sexuelle dans plusieurs textes de médecins et anatomistes très influents aux xvie et xviie siècles : Ambroise Paré, Jean Fernel, André du Laurens, Caspard Bartholin et Jean Liébault. Les ouvrages analysés ont été choisis selon deux critères : soit il s’agit de véritables succès éditoriaux, témoignant de discours répandus sur la mémoire ; soit ils ont été écrits par des auteurs s’intéressant à la médecine féminine. Même au sein des écrits explicitement gynécologiques tels que les manuels sur les maladies des femmes ou les ouvrages sur la génération, la question du sexe de la mémoire n’est jamais posée de façon explicite. Les auteurs séparent presque toujours les descriptions « générales » des facultés de l’esprit des analyses des conséquences psychologiques de la différence sexuelle. La convergence des théories « générales » de la bonne ou mauvaise mémoire et des caractéristiques intellectuelles des hommes et des femmes est néanmoins visible lorsque l’on se penche sur les réflexions relatives à la disposition individuelle qui, en revanche, prennent en compte la différence sexuelle. Il convient donc d’abord d’examiner la nature et le fonctionnement de la mémoire selon les médecins modernes, pour ensuite les mettre en relation avec les opinions à propos des tempéraments masculins et féminins. Il en découle un paradoxe touchant la nature féminine et ses aptitudes, s’étendant des œuvres biologiques du Stagirite jusqu’aux écrits des auteurs médicaux au seuil de la modernité. Enfin, cette étude propose une hypothèse pour résoudre ces contradictions, à partir de la question de la relation entre l’utérus et le cerveau, et de ses conséquences sur le fonctionnement de la mémoire et plus généralement de l’âme féminine.

1.  Graver un trésor. La physiologie de la mémoire entre médecine et philosophie

  • 5 Si mémoire et imagination partagent les mêmes objets, à savoir les représentations qui peuplent l’e (...)

11Faculté de l’esprit, mais aussi véritable art à maitriser, la mémoire est un objet d’intérêt scientifique de longue durée au statut changeant en fonction des époques et au croisement de plusieurs disciplines (Danziger, 2008). Si, suivant saint Augustin, les scolastiques célèbrent la mémoire en tant qu’activité fondamentale de l’âme, rendant possibles la connaissance de Dieu et la vertu morale, les savants modernes sont moins sensibles à son ascendant et n’hésitent pas à la subordonner à l’imagination5 et au jugement.

12Qu’est-ce que la mémoire et quelle est sa fonction ? Malgré les variations présentes d’un auteur à l’autre, la pensée médicale de la Renaissance répond de façon assez stable à cette question (Céard, 2002, p. 119).

13Aux xvie et xviie siècles, médecins et anatomistes dédient volontiers quelques pages de leurs ouvrages aux questions concernant les procédés mnémoniques. L’intérêt de ces auteurs pour cette question produit des discours hybrides, se situant à la frontière subtile entre médecine et philosophie. À la Renaissance, dans le sillage des autorités antiques, comprendre l’âme et ses puissances est à la fois une question d’anatomo-physiologie et de psychologie (cette dernière étant bien entendu comprise comme « science de l’âme »). Si, d’une part, les médecins s’intéressent aux conditions matérielles permettant le bon fonctionnement du cerveau et de ses opérations, d’autre part, il est difficile de sortir de la spéculation, ces analyses visant des objets et des processus pour la plupart invisibles. La médecine se tourne alors vers la philosophie pour contourner ces limites. Par conséquent, l’étude anatomo-physiologique de la mémoire présuppose toujours une théorie de l’âme et de ses facultés. Pour comprendre la pensée médicale moderne de la mémoire il faut, ainsi que Rafael Mandressi (2011, p. 92) l’a formulé plus généralement à propos du cerveau, « visiter les lieux philosophiques de la médecine et de remonter les affluents médicaux qui irriguent la pensée des philosophes ».

14L’œuvre d’Ambroise Paré, chirurgien du roi Charles ix, montre cette convergence entre une théorie philosophique des facultés de l’âme et une explication anatomo-physiologique des conditions d’exercice des facultés.

  • 6 Pour une contribution très récente proposant un état des lieux de la psychologie à la Renaissance c (...)
  • 7 On peut arriver à huit sens externes si l’on fait du toucher plusieurs sens différents en fonction (...)
  • 8 C’est le cas dans la première édition du traité sur la génération, tandis que, dans l’édition des Œ (...)

15Dans son traité De la génération de l’homme, publié pour la première fois en 1573, Paré, après avoir décrit les éléments nécessaires à la conception, s’écarte de son propos pour digresser sur l’âme et ses « puissances ». Ce texte résume parfaitement la pensée médicale majoritaire de l’époque à propos des facultés psychiques. Si l’âme est une, ses opérations sont nombreuses. Or, en tant que chirurgien et anatomiste, Paré (1628, p. 922-923) se contente uniquement de détailler les principales : le sens commun, l’imagination ou phantasie, la raison et la mémoire. En arrière-plan, se trouve la question des relations entre les sens externes et les facultés psychiques6. Les facultés présentées par Paré correspondent, en reprenant la théorie de l’âme d’Avicenne, aux sens internes, un groupe d’opérations cognitives nécessaires à la connaissance que l’on sépare des cinq sens externes — la vue, l’ouïe, le toucher, le gout, l’odorat — qui ont essentiellement comme tâche de traiter les données sensibles venant de l’extérieur7. Pour renforcer cette filiation avicennienne, Paré (1573, p. 62) n’hésite pas à nommer l’imagination « sens imaginatif » et la mémoire « sens memoratif »8.

  • 9 Dans le traité Sur la nature de l’homme (env. 400 après J.-C.), Némésius relie les facultés psychiq (...)

16En continuité avec la tradition inaugurée par le médecin du ii e siècle Galien de Pergame et perfectionnée quelques siècles plus tard par l’évêque Némésius d’Emèse, l’auteur souscrit à une approche localisationniste de ces opérations9, sur laquelle nous reviendrons, qui témoigne de l’ancrage corporel de ces facultés pourtant invisibles. Cette description ne recherche pas l’exactitude anatomique, son propos étant plutôt d’assigner « le lieu philosophique » à la théorie médicale de l’âme. Cette représentation de l’anatomiste italien du xive siècle Mondino De Liuzzi, dans son édition française de 1523 traduite par Richard Roussat, peut tout à fait illustrer le propos de Paré, pourtant rédigé presque deux siècles plus part, en raison de la stabilité manifeste de ces théories (voir figure 1 ci-après).

  • 10 Pour l’histoire de ces représentations et de leur évolution, voir le travail de Grazia Tonelli Oliv (...)

17Les sens externes, à l’exception ici du tact, sont représentés à côté des organes correspondants. En revanche, dans des cavités appelées ventricules, ici dessinés comme de simples cercles10, se situent les sens internes.

Cerveau

Cerveau

Source : De Liuzzi, 1523, f. 38 v°, © Bibliothèque interuniversitaire de Santé Médecine, Paris

18Le sens commun, localisé dans la partie antérieure du cerveau, reçoit les données véhiculées par les sens externes pour les assembler et les classer. L’imagination fait en sorte que ce matériel sensible soit intelligible pour l’âme qui ne parle que le langage des images, mais cette faculté est aussi capable de convoquer librement des phantasmes des choses absentes ou des chimères. Elle se situe également dans le ventricule frontal, derrière le sens commun. Enfin, à partir de ces images mentales, c’est à la raison de délibérer et de juger, opération se déroulant dans le ventricule moyen. Après cette « puissance suprême » (Paré, 1628, p. 924) vient la mémoire,

laquelle, comme fidelle tutrice, retire & garde ce qui a esté aux trois ventricules du cerveau receu & élabouré. Et pour ceste cause à bon droit elle a esté des anciens accomparé au greffe, auquel (comme apres un procés debatu) ce qui est decreté, est enregistré. (p. 924)

  • 11 « Aucuns Philosophes appellent la Mémoire le thresor de Science : de là vient que Sapience est fill (...)
  • 12 L’antagonisme entre mémoire et jugement est en effet une idée reçue de longue date, dont la formula (...)

19La comparaison judiciaire dressée par Paré n’est pas inédite et elle permet de comprendre le rôle de cette dernière faculté : l’âme fonctionnant, à partir d’un ensemble de données récoltées, par des évaluations et des décisions, elle nécessite, comme le tribunal, un lieu où garder toutes les informations reçues, à l’abri du temps et de l’oubli. Coffre-fort de l’esprit, la mémoire est l’archive intérieure où puise l’imagination à la recherche d’éléments à combiner, mais aussi le trésor qui rend possible, par stratification, la connaissance11. Ce registre permet le bon fonctionnement de l’âme car, sans son action, le travail des autres facultés, mais surtout celui de la raison, ne seraient qu’un effort vain : en effet, « que vaudroit d’avoir tant de conceptions en son esprit, & tant de diversitez, » demande justement l’auteur, « si elles n’estoient en quelques lieux gardées ? » (p. 924). Contrairement au lieu commun qui fait de l’individu de bonne mémoire quelqu’un lent d’esprit et vice-versa12 — comme formulé par exemple par le juriste et vulgarisateur Scipion Dupleix (1615 p. 157) : « une memoire fort heureuse ne se rencontre guère avec un jugement fort net » — sous la plume de Paré le sens mémoratif est réhabilité. Son utilité n’est jamais remise en question : pourvoyeuse de la fantaisie, la mémoire protège comme un gardien la raison « contre l’ignorance » et, en conservant les opinions récoltées, engendre la sagesse (Paré, 1628, p. 924).

20Selon Paré, comme pour De Liuzzi et la plupart des auteurs qui traitent de la question, le siège de la mémoire se situe derrière la partie abritant la raison, plus précisément « au ventricule postérieur, situé au Cerebelle [c’est-à-dire le cervelet], moins humide & plus solide que nulle autre partie du cerveau pour ceste cause apte, & idoine à recevoir les choses » (p. 924, je souligne). La localisation cérébrale des facultés ne serait pas accidentelle, mais strictement liée au fonctionnement de la faculté en question. Dans ce court résumé, l’on entrevoit les questions liées à la composition matérielle et au tempérament du cerveau, mais dans son traité sur la génération Paré n’en dit pas davantage.

  • 13 John Sutton résume ainsi le nœud de la question : « animal spirits, this “ultimate oxymorus” (Krell (...)

21Son Introduction à la chirurgie ajoute une pièce fondamentale à la théorie de la mémoire, et plus généralement à la théorie du fonctionnement de l’âme. « Toustes telles actions, tant naturelles, qu’animales & volontaires, sont faictes par le moyen & benefice des esprits » (Paré, 1628, p. 23, je souligne). Encore une fois, les discours philosophique et médical se mélangent sans qu’il soit possible de tracer une ligne nette de démarcation entre les deux. En continuité avec les grands traités de l’Antiquité et du Moyen Âge circulant dans les universités européennes de son époque, Paré dédie aux esprits le treizième chapitre de son Introduction à la chirurgie. Depuis Galien de Pergame et jusqu’au xviiie siècle, les esprits représentent l’une des hypothèses médico-philosophiques fondamentales à propos des liens entre l’homme et son milieu, responsables par exemple de la sensation, du mouvement et des connexions entre les différentes parties de l’âme. Selon Galien, les esprits (pneuma), sont de plusieurs sortes — naturels, vitaux et animaux —, chacun d’entre eux résultant de la transformation du précédent et résidant dans un organe en particulier. Issus des esprits vitaux transportés par le sang, les esprits animaux résident dans le cerveau, d’où leur nom qui littéralement signifie « relatif à l’âme ». En réalité n’étant « ni des esprits, ni des animaux » (Sutton, 1998, p. 23), ils constituent des entités qu’il est difficile de définir, oscillant entre le corporel et l’immatériel13. Plus précisément, ces esprits sont abrités dans les ventricules cérébraux, d’où ils sont supposés assurer le lien entre les différentes parties de l’âme. Ces corpuscules quasi effervescents permettent d’expliquer des phénomènes invisibles tels que la transmission des images qui, du ventricule abritant le sens commun remontent à la mémoire, tout en passant par l’imagination.

22Mais ces « messagers » sont facilement irritables : pour que la transmission puisse advenir correctement, il convient de garder le flux des esprits en équilibre, tout en évitant qu’ils s’échauffent trop ou qu’ils soient au contraire trop somnolents.

23Pour ce qui concerne la construction des souvenirs, de quelle nature doit être l’action des esprits animaux et quels sont les éléments qui favorisent ou entravent leur équilibre ?

  • 14 Pour une introduction à la place particulière occupée par ce médecin dans la pensée médicale de la (...)
  • 15 Dans le cadre de cet article, je ne m’intéresse qu’à la description des procédés mnémoniques réalis (...)

24Une description décisive à ce propos se trouve dans le traité Physiologie de Jean Fernel, premier médecin du roi Henri ii. Publié pour la première fois à Paris en 1542 en latin avec le titre De Naturali Parte Medicinae, l’ouvrage connait un énorme succès, si bien qu’il est publié à Venise et à Lyon, puis traduit en français un siècle plus tard par Charles de Saint Germain, en 1655. Il s’agit d’une référence incontournable pour les médecins de son époque14. Étudiée au cinquième livre de la Physiologie, la mémoire est chez Fernel une puissance de l’âme sensitive (Paré quant à lui ne reprend pas cette distinction d’origine aristotélicienne et avicennienne), commune aux hommes et aux animaux15 : après le sens commun, se trouve cette

faculté conservatrice qui reçoit, qui retient, donc qui conserve les impressions & les images des sens []. [Ces] images subsistent plus longtemps & demeurent comme estant gravées & taillées, ce qui se voit en ce que ce sens connaist & sent encore ces choses ostées & soustraites, comme celui auquel en a été donnée la garde. (Fernel, 1655, p. 431)

  • 16 Platon, Philèbe, 39a-b, éd. 1993, p. 46-47 : « SOCR. : J’imagine que notre âme ressemble alors à un (...)

25L’action de la mémoire est ainsi éclairée : la création d’un souvenir est comparée au marquage d’une trace dessinant dans l’âme les représentations des expériences passées, véhiculées par les esprits animaux. Il est question, ainsi que le rapporte Platon dans le Philèbe16, d’inciser ces empreintes dans notre âme, comme le feraient un peintre ou un scribe sur une tablette de cire. La mémoire est réputée agir en entaillant les plis des parois du ventricule postérieur du cerveau. Son opération n’est pas une sauvegarde passive, mais elle concerne une action de modelage de la matière cérébrale. Ce procédé implique plusieurs éléments. Tout d’abord, pour que le souvenir puisse s’imprimer et ainsi résister à l’érosion progressive du temps, il faut que la matière cérébrale de la partie concernée soit apte à être gravée et à conserver cette gravure. Cela n’est possible qu’en fonction de certaines conditions, moins développées par Fernel mais assez claires dans les discours des anatomistes.

26Dans l’Histoire anatomique (1re éd. latine 1595) d’André du Laurens, premier médecin de la reine Marie de Médicis, le cerveau est ainsi décrit : « la substance du Cerveau est molle, blanche & moüelleuse. […] Cette substance est molle, afin de recevoir plus promptement l’impression des images des objets, afin de rendre les nerfs plus faciles à se plier & fléchir » (Du Laurens, 1639, p. 522).

27Tout d’abord, Du Laurens tente d’accorder les preuves empiriques des dissections de l’encéphale (sa matière est effectivement « molle, blanche & moüelleuse ») avec l’arrière-plan philosophique à propos des opérations de l’âme. Son discours oscille entre le métaphorique et le concret. Si connaitre n’est possible que par la transmission d’images des sens externes aux facultés (ou sens internes) de l’âme, il est nécessaire que le siège présupposé de ces opérations — le cerveau — soit assez mou, tel une tablette de cire toujours prête à recevoir et retenir les données sensibles. Sous la plume de Du Laurens, la théorie de la connaissance d’origine aristotélicienne puis avicennienne converge avec les observations tirées de l’anatomie.

  • 17 Sur ce point, je suis l’analyse de Roberto Poma (2021, p. 68-69).
  • 18  « La substance du cerveau luy est toute-fois propre & particulière, & telle qu’il ne s’en trouve p (...)

28Cette courte citation contient un deuxième trait remarquable : le médecin fait référence à la capacité des nerfs à « se plier & fléchir ». La flexibilité nerveuse semble être la véritable condition pour un bon exercice des facultés intellectuelles. Or, cette question n’est pas inédite. Dans ses descriptions sur le fonctionnement des nerfs, Galien (De usu partium, VIII, 5, cité par Poma, 2021, p. 68)17 en distingue deux types : les nerfs durs, à l’origine du mouvement, et les nerfs mous, responsables de la sensation. Cette vision n’est pas métaphorique : il est matériellement nécessaire que les nerfs assurant la sensation soient mous et non durs, car cette consistance seule permet l’impression des données sensibles et, par conséquent, l’action des facultés telles que l’imagination, la mémoire et l’intelligence, résidant dans la partie la plus molle de l’encéphale. Le texte de Du Laurens accorde ainsi trois éléments : le regard de l’anatomiste, la théorie du philosophe et l’autorité de la tradition. Par sa mollesse et sa consistance visqueuse, sans égal dans le reste du corps18, le cerveau est ainsi l’endroit propice à l’exercice des facultés de l’esprit.

29Néanmoins, comme le précise l’anatomiste Caspard Bartholin dans ses Institutions anatomiques (1re éd. latine 1611) : « sa substance [du cerveau] n’est pas si molle qu’elle soit coulante, mais sa mollesse a consistance, afin que ce qui y a esté imprimé, demeure quelque temps. » (Bartholin, 1647, p. 322). Si la mollesse de la matière cérébrale est indispensable aux opérations des sens internes, elle ne doit pas l’être trop : pour permettre aux esprits de tracer leurs marques mais aussi de conserver ces empreintes, il faut toujours un équilibre entre mollesse et dureté. À la lumière de cette considération, la pensée localisationniste des facultés déjà évoquée par Paré prend tout son sens : si le ventricule postérieur, siège du sens memoratif, est situé à côté du cervelet, cela n’est pas par hasard. Il s’agit de la partie définie comme la moins molle de l’encéphale, donc la plus adaptée à conserver les souvenirs.

30Pour que les traces mnémoniques se réalisent et ne soient pas des ombres éphémères, il est également nécessaire que le flux des esprits animaux soit gardé en équilibre entre un mouvement trop rapide, ennemi de l’incision, et une atonie, synonyme d’un état généralisé de léthargie intellectuelle. Du Laurens révèle l’élément responsable à la fois de la consistance de la matière cérébrale et de la vitalité des esprits :

De ceste substance molle & moëlleuse il est aisé de recueillir que la temperature du cerveau est froide & humide, c’est pourquoy Hippocrate l’appelle le siege de la froideur & de l’humidité visqueuse. Or il falloit qu’il fust froid & humide, de peur que ce membre occupé à de perpetuelles pensées, ne s’embrase : & afin que les esprits animaux, qui sont les plus subtils de tous, ne se dissipent & évanoüissent si facilement. (Du Laurens, 1639, p. 523)

  • 19  Sur la théorie des humeurs et ses implications de l’Antiquité à la fin de la modernité, voir la sy (...)
  • 20  Bartholin (1647, p. 322) s’exprime avec des termes forts semblables : « quant à son temperament, i (...)

31L’auteur accorde les données empiriques (la couleur et la densité des plis cérébraux) avec les fondements de la théorie humorale de tradition hippocratico-galénique : les quatre humeurs (le sang, le phlegme, la bile noire, la bile jaune) sont associées aux organes principaux (respectivement le cœur, le cerveau, la rate, le foie) et sont caractérisées par un mélange des principales qualités physiques (le chaud, le froid ; le sec, l’humide) présentes en quantité variable. Ce mélange exprime le tempérament ou complexion (crasis), ce que Du Laurens désigne avec le terme « temperature »19. En accord avec la très grande majorité de ses contemporains20, l’auteur fait du cerveau l’organe le plus froid et humide du corps humain pour deux raisons capitales. D’une part, cette question relève en quelque sorte d’une « économie calorique ». Les pensées et les images véhiculées par les esprits animaux fluant sans cesse comme dans une coulée de lave, elles menacent d’incendier l’encéphale et de dissiper par évaporation les esprits mêmes. Pour mettre la citadelle cérébrale à l’abri de ce feu, il convient littéralement de garder la tête froide : tel un système de refroidissement, le tempérament froid et humide permet de moduler l’ardeur des esprits, de redimensionner l’effet des passions qu’ils peuvent provoquer et donc de garder la maîtrise des fonctions de l’âme. D’autre part, la froideur et l’humidité occasionnent la mollesse des plis cérébraux. Pour que le procédé mnémonique soit efficace, cette mollesse est toujours à compenser avec de la dureté, par conséquent, la froideur et l’humidité ne doivent pas dépasser certaines limites, au risque d’entraver le bon fonctionnement des facultés.

  • 21 Violaine Giacomotto-Charra (2021) a bien montré que, depuis la fin Moyen Âge, la plupart des médeci (...)

32Mais ce cerveau bien tempéré que des anatomistes illustres tels que Du Laurens ou Bartholin décrivent n’est en réalité qu’un modèle inatteignable21 : se situant toujours dans un corps en particulier, le cerveau — comme tout autre organe — subit l’influence du tempérament spécifique du corps qui l’abrite. De même, comme le rappelle Lieutaud (2023, p. 48), si l’âme anime un corps, « elle dépend, dans son activité multiple, de l’état d’équilibre de ce corps ». Il convient maintenant de se tourner vers cette question.

2.  Le sexe de la mémoire

33Clef de voûte de la théorie médicale depuis l’Antiquité, pour les médecins des xvie et xviie siècles, la notion de tempérament est un élément indispensable à la compréhension des corps vivants : des plantes aux êtres humains, tout est doué d’une complexion particulière. En ce qui concerne les êtres humains, leur tempérament est en définitive peu stable, car il varie en fonction de certains facteurs inhérents à la nature de chaque individu, tels que l’hérédité, l’âge, le sexe ou dépendant des éléments extérieurs, comme le milieu, le régime, et les mœurs (Chandelier & Robert, 2013). De la complexion du sujet dépend, entre outre, la bonne ou la mauvaise disposition du cerveau à l’exercice de la raison, de l’imagination et de la mémoire.

  • 22 Voir par exemple (Fernel, 1655, p. 433).

34Lorsqu’il est question de comprendre quel mélange humoral nuit à la création des souvenirs, les praticiens recourent à un exemple classique, inauguré par Aristote dans le traité De memoria, concernant l’âge du sujet. Selon l’opinion commune, corroborée par l’expérience, les petits enfants et les vieillards ne bénéficient pas d’une très bonne mémoire. Cela s’explique par une question de tempérament : l’enfance étant caractérisée par un excès d’humidité, le cerveau des jeunes est très mou, les images s’y impriment facilement, mais s’effacent aussitôt ; a contrario, avec l’âge le corps subit un enraidissement dû à la sécheresse croissante, ce qui rend difficile de réaliser des nouvelles gravures et affaiblit celles déjà présentes22. C’est pourquoi les jeunes apprennent vite, mais ont peu de mémoire, et cela explique que les personnes âgées oublient au fur et à mesure tout ce qu’elles ont appris, et qu’il leur soit difficile d’apprendre de nouvelles choses. Bien qu’aux antipodes, ces deux cas ne sont pas équivalents : pour le bon exercice des facultés intellectuelles, un surplus d’humidité et de froideur est toujours préférable à trop de chaleur et de sécheresse, la chaleur étant définie comme « contraire au raisonnement » (Bartholin, 1647, p. 322). Les mêmes considérations se trouvent chez Paré : dans le cinquième livre de son traité d’anatomie, lorsqu’il se penche sur la structure de la « teste », le chirurgien présente un véritable catalogue des conséquences des altérations du tempérament de cet organe.

35Lorsque le cerveau abonde en chaleur, explique l’auteur, « nous sommes inconstans d’esprit et d’entendement », car, bien que nous apprenions facilement, « nous sommes légers et muables en nos appréhensions et opinions, et oublions subitement ce que nous avons appris » (Paré, 1628, p. 166). En revanche, « ceux qui ont le Cerveau froid, sont les plus tardifs de tous à concevoir en l’entendement, & apprendre les arts & disciplines, mais en leurs opinions & advis ils sont plus fermes & stables » (p. 166).

36Ces visions sont en définitive assez banales, même si les explications peuvent varier d’un auteur à l’autre. L’objectif n’est pas de souligner le manque de cohérence qui accompagne parfois ces discours ; ce qu’il faut retenir, c’est l’importance du tempérament froid et humide et la conséquente plasticité de la matière cérébrale, en équilibre entre mollesse et dureté, nécessaire à l’exercice correct de la mémoire et des autres facultés de l’esprit.

  • 23 Dans le Corpus hippocratique la femme est au contraire décrite comme étant plus chaude que l’homme, (...)
  • 24  Une très vaste bibliographie sur la question est disponible. Outre les déjà cités travaux de Berri (...)

37Mais, selon le paradigme de la médecine humorale, la froideur, l’humidité et la mollesse sont aussi les qualités qui décrivent un corps bien particulier. Outre l’âge, le sexe fait partie des éléments-clés pour comprendre la complexion d’un individu. En plus des autres variations introduites par exemple par le milieu de vie ou le régime, pour les médecins modernes, le sexe est l’une des causes majeures de la complexion : les hommes sont en général chauds et secs, alors que le tempérament des femmes est froid et humide23. De cette différence thermique résultent plusieurs éléments, du rôle de chaque sexe dans la reproduction aux caractéristiques physiques et psychiques particulières des hommes et des femmes, telles que la mollesse ou la dureté des tissus, ou encore le manque de courage des femmes. Comme nous l’avons remarqué en introduction, si cette diversité de tempérament a une visée descriptive, elle implique surtout un jugement de valeur et une normativité : plus froide et humide, la femme ne partage pas le même degré de perfection de l’homme. Sa complexion est un défaut. Le froid qui la caractérise ne s’exprime pas comme la simple qualité opposée du chaud, mais comme un manque de cette source de vie et d’activité qu’est la chaleur masculine. Par nature éloignée de ce principe vital, la femme partage l’humidité et le froid des cadavres. Les qualités constituant les tempéraments sont donc régies par une hiérarchie qui célèbre le chaud et le sec comme les caractéristiques les plus parfaites et abouties, responsables de la force physique, du courage et de l’éveil intellectuel des hommes, ce qui légitime également leur place au sommet de l’ordre social24.

38L’humeur froide et humide fait de la femme un être à la vie difficile et au corps dysfonctionnel, comme l’affirme le médecin dijonnais Jean Liébault dans son manuel Trois livres appartenant aux infirmitez et aux maladies des femmes (1582, p. 4) : « le corps de la femme est foible, pour le regard du peu de la chaleur naturelle qui est en elle à la comparaison de l’homme », cela étant également à l’origine de « l’habitude de [son] corps qui est mol, lasche, & de rare texture ». Deux idées suffisent à l’auteur pour résumer les discours philosophiques et scientifiques sur la différence sexuelle depuis l’Antiquité : la nature froide-humide de la femme et sa mollesse congénitale.

  • 25  En plein essor à partir des années 1530 et jusqu’à la moitié du xviie siècle, cette grande variété (...)

39Faisant partie d’un ensemble de textes traitant des questions d’obstétrique et de gynécologie au sens large25, cet ouvrage est dédié à l’étude du corps féminin et de « l’infinité de maux estranges & quasi insupportables » (p. 5) qui l’atteignent tout au long de sa vie. S’interrogeant sur le traitement à proposer à ses malheureuses patientes souffrant d’insomnie, en général provoquée par un excès de l’humeur chaude et sèche empêchant le repos, le médecin met en garde contre l’usage des remèdes qui, selon la thérapeutique humorale traditionnelle, refroidissent excessivement. En effet, il « n’est besoing de beaucoup refroidir le cerveau ia assez debile aux filles & femmes » (p. 35, je souligne). Pourtant décrite comme essentielle au bon fonctionnement du cerveau, la complexion froide et humide de la femme est ici présentée comme une source de débilité, en accord avec la tradition.

  • 26 Sandra Plastina a montré que ce contre-argument se trouve déjà dans l’œuvre d’Aristote : si dans l’(...)

40Or, si la femme est naturellement froide et humide, son cerveau devrait alors s’approcher de l’équilibre souhaité pour le fonctionnement correct des facultés de l’âme. Par sa complexion, la femme ne devrait-elle pas être portée à « garder la tête froide » et à maintenir le flot des esprits animaux en équilibre ? Réaliser les impressions permettant d’apprendre et de se souvenir ne serait-il pas plus naturel pour la femme, son corps étant l’incarnation même de la mollesse ? Si les caractéristiques physiques réputées féminines ont des implications psychiques, et cela est attesté au moins depuis les traités zoologiques d’Aristote, alors la femme, cet être froid, mou et humide par excellence, devrait rayonner dans l’exercice de la mémoire. De plus, il est également possible d’élargir ce discours aux autres facultés intellectuelles car elles nécessitent toutes un tempérament froid-humide, ou pour le dire autrement, elles nécessitent une nature féminine. Lu au prisme de la mollesse et du tempérament, l’exemple de la mémoire permet ainsi de construire un contre-argumentaire à l’infériorité intellectuelle de la femme26.

41Mais sous la plume de Liébault, lorsqu’il s’agit de l’esprit et du corps féminin, la froideur, l’humidité et la mollesse deviennent des vices dont il faut contenir les dégâts. La physiologie du cerveau et l’antagonisme entre la femme et les atouts intellectuels cohabitent dans les ouvrages médicaux, et les auteurs semblent ignorer les contradictions qui surgissent de leurs propres discours.

  • 27  Nicolas J. F. Eloy, dans son Dictionnaire historique de la médecine (1778, p. 108, cité par Berrio (...)
  • 28  Marie Gaille (2007) souligne cet aspect. Pour des considérations générales sur la remise en questi (...)
  • 29  « Animales omnes facultates in mulieribus sunt perfectissime : […] memoria feliciorinventio subt (...)

42À ce propos, l’œuvre de Du Laurens se révèle particulièrement intéressante. Plutôt décrit comme un « passeur » du savoir anatomique classique27, le médecin du couple royal français est au contraire souvent porteur de réflexions ouvertement critiques envers les Anciens28. Cette remise en question des autorités antiques est criante en particulier sur le sujet du corps féminin. Dans son Histoire anatomique, lorsqu’il analyse les différences de tempérament entre les hommes et les femmes, Du Laurens, ainsi, ne craint pas d’affirmer que « toutes les facultés animales sont chez les femmes plus que parfaites […] la mémoire est plus heureuse, l’invention subtile, la parole qui exprime les concepts de l’âme plus abondante » (Du Laurens, 1600, p. 370, je souligne)29.

43Arrêtons-nous un instant sur le texte latin : l’adjectif employé pour décrire la mémoire est felicior, comparatif de felix. Le terme peut être traduit par « heureux », mais son étymologie provient de ferax, c’est-à-dire fécond, fertile, ce qui produit des fruits. Il s’agit d’un mot qui relève d’abord du domaine agricole et qui s’est par la suite spécialisé au sens de « favorisé des dieux, heureux » et aussi « favorable, propice » (Ernout & Meillet, 1932, p. 224).

  • 30  Olivier Roux donne toutes les références et les éclaircissements essentiels sur la question des mé (...)

44Dans plusieurs passages des écrits hippocratiques et de la biologie d’Aristote (Aristote, De Generatione Animalium, III 1, 752 a 18-23 ; Hippocrate, De la génération, XII, 1)30, les adjectifs « fécond » et « fertile » sont utilisés pour décrire le corps féminin et son rôle dans la génération. Sans surprise, l’utérus est présenté comme semblable à une terre prête à être labourée par l’action de la semence masculine, la future mère est comparée à un arbre qui porte le fruit du père, etc. En choisissant un adjectif relatif à la physiologie du corps féminin pour décrire de façon positive la mémoire de la femme, Du Laurens établit un lien entre l’activité intellectuelle et l’enfantement. La mémoire de la femme est fertile, capable de (re)produire les formes des données sensibles reçues par les sens, tout comme son utérus fécond est l’endroit propice au développement de la nouvelle vie.

  • 31 La même analogie entre la conceptualisation (conceptus cerebri) et la conception comme enfantement (...)
  • 32  Cf. la note 25 de cet article. Le déclin de la vision aristotélicienne de la nature féminine et du (...)

45L’analogie entre l’activité de l’âme et la procréation permet de comprendre pourquoi la mémoire est décrite par Du Laurens comme « plus heureuse » chez la femme. Si elle implique les deux sexes, la conception ne se réalise qu’au sein du corps de la femme. À partir de la mémoire, le discours s’élargit aux autres facultés intellectuelles. En saluant le rôle prééminent de la femme dans la conception, à la fois intellectuelle et utérine31, Du Laurens remet en question deux préjugés plurimillénaires à propos de la nature féminine. D’une part, il invalide définitivement la vision du corps féminin comme un réceptacle passif, prêt à être forgé par l’action du sperme masculin32. D’autre part, par sa description remarquable des opérations de l’esprit, le médecin bat en brèche la thèse de l’infériorité intellectuelle féminine.

46L’objectif de l’auteur dans ce chapitre est de présenter — et de résoudre — les controverses théoriques de l’époque concernant la différence de tempérament des hommes et des femmes. Comme déjà souligné plus haut, la plupart des médecins renaissants ne suivent pas Hippocrate qui considère la femme plus chaude que l’homme, mais la tradition aristotélico-galénique selon laquelle le corps féminin est plus froid. Au vu de la hiérarchie thermique de la tradition humorale célébrant la chaleur comme la qualité la plus parfaite, « si les femmes font toutes les actions vitales, naturelles, & animales plus parfaitement que les hommes, qui osera nier qu’elles ne sont aussi plus chaudes ? » (Du Laurens, 1639, p. 369). Mais Du Laurens ne peut pas répondre par l’affirmative à cette question, car cela reviendrait à remettre en cause la validité de la hiérarchie thermique chaud-froid et donc à miner les fondements mêmes de la théorie humorale. Ces idées à propos d’une nature plus chaude de la femme sont en effet « couvertes d’un manteau de la vérité, mais si on les pense au trèsbuchet de la Philosophie, & à la Balance de la Medicine, on les trouvera fausses et pleines d’erreurs » (p. 369). C’est ainsi que l’auteur mobilise un ensemble de raisons, tant classiques que stéréotypées, selon lesquelles la femme ne peut qu’être plus froide que l’homme. Ces arguments concernent surtout les rôles des sexes dans la génération, tout en parcourant des lieux communs admis de très longue date, comme la provenance de la semence masculine du testicule droit, réputé plus chaud (p. 369-370). Contredire ces idées remettrait en question les fondements épistémologiques qui soutiennent le paradigme humoral et, avec lui, la pensée médicale.

47Par le biais des facultés de l’âme et tout particulièrement de la mémoire, un court-circuit se réalise. D’une part, par nature froide et humide, la femme ne peut pas incarner la même perfection que l’homme. Pourtant, le tempérament chaud et sec, bien que parfait, est ennemi de la mémoire et de l’intelligence. Le tempérament le plus parfait devrait donc être le féminin, ce qui impliquerait de renverser le paradigme humoral.

48La même impasse concerne également les discours sur la mollesse. Comme le montrent les études déjà citées de Roberto Poma et Sandra Plastina, de l’Antiquité au xviie siècle, les discours médical et philosophique n’ont pas cessé de construire des discours fort ambivalents à propos de la mollities. La mollesse de la chair et des tissus est d’une part une condition physique nécessaire au bon fonctionnement de l’esprit, d’autre part, la mollesse du caractère nous éloigne de la vertu, nous rendant lâches, dissipés et incapables de contenir nos appétits — pour le dire en un mot : féminins. Si la mollesse physique et psychique de la femme est connotée négativement, elle est pourtant très bénéfique sur le plan des opérations de l’âme, en particulier de la mémoire, comme nous l’avons souligné.

3.  Pour conclure : de l’utérus et du cerveau

49Une théorie sexuée de la mémoire dans la pensée médicale des xvie et xviie siècles est désormais visible. Nous l’avons étudiée en reliant les théories médico-philosophiques sur le sens mémoratif et les descriptions anatomiques du cerveau d’une part, et les conceptions médicales de la différence sexuelle d’autre part. Si la mémoire permet de construire un contre-argument au préjugé de l’infériorité intellectuelle féminine, les contradictions de ces discours semblent ne pas pouvoir être éliminés. Froide, molle et humide comme pourtant doit l’être un encéphale opérationnel, la femme peut jouir d’une « mémoire plus heureuse », mais cela ne suffit pas pour la délivrer de l’imperfection radicale qui lui a été destinée par nature.

50Néanmoins, un élément permet d’ouvrir une piste de réflexion permettant de résoudre ces paradoxes. Cela concerne les traités spécifiquement dédiés au corps féminin. Comme nous l’avons déjà souligné, après 1526, année de la publication de la traduction latine des ouvrages hippocratiques sur la médecine féminine (Hippocrate, De foemini natura, traduction de Marco Fabio Calvi), une littérature médicale spécialisée consacrée aux « maladies des femmes » connait un essor sans précédent. Dans ce corpus, une vaste place est faite aux troubles venant de l’utérus et à l’influence que les altérations de cet organe peuvent exercer sur les processus physiologiques féminins mais aussi sur le fonctionnement des facultés de l’âme. En lisant les pages des auteurs tels que Jean Liébault, Girolamo Mercuriale, Giovanni Marinelli, Luis Mercado ou Scipione Mercurio, plusieurs questions se posent : quelle est l’origine des dérèglements physiologiques et psychologiques auxquels la femme est sujette par nature ? Est-ce l’utérus ? Par quels moyens cet organe serait-il capable d’influencer le cerveau ? Quelle est la nature du lien entre ces deux organes ?

51Si ces questions mériteraient une analyse à part entière, il est possible d’en parcourir brièvement les éléments nous permettant d’interroger le paradoxe des capacités intellectuelles féminines.

52Les Trois livres de Liébault permettent d’aborder ce problème en langue vernaculaire. Après avoir souligné le caractère plus faible et malade par nature du corps féminin dans son introduction, l’auteur illustre les états morbides qui accompagnent la femme tout au long de sa vie, de la puberté à la grossesse, de la suite des couches à la disparition des fleurs. Si une lecture plus attentive de cet ouvrage dévoile un intérêt pour des questions de santé masculine et de bonheur conjugal, l’auteur dédie la plupart des chapitres aux affections uniquement féminines et à leurs remèdes. Or, la perte de mémoire figure souvent parmi les symptômes de certaines altérations de l’esprit ou de véritables maladies. Parmi ces dernières, une ne concerne que le corps féminin : la suffocation utérine. Liébault dédie à cette pathologie terrible le chapitre quarante du deuxième de ses Trois livres :

Suffocation ou estranglement de matrice, est un mouvement de matrice vers les parties superieures ou laterales, qui soudainement empesche la respiration, voix & parolle à la femme […]. Les signes du mal sont assoupissement, endormissement, surdité, perte de parolle, de sentiment, de iugement, de memoire, de respiration, de mouvement. (Liébault, 1582, p. 418, je souligne)

  • 33  Platon, Timée, 91b-c, éd. 1950, p. 522.

53Ces lignes renvoient immédiatement à la description platonicienne de l’utérus errant, première occurrence d’un des stéréotypes misogynes les plus célèbres et les plus résistants33. Cette vision est toujours d’actualité dans les écrits médicaux renaissants qui n’hésitent pas à décrire l’organe spécifiquement féminin avec des termes qui revoient à l’animalité : « la matrice » affirme par exemple Paré (1628, p. 975), « a ses sentiments propres, estans hors de la volonté de la femme ; de manière qu’on la dit estre un animal. » Comme une bête sauvage et irraisonnable, l’utérus ne peut plus tenir en place, mais il est contraint de migrer d’une partie à l’autre du corps de la malchanceuse.

  • 34  Pour des éclaircissements philologiques sur ce texte et sur son rapport avec les autres écrits gyn (...)

54Les conséquences de ces déplacements intempestifs sont épouvantables : la matrice peut provoquer des douleurs aiguës et enflammer les organes dont elle se rapproche, ou alors priver la femme de toute force vitale, la couper du monde externe et lui faire perdre toute maîtrise de son corps et son esprit. Aucune faculté n’est épargnée et la femme sujette à ces crises peut perdre la parole et se montrer incapable de se rappeler son prénom. Dans le corpus des textes consacrés aux maladies des femmes circulant au seuil de l’époque moderne, les descriptions de ce mal sont aussi riches que stéréotypées. Comme le résume parfaitement Elsa Dorlin (2006, p. 34), « on y trouve les représentations les plus fabuleuses, les plus fantasques, les plus tragiques comme les plus effrayantes du corps ». Leur source est le Corpus hippocratique. Si les déplacements utérins sont décrits dans Maladies des femmes, c’est dans un court traité intitulé Des maladies des vierges34 que l’auteur hippocratique détaille les causes et les signes de ce trouble :

Les jeunes filles à l’âge du mariage, si elles n’ont pas de relations, sont plus sujettes, à l’arrivée des règles, à éprouver ces maux []. Le sang se porte à la matrice pour s’écouler au dehors. Donc quand l’orifice de l’issue n’est pas ouvert et qu’il coule plus de sang à cause de la nourriture et de la croissance du corps, alors le sang qui n’a pas de sortie, de fait de sa surabondance s’élance vers le cœur et le diaphragme. Quand ces parties ont été remplies, le cœur est plein de torpeur, après la torpeur, l’engourdissement, après l’engourdissement survient le délire. (Hippocrate, 1839, p. 469)

  • 35 Dans un article en préparation sur l’imagination et le corps, Concetta Pennuto analyse cette questi (...)

55Ne connaissant pas le coït et la maternité, l’utérus des vierges n’a pas encore été ouvert, ce qui peut empêcher l’écoulement normal du sang de la matrice vers l’extérieur du corps lors de la menstruation. Désormais surabondant, le sang dégorge de l’utérus et finit par envahir aussi le cœur et le diaphragme. C’est précisément ce débordement du sang du ventre vers les parties supérieures du corps qui provoque chez la femme le délire et la perte des principales facultés, parmi lesquelles la mémoire, selon les termes employés par Liébault cités plus haut. Au tournant du xviie siècle, des médecins tels que Girolamo Mercuriale et Luis Mercado relisent la page d’Hippocrate tout en essayant de l’accorder avec les nouvelles représentations anatomiques des vaisseaux sanguins reliant l’utérus et le cerveau35. Selon ces reprises, ce sont les vapeurs nuisibles engendrées par le surplus de sang venant de la partie plus basse du ventre qui seraient responsables du délire que la femme éprouve lors de la suffocation utérine. Embrasées par ce mouvement ascendant vers le cœur et le diaphragme, ces vapeurs s’infiltrent dans les veines qui arrivent au cerveau. Empoisonné par cette chaleur, alors qu’il est censé rester le plus froid possible, l’encéphale ne peut que succomber au délire et à la perte de ses moyens. Depuis le Corpus hippocratique et au moins jusqu’au xviie siècle, un lien très étroit est ainsi dressé entre les désordres de l’utérus et le possible dérèglement de la stabilité du cerveau. Ce lien permettrait ainsi de résoudre les visions paradoxales à propos de la mémoire et plus généralement des capacités intellectuelles féminines.

56Si le tempérament de la femme et sa chair douce peuvent rendre sa mémoire heureuse et son esprit fin, elle n’est jamais à l’abri de perdre la mémoire et les pleins pouvoirs de ses facultés à cause des effets que son utérus peut exercer sur son cerveau. En même temps, cet argument peut se renverser : un régime correct de l’utérus — à savoir la conception, la grossesse et l’enfantement — ne garantirait-il pas à la femme la santé tant du corps que de l’esprit ?

57À la fin de son traité, Hippocrate (1839, p. 469) ne donne qu’un remède aux jeunes filles atteintes de ce trouble : il faut qu’elles prennent « un mari le plus vite possible, car si elles conçoivent, elles guérissent ». Le coït et la maternité représentent la seule voie pour que la femme puisse à la fois garder la tête froide et conserver la santé. Ne serait-ce pas uniquement la femme-mère qui pourrait se vanter de la finesse de son esprit et de sa mémoire fertile ? « Memoria felicior, inventio subtilior… » : chez la femme, les facultés de l’esprit peuvent être plus fécondes que celles de l’homme, à condition que son corps le soit tout autant.

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Notes

1 La biologie du philosophe étant construite sur une continuité entre le monde humain et le monde animal, les traits de caractère qui distinguent les mâles des femelles s’entrevoient chez toutes les espèces concernées par le dimorphisme sexuel, en particulier chez les animaux de plus grande taille.

2 En accord avec de nombreuses études critiques (pour ne citer qu’elles : Park & Nye, 1991 ; Stolberg, 2003), je ne souscris pas la thèse de Thomas Laqueur (1990) à propos du possible partage dans l’histoire des représentations du corps entre une époque fondée sur l’isomorphisme entre les corps masculins et féminins (one-sex model) et une époque différencialiste (two-sex model). Dans les écrits zoologiques d’Aristote comme dans la pensée médico-philosophique de la Renaissance, le corps et l’esprit féminins ne sont pas présentés ni conçus comme analogues à ceux de l’homme, mais au contraire c’est précisément leur différence qui peut être sujet d’enquête. Sur cette question, de l’Antiquité à l’époque moderne, voir (Dorlin, 2002 ; King, 2016).

3 Il n’est pas question ici de revenir sur la misogynie des propos d’Aristote, justement étudiée par Giulia Sissa (1983). Si des études plus récentes souhaitent beaucoup nuancer ce constat (Connell, 2016 ; Soardi, 2014), la dévalorisation du féminin dans les traités zoologiques et dans Les Politiques du Stagirite est évidente. Dans le cadre de cet article, je souhaite étudier les discours du philosophe sur les femmes afin d’en comprendre la logique souterraine qui, malgré des modifications, est toujours d’actualité à la fin de la Renaissance.

4 L’édition originale espagnole est publiée en 1575 avec le titre Examen de ingenios para las Ciencias. Je cite d’après l’édition française de 1645 traduite par Vion d’Alibray.

5 Si mémoire et imagination partagent les mêmes objets, à savoir les représentations qui peuplent l’esprit, leurs rapports sont complexes et ambigus, tout comme les frontières qui séparent ces deux facultés. Par le terme « mémoire », je fais ici référence uniquement à la capacité de stockage des informations, et j’exclus la capacité créatrice et combinatoire des images mentales, la rattachant uniquement à l’imagination. Le discours médical moderne suit cette distinction. Pour un état de la question sur les liens entre mémoire et imagination de l’Antiquité à l’époque moderne, voir (Fattori & Bianchi, 1988).

6 Pour une contribution très récente proposant un état des lieux de la psychologie à la Renaissance capable de synthétiser ces questions très vastes d’héritage aristotélicien, avicennien et thomasien, voir le chapitre « Psychologia » de l’ouvrage de Marion Lieutaud (2023, p. 23-63) sur Giordano Bruno.

7 On peut arriver à huit sens externes si l’on fait du toucher plusieurs sens différents en fonction de la nature de l’objet. Sur Avicenne et la théorie des sens internes, voir la contribution de Gérard Verbeke (1968, p. 46-73 et passim). Sur l’influence d’Avicenne dans la pensée médico-philosophique en Occident, voir les travaux de Danielle Jacquart, par exemple (Jacquart, 1990).

8 C’est le cas dans la première édition du traité sur la génération, tandis que, dans l’édition des Œuvres complètes de 1628, les expressions sont remplacées par « imagination » et « memoire ».

9 Dans le traité Sur la nature de l’homme (env. 400 après J.-C.), Némésius relie les facultés psychiques aux différentes cavités (ventricules) du cerveau. En particulier, dans le chapitre dédié à l’étude de la mémoire, l’évêque d’Emèse confirme cette conception localisationniste en faisant appel aux dysfonctionnements mnémoniques pouvant être provoqués par des maladies ou des lésions cérébrales, cf. Némésius, De natura hominis, ch. 13, éd. 1844, p. 123-124. Sur les sources galéniques de Némésius, voir (Chase, 2005, p. 637-638). Pour une synthèse efficace du localisationnisme des facultés cérébrales de l’Antiquité à l’époque moderne, voir (Ruellet, 2021, p. 131-132).

10 Pour l’histoire de ces représentations et de leur évolution, voir le travail de Grazia Tonelli Olivieri cité dans (Ruellet, 2021, note 6).

11 « Aucuns Philosophes appellent la Mémoire le thresor de Science : de là vient que Sapience est fille de Memoire & d’experience : d’autant que la Mémoire est un cabinet de tout ce que nous apprenons, & voyons » (Paré, 1628, p. 924).

12 L’antagonisme entre mémoire et jugement est en effet une idée reçue de longue date, dont la formulation savante la plus connue est probablement la déclaration de Montaigne dans les Essais, I, 9.

13 John Sutton résume ainsi le nœud de la question : « animal spirits, this “ultimate oxymorus” (Krell, 1990, p. 5) were neither animals or spirits. Coursing through brain and nerves, they long remained candidates for bearers of neuronal information ». Sur ce vaste sujet et ses liens avec la mémoire, voir l’ouvrage fondamental de Sutton (1998). Pour une approche multidisciplinaire récente, voir (Kleiman-Mafon & Louis-Courvoisier, 2018).

14 Pour une introduction à la place particulière occupée par ce médecin dans la pensée médicale de la Renaissance et pour une orientation bibliographique complète, voir (Poma, 2002).

15 Dans le cadre de cet article, je ne m’intéresse qu’à la description des procédés mnémoniques réalisée par Fernel, en laissant de côté l’ensemble de sa théorie de la connaissance, car, bien qu’intéressante, elle nous éloigne excessivement de notre propos. Pour cela, voir l’étude de Jean Céard (2002).

16 Platon, Philèbe, 39a-b, éd. 1993, p. 46-47 : « SOCR. : J’imagine que notre âme ressemble alors à un livre […] La mémoire, en sa rencontre avec les sensations, et les réflexions qui provoquent cette rencontre, me semblent alors, si je puis dire, écrire en nos âmes des discours […] SOCR. : Admets donc aussi qu’un autre ouvrier travaille à ce moment-là dans nos âmes. PROT. : Lequel ? SOCR. : Un peintre, qui vient après l’écrivain et dessine dans l’âme les images correspondantes aux paroles. ».

17 Sur ce point, je suis l’analyse de Roberto Poma (2021, p. 68-69).

18  « La substance du cerveau luy est toute-fois propre & particulière, & telle qu’il ne s’en trouve poinct de semblable au reste du corps » (Du Laurens, 1639, p. 522).

19  Sur la théorie des humeurs et ses implications de l’Antiquité à la fin de la modernité, voir la synthèse ambitieuse de Noga Arikha (2007).

20  Bartholin (1647, p. 322) s’exprime avec des termes forts semblables : « quant à son temperament, il est froid & humide, c’est qui paroist par sa blancheur & sa mollesse. D’où vient qu’Hippocrate le tient pour le siege du froid, & de ce qui est gluant ».

21 Violaine Giacomotto-Charra (2021) a bien montré que, depuis la fin Moyen Âge, la plupart des médecins formés à la théorie humorale distingue deux types de tempéraments « tempérés » : le tempérament ad justitiam, qui indique un équilibre relatif et toujours changeant entre le corps et d’autres circonstances, et le tempérament ad pondus, qui résulte de la proportion parfaite des qualités primaires. Le premier tempérament désigne le corps humain de façon réaliste, alors que le deuxième relève de l’utopie scientifique.

22 Voir par exemple (Fernel, 1655, p. 433).

23 Dans le Corpus hippocratique la femme est au contraire décrite comme étant plus chaude que l’homme, bien qu’humide, mais cette interprétation n’a quasiment jamais été retenue dans l’histoire des représentations médicales des deux sexes. Aux xvie et xviie siècles, même les médecins se déclarant ouvertement « hippocratiques » décrivent le corps féminin comme plus froid que celui de l’homme, bien que le sujet soit souvent présenté comme controversé. Comme l’explique Helen King (1998, p. 32) : « the version of gendered body temperatures which influenced the West through the medieval and early modern period was not that of the Hippocratic Diseases of Women, but that of Galen. Galen accepted the Aristotelian configuration in which women are ‘cold’ while men are ‘hot’. ». Sur les discussions concernant le tempérament plus froid des femmes dans les écrits médicaux gynécologiques modernes, voir (King, 2007, p. 55-56).

24  Une très vaste bibliographie sur la question est disponible. Outre les déjà cités travaux de Berriot-Salvadore (1993) et Maclean (1980) sur la normativité négative des tempéraments masculins et féminins, voir aussi (Paster, 1998).

25  En plein essor à partir des années 1530 et jusqu’à la moitié du xviie siècle, cette grande variété de traités étiquetés muliebra ou morbi muliebres s’intéressent tant à la stérilité qu’à la grossesse et à l’accouchement mais aussi aux pathologies typiquement féminines. Ce phénomène éditorial a été justement interprété comme l’expression d’un intérêt inédit des médecins pour le corps féminin (Worth-Stylianou, 2006). Cette littérature témoigne également d’un éloignement progressif de l’interprétation médicale de la différence des sexes propre à l’aristotélisme, surtout en ce qui concerne le lien instauré par le philosophe entre la femme et la créature monstrueuse (Maclean, 1980, chap. 3). Il est intéressant de souligner que si le texte de Liébault est ouvertement critique envers de nombreux préjugés misogynes du Stagirite, il ne remet jamais en question la hiérarchie des tempéraments masculins et féminins. Sur les paradoxes à propos du corps féminin dans les traités gynécologiques modernes, voir (Pomata, 2013 ; Zuccoli, 2018).

26 Sandra Plastina a montré que ce contre-argument se trouve déjà dans l’œuvre d’Aristote : si dans l’Éthique à Nicomaque le philosophe pose une lourde condamnation morale sur la mollesse des femmes et des hommes efféminés, dans les traités De Anima (II, 9 421a, 20-22) et De partibus animalium (II, 16, 660a11 ss.), il affirme au contraire que la mollesse de la chair est très bénéfique pour l’intelligence. L’argument mobilisé rentre dans le même registre des analyses galéniques à propos des nerfs : la mollesse de la chair confère plus de finesse au tact, car cela rend l’expérience sensible plus « impressionnable » (Plastina, 2017, p. 8-47).

27  Nicolas J. F. Eloy, dans son Dictionnaire historique de la médecine (1778, p. 108, cité par Berriot-Salvadore, 2008, p. 244), affirme par exemple que « les ouvrages anatomiques de Du Laurens sont plus remarquables par la beauté du style que par l’exactitude des choses ».

28  Marie Gaille (2007) souligne cet aspect. Pour des considérations générales sur la remise en question des préjugés concernant les femmes dans l’œuvre de Du Laurens, voir (Pomata, 2013, p. 336).

29  « Animales omnes facultates in mulieribus sunt perfectissime : […] memoria feliciorinventio subtilior, verborum, quae animi conceptus exprimunt, copia maior. », traduction personnelle.

30  Olivier Roux donne toutes les références et les éclaircissements essentiels sur la question des métaphores agricoles antiques de la fécondation encore d’actualité à la Renaissance (Roux, 2016 p. 53 et la note 142, p. 314).

31 La même analogie entre la conceptualisation (conceptus cerebri) et la conception comme enfantement (conceptus uteri) est développée dans l’Exercitatio de conceptione (1651) de l’anatomiste anglais William Harvey. Comme l’a montré Guido Giglioni (1993), l’auteur appuie son discours apparemment métaphorique sur les analogies structurelles qu’il observe entre l’utérus et l’encéphale.

32  Cf. la note 25 de cet article. Le déclin de la vision aristotélicienne de la nature féminine et du rôle de la femme dans la génération est sans doute attesté également par les débats autour de la conception et du séminisme. Sur ces questions l’on peut consulter (Berriot-Salvadore, 2017 ; Carol, 2003).

33  Platon, Timée, 91b-c, éd. 1950, p. 522.

34  Pour des éclaircissements philologiques sur ce texte et sur son rapport avec les autres écrits gynécologiques du Corpus hippocratique, voir la traduction et le commentaire de Christine Bonnet-Cadilhac (1993).

35 Dans un article en préparation sur l’imagination et le corps, Concetta Pennuto analyse cette question chez Mercuriale et Mercado et les représentations des vaisseaux sanguins d’André Vésale. Je la remercie pour son éclairage sur ce sujet et pour avoir partagé avec moi les résultats de sa recherche avant publication.

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Table des illustrations

Titre Cerveau
Crédits Source : De Liuzzi, 1523, f. 38 v°, © Bibliothèque interuniversitaire de Santé Médecine, Paris
URL http://journals.openedition.org/cahierscfv/docannexe/image/4770/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 178k
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Pour citer cet article

Référence papier

Sofia Zuccoli, « « In mulieribus […] memoria felicior ». Mémoire et différence des sexes selon les médecins modernes (xvie et xviie siècles) »Cahiers François Viète, III-17 | 2024, 15-45.

Référence électronique

Sofia Zuccoli, « « In mulieribus […] memoria felicior ». Mémoire et différence des sexes selon les médecins modernes (xvie et xviie siècles) »Cahiers François Viète [En ligne], III-17 | 2024, mis en ligne le 21 octobre 2024, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cahierscfv/4770 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12ju9

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Auteur

Sofia Zuccoli

prépare une thèse en épistémologie historique de la médecine sur la différence des sexes et sur la monstruosité féminine dans la pensée médicale de la Renaissance à l’université Paris Est-Créteil. Elle travaille actuellement sur les théories médico-philosophiques de l’imagination entre les xvie et xviie siècles.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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