Texte intégral
- 1 L’ouvrage a été remanié, après sa mise à l’index par l’Inquisition, pour une seconde édition, publ (...)
- 2 Sur le statut du discours philosophique de Huarte, voir Azouvi (2001).
- 3 Sur la difficile traduction de ce terme et sa signification chez Huarte, voir Zaragozá (2018b, p. (...)
- 4 Ce déséquilibre, qui est d’abord une trace du péché en l’homme, doit finalement constituer une nor (...)
1Le projet général de l’Examen des esprits pour les sciences, maître-ouvrage du médecin espagnol Juan Huarte de San Juan (1529-1588), paru pour la première fois en 1575 et dont le succès fut retentissant en Europe1, est indissolublement médical et pédagogique. Médical d’abord, car c’est dans le cadre d’une « philosophie naturelle (filosofia natural)2 » qui cherche à renouveler la théorie galénique des tempéraments, que Huarte entend distinguer trois espèces principales d’esprits (ingenio)3 à partir de celle des trois facultés (entendement, imagination, mémoire) qui domine en l’âme raisonnable. La prédominance d’une faculté sur les autres procède elle-même de la qualité matérielle dominante dans le cerveau : la sécheresse cérébrale conduit à la prédominance de l’entendement, la chaleur à celle de l’imagination et l’humidité à celle de la mémoire. Chaque esprit possède donc chacune de ces trois facultés, mais dans des proportions différentes. La nature du tempérament individuel détermine une distribution nécessairement déséquilibrée des facultés, car seule l’une d’entre elles domine au sein d’un esprit singulier, et peut ainsi être portée à son degré d’exercice le plus excellent, au détriment des autres4.
- 5 Sur le problème général du traitement médical de la mauvaise mémoire à la Renaissance, voir Ruelle (...)
- 6 « [S]i tu ne parviens pas, dans ton choix, à tomber sur celle qui correspond à ta disposition natu (...)
- 7 Il écrit ainsi, dans le Prologue adressé à Philippe II : « Et, pour que l’homme ne commette pas d’ (...)
2Cette typologie médicale des esprits a une vocation pratique et pédagogique5 car le juste diagnostic de la qualité dominante de l’esprit doit permettre d’orienter les individus vers le type d’étude qui correspond exclusivement à leur complexion propre. Si l’on se trompe dans son choix d’étude et que l’on s’engage ainsi dans des études pour lesquelles notre esprit n’est structurellement pas fait, c’est en pure perte que l’on s’évertuera à progresser laborieusement dans cette discipline alors que l’on excellerait beaucoup plus vite dans une science qui correspond à la nature de notre esprit6. L’horizon de cette juste orientation des esprits est d’ordre politique : une République bien ordonnée doit pouvoir tirer le meilleur de ses sujets. Il faudrait donc instituer cet examen des esprits en une méthode, permettant à la fois le repérage des aptitudes et l’orientation des jeunes gens vers l’étude de la science qui leur convient, plutôt que de leur en laisser librement le choix7. Cet examen symptomatologique des tempéraments débouche donc moins directement sur l’énoncé de préceptes pédagogiques qu’il ne constitue la condition de possibilité d’une pédagogie véritablement efficace parce que d’emblée déterminée.
3Une fois ces éléments généraux restitués, on peut s’interroger plus précisément sur la conception de la mémoire qui se dégage de l’Examen. S’agit-il d’une faculté comme une autre, à laquelle correspond un domaine de savoir propre ?
4À première vue, la mémoire serait l’une des trois composantes de l’âme rationnelle, avec l’entendement et l’imagination. Suivant un topos scolastique réactivé par Huarte (avant d’être repris par Bacon et les Encyclopédistes), cette tripartition des facultés fonde la distribution des sciences :
Les arts et les sciences que l’on acquiert grâce à la mémoire sont les suivants : grammaire, latin et toutes les autres langues, la théorie du droit, la théologie positive, la cosmographie, l’arithmétique.
Ceux qui relèvent de l’entendement sont : la théologie scolastique, la théorie de la médecine, la dialectique, la philosophie naturelle et morale, la pratique du droit appelée art de la plaidoirie.
De la bonne imagination naissent tous les arts et toutes les sciences qui se fondent sur les représentations, leur correspondance, leur harmonie, leur proportion. C’est le cas de la poésie, de l’éloquence, de la musique, de la prédication, de la pratique de la médecine, des mathématiques, de l’astronomie, du gouvernement d’un État, de l’art militaire, de la peinture, du dessin, de l’écriture, de la lecture, de l’art d’être un homme spirituel, diseur de bons mots, élégant, débrouillard. (Huarte, chap. VIII [1575] / X [1594], p. 166)
- 8 L’extension de la liste des sciences et des arts de l’imagination signale le statut singulier de c (...)
5Si on s’en tient à cette classification assez sommaire, la mémoire semble donc chargée d’une dignité psychologique et épistémologique à peu près égale8 à celle de l’entendement et l’imagination. L’analyse du statut exact de la mémoire demeure toutefois assez délicate car, en l’absence d’un chapitre explicitement consacré à cette faculté, il s’agit de recomposer des éléments dispersés. Or, il semble qu’un double mouvement théorique est à l’œuvre. Contre l’apparente égalité des facultés, Huarte procède tout d’abord à une réduction du rôle de la mémoire au sein de l’esprit : elle n’est plus qu’une puissance strictement passive, seulement capable d’enregistrer mais non pas de produire des représentations. La mémoire a donc un rôle subalterne par rapport à l’entendement et l’imagination, qui manifestent au mieux la puissance propre d’invention de l’ingenio. Mais cette passivité de la mémoire demeure toutefois ambiguë, puisqu’elle n’est en fait pas tout à fait dépourvue d’une certaine opérativité, par laquelle se constitue le matériau même de la pensée. Cela conduit Huarte à finalement faire de la mémoire la condition fondamentale et structurante de toute aptitude de l’esprit et de toute possibilité d’apprentissage. Le refus de reconnaître à la mémoire une force génératrice ne conduit donc pas, ipso facto, à lui dénier tout rôle génétique dans la constitution des savoirs. Comment articuler alors l’opérativité propre de la mémoire avec sa passivité constitutive ? Comment comprendre en outre que la mémoire puisse être une faculté à la fois subalterne et fondamentale d’un point de vue épistémique ?
6La critique de la mémoire commence dès la définition de l’objet même de l’Examen, l’ingenio, omise dans l’édition de 1575, mais donnée dans le premier chapitre de l’édition de 1594. Cette définition prend d’abord la forme d’une analyse étymologique. Huarte s’appuie sur la théorie de la rectitude des noms proposée par Platon dans le Cratyle, pour dire que le terme d’ingenio dérive du verbe latin ingenero, qui signifie » engendrer en soi-même une représentation exacte et complète, d’après nature, du thème étudié par la science abordée » (Huarte, chap. I [1594], p. 26).
- 9 Dans ce passage consacré aux vertus de l’esprit (mens), Cicéron distingue les vertus innées ou non (...)
7Cette définition, qui met l’accent sur la productivité et la puissance représentative de l’ingenio, se construit explicitement contre la définition cicéronienne de l’ingenium formulée au livre V du De finibus9. L’ingenium constitue pour Cicéron la première des qualités innées de l’intelligence (par opposition aux qualités acquises), et consiste en deux aptitudes : la facilité pour apprendre ou docilité (docilitas) et la mémoire (memoria). Les hommes qui possèdent ces deux qualités sont appelés ingénieux (ingeniosi).
8La mémoire est donc un élément fondamental de l’intelligence entendue comme qualité naturelle de l’âme qui rend possible l’exercice de la pensée. Une large tradition théorique médiévale et renaissante s’est appuyée sur cette conception rhétorique antique de l’ingenium, permettant ainsi de penser la fonction de la mémoire dans l’invention, ainsi que les moyens à mettre en œuvre pour la perfectionner (Yates, 1966 ; Carruthers, 1990, 1998 ; Rossi, 1960). Pour Huarte, cette définition cicéronienne de l’ingenium ne fait que décrire l’opinion du peuple, qui consiste à faire d’une qualité de l’esprit ce qui n’est en fait que la satisfaction éprouvée devant un enfant suffisamment docile pour suivre un enseignement et doté de suffisamment de mémoire pour retenir les figures conçues par l’entendement. Il conteste alors l’assimilation cicéronienne entre la mémoire et l’aptitude à l’invention (ou ingenio), en s’appuyant sur la double critique de Galien et d’Aristote, qui soulignent l’un et l’autre au contraire l’impuissance de la mémoire :
Cependant l’opinion de Galien à son sujet est qu’elle manque totalement de force d’invention, autrement dit, qu’elle ne peut rien engendrer par elle-même. Bien plus, selon Aristote, une trop grande mémoire empêche l’entendement de se féconder, de concevoir et d’accoucher. Son rôle se borne à conserver soigneusement les formes et les figures conçues par les autres puissances. (Huarte, chap. I [1594], p. 27)
9Non seulement la mémoire est privée de la force d’engendrer des formes et des figures dans l’esprit, mais elle peut même s’opposer à cette puissance d’invention en l’esprit si elle occupe une position dominante. Sa fonction est donc restreinte au seul enregistrement de ces images intellectuelles dont elle ne participe plus à la production. Loin d’être une puissance active et féconde, la mémoire est une puissance passive et stérile. Elle n’est pas une force d’engendrement mais seulement de conservation de ce qui est déjà engendré. Le fonctionnement de la mémoire semble donc à ce point opposé à celui de l’ingenio, qu’il n’est plus possible d’en faire l’une de ses deux propriétés constitutives.
10Avec cette définition de l’ingenio et le déplacement qu’elle fait subir à celle de la mémoire, Huarte livre un des horizons généraux de son ouvrage, qui consiste en une certaine forme de désillusion (desengaño) — inhérente à l’analyse plus détaillée des aptitudes requises pour les sciences particulières — qui consiste à montrer que ce qui pouvait passer pour une preuve d’un entendement puissant, n’est en réalité que l’effet d’une grande mémoire, laquelle est précisément exclusive d’un grand entendement. La philosophie naturelle conduit ainsi à une juste réassignation causale de certaines productions de l’esprit.
11Reste alors à déterminer les causes matérielles de cette passivité fondamentale de la mémoire et à se demander si cette exclusion réciproque de la puissance de concevoir et de la mémoire peut être maintenue comme telle.
12Qu’est-ce qui explique, du point de vue de sa nature matérielle, cette passivité fondamentale de la mémoire ? Huarte s’appuie sur la théorie galénique d’une détermination des facultés de l’âme par les tempéraments du corps. Alors que l’entendement relève de la sécheresse et l’imagination de la chaleur du cerveau, la mémoire dépend de son humidité. L’humidité confère au cerveau une certaine mollesse qui rend possible l’impression de l’image, selon le modèle topique de l’empreinte du sceau dans la cire, ce qui témoigne bien de sa dimension fondamentalement passive :
Que le rôle de la mémoire ne consiste qu’à conserver les images des choses sans être capable elle-même de les trouver, c’est Galien qui l’exprime : « La mémoire conserve par devers elle ce que les sens et l’esprit ont connu. Elle se comporte comme le coffre, le réservoir de ce qu’elle n’a pas trouvé par elle-même ». Son rôle étant ainsi défini, on comprend clairement qu’elle dépend de l’humidité, parce que celle-ci rend le cerveau plus mou et que l’image s’y imprime par voie de compression. (Huarte, chap. V [1575] / VIII [1594], p. 124)
- 10 On retrouve cette comparaison, devenue topique, au livre I du De disciplinis (Vivès, 1531, p. 11) (...)
13L’image du coffre empruntée à Galien et reprise par Vivès10, même si elle renvoie à une conception spatialisante de la mémoire avec laquelle Huarte prend ses distances, reste efficace d’un point de vue fonctionnel, puisqu’elle signale clairement que la mémoire n’est pas susceptible d’agir sur les images ou les représentations qu’elle conserve en elle. Le modèle de l’impression par « compression » engage une double limitation dont procède la fidélité de la mémoire. Celle-ci ne peut rien inventer de nouveau, elle se contente de recevoir ce qui est, mais elle ne peut pas non plus agir sur ce qu’elle conserve, en triant ou en ordonnant différemment les représentations. Il y a comme une statique de la conservation qui s’oppose à la dynamique de la fabrication et de la réactivation des représentations, qui demeure l’apanage de l’imagination. Ce contraste est encore souligné au chapitre VI [1575] / IX [1594], qui utilise l’image de l’écriture sur du papier blanc :
La mémoire n’est qu’une mollesse du cerveau, destinée, grâce à un certain genre d’humidité, à recevoir et à conserver ce que perçoit l’imagination. Cette même relation, le papier blanc et lisse la présente par rapport à celui qui doit écrire. Car, de même que l’écrivain note sur le papier les idées qu’il veut préserver de l’oubli, et qu’une fois écrites il les relit, de la même manière on doit comprendre que l’imagination inscrit dans la mémoire les images des choses perçues par les cinq sens et l’entendement, et d’autres images créées par elle-même. Et quand elle veut s’en souvenir, dit Aristote, elle les regarde et les contemple à nouveau […].
Il apparaît ainsi clairement pourquoi les choses que nous imaginons avec force se fixent bien dans la mémoire, alors que ce que nous traitons d’une façon distraite, nous l’oublions tout aussitôt. Et de même que l’écrivain, quand il soigne son écriture, parvient à la relire, de même, si l’imagination grave ses images avec force, elles demeurent bien imprimées dans le cerveau ; sinon c’est à peine si on peut les reconnaître. (Huarte, chap. VI [1575] / IX [1594], p. 142)
- 11 Thomas d’Aquin, Sententia libri. Comme le montre Véronique Decaix (2020), la conception thomiste a (...)
- 12 Albert le Grand, Liber De memoria et reminiscentia. Voir (Anzulewicz, 2005 ; Decaix, 2021). Sur la (...)
- 13 Évelyne Berriot-Salvadore (2020, p. 246-247) montre que cette distinction entre une mémoire patien (...)
- 14 « [L]’exercice de la réminiscence est comme une sorte de raisonnement. En effet, celui qui se remé (...)
14L’analogie, selon laquelle la page blanche est à l’écrivain ce que la mémoire est à l’imagination, prive donc la mémoire de tout pouvoir cinétique, c’est-à-dire de toute participation active à l’élaboration théorique, car c’est à l’imagination que revient l’initiative du travail d’écriture d’abord, et de relecture, le cas échéant, ensuite. Comme l’a justement souligné Evelyne Berriot-Salvadore (2003), en confiant à l’imagination le travail d’impression et de réactivation de la trace mémorielle, Huarte procède à une simplification de la définition de la mémoire en oblitérant notamment la distinction aristotélicienne entre mémoire et réminiscence, reprise par la tradition médicale et scolastique, chez Thomas d’Aquin11 et Albert le Grand12, ou encore, plus tard, chez Fernel13, et sur laquelle se fondait la conception d’une mémoire créatrice ou active. En effet, dans les deux premiers chapitres du traité De la mémoire et de la réminiscence, Aristote distingue le processus d’inscription du souvenir, qui consiste dans la production d’une empreinte formée par des impressions sensibles, et qui en constitue une image représentative, du processus de remémoration ou réminiscence, qui consiste en un mouvement de recherche d’une image préalablement formée pour la rendre présente. À la différence de la mémoire au sens premier, qui ne requiert finalement que l’exercice de la sensibilité et qui peut donc concerner les animaux, l’exercice de la réminiscence « est comme une sorte de raisonnement » qui requiert de pouvoir délibérer sur ce que l’on recherche, et constitue à ce titre la forme spécifiquement humaine de la mémoire14. C’est cette dimension proprement active — à la fois réflexive et judicative — de la mémoire, qui constituait son état le plus accompli, que Huarte fait pourtant disparaître de sa définition de la mémoire. Tout ce qui pouvait constituer la part d’activité de la mémoire, notamment la réminiscence, est ainsi reconnu comme étant finalement une opération propre de l’imagination :
De sorte que confier les choses à la mémoire et se les rappeler une fois qu’elles sont apprises, est une opération de l’imagination, de même qu’écrire et ensuite relire ce qui a été écrit est l’œuvre de l’écrivain et non celle du papier. Ainsi la mémoire est considérée comme une puissance passive et non point active, de même que la blancheur et le poli d’une feuille de papier ne sont guère qu’une commodité pour que quelqu’un puisse y écrire. (Huarte, chap. I [1675], IX [1594], p. 143)
15Le geste par lequel Huarte fait de la mémoire l’une des trois puissances de l’âme rationnelle a donc ceci de paradoxal qu’il va de pair avec une reconduction permanente de la mémoire à sa matérialité passive. Peut-on néanmoins penser une forme d’activité propre de la mémoire qui dériverait de cette passivité première ?
16Il est possible de préciser la fonction propre de la mémoire à partir des propriétés mêmes de la matérialité que Huarte lui attribue. En effet, la matière de la mémoire est la moins déterminée possible. Cette indétermination est ce qui la rend susceptible d’être le plus fidèle à l’égard de l’image imprimée par les objets extérieurs ou les idées formées par l’entendement ou l’imagination. La fidélité de la mémoire est ainsi le corrélat direct de son inactivité. Sa principale qualité procède ainsi de son impuissance première.
17D’un point de vue humoral, c’est bien l’humidité du cerveau qui rend possible ce processus d’impression et qui assure la réceptivité passive de la mémoire. Mais il faut déterminer plus précisément la nature de cette humidité qui doit à la fois permettre la prise de forme et sa conservation. Huarte procède à une distinction entre deux espèces d’humidité cérébrale :
Il y a deux espèces d’humidité dans le cerveau : l’une provient de l’air, quand cet élément a prédominé dans la « mixtion », et la seconde, de l’eau avec laquelle les autres éléments ont été pétris. Si le cerveau est mou en raison de la première humidité, la mémoire sera excellente, toute prête à recevoir les images et capable de les retenir longtemps. En effet l’humidité de l’air est très huileuse et graisseuse : les images s’y fixent d’une manière tenace ; on le voit bien dans les peintures à l’huile : qu’on les place au soleil ou dans l’eau, elles n’en reçoivent aucune atteinte ; si nous versons de l’huile sur un manuscrit, il ne s’efface jamais ; bien au contraire, si le manuscrit est fané et illisible, l’huile redonne éclat et transparence : il est à nouveau lisible.
- 15 La nature des cheveux constitue alors un signe extérieur permettant de distinguer ces deux types d (...)
18Mais si la mollesse du cerveau provient de la deuxième espèce d’humidité, l’argument est très valable : si le cerveau reçoit facilement l’image, c’est avec la même promptitude qu’elle s’efface, parce que l’humidité de l’eau n’a pas de graisse où les images puissent se fixer. (Huarte, chap. VI [1575] / IX [1594], p. 146-147)15
- 16 Cette distinction entre une humidité aqueuse et une humidité aérienne ou sèche se trouve notamment (...)
- 17 L’humidité aérienne, qui permet à la fois de céder à la prise de forme tout en résistant à la défo (...)
19La distinction entre l’humidité aérienne et l’humidité aqueuse16 doit s’entendre de manière relative et procède de la plus grande proportion de chacun de ces deux éléments dans la mixtion. L’humidité cérébrale dont dépend l’exercice efficace de la mémoire peut se comprendre comme une forme de ramollissement matériel qui ne doit jamais aller jusqu’à la pleine liquidité. Condition de la disponibilité de la matière pour l’impression des formes et des figures extérieures, la liquidité est donc bien requise par tout processus d’information, en tant qu’elle facilite la prise de forme, mais elle doit être limitée, afin de ne pas rendre impossible sa conservation. L’humidité cérébrale requise par la mémoire procède donc d’une liquidité relative, tempérée par une certaine consistance matérielle, assurée par la présence de l’élément aérien, qui rend possible la pérennité de la prise de forme par sa résistance à la déformation incessante. On comprend alors le recours au modèle de la viscosité (huile, graisse), comme condition matérielle de cette stabilisation de l’empreinte, et donc de la conservation de l’image dans la mémoire17. L’humidité est donc une qualité susceptible de variations intensives (comme les autres qualités du cerveau), qui déterminent les différentes sortes de mémoire. Huarte en recense trois variétés principales : « Il y a une mémoire qui reçoit facilement, mais oublie bien vite. Une deuxième qui met du temps à recevoir, mais retient pendant longtemps. Une troisième enfin, qui reçoit facilement et met beaucoup de temps à oublier » (Huarte, chap. V [1575] / VIII [1594], p. 128). Si la première est donc trop liquide et la deuxième trop sèche, seule la troisième possède cette humidité parfaite qui rend possibles à la fois la réception facile de l’impression et la longue conservation de la trace produite.
- 18 La mémoire est également meilleure le matin que le soir, car « le sommeil nocturne a humidifié le (...)
- 19 Cette conception culmine dans les recommandations eugéniques des derniers chapitres de l’ouvrage. (...)
20Une fois le principe de la distinction exposé, Huarte considère les différentes instanciations de ces variations particulières d’humidité, afin d’expliquer que certaines catégories d’individus, comme les enfants (Huarte, chap. V [1575] / VIII [1594], p. 124)18, les peuples nordiques (Huarte, chap. VIII [1575] / X [1594], p. 178-179) et les femmes sont dotés d’une bonne mémoire mais de peu d’entendement, suivant une hiérarchie genrée de la distribution du savoir19.
- 20 À la première distribution du chapitre VIII [1575] / X [1594], qui faisait dépendre de la mémoire (...)
- 21 La théorie du droit, qui est la science du juriste et qui requiert la connaissance la plus extensi (...)
- 22 Il en irait de même des cas de maladies et de traitements recensés dans « les ouvrages des médecin (...)
- 23 En ce qui concerne l’art oratoire, qui relève pourtant des langues et du discours, qui constituent (...)
- 24 « Donc si à l’âge où la mémoire prédomine et où l’entendement et l’imagination sont au plus bas, o (...)
21La prépondérance de la mémoire est ainsi favorable à l’exercice de certaines sciences déterminées, dont la liste a déjà été brièvement évoquée, et qu’il n’est pas décisif de reprendre ici en détail20, sinon pour souligner leur caractère subalterne21. Cette moindre dignité procède de la possibilité de recourir à des substituts en cas de défaillance naturelle de la mémoire, ce qui est impossible avec l’imagination ou l’entendement. Ces substituts de mémoire peuvent être naturellement produits par une autre faculté : c’est ainsi le cas des prédicateurs mélancoliques, qui sont dépourvus de mémoire car l’adustion de la bile noire a rendu leur esprit entièrement sec et dur, mais dont « l’invention personnelle est si grande […], que l’imagination elle-même leur sert de mémoire et de réminiscence : elle leur fournit assez d’images et d’idées à exprimer pour pouvoir se dispenser de toute aide » (Huarte, chap. X [1575] / XII [1594], p. 210-211). D’autres substituts peuvent être trouvés grâce à des supports matériels extérieurs, tels les codes pour le droit : « n’y a-t-il pas, en effet, de nombreux procédés pour pallier le manque de mémoire, tels que les codes, les tables, les répertoires et bien d’autres méthodes inventées par les hommes ? Mais si l’entendement fait défaut, le mal est sans remède » (Huarte, chap. XI [1575] / XIII [1594], p. 223)22. Dans les deux cas, la mémoire peut donc être remplacée dans ce qui devait pourtant constituer son opération la plus propre23. Seul l’apprentissage des langues, et notamment des langues anciennes, semble ne pouvoir être confié à une autre faculté, et constitue ainsi la prérogative propre de la mémoire24. Huarte semble donc reléguer la mémoire à des fonctions subalternes au sein de la distribution des sciences, en raison de sa passivité et de l’absence en elle de toute forme d’activité du jugement, c’est-à-dire de combinaison, d’association ou d’invention d’idées, assurée, de manière insubstituable, par l’entendement ou l’imagination.
22En dépit d’une critique explicite de la mémoire et de sa réduction à une forme de passivité fondamentale, tout se passe comme si Huarte ne pouvait toutefois manquer de lui attribuer une fonction constitutive, à tel point qu’elle semble constituer la matière même de l’esprit en tant qu’il est apte aux sciences. Loin d’être une faculté simplement subalterne, la mémoire se présente finalement comme la condition initiale, et toujours déjà dépassée, de l’aptitude même à apprendre.
23Détermination spécifique de la mémoire, la plasticité cérébrale est chargée d’une importance fondamentale au regard de l’aptitude à apprendre. Dans le chapitre II de l’édition de 1594, intitulé « Quelles sont les différentes catégories d’hommes inaptes aux études », Huarte recense trois formes d’inaptitudes. Si la première est une inaptitude à concevoir (qui requiert de disposer d’un minimum d’entendement), la seconde est une inaptitude à mémoriser. Dans ce cas, il y a bien formation d’une représentation,
[m]ais cette représentation est bien fugitive : elle ne s’imprime dans leur mémoire que juste le temps, pour le maître, de la leur dépeindre en usant de nombreux exemples et de multiples recettes pédagogiques adaptées à la lourdeur de leur esprit. (Huarte, chap. II [1594], p. 41)
- 25 Voir aussi Aristote, De la mémoire et de la réminiscence, 453a23-25.
24Or la cause de cette fugacité des représentations dont procède l’inaptitude à mémoriser tient justement à un excès de ce qui constitue le substrat corporel de la mémoire, à savoir l’humidité : « Leur cerveau est trop humide et les représentations n’y trouvent rien de gras ni de visqueux pour s’y fixer. Donc, se mettre à leur enseigner revient à puiser de l’eau une corbeille » (Huarte, chap. II [1594], p. 42)25. Si une mauvaise mémoire est une cause d’inaptitude à l’étude, on comprend donc qu’une bonne mémoire en est une condition nécessaire.
25La troisième inaptitude enfin, tient à l’incapacité à ordonner, qui engendre une confusion des représentations dans la mémoire :
[…] de nombreuses conclusions en sont tirées, qui vont être conservées dans la mémoire. Mais, à l’heure de ranger chaque idée à sa place, que de sottises ! […] [I]l se produit un tel embrouillement et une si grande confusion de représentations dans la mémoire, qu’à l’heure des explications ses multiples façons de parler ne suffisent pas à l’homme pour exprimer ses concepts : ils sont trop nombreux, trop éparpillés, sans fil conducteur26.
- 27 Pour étudier les sciences avec méthode, il faut non seulement observer une progression raisonnée a (...)
26On pourrait penser que cette mise en ordre, déterminante d’un point de vue pédagogique27, dépend de l’imagination, conformément à l’image de l’écrivain avec sa feuille blanche. Or la mémoire procède en fait déjà elle-même, par ses propriétés propres, à un travail de mise en ordre et de distinction. Toute la difficulté consiste ainsi à rendre compte de ce travail sans pour autant supposer une activité de la mémoire.
- 28 L’image de l’empreinte du cachet dans la cire est topique. Elle remonterait à Simonide (Cicéron, D (...)
27Ce point est abordé lorsque Huarte cherche une solution au risque de l’effacement mutuel des traces mémorielles en raison de leur multiplication, c’est-à-dire à la confusion des traces mémorielles à cause de la surimpression des traces successives sur une même étendue de matière cérébrale : « car si on apposait dans un peu de cire molle de nombreux cachets et empreintes différentes, il est certain qu’ils s’effaceraient les uns les autres, car leurs images s’embrouilleraient » (Huarte, chap. VI [1575] / IX [1594], p. 137). Huarte répond en substituant au modèle du cachet qui imprime son image dans la cire28, celui d’un corps venant tout entier s’empêtrer dans une matière collante, tel l’oiseau dans la glu ou la mouche dans le miel :
Les images des objets ne s’impriment pas dans le cerveau comme l’empreinte du sceau dans la cire, mais en y pénétrant pour y rester accrochés, ou de la façon dont les oiseaux se prennent dans la glu et les mouches dans le miel. Car ces images n’ont pas de corps, elles ne peuvent pas se mélanger ni s’altérer les unes les autres. (Huarte, chap. VI [1575] / IX [1594], p. 147)
28La précision finale, selon laquelle les images n’ont pas de corps, semble contradictoire avec l’exemple même, qui accorde un surcroît de corporéité aux images conservées par la mémoire puisqu’il ne s’agit plus de simples empreintes dans une matière mais bien de corps vivants organisés (oiseau ou mouches). Cette image se comprend à partir de sa finalité : Huarte peut ainsi conserver le modèle de l’impression corporelle, tout en évitant le risque de confusion des traces. Les mouches prises dans le miel ne peuvent jamais se confondre les unes avec les autres, au sens où leurs corps ne fusionnent pas et demeurent donc irréductiblement distincts les uns des autres. La distinction est donc nécessairement assurée par ce qui fait la passivité même de la mémoire, lorsqu’elle est bien constituée, à savoir son humidité visqueuse.
29Cette humidité particulière du cerveau doit donc permettre que les « représentations et les images venues de l’extérieur y laissent une impression facile, profonde et bien dessinée » (Huarte, chap. V [1575] / VIII [1594], p. 125). On retrouve ici les trois critères d’une bonne mémoire : 1) disponibilité à la prise de forme (facile), 2) intensité de l’information, garante de sa bonne conservation (profonde) et enfin 3) la distinction de la figure imprimée, contre la confusion (bien dessinée).
- 29 « Les représentations et les images qui sont dans la mémoire […] sont spirituelles et indivisibles (...)
- 30 « Les images pétrissent et amollissent la substance du cerveau, de la même manière que la cire dev (...)
- 31 On notera que l’idée d’un perfectionnement dans l’exercice sera figurée dans l’Iconologie (1593) d (...)
30Ce n’est donc pas seulement la qualité de la graphie de celui qui écrit sur la page blanche qui engendre la distinction des images mémorielles, c’est aussi la structure matérielle même de la mémoire qui opère une distinction minimale entre ces images. Si l’on reprend la métaphore du papier blanc, il faudrait donc dire qu’une bonne mémoire est un papier de bonne qualité, qui conserve correctement l’encre, la fixe à l’endroit où elle a été déposée, sans la répandre aux alentours, engendrant ainsi une confusion entre les lettres. La bonne mémoire doit permettre une bonne définition de l’image. Le modèle de la glu ou du miel permet donc de penser plus facilement la puissance de conservation distincte inhérente à la bonne mémoire, mais il ne doit pas conduire à envisager une localisation des souvenirs dans la matière même du cerveau. Cette matière, à l’étendue nécessairement limitée, ne pourrait rendre compte du caractère indéfini de l’extension possible de la mémoire. Les images mémorielles restent donc bien spirituelles, et l’activité de la mémoire consiste moins à remplir un contenant ou une surface qu’à exercer une puissance29. En effet, le modèle de la viscosité permet également de résoudre une seconde difficulté relative à la persistance de la faculté mémorielle : en quoi l’exercice répété de la mémoire conduit-il à la fortification, c’est-à-dire à la conservation de son humidité, alors même que « l’exercice du corps, et surtout de l’esprit, dessèche la chair ? » (Huarte, chap. VI [1575] / IX [1594], p. 137). Il y a là comme une exception à la loi physique de production de chaleur par l’effort. Comment cette faculté de la conservation des images qu’est la mémoire peut-elle conserver la propriété qui rend possible cette conservation ? La persistance de cette propriété est assurée par le caractère assouplissant et humidifiant du cours fréquent des esprits vitaux sur la substance cérébrale30. La mémoire s’entretient et se renforce, plutôt qu’elle ne s’épuise, par son propre exercice. Il convient en outre de souligner que cette faculté de conservation des images qu’est la mémoire se donne elle-même à penser dans son fonctionnement propre, à l’aide d’images (Dumora, 2014)31.
31La mémoire peut finalement se présenter comme la condition minimale de l’efficacité de tout dispositif pédagogique, parce qu’elle constitue le mode d’être des objets du savoir. Ce point était en fait présent discrètement dès le départ de l’analyse :
La fécondité de l’âme pensante et des autres puissances spirituelles réussit uniquement à engendrer dans la mémoire une qualité accidentelle qui, dans le meilleur des cas n’est que l’image de ce que nous voulons savoir et comprendre. (chap. I [1594], p. 25)
- 32 « En effet, ceux qui ont un grand entendement ne sont pas totalement dépourvus de mémoire ; s’ils (...)
32La puissance génératrice de l’esprit, que vise proprement le terme d’ingenio, se contente de produire des êtres mémoriels et non réels. Ces êtres mémoriels sont des images de choses, qui constituent les objets de la connaissance32. La mémoire ne désigne certes pas une puissance active de l’esprit, mais elle n’en demeure pas moins la condition matérielle d’exercice de ce pouvoir concepteur, de l’esprit qu’est l’ingenio. La mémoire est finalement le substrat psychologique des sciences en général, puisqu’elle fournit aux idées leur modalité d’existence spirituelle. Elle est donc la condition de possibilité de la fécondité de l’ingenio, assurée en propre par l’entendement et l’imagination. En cela, elle a bien, malgré sa passivité, une puissance rationnelle :
- 33 Voir De l’âme, I, 1, 403a-8-9 et III, 7, 431a16-17 ; De la mémoire, 449b30.
- 34 La réciproque n’est pas vraie : on peut avoir de la mémoire sans entendement, ou sans imagination (...)
Et si nous appelons la mémoire puissance rationnelle, c’est que sans elle l’entendement ne vaut rien, pas plus que l’imagination. Elle leur fournit, à toutes les deux, la matière et les images sur lesquelles le raisonnement pourra être construit, selon la formule d’Aristote : » L’entendement a besoin d’images pour travailler »33. Et le rôle de la mémoire est de conserver ces images pour le moment où l’entendement voudra réfléchir sur elles. Et si la mémoire est défaillante, il est impossible que les autres puissances soient à même d’agir (Huarte, chap. V [1575] / VIII [1594], p. 123-124)34.
- 35 « Car penser que l’âme raisonnable, tant qu’elle se trouve dans le corps, peut agir sans l’aide d’ (...)
- 36 « [I]l faut savoir maintenant que les arts et les sciences que les hommes étudient sont des images (...)
33Dans le cadre d’une théorie matérialiste35 des aptitudes naturelles de l’esprit, la mémoire se présente au fond comme une matière première, dans la mesure où c’est elle qui fournit aux autres facultés leurs matériaux. Si la complexion de chaque esprit fonde son aptitude particulière, il faut admettre que la mémoire, comme le bon papier qui est une commodité pour l’écriture, constitue une méta-aptitude qui rend possible le déploiement des aptitudes de penser, c’est-à-dire de produire, comparer, distinguer des signes, qui sont des êtres de mémoire. Toutes les sciences sont donc, à titre minimal, des sciences de la mémoire, c’est-à-dire des sciences d’objets mémoriels36.
34Si la mémoire semble dévaluée au profit de l’entendement et de l’imagination, par rapport aux conceptions de la mémoire issues de la tradition rhétorique, c’est d’abord parce qu’elle manifeste moins que ces deux autres facultés le pouvoir d’invention rationnelle constitutif de l’ingenio selon Huarte. La mémoire n’est pas la faculté par laquelle l’esprit parvient à exceller dans les sciences et les arts les plus excellents, mais elle ne saurait toutefois être considérée comme marginale ou mineure dans le système de facultés et l’aptitude aux sciences qui en dérive. Elle constitue en effet la condition fondamentale d’exercice des facultés de l’esprit, en fournissant à leur substrat objectif, et ainsi, de la possibilité même de l’acquisition des sciences. Aucun apprentissage ne peut se faire sans mémoire et l’ensemble des doctrines apprises ne saurait subsister ailleurs que dans la mémoire. Le caractère subalterne de la mémoire témoigne donc en fait de sa fonction architectonique et structurante. De la même manière, si cette science de la mémoire par excellence qu’est l’histoire pour la tradition humaniste, n’est pas explicitement recensée, c’est parce qu’elle constitue moins une science à part que la strate de savoir à la fois préliminaire et nécessaire (mais non suffisant) à l’excellence dans chaque science. Contre une réduction hâtive de la mémoire à une simple faculté passive d’enregistrement de données extérieures à elle, l’analyse de Huarte permet de reconnaître en la mémoire la condition minimale mais déterminante de l’efficacité de tout dispositif pédagogique, en ce qu’elle est constitutive du mode d’existence des objets du savoir. Il est remarquable que l’opérativité fondamentale de la mémoire pour l’activation des autres facultés s’élabore principalement dans un chapitre crucial de l’Examen, consacré l’exposition d’objections puis de réponses, relatives à ce qui constitue, aux yeux de Huarte, la difficulté « la plus importante », à savoir d’avoir « fait de l’entendement une puissance organique, comme de l’imagination et de la mémoire » (Huarte, chap. VI [1575] / IX [1594], p. 134). C’est précisément par la capacité à considérer et à dépasser les doutes, légitimes, à l’endroit des hypothèses proposées, que le degré de certitude maximal dont les êtres humains sont capables peut être atteint, et ainsi que la philosophie naturelle huartienne peut s’assurer, au mieux, de sa scientificité.
- 37 « De ce fait, vos États et vos seigneuries auraient les plus grands hommes du métier et les ouvrag (...)
- 38 Cet aspect concerne notamment les prêcheurs et les prophètes, comme le montre Teulade (2015).
35Enfin, le caractère physiologisant et déterministe du naturalisme qui structure l’analyse de l’aptitude aux sciences dans l’Examen peut certes paraître fort problématique, mais il ne doit pas occulter la triple dimension critique qu’il engage pour Huarte. D’une part, la nécessaire spécification des esprits s’oppose à l’idéal humaniste d’un esprit savant et universellement excellent dans tous les arts et toutes les sciences. Plus exactement, cet idéal d’équilibre dans l’excellence, et l’encyclopédisme qu’il implique, n’a plus vocation à s’accomplir à l’échelle individuelle à mais l’échelle collective de la République : ce n’est plus dans un individu (sauf exception) mais dans l’État que se rencontre la diversité des talents susceptible de porter à l’excellence la diversité des sciences37. D’autre part, cette détermination naturelle des aptitudes s’oppose à une autre forme de détermination, plus arbitraire, de l’orientation des études, et du fait même d’engager des études : le déterminisme social de la naissance. Selon Huarte (chap. I [1575] / III [1594], p. 49), il faudrait empêcher, même les plus nobles, de faire des études pour lesquelles ils sont inaptes, et inversement, faire entrer dans les facultés « ceux que le manque d’argent a relégués dans des métiers manuels […] puisque la Nature a créé leurs esprits uniquement pour les études ». Ce n’est plus l’appartenance à une classe sociale qui doit déterminer la profession, c’est-à-dire la science ou l’art auquel un individu se consacre, mais la qualité naturelle dominante en son esprit. En termes pascaliens, Huarte fait jouer les dispositions naturelles contre les dispositions d’établissement. Enfin, cette détermination naturelle s’oppose également à toute forme d’inspiration surnaturelle ou d’infusion de la grâce divine pour expliquer certaines qualités de l’esprit38.
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Bibliographie
Sources
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Notes
L’ouvrage a été remanié, après sa mise à l’index par l’Inquisition, pour une seconde édition, publiée posthume en 1594. Le texte a connu au moins soixante-huit éditions en sept langues, entre 1575 et 1675. On notera, en français, la traduction par Gabriel Chappuis dès 1580. Nous nous référerons à la traduction française de Jean-Baptiste Etcharren (Biarritz, Atlantica, 2000), ainsi que, pour l’original espagnol, à l’édition de Guillermo Serés (Examen de ingenios para las ciencias, Madrid, Cátedra, 1989), en indiquant à chaque fois, suivant l’usage, le chapitre dans l’édition « princeps » [1575] et celui auquel il correspond dans l’édition « sub-princeps » [1594], sauf lorsqu’il s’agit d’une addition de cette dernière.
Sur le statut du discours philosophique de Huarte, voir Azouvi (2001).
Sur la difficile traduction de ce terme et sa signification chez Huarte, voir Zaragozá (2018b, p. 94), qui propose de définir l’ingenio huartien comme « l’âme rationnelle en ce qu’elle s’applique à la connaissance du monde par l’intermédiaire de son instrument corporel, à savoir, le tempérament cérébral ».
Ce déséquilibre, qui est d’abord une trace du péché en l’homme, doit finalement constituer une norme idéale pour les esprits, car « les hommes équilibrés sont aptes à toutes les sciences, mais leurs résultats sont simplement honnêtes sans être brillants. Par contre, les hommes déséquilibrés ne sont aptes qu’à une seule science. S’ils la repèrent avec certitude et s’y adonnent avec diligence, ils y feront merveille » (« Suite du prologue pour le lecteur », [1594], p. 20). Ce repérage des déséquilibres individuels constitue précisément le programme de l’Examen, dans la mesure où il s’agit de déterminer le type de sciences pour lequel chaque esprit est le plus propre, selon la faculté qui domine en lui. Huarte signale toutefois l’existence d’exceptions possibles à cette règle, en mentionnant l’existence d’esprits au sein desquels les trois facultés sont toutes présentes au plus haut degré : « [B]ien que nous ayons démontré qu’un entendement puissant éprouve une répugnance naturelle à s’allier à une imagination vive et à une bonne mémoire, il n’existe point de règle si universelle, dans aucun art, qui ne comporte quelque exception, sa faille en somme. […] [L]orsque la Nature rassemble toutes ses forces et ne rencontre aucun obstacle, elle crée une aptitude d’esprit si parfaite, qu’elle réunit, chez un sujet donné, un entendement puissant, une imagination très vive et une mémoire forte, exactement comme si ces trois facultés ne présentaient pas d’incompatibilité naturelle » (Huarte, chap. X [1575] / XII [1594], p. 209). Si certains prédicateurs semblent pouvoir atteindre cette triple excellence (voir Saez, 2018, qui insiste notamment sur la figure de saint Paul), c’est surtout celui qui est capable d’assurer la fonction de roi qui constitue l’exception la plus notable : « il est certain que le métier, de roi, parce qu’il surpasse tous les autres métiers du monde, exige la meilleure tournure d’esprit que la Nature puisse produire » (Huarte, chap. XIV [1575] / XVI [1594], p. 304). On peut également se demander si Huarte lui-même ne pourrait pas faire exception à ses propres yeux : il possède une grande mémoire car il connaît bien les auteurs qu’il convoque, un grand entendement car il procède à des comparaisons et distinctions fines, et une grande imagination car il prétend inventer une science nouvelle (voir Brancher, 2018 ; Arrizabalaga, 2018).
Sur le problème général du traitement médical de la mauvaise mémoire à la Renaissance, voir Ruellet (2021).
« [S]i tu ne parviens pas, dans ton choix, à tomber sur celle qui correspond à ta disposition naturelle, tu auras beau travailler nuit et jour, tes progrès seront nuls dans toute autre branche du savoir » (Huarte, Prologue pour le lecteur [1575], p. 6).
Il écrit ainsi, dans le Prologue adressé à Philippe II : « Et, pour que l’homme ne commette pas d’erreur dans le choix de l’art qui correspond le mieux à son naturel, chaque État devrait posséder des Conseils d’hommes sages et savants, chargés de découvrir en chaque sujet, dès sa plus tendre enfance, les caractères de son esprit et de l’obliger à étudier la science qui s’y adapte, bien loin de lui en laisser le libre choix. […] J’aimerais que toutes les Universités de votre Royaume en fassent autant. De même qu’elles ne permettent pas aux étudiants de pousser plus avant leurs études s’ils ne possèdent pas bien le latin, je souhaite la création d’un corps d’examinateurs chargés de rechercher si celui qui désire étudier la logique, la philosophie, la médecine, la théologie ou le droit, a la tournure d’esprit requise pour chacune de ces sciences » (p. 1-2).
L’extension de la liste des sciences et des arts de l’imagination signale le statut singulier de cette faculté pour Huarte. Alors que les sciences qui relèvent de la mémoire et de l’entendement correspondent aux disciplines enseignées dans les universités, les sciences qui procèdent de l’imagination débordent ce cadre : on y trouve également des disciplines artistiques, des arts politiques et militaires ainsi que des talents mondains. Le principe unificateur de cet ensemble hétéroclite tient, comme l’affirme Huarte en amont de l’énumération, à un certain usage des représentations. Mais l’enjeu consiste avant tout à faire valoir le caractère pratique des sciences de l’imagination, contre une hiérarchie traditionnelle des disciplines qui considère les arts pratiques comme subordonnés aux sciences théoriques. Comme le souligne Marina Mestre Zaragozá (2018a, p. 351), Huarte distingue, pour ces sciences universitaires par excellence que sont le droit, la médecine et la théologie, un point de vue théorique, un point de vue analytique et un point de vue pratique, mais « la dimension théorique est toujours la plus rapidement évoquée et la moins valorisée, suivie par la dimension analytique et par la dimension pratique qui finit toujours par s’imposer ». En raison de sa puissance propre d’invention et de saisie du singulier, l’imagination est au fond la faculté la plus utile à l’homme pour inscrire efficacement son action dans un monde gouverné par la contingence ainsi que le caractère agonistique et trompeur des affaires humaines.
Dans ce passage consacré aux vertus de l’esprit (mens), Cicéron distingue les vertus innées ou non volontaires, des vertus volontaires, qui sont des vertus à proprement parler, en ce qu’elles constituent l’excellence propre de l’âme. Il précise alors : « L’aptitude à apprendre (docilitas), une bonne mémoire (memoria) appartiennent au premier genre mentionné ; presque tout ce qui en relève est groupé sous le nom de « dons » (ingenii) et ceux qui possèdent ces vertus sont appelés « doués » (ingeniosi). Le second genre comprendre les grandes, les authentiques vertus, celles que nous appelons volontaires : la prudence, la tempérance, le courage, la justice et autres semblables » (Cicéron, De finibus bonorum et malorum, p. 236). On retrouve la même détermination des ingenii par la facilité à apprendre et la mémoire dans Les Académiques, I, VI, 22.
On retrouve cette comparaison, devenue topique, au livre I du De disciplinis (Vivès, 1531, p. 11) : « La mémoire est un vaste trésor des choses passées. Mais comme en général elle était faible et fluctuante, on décida qu’une remémoration la seconderait, afin qu’elle retrouvât dans certains signes le souvenir de ce qu’elle cherchait ». Voir aussi dans le De anima et vita, livre II : « receptaculum ac thesaurus quidam est memoria, quae illa omnia conservat ».
Thomas d’Aquin, Sententia libri. Comme le montre Véronique Decaix (2020), la conception thomiste accorde une place déterminante à la dimension organique de la mémoire et, plus encore, de la réminiscence, se distinguant ainsi de la conception augustinienne de la mémoire (Augustin, Confessions, livre X, VIII-XIX, 12-28).
Albert le Grand, Liber De memoria et reminiscentia. Voir (Anzulewicz, 2005 ; Decaix, 2021). Sur la réception médiévale du De memoria et reminiscentia d’Aristote, voir également (Brumberg-Chaumont, 2020).
Évelyne Berriot-Salvadore (2020, p. 246-247) montre que cette distinction entre une mémoire patiente et une mémoire agente, proprement active et même réflexive, se retrouve chez Fernel, dans la première partie de son Universa Medicina, consacrée à la physiologie, publiée en 1554, soit vingt ans avant l’Examen de Huarte. Outre la mémoire comme « faculté conservatrice qui reçoit, qui retient et qui conserve les impressions et les images de sens […], il y a une autre sorte de mémoire, savoir quand on regarde et considère l’affection et la ressemblance d’une autre chose, avec la connaissance du temps passé auquel a été faite l’impression de celle-ci, car pour lors il est dit se ressouvenir, et cette action de regard et de réflexion est la mémoire, mais comme j’ai dit d’une autre sorte et manière, savoir d’autant que celle-là conserve l’image, et cet autre par l’appréhension de l’image et de l’espèce représente la chose, celle-là est une certaine affection et passion, et cette autre est action ; ou pour mieux dire cette mémoire est patiente et souffrance, et cette autre est agente » (Fernel, 1554, p. 431, 433). La « ressouvenance » constitue ainsi un accomplissement de l’acte mémoriel (p. 435).
« [L]’exercice de la réminiscence est comme une sorte de raisonnement. En effet, celui qui se remémore quelque chose conclut qu’il a antérieurement vu, entendu ou éprouvé quelque affection de cet ordre et c’est là comme une sorte de recherche. Or, cela n’arrive par nature qu’aux êtres qui possèdent en outre la délibération, car la délibération est une sorte de raisonnement » (Aristote, De la mémoire et de la réminiscence, éd. 2000, p. 118).
La nature des cheveux constitue alors un signe extérieur permettant de distinguer ces deux types d’humidité : « celle qui provient de l’air les rend graisseux huileux, pleins de pommade ; celle qui provient de l’eau les rend humides et très plats » (p. 147). Les cheveux étaient déjà convoqués pour reconnaître la prépondérance de la mémoire, de celle des deux autres facultés, au sein des esprits : « Et pour se rendre compte si le cerveau correspond à la chair, il faut examiner les cheveux : s’ils sont gros, noirs, âpres, épais, c’est l’indice d’une bonne imagination ou d’un bon entendement ; s’ils sont fins et doux, ils sont le signe d’une bonne mémoire, et c’est tout » (p. 144). Cette humidité huileuse du cerveau procède en outre de la nature des aliments consommés par les parents avant la procréation : « s’ils désirent avoir un enfant doué d’une excellente mémoire, qu’ils mangent, huit ou neuf jours avant l’acte de la génération, des truites, des saumons, des lamproies, des daurades et des anguilles. Ces mets leur permettront d’avoir une semence humide et gluante » (Huarte, chap. XXI [1594], p. 373).
Cette distinction entre une humidité aqueuse et une humidité aérienne ou sèche se trouve notamment au livre IV des Météorologiques d’Aristote (IV, 8, 385b1-5, p. 343), lorsqu’il s’agit de distinguer les corps solidifiables des corps non solidifiables : « quant aux corps insolidifiables, ce sont ceux qui ne contiennent pas d’humidité aqueuse et qui ne viennent pas d’eau, mais plutôt de chaud et de terre, comme le miel et le moût (car ils sont comme en ébullition), et tous ceux qui contiennent bien de l’eau, mais qui viennent davantage d’air, comme l’huile et le vif-argent, et tout ce qui est visqueux, comme la poix et la glu. ». Olympiodore, dans son commentaire du livre IV des Météorologiques, distingue plus nettement ces deux formes à partir de la possibilité de la combustion : « pour être combustible […] il faut aussi posséder une humidité susceptible d’être affectée par le feu, à savoir aérienne et non aqueuse. Par exemple, les bois verts ne brûlent pas puisqu’ils contiennent beaucoup d’humidité aqueuse. Mais ils éteignent le feu puisque une humidité de telle sorte n’est pas susceptible d’être dominée par le feu. En revanche, les bois secs brûlent, puisqu’ils possèdent une humidité aérienne » (cité dans Viano, 2006, p. 361). Huarte considère au contraire que l’humidité aérienne est susceptible d’une solidification relative (qui rend possible la mémorisation), à la différence de l’humidité aqueuse qui empêche toute forme de solidification. La critique d’une humidité trop liquide qui conduirait à l’oubli se trouve chez Galien, lorsqu’il s’appuie sur le Timée de Platon pour montrer que c’est sous l’effet de l’humidité du corps auquel elle est jointe que l’âme se met à oublier ce qu’elle connaissait avant de lui être attachée, et ainsi que « la sécheresse mène l’âme à l’intelligence et l’humidité à la déraison » (Galien, Quod animi mores corporis…, p. 87). La distinction entre ces deux formes d’humidité permet donc à Huarte de fonder physiologiquement la diversité des aptitudes mémorielles et leur plus ou moins grand degré de rationalité.
L’humidité aérienne, qui permet à la fois de céder à la prise de forme tout en résistant à la déformation, correspond ainsi à ce que l’on peut appeler la « plasticité » cérébrale. Sur l’usage de ce concept, voir Malabou (1996, 2011). Une telle conception de la mémoire sera reprise par Charron dont le De la sagesse constitue un « relais décisif à l’aurore du siècle » dans la diffusion de l’Examen (Pérouse, 1970, p. 84). Dans un passage sur les « tempéraments du cerveau », Charron reprend les termes mêmes de l’Examen, et écrit à propos de la mémoire : « Le tempérament de la mémoire est humide, d’où vient que les enfants l’ont meilleure que les vieillards, et le matin après l’humidité acquise par le dormir de la nuit, plus propre à la mémoire, laquelle est aussi plus vigoureuse aux septentrionaux. J’entends ici une humidité non aqueuse, coulante, en laquelle ne se puisse tenir aucune impression, mais aérée, gluante, grasse et huileuse, qui facilement reçoit et retient fort, comme se voit aux peintures faites en huile » (Charron, 1601, p. 123-124). Chappuis traduisait ainsi ce passage du chapitre VI de l’Anacrise, ou parfait jugement et examen des esprits propres et nés aux sciences : « Si le cerveau est mol avec la première humidité, la mémoire sera fort bonne, facile à recevoir et puissante à retenir longtemps les figures : pource que l’humidité de l’air est fort gluante et grasse, à laquelle les espèces des choses tiennent fort, comme l’on voit aux peintures faites à l’huile » (Huarte, 1580, p. 94 colonne gauche).
La mémoire est également meilleure le matin que le soir, car « le sommeil nocturne a humidifié le cerveau et l’a fortifié, alors que l’éveil le dessèche et le durci (p. 125).
Cette conception culmine dans les recommandations eugéniques des derniers chapitres de l’ouvrage. Le chapitre XX de 1594 (deuxième partie du chapitre XV de 1575), intitulé « Règles à respecter pour avoir des garçons plutôt que des filles », rive ainsi les femmes à la seule mémoire en raison du froid et de l’humidité qui leur seraient propres : « Les parents qui souhaitent connaître la joie d’avoir des enfants pleins de bon sens et aptes aux études de lettres et de sciences doivent faire en sorte que ce soient des garçons. Car les filles, en raison du froid et de l’humidité propres à toutes les femmes, ne peuvent prétendre à un esprit profond. […] [L]a seule discipline qu’elles puissent apprendre est un peu de latin, parce qu’elle relève de la mémoire » (p. 355). Sur l’héritage, chez les libertins classiques, de ce préjugé sexiste réactivé par Huarte, voir Moreau (2010).
À la première distribution du chapitre VIII [1575] / X [1594], qui faisait dépendre de la mémoire la grammaire, le latin et toutes les autres langues, la théorie du droit, la théologie positive, la cosmographie et l’arithmétique, le chapitre XII [1575] / XIV [1594], consacré à la médecine, ajoute l’anatomie et la botanique (p. 242).
La théorie du droit, qui est la science du juriste et qui requiert la connaissance la plus extensive possible des différentes lois, de leurs exceptions, restrictions et extensions, reste inférieure à « la véritable interprétation des lois » (chap. XI [1575] / XIII [1594], p. 219) qui occupe le juge et l’avocat, et requiert pour sa part un entendement puissant ; la théologie positive est inférieure à la prédication, l’anatomie et la botanique à l’art médical.
Il en irait de même des cas de maladies et de traitements recensés dans « les ouvrages des médecins théoriciens et expérimentés » (Huarte, chap. XII [1575] / XIV [1594], p. 247), et des livres en général.
En ce qui concerne l’art oratoire, qui relève pourtant des langues et du discours, qui constituent les domaines de la mémoire, Huarte finit par souligner la prépondérance de l’imagination, en raison du fait que la partie la plus importante de cet art relève de l’action, qui est l’œuvre propre de l’imagination : « les qualités naturelles du parfait orateur procèdent, pour la plupart, de la bonne imagination, et pour quelques-unes, de la mémoire » (Huarte, chap. X [1575] / XII [1594], p. 203). Sur les puissances de l’imagination et les métiers qui en procèdent, voir (Mestre Zaragozá, 2018a).
« Donc si à l’âge où la mémoire prédomine et où l’entendement et l’imagination sont au plus bas, on apprend mieux les langues que lorsque la mémoire fléchit et que l’entendement est au plus fort, il est certain que c’est la mémoire qui permet leur acquisition, et non une autre puissance » (Huarte, chap. VIII [1575] / X [1594], p. 167-168).
Voir aussi Aristote, De la mémoire et de la réminiscence, 453a23-25.
Ibid., p. 42.
Pour étudier les sciences avec méthode, il faut non seulement observer une progression raisonnée au sein de chaque science, mais aussi dans l’apprentissage successif des différentes matières. Il faut ainsi « étudier la science avec méthode, en commençant par les préliminaires, puis en allant progressivement jusqu’à la fin. Il ne faut pas aborder d’emblée une matière qui en présuppose une autre. C’est pour cela que j’ai toujours considéré comme une erreur de mener de front l’étude de plusieurs matières, à l’université, puis de les repasser simultanément à domicile. […] Il est bien préférable de travailler chaque matière séparément, selon sa progression naturelle. Elle se grave, en effet, dans la mémoire suivant la façon dont on l’a apprise. Cette méthode est vivement recommandée à ceux qui ont, par nature, l’esprit confus (Huarte, chap. I [1575] / III [1594], p. 53).
L’image de l’empreinte du cachet dans la cire est topique. Elle remonterait à Simonide (Cicéron, De Oratore, II, LXXXVI, 354). Elle est convoquée, à titre d’hypothèse, pour penser la mémoire dans le Théétète (191c-e) de Platon. Aristote fait de l’empreinte déposée avec un sceau un modèle pour penser les impressions sensibles conservées dans la mémoire (De la mémoire et de la réminiscence, 450a30-35), et précise, dans les Météorologiques (IV, 9, 386a-20-386b25), que la cire constitue un matériau particulièrement apte à la conservation des empreintes, dans la mesure où elle est à la fois impressible, malléable, compressible et ductile. De ce point de vue, la mollesse de la cire offre un juste milieu entre la dureté et la liquidité.
« Les représentations et les images qui sont dans la mémoire […] sont spirituelles et indivisibles : elles ne peuvent donc, ni occuper, ni évacuer le lieu où elles se trouvent. Bien au contraire, l’expérience est là pour nous montrer que, plus la mémoire s’exerce à retenir chaque jour de nouvelles images, plus elle devient apte à en retenir d’autres encore » (Huarte, chap. V [1575] / VIII [1594], p. 125).
« Les images pétrissent et amollissent la substance du cerveau, de la même manière que la cire devient plus molle quand on la travaille de ses doigts. En outre, les esprits vitaux ont la propriété d’amollir et d’humidifier les membres durs et secs, comme le fait la chaleur extérieure avec le fer. De plus, les esprits vitaux montent au cerveau quand on apprend par cœur, ainsi que nous l’avons prouvé précédemment. Et tout exercice, qu’il soit corporel ou intellectuel, ne dessèche pas nécessairement ; au contraire, les médecins disent que l’exercice modéré engraisse » (chap. VI [1575] / IX [1594], p. 147). La modération dans l’exercice permet de s’en tenir à un réchauffement qui conduit à un assèchement relatif d’une humidité excédentaire sans jamais conduire à un dessèchement complet. Une telle perspective gouverne les conseils d’ordre diététique, relatifs au régime alimentaire à suivre pour conserver à la fois les aptitudes de l’esprit et la vigueur du corps, sur lesquels s’achève l’Examen des esprits.
On notera que l’idée d’un perfectionnement dans l’exercice sera figurée dans l’Iconologie (1593) de Ripa, par l’image de l’écriture et de la lecture. La mémoire est représentée par une femme à deux visages, avec une plume dans la main droite et un livre dans la main gauche : « Le livre et la plume qu’elle tient nous apprennent que la mémoire se rend parfaite par l’usage, qui consiste principalement en l’écrit, ou en la lecture des livres » (Ripa, 1593, p. 111).
« En effet, ceux qui ont un grand entendement ne sont pas totalement dépourvus de mémoire ; s’ils n’en avaient pas du tout, leur entendement serait dans l’impossibilité de penser et de raisonner, la mémoire étant la faculté qui conserve la matière et les images sur lesquelles il faut réfléchir » (Huarte, chap. VIII [1575] / X [1594], p. 181-182).
Voir De l’âme, I, 1, 403a-8-9 et III, 7, 431a16-17 ; De la mémoire, 449b30.
La réciproque n’est pas vraie : on peut avoir de la mémoire sans entendement, ou sans imagination (en gardant à l’esprit que cette absence demeure toujours relative), alors qu’il faut une certaine quantité minimale mais non négligeable de mémoire à titre de condition d’exercice des autres facultés.
« Car penser que l’âme raisonnable, tant qu’elle se trouve dans le corps, peut agir sans l’aide d’un organe corporel, c’est aller à l’encontre de toute la philosophie naturelle » (Huarte, chap. V [1575] / VIII [1594], p. 119).
« [I]l faut savoir maintenant que les arts et les sciences que les hommes étudient sont des images et des figures engendrées par des esprits de grand talent dans leur mémoire. Ces images reflètent avec beaucoup de vérité les diverses parties de la science que l’on désire aborder. […]. Il est donc certain que si l’élève qui reçoit l’enseignement d’un bon maître n’arrive pas à se représenter dans sa mémoire une image absolument fidèle à la doctrine exposée, il n’y a aucun doute que son esprit est stérile : il ne pourra concevoir et enfanter que des sottises et énormités » (Huarte, chap. I [1594], p. 26).
« De ce fait, vos États et vos seigneuries auraient les plus grands hommes du métier et les ouvrages les plus parfaits, pour le seul motif d’avoir su concilier l’art et la nature » (Huarte, Prologue, p. 2).
Cet aspect concerne notamment les prêcheurs et les prophètes, comme le montre Teulade (2015).
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