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Dossier

Les « plis de la mémoire » chez Descartes et ses contemporains : médecine et métaphysique

The « Folds of Memory » in Descartes and His Contemporaries: Medicine and Metaphysics
Juliette Morice
p. 75-104

Résumés

Cet article revient sur la question des traces mnésiques, plus précisément sur la notion de « pli de la mémoire » chez René Descartes et quelques-uns de ses contemporains et successeurs. Il s’agit de démêler les arguments et les problèmes que la notion de pli met au jour (à propos de la localisation cérébrale, de la visibilité des mécanismes physiologiques et du statut ontologique des traces), pour comprendre les raisons du relatif silence cartésien à propos de la mémoire. Je fais l’hypothèse selon laquelle le problème pourrait venir du fait que Descartes « intellectualise » la mémoire et se trouve embarrassé par le paradigme métaphorologique de la trace, qui tire la mémoire du côté de l’imagination.

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Texte intégral

1On ne trouve pas de théorie générale, uniforme et explicite de la mémoire chez René Descartes. C’est surtout en répondant aux questions et aux objections qui lui furent adressées que ce dernier fut amené à en préciser la définition, souvent allusivement. En outre, ce qui apparaît comme la thèse cartésienne la plus originale à ce sujet (la façon dont il conçoit la distinction des deux mémoires, l’une corporelle et l’autre intellectuelle) n’est clairement formulé que dans la correspondance, mais n’apparaît pas expressément dans les ouvrages publiés du vivant de l’auteur (Kambouchner, 1995, p. 152 ; Joyce, 1997, p. 375).

  • 1  Pensons par exemple au parcours effectué par le sujet des Méditations métaphysiques : c’est vraise (...)

2La mémoire a pourtant joué un rôle de premier plan en plusieurs endroits décisifs de l’œuvre cartésienne1. Pourquoi trouve-t-on si peu de déclarations transparentes, précises et approfondies à ce sujet ? Ce qui fait problème, plus que la faculté de la mémoire en elle-même, tient à la question des vestiges ou des traces mnésiques, qui suscitent deux débats distincts : le premier à propos des « plis » de la mémoire (évoqué essentiellement dans la correspondance avec Marin Mersenne et Lazare Meyssonnier au cours de l’année 1640 puis avec Denis Mesland en 1644), le second à propos de ces « traces incorporelles » qui expliqueraient que les fœtus pensent, mais que nous n’avons pas de souvenir des pensées que nous avions in utero (dont il est question dans les discussions avec Pierre Gassendi et Antoine Arnauld, jusqu’en 1648, et dans l’Entretien avec Burman). Que nous disent ces débats de la définition cartésienne de la mémoire ? Et dans quelle mesure sont-ils liés l’un à l’autre ? Je ferai quelques hypothèses préalables pour tenter de le comprendre.

1.  Hypothèses et délimitation du problème

  • 2  Les Regulae conçoivent la méthode comme permettant d’alléger la mémoire pour libérer le travail de (...)

3Rappelons en premier lieu que les théories de la mémoire furent historiquement articulées à des pratiques : la description de son rôle et de son fonctionnement fut le plus souvent liée — particulièrement à l’époque médiévale — à des enjeux normatifs, à une volonté de contrôler et bien souvent d’augmenter la mémoire (Yates, 1975 ; Carruthers, 2002). Il serait certes erroné de penser que ces enjeux normatifs disparaissent à l’époque moderne : le désir d’améliorer la mémoire par le soin ou la discipline, même s’il fait problème, ne disparaît pas (Ruellet, 2021). Un changement s’opère néanmoins à cet égard, et la relative discrétion de Descartes à propos de la mémoire pourrait aussi reposer sur le fait qu’il ne s’agisse pas tellement pour lui d’augmenter cette faculté mais plutôt de la débarrasser ou de l’alléger, la méthode cartésienne rejetant la tradition des artes memoriae et exigeant plutôt la maîtrise d’une forme d’oubli réglé2. Cette hypothèse reviendrait à supposer qu’il n’y a pas véritablement de théorie cartésienne de la mémoire, dans la mesure où il n’y pas de souci cartésien de la mnémotechnie, et où les défaillances et les performances de la mémoire ne sont pas un problème pour Descartes, qui propose plutôt une conception « déflationniste » de la mémoire. Pour reprendre les mots de Gassendi (1644, p. 36), Descartes (en tout cas le Descartes du doute métaphysique) souhaiterait moins un « art de se souvenir » qu’un « moyen d’oublier ».

  • 3  Si c’est plutôt après Descartes (et aussi contre lui) que l’on trouve les textes les plus importan (...)

4On peut en second lieu s’interroger sur la singularité du statut de la mémoire et de ses vestiges dans l’ordre des disciplines. Si la mémoire ne relève plus d’un art mais plutôt d’une science, de quelle science, précisément, peut-elle relever ? Ces traces dépendent-elles de l’observation anatomique, et plus généralement de la physiologie (c’est-à-dire de la description du corps humain « comme une machine ») ? Doivent-elles être décrites à l’aune des exigences de la méthode ? Ou bien ne prennent-elles sens que dans le contexte d’une « métaphysique de la mémoire » ? Cette question des traces de la mémoire chez Descartes a déjà fait l’objet d’importantes études (Sutton, 1998 ; Clarke, 2003 ; Scribano, 2015) et mon but ici n’est pas de les reprendre ou de les contester. Je me demande simplement si l’on ne pourrait pas exposer plus radicalement encore le problème, en prenant de front la question de la métaphoricité et du statut ontologique des traces, qui n’a rien d’évident. Une des difficultés majeures pourrait être la suivante : n’aurait-on pas pu s’attendre à ce que le rejet par la nouvelle philosophie de la théorie scolastique des espèces intentionnelles (qui suppose une similitude entre les espèces et ce qu’elles représentent) invite à considérer le concept de vestigia avec plus de méfiance encore ? N’y a-t-il pas un malentendu possible, dès lors que ce concept, sans être synonyme d’image, est susceptible de connoter irréductiblement l’idée de similitude ? Comment parler de traces mnésiques sans retomber sur le problème de la représentation ressemblante ? On constate pourtant que le schème de la trace n’est pas laissé de côté. Or il me semble que cela peut en partie s’expliquer parce qu’une ressemblance d’un autre ordre existe, qui invite à conserver ce vocabulaire. En même temps que la philosophie naturelle et la métaphysique des « nouveaux philosophes » s’attachent à nier certaines opinions répandues dans les écoles — dont celle de similitude des espèces —, il se trouve que l’essor des dissections anatomiques, en particulier celles du cerveau, invite paradoxalement à réintroduire un coefficient de ressemblance : en apparence, tel qu’on l’observe, qu’on le déplie et le découpe, l’organe cérébral n’est-il pas fait de concavités, de replis et de sinuosités matériellement visibles3 ?

  • 4  La mémoire intellectuelle « ne se trouve point dans les bêtes », et « c’est d’elle principalement (...)

5Enfin, une troisième hypothèse consiste à demander si Descartes n’est pas moins embarrassé par la mémoire en elle-même que par le lien qu’elle entretient classiquement avec l’imagination, dès lors que semble se produire, entre l’écriture des premiers textes naturalistes des années 1630 et la fin des années 1640, une forme d’intellectualisation de la mémoire qui rend son statut particulièrement problématique (et qui ne semble pas entièrement éclairé par la distinction de deux mémoires). Les traités ou chapitres antiques et médiévaux sur la mémoire, comme nombre de ceux de l’époque moderne continuent de le faire, ont coutume de présenter leur chapitre sur la mémoire comme une suite, une conséquence ou une implication de ce qu’il convient de dire de l’imagination (ou de la « phantaisie », comme chez Gassendi), la question de la distinction mémoire-imagination étant en elle-même un passage obligé, et la mémoire se trouvant parfois réduite à une forme d’imagination accompagnée de la notion de temps (imagination dans la durée ou imagination réitérée). En délaissant progressivement la mémoire corporelle, Descartes a soulevé plus de problèmes qu’il n’en a résolus. Plaçant au second plan la mémoire entendue comme faculté de rétention et de conservation des idées, il s’est attaché à définir une mémoire plus proprement « humaine »4, requérant une forme d’attention à la nouveauté de ce qui se produit en nous et s’apparentant à une activité intellectuelle. Or le point aveugle d’une telle conception, dans laquelle la mémoire semble plus proche de l’entendement que de l’imagination, est celui du rapport de la pensée au temps.

  • 5  Sutton (1998, p. 3, je traduis) a bien conscience de recourir à des « analyses rétrospectives de t (...)
  • 6  Contrairement à ce qu’affirme Timothy J. Reiss (1996, p. 602), qui considère que les termes d’empr (...)

6Il ne sera pas question de résoudre l’intégralité de ces questions. Je souhaiterais les affronter de manière oblique, en m’intéressant à la notion de pli et aux disputes suscitées par un tel modèle théorique, qui cristallise les problèmes que je viens d’esquisser. Si le sème plus général de la trace mémorielle peut se prêter à des lectures rétrospectives, voire anachroniques — ce que revendique expressément l’ouvrage canonique de John Sutton5 — il semble que celui du pli, avec toutes ses variantes lexicales — s’agissant de la faculté d’être pliable, déplié, replié — mérite d’être analysé dans son contexte historique, et comporte des enjeux et des points de doctrines plus explicitement controversés. La notion de pli — considérée dans sa singularité6 — présente plusieurs caractéristiques susceptibles de la rendre opératoire :

  • celle de penser la possibilité d’une trace non ressemblante, par le degré d’indétermination formelle qu’elle contient ;

    • 7  La superposition, dans le modèle distributif que défend Sutton, suppose de concevoir les traces mn (...)

    celle de proposer une réponse au problème du nombre ou de la quantité des traces requises pour se souvenir, dès lors qu’une telle notion favorise la conception d’un modèle « superposé » de la mémoire7 ;

  • celle de penser la trace du point de vue de la force physique, favorisant une conception dynamique de la mémoire ;

  • enfin, (mais ce point est plus délicat), celle de faire écho, du point de vue de l’anatomie du cerveau, à ce qui a l’apparence sensible de plis et de replis sinueux.

7Se situant au croisement de considérations anatomiques, physiologiques et métaphysiques, la notion de pli offre un angle d’attaque privilégié pour comprendre comment Descartes, ses adversaires et ses héritiers ont cherché à définir la mémoire. Commençons par analyser les premières occurrences d’une telle notion, qui concerne la description du mécanisme de la mémoire corporelle.

2.  Le mécanisme de la mémoire corporelle : pliage et frayage

8Dans le Traité de l’Homme, Descartes propose de décrire ainsi la mémoire : les esprits animaux, une fois sortis de la glande pinéale et après y avoir reçu « l’impression de quelque idée », passent par de petits tuyaux, c’est-à-dire des « pores » ou « intervalles » qui sont entre les « petits filets » de cette partie du cerveau et, parce qu’ils ont « la force d’élargir quelque peu ces intervalles, et de plier et disposer quelque peu diversement les petits filets qu’ils rencontrent en leur chemin » par leurs mouvements, facilitent un passage (AT XI, 177-178).

9Ainsi, les traces mnésiques, loin d’être des images frappées du premier coup, sont plutôt assimilables à des ouvertures se faisant « peu à peu de mieux en mieux » : car ces pores, par où les esprits animaux ont auparavant pris leurs cours, ont acquis, par la présence de l’objet, une plus grande facilité que les autres à être à nouveau ouverts de la même façon par les esprits qui viennent vers eux.

10Ce mécanisme s’apparente à une sorte de frayage et invite à concevoir les phénomènes de remémoration comme des phénomènes de reconnaissance ou d’association, qui dépendent de l’itération et de la facilitation du mécanisme en question (le passage des esprits animaux est d’autant plus aisé qu’il a été souvent répété).

  • 8  La figure citée est un bon exemple du projet qu’avait Clerselier lorsqu’il commanda pour son éditi (...)

11Or ce mécanisme s’explique, dans L’Homme, par la substance du cerveau, dont il est dit qu’elle est « molle et pliante » (AT XI, 173). Étant donné la mollesse et la pliabilité du cerveau, « ses concavités seraient fort étroites, et presque toutes fermées, ainsi qu’elles paraissent dans le cerveau d’un homme mort, s’il n’entrait dedans aucun esprit » ; mais la « source qui produit ces esprits est ordinairement si abondante, qu’à mesure qu’ils entrent dans ces concavités, ils ont la force de pousser tout autour la matière qui les environne, et de l’enfler, et par ce moyen de faire tendre tous les petits filets des nerfs qui en viennent » (ibid.). Dans l’édition de L’Homme publiée en 1664 par Claude Clerselier, deux gravures encadrent la description de ce processus. On trouve notamment l’illustration d’une analogie opérée par Descartes entre « l’ouverture des tuyaux » et les trous que feraient les aiguilles au travers d’une toile : en effet, même après avoir ôté ces aiguilles, et même si les trous se refermaient, il y aurait toujours des traces sur cette toile, qui feraient qu’on pourrait les rouvrir facilement. La différence d’aspect, sur la gravure ci-après, entre les trous en forme de grain de riz (à gauche) et les trous nets et circulaires (à droite) donne à voir cette précision ou cette correction apportée par le texte : « du moins, s’ils se referment, [ces passages] laissent une certaine disposition dans les petits filets »8.

Comparaison du « frayage » des esprits animaux aux trous que font les aiguilles à travers une toile

Comparaison du « frayage » des esprits animaux aux trous que font les aiguilles à travers une toile

René Descartes, L’Homme, et un Traité de la formation du fœtus, avec les remarques de Louis de La Forge, Paris, C. Angot, 1664 (édition Clerselier), p. 76

12C’est à la lumière de cette notion de frayage que les plis de la mémoire peuvent être conçus. La mémoire corporelle serait le produit de mouvements dont la force et la fréquence varient, suivant une conception dynamique (les traces ayant de fait bien peu à voir avec des empreintes stockées et juxtaposées dans le cerveau).

13La Forge, dans ses Remarques sur le Traité de l’Homme de René Descartes, développe une analogie végétale en assimilant ce frayage au frayage d’un chemin dans l’herbe. Il compare les esprits qui cheminent à un homme « qui aurait la force de pénétrer un taillis assez épais, ou dans un pré quand l’herbe est haute », et qui « écartant et pliant les branches qu’il trouverait dans son chemin », leur ferait prendre sa figure (La Forge, 2018, p. 439-440). On retrouvera une même analogie chez Nicolas Malebranche (1979, p. 167), qui définit la mémoire en la réduisant à ce mécanisme : « la mémoire ne consiste que dans cette facilité ». Cette analogie végétale, qui complète la double analogie entre les plis du cerveau et les plis laissés sur du linge ou sur un papier, permet d’insister sur le fait que la trace a vocation à faciliter un mouvement :

[…] de même que les branches d’un arbre, qui ont demeuré quelque temps ployées d’une certaine façon, conservent quelque facilité pour être ployées de nouveau de la même manière : ainsi les fibres du cerveau ayant une fois reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux, et par l’action des objets, gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions. (ibid.)

14Cette conception dynamique permet d’expliquer à la fois les défaillances et les performances de la mémoire. Car la remémoration est dès lors assimilable non pas au fait de puiser dans un contenu de souvenirs, mais à l’efficacité d’un phénomène d’association d’idées. C’est la conclusion que La Forge tire de sa lecture de L’Homme. Que se passe-t-il par exemple quand nous nous souvenons avoir vu un homme en le voyant une seconde fois ? Des passages avaient été ouverts et se rouvrent avec une plus grande facilité. Il faut toutefois noter que c’est l’attention que l’on porte à cette plus grande facilité, la prise de conscience d’une association facile, qui « donne occasion à l’âme de réfléchir sur ses pensées et de remarquer qu’elle avait déjà vu cet homme une autre fois » (La Forge, 2018, p. 343). C’est dire que la remémoration ne provient pas de la rétention ni même du simple resurgissement d’une image mais d’un effort de l’esprit capable de mettre en relation ses pensées et attentif à leur développement.

15Certains héritiers de Descartes ont pris explicitement en considération les implications pratiques — en termes d’exercice ou d’usage — qu’une telle conception de la mémoire-facilitation comporte. La notion de facilité est en effet d’autant plus opératoire qu’elle permet de faire d’une pierre deux coups en éclairant ce que pourrait être une « bonne » mémoire. On en trouve un exemple notoire dans la façon dont le cartésien Bernard Lamy considère le rôle de la mémoire dans l’apprentissage, notamment celui du discours. S’interrogeant sur ce qui peut rendre la mémoire « heureuse » dans son ouvrage intitulé La Rhétorique ou L’Art de parler (ouvrage de 1675 qui eut un grand succès), il souligne qu’une bonne mémoire dépend en partie de la nature et en partie de l’exercice : de la nature, parce que la mémoire « ne peut […] être heureuse, si la substance du cerveau n’est propre à recevoir les traces des choses et à les conserver, et si ces traces qui ne peuvent pas toujours être ouvertes, ne se rouvrent facilement » ; et de l’exercice, parce que « chaque chose se plie facilement du côté qu’on la plie souvent », et que « les filets du cerveau s’endurcissent pour ainsi dire et [que] l’on se rend incapable d’apprendre par mémoire si l’on ne prévient cet endurcissement en les pliant souvent » (Lamy, 1688, p. 252-253).

  • 9  Ce que suggère brièvement Sutton à propos des traces mémorielles (en particulier à propos de Maleb (...)

16Le frayage des chemins par ces pliages successifs autorise à parler, plus que d’un modèle dynamique, d’un véritable modèle plastique de la mémoire9. Un tel modèle pose cependant quelques difficultés, que les deux parties suivantes entendent démêler : 1) Où se situe la mémoire et combien de plis requiert-elle ? ; 2) Ces plis renvoient-ils à des réalités descriptibles (et observables ?) physiologiquement ou bien demeurent-ils purement métaphoriques, comme le laissent entendre les analogies mentionnées ?

3.  Le problème de la localisation et de la quantité

17Le choix d’assigner telle partie du cerveau à la mémoire relève à la fois de l’observation anatomique et des hypothèses engagées par la façon dont on suppose que la mémoire fonctionne en pratique. Dans quelle partie du cerveau la mémoire se situe-t-elle ? Quel rôle exact la glande pinéale joue-t-elle (ou non) en la matière ?

18Le premier point disputé est lié au problème plus général de la localisation de la mémoire. J’isolerai seulement deux des endroits où le problème est soulevé. D’abord les échanges entre Descartes, Mersenne et Meyssonier (médecin du roi et professeur de chirurgie à Lyon, qui est aussi l’un des derniers tenants des artes memoriae) ; ensuite les passages dans lesquels Gassendi mentionne ces plis (eu égard au silence de Descartes, qui a tendance à esquiver les questions à ce sujet, la prolixité de Gassendi est frappante).

19Contre Meyssonnier (1669, p. 279-280), qui fait de la glande pinéale le siège de la mémoire — dès lors que la petite glande qu’il appelle conarium est le siège central de toutes les espèces, idées ou images — Descartes tend pour ainsi dire à « délocaliser » la mémoire : celle-ci doit se situer dans l’ensemble du cerveau (AT XI, 176-177), peut-être même que l’ensemble du corps a un rôle à jouer, comme dans l’exemple du joueur de luth qui a « une partie de sa mémoire en ses mains » (AT III, 48, X, 201). Ce point est détaillé dans une lettre à Mersenne du 1er avril 1640 :

[les hommes] n’auraient pas, ce me semble, tant de facilité qu’ils ont à imaginer une infinité de choses qu’ils n’ont jamais vues, si leur âme n’était jointe à quelque partie du cerveau, qui fût fort propre à recevoir toutes sortes de nouvelles impressions, et par conséquent fort mal propre à les conserver. Or est-il qu’il n’y a que cette glande seule, à laquelle l’âme puisse être ainsi jointe ; car il n’y a qu’elle seule, en toute la tête, qui ne soit point double. Mais je crois que c’est tout le reste du cerveau qui sert le plus à la mémoire, principalement ses parties intérieures, et même aussi que tous les nerfs et les muscles y peuvent servir. (AT III, 47-48)

20La glande pinéale devant rester mobile et capable de recevoir de nouvelles idées, la mémoire se trouve excentrée, placée vers toute la partie intérieure du cerveau. Cette excentration prend sens à la lumière de l’opposition cartésienne entre l’attention et la relâche, l’attention requérant le maintien de la glande pinéale immobile, tandis que la relâche suppose mobilité et légèreté (Kieft, 2006, p. 780). Cette distinction éclaire le contenu du paragraphe 42 des Passions de l’âme (1649), qui invite à considérer la remémoration à partir d’une analogie avec une sorte de labyrinthe à bille mobile. Descartes y explique en effet que lorsque l’âme veut se souvenir de quelque chose, la volonté fait que la glande « se penchant successivement vers divers côtés, pousse les esprits vers divers endroits du cerveau, jusques à ce qu’ils rencontrent celui où sont les traces que l’objet dont on veut se souvenir y a laissées » (AT XI, 360, 10-15). C’est, semble-t-il, un mouvement de relâche plus qu’un effort de tension que requiert le souvenir.

21Ce problème de la localisation ne concerne pas seulement la situation de la mémoire, il pose en outre la question de la quantité des souvenirs que l’on y place et, par conséquent, de la possible confusion entre eux. La question la plus communément soulevée peut ainsi s’énoncer : comment pouvons-nous disposer d’autant de souvenirs en un endroit si petit ? Le cerveau est-il assez grand ? Et comment se fait-il que nos souvenirs ne s’y mélangent pas complètement ? Car, quand bien même on ne considérerait pas que les objets de la mémoire sont archivés les uns à côté des autres, on doit se demander comment ils peuvent y demeurer en nombre sans se confondre. Gassendi pose ainsi explicitement le problème :

[…] alors que la mémoire est couramment définie comme le « trésor des représentations [species] », n’est-il pas d’abord étonnant que, dans un aussi petit espace […] puissent se produire tant d’impressions et que des représentations [species] aussi multiples puissent être consignées sans se confondre ? (Gassendi, 1658b, p. 69)

22Se prononcer sur le problème de la taille du cerveau et de la quantité des souvenirs revient à mettre au jour le problème de l’ordre dans lequel ils sont disposés et de leur lisibilité. On imagine bien, en effet, que dans le modèle du cachet imprimé dans la cire, le risque est de faire de la mémoire une forme de palimpseste brouillon et d’aboutir à cette conclusion très paradoxale consistant à assimiler la remémoration à un effacement, c’est-à-dire à l’oubli :

Si assurément cette comparaison peut éclairer bien des choses, elle n’éclaire en rien la manière dont des impressions préexistantes et leur série ne sont pas détruites ou perturbées par des impressions qui surviennent ultérieurement, de sorte qu’elles peuvent être répétées ensuite dans le même ordre et sans confusion. (p. 70)

  • 10  Gassendi cite dans ces lignes un passage des Tusculanes de Cicéron (I, 25, 61).
  • 11  Je rejoins Sylvie Taussig, qui considère l’origami comme la meilleure explicitation du pli gassend (...)
  • 12  « […] les habiles plieurs de linge ou de papier nous le font bien comprendre quand, avec une simpl (...)

23Gassendi refuse de concevoir les traces mnésiques de façon littérale et de s’en tenir à l’image de l’empreinte dans la cire. En effet, quels pourraient être dans ce cas les empreintes des mots, et des choses elles-mêmes ? (p. 69)10. Plutôt que de concevoir la mémoire comme une tablette de cire, il juge préférable de la comparer à une feuille de papier blanc. Pourquoi une telle analogie ? Non parce qu’il s’agirait de penser une sorte de tabula rasa capable de recevoir tous les types ou caractères, dans la mesure où « aucune peinture de ce genre » ne se fait (p. 70-71), lesquelles sinon seraient recouvertes les unes par les autres, mais parce qu’on peut la plier, la déplier, la replier à l’infini. Le pli permet de penser la conservation de l’ordre dans lequel les différents mouvements sont liés entre eux : loin qu’une « nouvelle série de plis » efface les précédentes, lorsqu’elles se font « par-dessus », non seulement les premières séries de plis demeurent, mais « peuvent même, au prix d’un effort léger, être excités, revenir, apparaître, dans la mesure où, dès lors qu’un pli est saisi, tous les autres qui sont dans la même série suivent pour ainsi dire d’eux-mêmes » (ibid.). La feuille de papier n’est pas celle — bidimensionnelle — sur laquelle on écrit, mais plutôt celle — tridimensionnelle — avec laquelle on ferait un origami11. Et il est peu surprenant que l’on trouve dans ce même passage l’analogie avec « les habiles plieurs de linges ou de papier »12.

  • 13  Descartes l’évoque dans la lettre à Meyssonnier du 29 janvier 1640 (AT III, 20, l. 4-7), puis dans (...)
  • 14   « […] or rappelle-toi qu’il n’est aucun organe sensoriel ou membrane ou nerf tel que l’impression (...)

24Or Descartes, interrogé à plusieurs reprises à propos du nombre des plis, leur localisation, leur confusion possible, manifeste quant à lui une certaine réticence à expliciter sa position, et ne se satisfait pas complètement de cette analogie avec les « habiles plieurs »13 de linge et de papier. Quels sont exactement les points d’accord et de désaccord avec Gassendi ? Je l’ai dit : la notion de pli a vocation à résoudre en même temps la question de l’ordre, de la quantité et de la confusion : si chaque vestige dans le cerveau est « comme un pli », la mémoire sera comme un papier pouvant recevoir plusieurs plis. Mais ces plis sont-ils innombrables ? Est-il vraiment possible de plier un papier à l’infini ? C’est essentiellement sur ce problème de la quantité que la position de Gassendi et celle de Descartes divergent. Chez Gassendi (1658b, p. 70-71), leur quantité est innombrable, les plis peuvent être « répétés selon leur ordre et leur série » et « quand nous avons produit une série de plis très subtils, il nous est possible d’en produire d’autres par-dessus qui coupent transversalement la première ». Le pli sert ainsi — plus que la trace — à répondre à l’objection de la confusion : on l’a vu, rien n’empêche que dans un « endroit » relativement petit du cerveau ne se fassent « d’innombrables plis et séries de plis, selon que tombent les esprits […] pour pouvoir créer ou produire et produire par-dessus des plis d’une très grande subtilité » (ibid.). Gassendi conçoit via la notion de plica une multiplicité complexe de traces ordonnées et reliées entre elles, lesquelles se combinent ensemble sans s’effacer ; il considère qu’une infinité de plis est possible, et va chercher des arguments du côté de l’infiniment petit, établissant une analogie toute pascalienne avec le ciron (ibid.)14.

25Au contraire, Descartes considère qu’il doit y avoir très peu de ces plis, ou le moins possible. On lit ainsi, dans la lettre à Mersenne du 11 juin 1640 : « Il n’y a point de doute que les plis de la mémoire s’empêchent les uns les autres, et qu’on ne peut pas avoir une infinité de tels plis dans le cerveau ; mais on ne laisse pas d’y en avoir plusieurs », ce qui se voit répété : « ces plis, dont je ne juge pas que le nombre doive être fort grand » (AT III, 84-85). Sa réponse demeure cependant assez elliptique. Il ajoute, à la fin de sa longue lettre du 30 juillet de la même année : « Je ne crois point qu’il soit besoin de tant de plis dans le cerveau pour la mémoire », bottant encore une fois en touche, dès lors qu’il prétend que le messager part et qu’il n’a pas loisir d’achever sa lettre (AT III, 136). Contourne-t-il délibérément le problème ? Il revient sur ce point un mois plus tard, le 6 août, prenant le temps de répondre aux nouvelles questions de Mersenne « touchant les plis de la mémoire » : il maintient alors que ces plis ne doivent pas être « en fort grand nombre pour servir à toutes nos souvenances, à cause qu’un même pli se rapporte à toutes les choses qui se ressemblent » (AT III, 143). Est-ce à dire que Descartes conçoit le pli comme une sorte de signe, au sens où il renverrait à autre chose que ce qu’il est, et où la mémoire requerrait un déchiffrement ou une lecture à partir d’un nombre minimal de symboles ? Descartes donne cependant assez peu d’arguments à Mersenne. On peut supposer que cette façon d’éluder la question est liée au fait que cette mémoire-là — la mémoire corporelle — n’est pas celle qui l’intéresse au premier chef. De fait, c’est dans cette même lettre d’août 1640 que Descartes glisse de la question des plis à celle de la distinction des deux mémoires :

[…] outre la mémoire corporelle, dit-il, dont les impressions peuvent être expliquées par ces plis du cerveau, je juge qu’il y a encore en notre entendement une autre sorte de mémoire, qui est tout à fait spirituelle, et ne se trouve point dans les bêtes ; et que c’est d’elle principalement que nous nous servons. (AT III, 143, 7-13, je souligne)

26Le point est que cette distinction des deux mémoires, en substituant une question à l’autre, ne fait que redoubler le problème. Dès avant, dans la lettre du 11 juin 1640, Descartes écrivait que « la mémoire intellectuelle a ses espèces à part, qui ne dépendent nullement de ces plis » (AT III, 84-85). Que seront exactement ces « espèces à part » ? Y a-t-il des traces matérielles d’un côté, et des traces immatérielles de l’autre ? Revenons un moment, avant de tenter de le comprendre, au second grand problème disputé, celui du statut ontologique des plis.

4.  Le problème du statut ontologique des plis

  • 15  Voir également la lettre à Mersenne du 20 avril 1639 (AT II, 525), qui montre l’importance des écr (...)

27Les plis désignent-ils donc des traces visibles ou invisibles ? Ne sont-ils rien d’autre que des signes ? La question du degré de métaphoricité des empreintes mnésiques, je l’ai dit, n’est pas inédite. Je crois cependant que cette question prend une résonance nouvelle au xviie siècle, avec l’essor des dissections du cerveau. On sait que très tôt dans sa vie, Descartes a cherché à en disséquer. Dès avril 1630, il écrit à Mersenne : « J’étudie maintenant en chimie et en anatomie tout ensemble, et apprend tous les jours quelque chose que je ne trouve pas dans les livres » (AT I, 137) ; deux ans plus tard, il dit encore sa volonté de disséquer les têtes de divers animaux « pour expliquer en quoi consistent l’imagination, la mémoire, etc. » (AT I, 263)15.

  • 16  On trouve plus loin une analogie avec l’orgue, dans laquelle Descartes montre que le cœur et les a (...)
  • 17  Les références au travail des anatomistes, qui s’appuient sur le visible (AT XI, 138, 19-25), sont (...)

28Or le problème est que le pli constitue à la fois un principe explicatif inobservable et une catégorie issue de l’observation anatomique. On a vu que les mécanismes invisibles faisant intervenir les plis répondaient à l’idée que la substance du cerveau est naturellement molle et pliable. Dans ses Remarques à propos du Traité de l’Homme, La Forge cite l’Anatomie réformée de Thomas Bartholin, qui met au jour cette tension, quand il est dit que « les cartésiens ont couvert le cerveau de fibrilles molles et flexibles [cerebrum ex mollibus et plicabilibus fibrillis] » et qu’il ajoute : « ils expliquent admirablement de cette façon la fonction des sens si l’hypothèse est vraie, mais on n’observe pas de telles petites fibres dans la substance du cerveau mou » (La Forge, 2018, p. 406). Or La Forge suggère que cette objection de l’invisibilité des plis n’en est pas une, « à moins que [Bartholin] veuille donc conclure aussi, que tout ce que les yeux des anatomistes ne découvrent pas dans le corps humain n’y est point » (p. 407). Il y a là, dit-il, une ambiguïté entre ce que les sens et la raison nous font « voir ». Cette question de la visibilité est du reste clairement thématisée par Descartes dès les premiers paragraphes de L’Homme, quand l’auteur précise qu’il « ne s’arrêtera pas » à décrire par le menu toutes les parties du corps (os, nerfs, muscles, veines, artères, etc.) que l’on peut « se faire montrer par quelque savant anatomiste », du moins « celles qui sont assez grosses pour être vues » (AT XI, 120-121) : dans le projet de description mécaniste du corps humain, ce qu’il s’agit de rendre « visible », ce sont d’abord les « mouvements » qui dépendent de ces parties16. Plus loin, au moyen d’une comparaison avec les mécanismes des « orgues de nos églises », Descartes avertit à nouveau que les fonctions de la machine du corps humain « ne dépendent aucunement de la figure extérieure de toutes ces parties visibles que les anatomistes distinguent en la substance du cerveau, ni de celle de ses concavités »17 (AT XI, 166). Si Descartes dit l’importance de l’observation anatomique, il met aussi en garde contre ce qui pourrait apparaître comme un piège, celui de la visibilité, susceptible de faire écran à l’explication mécaniste, laquelle impose de décrire les mouvements de parties invisibles (ou pas encore visibles) de la matière.

29Le pli doit-il donc s’entendre uniquement par métaphore ? Dans la lettre à Meyssonnier du 29 janvier 1640, Descartes affirme qu’il n’imagine pas que les espèces qui se conservent en la mémoire « soient autre chose que comme les plis qui se conservent en ce papier, après qu’il a été une fois plié » (AT III, 20, je souligne). Ce point est crucial, dès lors que le modèle théorique du pli avait pour fonction, entre autres, de se substituer à celui de l’image ressemblante ou du simple portrait. En un sens, l’objection de Bartholin constitue paradoxalement un argument en faveur de la description cartésienne. Les limites de l’observation anatomique permettent de maintenir un coefficient de métaphoricité sans lequel le pli n’échapperait pas au problème de la représentation ressemblante. Dans la lettre à Mersenne du 1er avril 1640, on trouve cette précision : « Et il n’importe pas que ces espèces n’aient point de ressemblance avec les choses dont elles nous font souvenir ; car souvent celles qui sont dans le cerveau n’en ont pas davantage, comme j’ai dit au quatrième Discours de ma Dioptrique » (AT III, 48).

30Que le pli ne corresponde pas à l’objet comme un portrait à son modèle a par ailleurs une fonction explicative : cela permet de comprendre les phénomènes d’association d’idées, et de rendre compte des dysfonctionnements et des troubles de la mémoire. C’est ce qu’expose Descartes juste avant le passage connu de la lettre à Pierre Chanut du 6 juin 1647 à propos de la « jeune fille un peu louche » :

Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l’entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau, et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l’objet cesse d’agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu’il ne lui ressemble pas en tout. (AT V, 57, je souligne)

31Il importe que le pli soit une trace indéfinie ou indéterminée, susceptible d’être prise pour une autre. Une fois encore, Descartes fait d’une pierre deux coups : le pli permet de penser une représentation sans ressemblance et d’expliquer les anomalies ou défaillances de la mémoire.

  • 18  Sylvie Taussig considère également le pli comme « un signe ou un codage » (Gassendi, 2018, introdu (...)

32On l’a dit, Gassendi consacre de plus amples réflexions au lexique du pli pour lui-même, non seulement dans le Syntagma, mais aussi dans la quatrième des lettres Sur la grandeur apparente du soleil (Gassendi, 1642, p. 192-195). Pour lui — comme pour Descartes — il doit demeurer une trace sans que cette trace ait les qualités de l’objet : c’est pourquoi on la concevra « comme une espèce de pli ». Gassendi évoque le rebondissement des esprits animaux qui courent çà et là, et dont la percussion produit des plis et des séries de plis. Or, fidèle en cela au matérialisme épicurien, il choisit de réemployer le lexique ancien des vestigia en leur sens étymologique, rapportant ainsi explicitement la trace en question au sème de l’investigation et de la chasse et lui conférant une certaine matérialité : « Et cette sorte de pli sera véritablement une trace, puisque comme la trace imprimée par le pied d’un animal est telle qu’elle conduit à l’appréhension et à l’image de l’animal qui l’a imprimé, de même le pli est tel qu’il crée une imagination renouvelée de la chose sensible qui l’a d’abord fait » (p. 66). Le pli devient l’occasion, l’instrument par lequel on se met en quête de la chose à reconnaître. C’est un changement de modèle théorique plus important qu’il n’y paraît qui se voit ainsi entériné. Au modèle iconique hérité de la scolastique vient se substituer un modèle sémiotique. Comme le souligne Delphine Bellis (2020, p. 179), « le pli fonctionne comme un signe qui rappelle à l’esprit la cause qui l’a produit »18.

  • 19  Chanet écrit dans un contexte où l’Homme n’a pas encore été publié. Sa critique vise sans doute au (...)
  • 20  Je ne reviendrai pas sur l’objection de la confusion et du mélange des traces mnésiques telle que (...)

33Sur ce point, celui qui s’est opposé à Gassendi n’est pas Descartes mais plutôt Pierre Chanet et son Traité de l’esprit de l’homme et de ses fonctions, qui paraît en 1649 et développe de nombreuses objections contre les plis défendus par certains « modernes » (Chanet, 1649, p. 146)19. L’essentiel de ses objections repose moins sur l’argument de l’invisibilité des plis que sur celui de la grande confusion qu’ils entraînent20. Chanet n’est pas satisfait par cette « opinion commune » qui refuse que les impressions des espèces ressemblent à celles que fait un cachet dans la cire et qui « aime mieux comparer l’organe de la mémoire à une feuille de papier que l’on plie en diverses figures, selon la diversité des choses que l’on veut représenter » (ibid.). Car cette opinion suppose que « lorsque vous étendez cette feuille, vous en remarquez tous les plis, les uns après les autres, dans l’ordre qu’ils ont été faits » (ibid.), ce qui est à ses yeux peu croyable. Son argument s’appuie sur l’expérience : soutenir le modèle des plis reviendrait selon lui à dire que lorsque l’on récite une harangue, notre cerveau « se déplie » et fait voir à l’esprit tous les plis et toutes les figures que l’on avait en sa mémoire, lorsque l’on apprenait cette harangue. Pour Chanet, les plis ne pourraient être conçus autrement que comme des traces localisées destinées à être contemplées. Il avance donc quatre arguments pour tenter de réfuter le modèle du pli, qui irait contre le bon sens et contre ce que l’on enseigne dans les écoles à propos des espèces de la mémoire.

34D’abord, il entend opposer aux tenants des plis de la mémoire l’argument de la visibilité et fait appel à l’observation anatomique : « tous ceux qui ont vu la substance et la conformation du cerveau savent bien qu’il ne peut pas être plié et déplié de la sorte » (ibid.).

35Deuxièmement, il oppose l’argument de la continuité, en considérant que la conservation desdits plis dans le temps constitue un problème rédhibitoire. Comment concevoir qu’un pli puisse s’imprimer durablement ?

36Troisièmement, Chanet propose un argument pseudo-logique, et en appelle pour ce faire à une espèce de phénoménologie de la remémoration : le modèle du pli a pour conséquence de penser la remémoration comme un « dépliage », conséquence contradictoire puisque cela signifierait que se souvenir revient à oublier ; en effet « puisque ces plis sont les seules images restant en la mémoire, il faut bien que les images d’une harangue se perdent, lorsque les plis du cerveau se défont » (ibid.). L’expérience ne nous enseigne-t-elle pas au contraire que plus on répète, plus la mémoire se renforce ? La conclusion est sans appel : penser la mémoire à partir de ces plis, c’est penser que le cerveau « se devrait plier et déplier en même temps, ce qui est impossible » (ibid.).

37Enfin, quatrièmement, ces plis permettraient de concevoir la mémoire de la « figure » des objets, et non ce qui relève des autres qualités sensibles (couleur, saveurs, etc.) : or Chanet considère qu’il est inconcevable que l’on puisse se mettre à « investiguer » ces qualités à partir de la seule figure. Sinon pourquoi la nature nous aurait-elle donné le sentiment de toutes ces qualités ?

38Par ses arguments disparates, Chanet entend s’opposer à la représentation « distribuée » de la mémoire impliquée par la notion de pli : tout ce qu’il présente comme des contradictions ou des absurdités provient de son attachement à une mémoire localisée, dans laquelle les traces demeurent en lieu sûr, indépendamment les unes des autres.

  • 21  Je remercie Aurélien Ruellet d’avoir attiré mon attention sur ce texte méconnu. On sait peu de cho (...)

39Mais toutes les critiques du « pli » n’ont pas pour but de défendre un modèle localisé de la mémoire, loin s’en faut. Et les discussions sur les traces mnésiques dans les milieux cartésiens sont plus complexes qu’il n’y paraît. En témoigne la parution en 1708 d’un texte à peu près ignoré par les spécialistes, le Nouveau Traité de la Mémoire de Jean-Baptiste de Billy21, qui rouvre une cinquantaine d’années après la mort de Descartes le dossier des traces mnésiques, et prétend livrer une « véritable » explication mécaniste de la mémoire (et l’on peut entendre par là « plus cartésienne encore que celle de Descartes »).

40Avant d’apporter sa propre définition, Billy dessine une typologie des modèles théoriques ayant servi à expliquer le mécanisme de la mémoire. L’auteur commence par rappeler l’importance des recherches et des observations anatomiques du cerveau, puis identifie et passe en revue trois modèles pour les rejeter immédiatement : or il renvoie dos à dos ces différents modèles, ni les « prétendus plis du cerveau », ni les « portraits qu’on s’est imaginé que chaque objet y laisse », ni même les « passages » (ou « routes ») ne proposent d’explication satisfaisante (Billy, 1708, p. 10-11) :

[…] les protecteurs de ces trois sentiments supposent également que toutes ces routes, ces portraits et ces plis du cerveau, y demeurent imprimées toutes ensemble, pendant qu’on sait les choses dont elles sont les routes, les plis ou les portraits particuliers, ils sont tous dans la difficulté d’expliquer, comment une infinité de routes différentes, de plis ou de portraits, peuvent être ainsi gravées ou pliées toutes ensemble avec tant de confusion, et cependant se réveiller les unes après les autres avec tant de justesse et de distinction. (p. 13)

  • 22  Au milieu du xviiie siècle, on retrouvera encore cette objection contre le modèle du pli chez Anto (...)

41On retrouve l’objection connue de la confusion et du mélange22, lié au problème de la continuité des traces mnésiques. L’incompréhensibilité de tels modèles provient selon Billy de ce qu’ils sont « contraires à la nature des organes et à la manière dont les impressions des objets sont reçues dans le cerveau » (p. 124). Aucun de ces modèles ne parvient, à ses yeux, à s’émanciper du modèle inerte et continu de la trace-image et ne permet de décrire correctement les mécanismes de la mémoire, qui ne requiert rien d’autre que la reproduction d’un même mouvement nerveux, une liaison et une combinaison d’idées ne dépendant de rien d’autre que de l’esprit. Billy cherche ainsi à montrer qu’une conception « véritablement mécaniste » de la mémoire implique de prendre acte du fait que « seul l’esprit raisonne », car seul il est capable de voir « les différents rapports des choses, dont les sens lui présentent seulement les idées, comme une matière sur laquelle il puisse exercer sa vivacité, et la justesse de sa raison » (p. 112). Or mettre au jour le mécanisme de la mémoire, c’est réserver selon lui le sème de vestiges à la sensation (aux « impressions » sensibles), faute de quoi on aurait tendance à concevoir la mémoire comme une faculté de rétention d’images inertes. La mémoire exigeant seulement le mouvement, la liaison et la combinaison, les notions et métaphores évoquant, de près ou de loin, l’idée de « trace », sont considérées comme préjudiciables à la thèse mécaniste. À ce type d’images, l’auteur du Nouveau Traité de la Mémoire entend plutôt substituer les métaphores du cordage, et compare le système nerveux à une « toile d’araignée », dont « les filets communiquent tous au centre de la toile » (p. 100). Ne s’agit-il pas là d’une version assez radicale du modèle connexionniste ?

42Le traité de Billy met le doigt sur un problème majeur, qui est celui de la dénomination même des traces mnésiques. Son idée centrale consiste en fait à dire que ces modèles théoriques des plis et des passages sont équivalents à celui du portrait, et ne permettent pas de dépasser l’ambiguïté contenue dans la notion de trace. Il cherche à montrer que le sème de la trace — par tout ce qu’il implique irréductiblement en termes de continuité, de permanence, de similitude — empêche de penser correctement le mécanisme de la mémoire :

[…] on ne peut pas donner à cette disposition [des nerfs à se mouvoir] le nom de trace, dans le sens où on l’a entendu jusqu’à présent ; et quand on voudrait lui donner ce nom, il y aurait toujours une grande différence entre dire que c’est la liaison des traces que les objets laissent dans le cerveau qui fait la Mémoire, sans rien dire autre chose, et donner une idée juste de ces traces en expliquant mécaniquement par quels ressorts elles se produisent, et comment elles se lient les unes avec les autres. (Billy, 1708, préface, non paginée)

43Selon Billy, le concept général de trace rend inintelligible la définition cartésienne de la mémoire comme faculté de liaison des impressions et disposition à refaire les mêmes mouvements. Ce constat va-t-il contre la lettre de ce que disait Descartes, ou bien peut-on considérer, comme le prétend l’auteur dans sa préface, qu’on ne trouve finalement dans ce traité rien d’autre que « les principes de la nouvelle philosophie poussés un peu plus loin » (ibid.) ?

5.  éléments de conclusion et nouvelles hypothèses

  • 23  Faute de temps, je ne peux rouvrir ici le dossier du problème des traces mnésiques du fœtus et ren (...)
  • 24  « La pensée étant une activité incorporelle (car elle se tire évidemment d’un principe incorporel) (...)

44Le fait que Descartes évite ou déplace cette question des plis, glissant d’une mémoire à l’autre, ne fait que redoubler le problème. Car on sait que l’embarras est encore plus grand au sujet de la dispute à propos de ces fameuses traces que les fœtus auraient (ou non) dans le ventre de leur mère. Pour expliquer ce point (celui de l’oubli de notre vie prénatale), Descartes explique que l’âme des fœtus pense, mais ne se souvient pas qu’elle a pensé. Pourquoi ? Parce que leur pensée ne laisse pas de ces traces susceptibles de leur rappeler plus tard qu’elle a pensé ou ce à quoi elle a pensé. L’Entretien avec Burman l’expose clairement : l’esprit, sitôt infus dans le corps d’un enfant, commence à penser, sait qu’il pense, même s’il ne se ressouvient pas de ce qu’il a pensé. La raison en est que « les espèces de ses pensées ne demeurent pas empreintes en sa mémoire » (Descartes, 1648, p. 28)23. Le problème revient à penser une trace qui n’en soit pas véritablement une, ce que Gassendi appellera — pour dire le caractère impensable à ses yeux de la distinction cartésienne des deux mémoires — une « trace immatérielle »24 (vestigium incorporeum). En effet, que sont ces « quelques autres vestiges, qui demeurent en la pensée même » et qui sont d’un tout autre genre que les plis du cerveau, que Descartes évoque dans la lettre à Mesland du 2 mai 1644 (AT IV, 114) ? Alors que les vestiges qui demeurent dans le cerveau sont pensables par analogie avec les plis qui demeurent dans le papier ou le linge après qu’il a été plié, Descartes considère que ces vestiges « qui demeurent en la pensée même » (mais sous quelle modalité ?) ne sauraient être expliqués « par aucun exemple tiré des choses corporelles, qui n’en soit fort différent » (ibid.).

45Quand, dans la lettre du 29 juillet 1648, Descartes reprend l’idée que les vestiges laissés par les « sensations confuses » que nous avons dans l’enfance sont insuffisants pour nous en faire ressouvenir plus tard, c’est en réalité l’insuffisance du vestigium en tant que tel qu’il souligne ; car il est requis, pour pouvoir se ressouvenir, que nous reconnaissions avoir déjà eu une chose en pensée (ce qui dépend de la mémoire intellectuelle, c’est-à-dire d’une capacité de réflexion de l’entendement). Une fois encore, c’est le souvenir de la nouveauté de la trace qui est ici décisif. Il s’agit de se souvenir qu’une chose a été autrefois nouvellement imprimée en nous. Or, pour reconnaître cela, il faut une intelligence pure, qui ne se définit pas autrement que comme la faculté d’apercevoir cette nouveauté — nouveauté qui ne laisse elle-même aucune trace corporelle — ce d’autant plus que, suivant ce que dira La Forge dans le Traité de l’esprit de l’homme (1666, p. 333), « l’idée et la notion de la nouveauté ne contient rien en soi de matériel et d’étendu ». Descartes précise ce point dans la lettre à Arnauld du 29 juillet 1648 :

[…] si j’ai écrit en quelque endroit que les pensées qu’ont les enfants ne laissent d’elles aucuns vestiges dans le cerveau, j’ai entendu parler de ces vestiges qui sont nécessaires pour le souvenir, c’est-à-dire de ceux que par une conception pure nous apercevons être nouveaux, lorsqu’ils s’impriment. (AT V, 220, 20-21)

46L’attention à la nouveauté, qui exige un effort de l’entendement, permet d’identifier ce qui relève plus proprement de la réminiscence. La Forge (1666, p. 332) poursuit cette lecture en rappelant que « pour se ressouvenir, il ne suffit pas d’apercevoir simplement l’espèce qui retourne, si l’on ne connaît de plus ce retour, et que ce n’est pas la première fois qu’on a eu cette pensée ».

47La mémoire intellectuelle dépend de la faculté qu’a l’âme d’être attentive à la nouveauté, et capable d’inscrire dans le temps sa réflexion sur la nouveauté. Billy (1708, p. 111) appuie lui aussi sa description du mécanisme de la mémoire sur le concept de nouveauté : « le plus ou moins de disposition qu’ont nos nerfs à recevoir l’impression des objets permet de savoir si ces objets lui sont nouveaux ou non ». La mémoire n’est rien d’autre pour lui que l’attention à la nouveauté d’une sensation mise au jour.

48Or Billy ne réemploiera pas la distinction cartésienne entre mémoire corporelle et intellectuelle, mais lui substituera une distinction entre mémoire nécessaire, ou animale, et mémoire libre. De fait, quand Descartes disait que la mémoire intellectuelle est celle dont nous nous servons principalement, il entendait dire que la mémoire humaine est essentiellement cette mémoire intellectuelle : cela ne signifie pas qu’elle ne fait pas intervenir le corps, mais cela signifie qu’elle requiert un travail de l’esprit à partir des impressions sensibles, c’est-à-dire un travail de l’esprit capable de lire ce qui se produit en lui. Cela me conduit à faire, en conclusion, quelques remarques.

49On peut se demander si la place prise par la mémoire intellectuelle — ou plutôt l’intellectualisation cartésienne de la mémoire — correspond à une évolution progressive de la pensée de Descartes, autrement dit s’il y a là seulement un changement ou passage de la physiologie vers la métaphysique entre les années 1630 et la fin des années 1640, par lequel la mémoire humaine serait « soustraite à la simple neurologie » (Scribano, 2015, p. 60). Peut-on affirmer que les traces cérébrales que recherchait l’auteur de LHomme en disséquant des têtes d’animaux n’ont rien à voir, « sinon métaphoriquement », avec la conception de la mémoire proposée par le « Descartes de la maturité » (ibid.) ? Il me semble que cette lecture historique est possible et que la conception cartésienne s’est en effet précisée peu à peu. Mais les hésitations et l’ambivalence de Descartes s’agissant de la définition de la mémoire et des traces mnésiques peuvent aussi s’expliquer par d’autres aspects que j’ai essayé de mettre au jour.

  • 25  Dans les Paradigmes pour une métaphorologie, initialement parus en 1960, Blumenberg (2006, p. 17) (...)
  • 26  Les Paradigmes évoquent en introduction la prétention cartésienne à un « accomplissement de la ter (...)

501) Si la notion de trace mnésique prend une importance nouvelle dans les théories psychophysiques modernes, elle s’inscrit en même temps dans une histoire beaucoup plus ancienne, dont elle hérite, et qui l’associe à celle de vestigium. Ce vocabulaire conceptuel, qui invite à penser la mémoire en termes de vestiges, reconduit toujours à une forme de matérialité de l’image, ce qui peut en partie expliquer l’embarras cartésien au sujet de la mémoire. On peut en effet considérer la trace mnésique comme ce que Blumenberg (2006, p. 11-12) appelle une « métaphore absolue »25, métaphore qui résiste à la prétention terminologique, à la conceptualisation et a, en tant que telle, une histoire. L’embarras cartésien pourrait être lié plus généralement à cette métaphore, qui inscrit la mémoire dans du « logiquement provisoire »26, maintenant la définition d’une telle faculté dans une forme d’instabilité.

512) Entre les préoccupations anatomiques et physiologiques et les préoccupations plus fondationnelles ou métaphysiques, le « passage » n’est pas seulement historique (ou lié à l’évolution intellectuelle de l’auteur), il est aussi lié à des enjeux de limite et de constitution des savoirs, ce dont témoignent ces discussions à propos des plis de la mémoire. On observe un va-et-vient permanent entre des preuves tirées de ce qui est considéré comme « visible » et des preuves tirées d’une forme d’introspection ou de « description phénoménologique de nos actes mentaux » (Andrault 2021), qui donnent lieu à une série de métaphores et d’analogies devant être ressaisies, sculptées, parfois contredites par le travail d’élaboration conceptuelle.

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Notes

1  Pensons par exemple au parcours effectué par le sujet des Méditations métaphysiques : c’est vraisemblablement la mémoire qui embarrasse et doit être vidée par le doute méthodiquement mis en œuvre au début du parcours méditatif, mais c’est aussi elle qui intervient in extremis pour mettre un terme au doute, en tant que faculté de liaison permettant de distinguer la veille et le rêve (Descartes, Œuvres, Charles Adam & Paul Tannery (éd.), Paris, Cerf, 1897-1913 ; nouvelle édition complétée, Vrin-CNRS, 1964-1973, vol. IX, p. 71, désormais citée AT, suivi du numéro du volume et de la page, dans le corps du texte : « Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques et ridicules, particulièrement cette incertitude si générale touchant le sommeil, que je ne pouvais distinguer de la veille : car à présent j’y rencontre une très notable différence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns aux autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu’elle a coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés »).

2  Les Regulae conçoivent la méthode comme permettant d’alléger la mémoire pour libérer le travail de l’esprit. Par exemple, dans la Règle IV, l’écriture apparaît comme une manière commode de décharger la mémoire en transposant les objets à mémoriser hors de soi (AT X, 379).

3  Si c’est plutôt après Descartes (et aussi contre lui) que l’on trouve les textes les plus importants sur l’anatomie du cerveau — par exemple avec Thomas Willis (1664), Marcello Malpighi (1665) ou Nicolas Sténon (1669) — les dissections ont pris leur essor dès la Renaissance et Descartes s’y est adonné. À ce propos, voir (Mandressi, 2003 ; Andrault, 2018).

4  La mémoire intellectuelle « ne se trouve point dans les bêtes », et « c’est d’elle principalement que nous nous servons » (AT III, 143, 7-13, voir infra).

5  Sutton (1998, p. 3, je traduis) a bien conscience de recourir à des « analyses rétrospectives de théories anciennes, sur la base de nouvelles alternatives » ; il évoque encore « [s]a lecture rétrospective, sur la base de préoccupations actuelles concernant la mémoire » — i.e. celles des sciences cognitives —, et même « sa lecture anachronique » (p. 23). Pour une analyse du rapport de Sutton à l’histoire de la philosophie et des « vertus » de cette lecture anachronique, voir (Alban-Zapata, 2017).

6  Contrairement à ce qu’affirme Timothy J. Reiss (1996, p. 602), qui considère que les termes d’empreintes, de trous, de plis étaient alors non seulement plus ou moins assimilables, mais faisaient en outre l’objet d’un consensus théorique : « About these imprints, holes, folds, whatever they might be, everyone agreed. They were permanent ».

7  La superposition, dans le modèle distributif que défend Sutton, suppose de concevoir les traces mnésiques comme des traces étendues mais non localisées, faute de quoi les traces seraient encore indépendantes les unes des autres ; dans un modèle superposé, les traces ne sont pas conservées en lieu sûr, indépendamment les unes des autres, mais n’existent qu’en tant qu’elles peuvent être connectées entre elles — d’où l’idée que Descartes serait un « connexionniste » avant l’heure.

8  La figure citée est un bon exemple du projet qu’avait Clerselier lorsqu’il commanda pour son édition de L’Homme des gravures à Gérard van Gutschoven et Louis de La Forge : l’idée était de renforcer la description mécaniste du corps (voir Wilkin, 2003, p. 56). Dans sa préface, Clerselier nous avertit en effet que « si les figures ne ressemblent pas au naturel, il ne s’en faut pas étonner, puisque l’on n’a pas eu dessein de faire un livre d’anatomie, qui fit voir exactement comment les parties du corps humain sont faites, et le rapport de proportion qu’elles ont entre elles, mais seulement d’expliquer par leur moyen ce que M. Descartes avance dans son livre, il ne parle le plus souvent que de choses qui ne tombent point sous les sens, lesquelles il a fallu rendre sensibles, pour faire qu’elles devinssent plus intelligibles » (Clerselier, Préface à l’édition de L’Homme de 1664, dans Descartes, 2018 p. 91). Voir infra, partie 4, à propos du problème de la visibilité et du rapport de Descartes à l’anatomie. Sur ce projet de Clerselier — par opposition à celui de Florent Schuyl, dans l’édition de 1662 — voir également (Zittel, 2011).

9  Ce que suggère brièvement Sutton à propos des traces mémorielles (en particulier à propos de Malebranche). Si la notion de dynamisme permet de concevoir le mécanisme de la remémoration comme un mécanisme de connexion, toujours recommencé, des traces mnésiques entre elles, celle de plasticité — qui lui est souvent associée de manière implicite — permet en outre de concevoir le fait que ces connexions ne se fassent pas toujours de la même manière, avec la même intensité, à la même fréquence, ni sur la même matière, ce qui introduit la possibilité du changement et de la malléabilité (voir Sutton, 1998, p. 110-111).

10  Gassendi cite dans ces lignes un passage des Tusculanes de Cicéron (I, 25, 61).

11  Je rejoins Sylvie Taussig, qui considère l’origami comme la meilleure explicitation du pli gassendien, insistant sur sa tridimensionnalité : « la seule métaphore acceptable est celle du papier, et cela non pas en tant que susceptible de recevoir des images ou figures pigmentaires, en deux dimensions, mais comme un papier susceptible d’être plié, et la faculté [de la mémoire] est ainsi une sorte d’origami […], qui reçoit des plis qui sont ensuite en quelque sorte dépliés pour laisser place à de nouveaux plis, coupant éventuellement les premiers de façon transversale, mais de telle sorte que le papier garde la trace de ces plis précédents, qui peuvent être repliés facilement. » (Gassendi, 1658b, Introduction, p. 19).

12  « […] les habiles plieurs de linge ou de papier nous le font bien comprendre quand, avec une simple feuille de papier, ils fabriquent mille sortes de figures différentes, en changeant en un tournemain les séries de plis qu’ils ont produites auparavant. » (traduction modifiée) (Gassendi, 1658b, p. 70-71).

13  Descartes l’évoque dans la lettre à Meyssonnier du 29 janvier 1640 (AT III, 20, l. 4-7), puis dans la lettre à Mesland du 2 mai 1644, où il juge cependant qu’« aucun exemple tiré des choses corporelles » ne saurait expliquer le fonctionnement de ces vestiges « qui demeurent en la pensée même » (AT IV, 114). L’exemple des plis dans le papier ou le linge ne saurait valoir que pour expliquer le mécanisme de la mémoire des choses matérielles.

14   « […] or rappelle-toi qu’il n’est aucun organe sensoriel ou membrane ou nerf tel que l’impression qu’il reçoit, provenant d’une chose sensible, ne puisse se diversifier de manières innombrables, alors qu’un seul endroit de la cent millième partie d’un ciron, quelle que soit la manière dont on le varie, produit une variété particulière ; et tu comprendras en outre que l’esprit est contraint de rebondir de façon variée et peut produire des plis et des séries de plis d’une grande variété ». Voir aussi (Gassendi, 1658a, p. 151 et suiv.). L’exemple du ciron fait non seulement écho à Pascal, mais encore à Mersenne, qui le convoque fréquemment (voir à titre d’exemple Mersenne, 2003, p. 725-728).

15  Voir également la lettre à Mersenne du 20 avril 1639 (AT II, 525), qui montre l’importance des écrits d’anatomie de Vésale, mais aussi celle de poursuivre par soi-même la dissection de divers animaux, et celle du 13 novembre 1639 (AT II, 621), dans laquelle Descartes raconte qu’alors qu’il résidait un hiver dans la rue des Bouchers, à Amsterdam, il allait presque chaque jour voir tuer des bêtes pour en rapporter des parties à anatomiser chez lui.

16  On trouve plus loin une analogie avec l’orgue, dans laquelle Descartes montre que le cœur et les artères sont « comme les soufflets de ces orgues, qui poussent l’air dans les porte-vents » (AT XI, 165, 21-22).

17  Les références au travail des anatomistes, qui s’appuient sur le visible (AT XI, 138, 19-25), sont très fréquentes dans L’Homme : Descartes leur laisse le soin des détails et la « curiosité » d’observer « plusieurs particularités superflues » (AT XI, 152, 3-4).

18  Sylvie Taussig considère également le pli comme « un signe ou un codage » (Gassendi, 2018, introduction, p. 17).

19  Chanet écrit dans un contexte où l’Homme n’a pas encore été publié. Sa critique vise sans doute au premier chef Gassendi.

20  Je ne reviendrai pas sur l’objection de la confusion et du mélange des traces mnésiques telle que les Platoniciens de Cambridge l’ont brandie, que Sutton a déjà mise au jour.

21  Je remercie Aurélien Ruellet d’avoir attiré mon attention sur ce texte méconnu. On sait peu de choses de cet auteur, « avocat au parlement » et précepteur du prince de Soubise (neveu d’Armand Gaston de Rohan, auquel son traité est dédié).

22  Au milieu du xviiie siècle, on retrouvera encore cette objection contre le modèle du pli chez Antoine Le Camus, qui recopie par endroits Jean-Baptiste de Billy : « si chaque objet imprime son pli dans le cerveau, quelle confusion ! Pour moi je la trouve la même que celle que ces petits portraits assemblés dans le cerveau » (Médecine de l’esprit, Paris, chez Ganeau, 1753, p. 95-96).

23  Faute de temps, je ne peux rouvrir ici le dossier du problème des traces mnésiques du fœtus et renvoie aux explications d’Emanuela Scribano (2015, p. 50-61).

24  « La pensée étant une activité incorporelle (car elle se tire évidemment d’un principe incorporel) quelle trace corporelle peut-elle recevoir ? Et le cerveau étant corporel, peut-il recevoir une trace immatérielle ? Pouvez-vous nous expliquer de quelle sorte peut être une telle trace ? Comment elle s’imprime ? Comment elle demeure fixée ? Qu’il y ait en effet dans le cerveau certaines traces laissées par les espèces qui sont empruntées aux sens ou aux sensations elles-mêmes, traces qui sont comme fixées en lui par l’effet de notre puissance d’imaginer, cela n’a vraiment rien d’étonnant ; mais que ces traces de pensées qui sont absolument incorporelles, qui sont dépourvues d’extension, de couleur, et de toute autre qualité ou élément de nature corporelle, s’impriment dans le cerveau, lequel ne peut admettre en soi que des qualités ou élément de cette nature-là, voilà, on peut dire, qui nous stupéfie » (Gassendi, 1644, p. 130).

25  Dans les Paradigmes pour une métaphorologie, initialement parus en 1960, Blumenberg (2006, p. 17) évoque rapidement non pas la métaphore de la trace, mais (dans un autre contexte), celle de l’empreinte du sceau.

26  Les Paradigmes évoquent en introduction la prétention cartésienne à un « accomplissement de la terminologie », un état final, purement conceptuel, du discours philosophique dans lequel tout pourrait être défini, où « il n’y a plus rien de logiquement “provisoire”, de la même manière que la morale provisoire n’existe plus » (Blumenberg, 2006, p. 7).

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Table des illustrations

Titre Comparaison du « frayage » des esprits animaux aux trous que font les aiguilles à travers une toile
Crédits René Descartes, L’Homme, et un Traité de la formation du fœtus, avec les remarques de Louis de La Forge, Paris, C. Angot, 1664 (édition Clerselier), p. 76
URL http://journals.openedition.org/cahierscfv/docannexe/image/4847/img-1.png
Fichier image/png, 55k
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Pour citer cet article

Référence papier

Juliette Morice, « Les « plis de la mémoire » chez Descartes et ses contemporains : médecine et métaphysique »Cahiers François Viète, III-17 | 2024, 75-104.

Référence électronique

Juliette Morice, « Les « plis de la mémoire » chez Descartes et ses contemporains : médecine et métaphysique »Cahiers François Viète [En ligne], III-17 | 2024, mis en ligne le 21 octobre 2024, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cahierscfv/4847 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12jua

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Auteur

Juliette Morice

est maîtresse de conférences en littérature et philosophie des XVIIe et XVIIIe siècles à l’université du Mans. Agrégée et docteure en philosophie, elle a rédigé un ouvrage à propos de la controverse sur l’utilité des voyages à l’âge classique (Le Monde ou la Bibliothèque, Les Belles-Lettres, 2016), ainsi qu’un essai intitulé Renoncer aux voyages. Une enquête philosophique (Presses universitaires de France, 2024). Elle s’intéresse aux enjeux philosophiques de la littérature de voyage, à la philosophie de l’éducation et aux représentations de l’enfance, et plus généralement à l’anthropologie moderne. Elle accorde une attention particulière à l’étude des rapports entre les différentes disciplines dans la construction des savoirs et l’élaboration d’une anthropologie moderne (médecine et morale, physiologie et métaphysique, science et poésie), ainsi qu’à l’analyse des métaphores qui accompagnent le travail de définition conceptuelle.

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Droits d’auteur

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