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Dossier

Erreur et vérité de l’enfance selon Malebranche : quelle pédagogie malebranchienne ?

Error and Truth of Childhood According to Malebranche: What is Malebranchian Pedagogy?
Vincent Geny
p. 105-128

Résumés

On connaît la mise en garde de Nicolas Malebranche contre les dangers de l’enfance. Ce que l’on méconnaît, en revanche, assez souvent est le fait singulier que la Première partie du Livre second de la Recherche de la vérité consacré aux erreurs de l’imagination se clôt par un Avis pour bien élever les enfants dans lequel l’oratorien défend une pédagogie fondée sur le principe, paradoxal et tout à fait contraire à un certain découpage des âges de la vie, selon lequel « Les plus petits enfants ont de la raison aussi-bien que les hommes faits, quoiqu’ils n’aient pas d’expérience ». Pourquoi Malebranche fait-il reposer ainsi le problème de l’enfance — mais aussi, nous le verrons, sa solution pédagogique — non pas sur le manque de raison, comme on aurait pu l’attendre de la part d’un philosophe cartésien dit « rationaliste », mais sur un certain manque d’expérience ?

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XVIIe siècle

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éducation et enseignement
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Texte intégral

1On connaît la mise en garde de Nicolas Malebranche contre les dangers de l’enfance. Pour des raisons mécaniques et physiologiques, cet âge de la vie apparaît, en effet, aux yeux de notre philosophe, comme un obstacle majeur à l’obtention de la vérité.

2Ce que l’on méconnaît, en revanche, assez souvent est le fait singulier que la Première partie du Livre second de la Recherche de la vérité consacré aux erreurs de l’imagination se clôt par un Avis pour bien élever les enfants dans lequel l’oratorien défend une pédagogie fondée sur le principe, paradoxal et tout à fait contraire à un certain découpage des âges de la vie, selon lequel « Les plus petits enfants ont de la raison aussi-bien que les hommes faits, quoiqu’ils n’aient pas d’expérience ». Pourquoi Malebranche fait-il reposer ainsi le problème de l’enfance — mais aussi, nous le verrons, sa solution pédagogique — non pas sur le manque de raison, comme on aurait pu l’attendre de la part d’un philosophe cartésien dit « rationaliste », mais sur un certain manque d’expérience ?

  • 1  Cet article développe un premier travail élaboré sous la forme d’une communication pour le colloqu (...)

3Pour répondre à cette question1, nous rappellerons, dans un premier temps, la conception malebranchienne de l’enfance et les problèmes que cet âge de la vie pose lorsqu’on se place aux points de vue pratique, épistémologique et moral. Dans un deuxième temps, nous évoquerons brièvement le rôle de la mémoire dans le mécanisme de l’erreur. Dans un troisième temps, nous analyserons la solution pédagogique apportée par Malebranche à ce problème. Enfin, nous conclurons en soulignant le caractère « empirique » de la pensée malebranchienne, sur ce terrain comme sur d’autres.

  • 2  Il faut toutefois reconnaître que, parmi ces quatre références aux textes de Malebranche posant la (...)

4S’agissant du corpus malebranchien traitant de cette question de l’éducation, on rappellera que l’intérêt de Malebranche pour la pédagogie apparaît dans trois textes principaux : l’Avis pour bien élever les enfants, qui clôt, donc, la Première partie du Livre second de la Recherche et qui constitue un véritable traité de pédagogie malebranchienne ; l’Éclaircissement XIII, qui revient, quant à lui, sur la conclusion des trois premiers Livres de la Recherche ; enfin, le Livre sixième de la Recherche, consacré à la méthode. À ces trois textes principaux, on peut ajouter un groupe de textes constitué par les articles X et suivants du chapitre X de la Seconde partie du Traité de morale2.

1.  Le problème de l’enfance

5Pour comprendre l’importance et l’intérêt conceptuels de ces textes malebranchiens traitant de l’éducation — notamment ceux du chapitre VIII que clôt notre Avis pour bien élever les enfants —, il faut revenir à la définition de l’imagination qui ouvre le Livre second de la Recherche. Qu’est-ce, en effet, que l’imagination selon Malebranche ? C’est

La puissance qu’a l’âme de se former des images des objets, en produisant du changement dans les fibres de cette partie du cerveau, que l’on peut appeler partie principale, parce qu’elle répond à toutes les parties de notre corps, et que c’est le lieu où notre âme réside immédiatement, s’il est permis de parler ainsi. (Malebranche, 1674-1675a, p. 192-193 ; c’est l’auteur qui souligne)

  • 3  Voir l’analogie entre le mécanisme de la gravure et celui de l’imagination établie par l’oratorien (...)

6Autrement dit, imaginer, pour Malebranche, c’est, d’une part, se représenter l’image d’un objet (il s’agit de la composante spirituelle de l’imagination ou puissance de l’âme de se former des images) ; c’est, d’autre part, graver3, en quelque sorte, cette image dans la substance corporelle du cerveau (il s’agit alors de la composante matérielle de l’imagination ou changements dans les fibres du cerveau).

7Si l’on cherche à déterminer la nature exacte des liens unissant cette matière qu’est l’imagination avec son autre composante, la pensée, il faut se tourner vers la doctrine malebranchienne dite de l’occasionnalisme.

  • 4  Posée par Malebranche dans l’important chapitre III de la Seconde partie du Livre sixième de la Re (...)
  • 5  Puisqu’il existe également des lois générales dans l’ordre « surnaturel » de la grâce.

8En effet, pour Malebranche, l’âme et le corps étant réellement distincts, il est clair que ces deux substances ne sauraient agir l’une sur l’autre. Ce qui rend compte, dès lors, de ce dont personne ne saurait néanmoins douter — à savoir qu’il existe une certaine réciprocité entre ce qui se passe dans le corps et ce qui se passe dans l’âme —, c’est une thèse radicale4, qu’on nomme occasionnalisme, et qui réforme entièrement le concept de causalité puisque, selon celle-ci, c’est Dieu — la seule cause réelle — qui produit dans l’âme certaines pensées et/ou passions à l’occasion de traces et/ou de mouvements corporels et, réciproquement, certains mouvements du corps à l’occasion de certaines pensées. Cette doctrine se résumerait donc volontiers comme suit : toute action véritable est nécessairement action de Dieu ; cette action de Dieu est réglée par des lois ; et l’homme, ou les choses, inefficaces en eux-mêmes, ne possèdent que la faculté de déterminer cette causalité à s’exercer d’une manière ou d’une autre. Dans la nature, par exemple5, on dénombre trois lois générales et trois causes occasionnelles, à savoir : les lois générales de la communication des mouvements (leur cause occasionnelle est le choc des corps) ; les lois générales de l’union de l’âme avec le corps (leur cause occasionnelle est la « réciprocation » des modalités de l’âme et du corps) ; les lois générales de l’union de l’âme avec la sagesse éternelle ou raison (leur cause occasionnelle est l’attention).

  • 6  Qui ouvre, donc, notre Première partie du Livre second que vient précisément clore l’Avis pour bie (...)
  • 7  L’imagination malebranchienne prolonge, en effet, la sensation dont elle est un équivalent affaibl (...)
  • 8  Qui, rappelons-le, est composé de « fibres » malléables susceptibles de se configurer ou d’être éb (...)
  • 9  Que Malebranche ramène à trois principaux en raison des changements considérables qui les caractér (...)

9À partir de cette définition duelle de l’imagination6, Malebranche analyse les fondements physiologiques de l’imagination, c’est-à-dire ses causes physiques. Or il est clair que l’union de l’âme et du corps étant devenue, depuis la chute, « dépendance », cette composante physique de l’imagination, soumise aux lois naturelles, détourne très souvent l’esprit de son usage légitime : la conservation de la santé du corps7. Ces causes concernent soit les esprits animaux, qui sont des particules matérielles extrêmement petites et rapides, ou « le résultat d’une sorte de distillation du sang dans le cœur », et qui circulent à l’intérieur des « petits filets » (les nerfs) reliant le cerveau8 au reste du corps ; soit les fibres du cerveau. L’alimentation, l’air que l’on respire, ou encore les nerfs qui contrôlent les mouvements des organes provoquant la circulation du sang et des esprits d’un côté, les différents âges de la vie9 d’un autre côté constituent donc autant d’occasions de se tromper.

10À la lecture de ces chapitres de la Première partie du Livre second de la Recherche, on comprend alors que, sous la plume de Malebranche, l’enfance revêt un statut particulier pour au moins quatre raisons.

  • 10  Selon la célèbre formule de l’article 1 : « Que pour examiner la vérité il est besoin, une fois en (...)

11Premièrement, il s’agit d’une période importante parce que nous « avons [tous] été enfants avant que d’être hommes »10. Autrement dit, comme pour Descartes avant lui, l’enfance représente, pour Malebranche, ce passage en quelque sorte obligé par lequel les hommes (tous les hommes) transitent inexorablement en vue du développement et de la formation de leur esprit.

12Deuxièmement, cet âge devient très vite, pour le mécaniste Malebranche, le lieu privilégié de naissance des préjugés qui constituent, on s’en doute, un obstacle majeur à l’obtention de la vérité, pour la raison que les fibres du cerveau dans l’enfance sont « molles, flexibles et délicates ».

  • 11  Par ailleurs, pour quelques éclaircissements sur le mécanisme de sa communication presque nécessai (...)

13La mère joue alors un rôle fondamental dans ce mécanisme ou dans cette physiologie des erreurs de l’imagination. Le corps de l’enfant n’étant pas détaché du sien durant ce temps crucial de la formation de ses organes, non seulement « les passions et les sentiments et généralement toutes les pensées dont le corps est l’occasion sont communes à la mère et à l’enfant » (Malebranche, 1674-1675a, p. 235) ; mais aussi le mouvement et l’agitation et, plus généralement, tous les changements des esprits animaux de la mère impressionnent — au sens propre — et donc modifient le corps de l’enfant. D’où ces « bizarreries » physiques et/ou psychologiques dont nous sommes parfois témoins et dont la cause n’est autre que le pouvoir ou la force de l’imagination (p. 323)11. À côté des mères, ce sont, bien évidemment, les nourrices ou, plus généralement, les parents (c’est-à-dire tous ceux avec lesquels l’enfant, une fois sorti du sein de sa mère, est, d’une manière ou d’une autre, uni) que Malebranche envisage comme les vecteurs potentiels d’erreurs et de fautes. Or, pour expliquer comment autrui — qui, aussi familier soit-il, n’est pas moi et ne compose donc pas avec moi un même corps — peut modifier (ou être modifié par) mon imagination — ce que Malebranche suggère lorsqu’il parle de communication contagieuse des imaginations —, il faut considérer deux choses. Tout d’abord, il faut se représenter l’univers malebranchien, qui est un univers plein. En effet, comme René Descartes avant lui, Malebranche considère que le monde est plein d’une matière invisible, fort subtile et en continuelle agitation. Or cette matière subtile va rendre possible la communication imaginative. De fait, si l’on joint à cette considération physique notre connaissance des lois générales de la communication des mouvements, la difficulté s’évanouit. Car qu’est-ce que se communiquer pour une imagination sinon modifier le corps et l’esprit d’autrui par l’intermédiaire de ce corps qu’est la matière subtile environnante ? Dans la mesure où il y a toujours quelque élément matériel entre deux ou plusieurs individus unis à un corps, il n’y a nulle difficulté à envisager qu’une communication des imaginations ait lieu.

  • 12  À savoir « que le même nerf, qui répand quelques rameaux dans le cœur, et dans les autres parties (...)
  • 13  On notera que ce schéma parfaitement mécanique de la communication contagieuse des imaginations va (...)

14Pour ce qui est maintenant de cette propension qu’ont les hommes à s’imiter, il faut supposer qu’il existe une « communication […] entre notre cerveau et les parties de notre corps, laquelle nous porte à l’imitation et à la compassion » (p. 235). En d’autres termes, selon Malebranche, il est raisonnable de penser que Dieu a uni les hommes par des liens naturels qui « consistent dans une certaine disposition du cerveau qu’ont tous les hommes, pour imiter quelques-uns de ceux avec lesquels ils conversent, pour former les mêmes jugements qu’ils font, et pour entrer dans les mêmes passions dont ils sont agités » (p. 321). Ainsi, « se [ressemblant] et par le corps et par l’esprit » (p. 236), c’est naturellement et mécaniquement que les hommes seront portés à s’imiter. Car si l’on joint à cette disposition naturelle à l’imitation et à la compassion le fait que se communiquer, pour une imagination, c’est modifier le corps et l’esprit d’autrui par l’intermédiaire de ce corps qu’est la matière subtile environnante, et si l’on prend en compte une donnée importante de la physiologie malebranchienne12, on obtient un schéma parfaitement mécanique de la communication contagieuse des imaginations13.

15On l’aura compris, le piège avec l’enfance, conçue comme le règne des préjugés, c’est qu’il ne s’agit jamais d’un simple moment ou d’un âge de la vie susceptible d’être révolu. Pour Malebranche, l’enfance renvoie bien plutôt à une certaine manière de vivre et donc à une certaine manière de penser toujours vivace en l’homme, et ce, quel que soit son âge. Certains adultes se conduisent donc encore comme des enfants, en demeurant prisonniers de leurs préjugés.

16Troisièmement, il faut reconnaître que l’enfance illustre, de façon magistrale, la puissance explicative du concept malebranchien d’imagination. Car l’imagination malebranchienne éclaire le développement des obsessions et rend compte des phénomènes phobiques, explique la concupiscence et le péché originel ou encore propose une genèse de certaines superstitions. Avec lui, le champ du surnaturel et du miraculeux — et donc celui de l’irrationnel — est limité en même temps qu’est étendu celui du naturel et du rationnel.

17Enfin, quatrièmement, il va de soi que l’intérêt de Malebranche pour l’enfance tient à l’espoir que cet âge représente. À travers lui, c’est également une certaine positivité des sens et de l’imagination, y compris dans le cadre épistémologique de la recherche de la vérité, que l’oratorien découvre.

18La physiologie malebranchiste fait ainsi également de l’enfance le moment propice à l’acquisition de la connaissance : l’esprit n’est pas encore encombré de préjugés trop enracinés, état qui est celui de l’homme fait. L’enfance — en dehors de la question théologique de la transmission du péché originel qui ne cesse d’affecter l’homme à tout âge — est bien plutôt caractérisée par une forme de la malléabilité qui peut être tournée vers la constitution de bonnes habitudes mentales et psychiques.

  • 14  Nous nous référons ici à une lecture disons « scolaire » d’Aristote. Les deux textes que nous avon (...)
  • 15  On notera, en effet, que ni le mot « pédagogie » ni le mot « pédagogue » n’apparaissent sous la pl (...)

19C’est dans ce contexte que s’inscrit notre Avis pour bien élever les enfants. Or nous pensons que se joue ici un jeu entre trois notions d’inspiration aristotélicienne14 (les sens, l’expérience et l’art), particulièrement efficaces pour penser ce qu’on appellera, malgré l’absence du terme, une véritable pédagogie15 malebranchienne. On peut considérer l’enfant comme celui qui, parce qu’il manque d’expérience, nécessite une formation pédagogique conçue comme l’art d’instruire et de gouverner les enfants. La pédagogie malebranchienne renverrait ainsi à la capacité du pédagogue de former un jugement universel — ce qui fait d’elle une discipline rationnelle proche de la science —, demeurant toutefois profondément soucieux de l’individualité et de la singularité des enfants et davantage préoccupé par son efficacité pratique que par une forme désintéressée de contemplation — c’est la raison pour laquelle elle n’est pas une science. La pédagogie serait donc un art, empruntant sa réflexivité à une science qu’elle n’est pas et ancrée dans une expérience qu’elle ne quitte jamais tout à fait. Et c’est précisément cette caractérisation de la pédagogie comme un art qui expliquerait, selon nous, la place singulière de l’Avis pour bien élever les enfants que l’on attendrait plutôt dans le Livre sixième de la Recherche consacré à la méthode que dans cette Première partie du Livre second portant sur l’imagination.

20Que Malebranche mette l’expérience au centre de sa réflexion proprement pédagogique ne fait aucun doute. En témoigne cette affirmation remarquable de l’oratorien dans l’Avis pour bien élever les enfants : « Les plus petits enfants ont de la raison aussi-bien que les hommes faits, quoiqu’ils n’aient pas d’expérience ». Si cette affirmation détonne autant par son aspect paradoxal que par le concept d’expérience qu’elle pose de façon surprenante chez un auteur dit « rationaliste », elle demeure toutefois profondément cohérente pourvu qu’on tienne compte de ce que nous avons dit plus haut et qu’on la lise, dans un esprit aristotélicien, à la lumière de la distinction entre les sens et l’expérience d’une part, entre l’art et la science d’autre part.

21Tout d’abord, cette affirmation est paradoxale à plus d’un titre.

22En premier lieu, elle s’élève contre l’opinion en dotant les enfants de raison quand le sens commun, secondé par l’étymologie latine du terme, les en priverait volontiers (l’infans, c’est en effet celui qui ne parle pas et donc, dans une certaine mesure, celui qui ne pense pas, ou du moins celui qui n’est pas en mesure de manifester sa pensée par un système de signes).

  • 16  Ce qui explique ou résout cette approche paradoxale de l’enfance à laquelle le philosophe prête do (...)

23En second lieu, elle se pose contre un certain cartésianisme qui aurait pu être celui de Malebranche car elle donne la raison aux enfants alors que cet âge représenterait plutôt, pour nos deux philosophes (Descartes et Malebranche), le règne des préjugés16. Si cette affirmation est, certes, cohérente avec une métaphysique de la substance pensante et de la substance étendue (la raison ne s’acquière pas, elle est par nature présente à chaque esprit ; c’est plutôt son bon usage qui peut éventuellement faire l’objet d’un apprentissage, par la voie d’une forme d’expérience), on reconnaîtra néanmoins que, du fait de l’occasionalisme et du mécanisme malebranchiens, et pour les raisons évoquées plus haut, l’enfance est un âge particulièrement « irrationnel », c’est-à-dire favorable à la formation des préjugés.

24Ensuite, on sera quelque peu surpris de trouver ici le concept d’expérience, surtout dans ce contexte pédagogique apparemment négatif puisque Malebranche semble y condamner l’absence d’expérience chez les enfants. Car rien n’est clair ici, mais la syntaxe de notre phrase complète ainsi que celle de la phrase suivante suggèrent un défaut à corriger. Voici ces deux phrases :

Les plus petits enfants ont de la raison aussi-bien que les hommes faits, quoiqu’ils n’aient pas d’expérience : ils ont aussi les mêmes inclinations naturelles, quoiqu’ils se portent à des objets bien différents. Il faut donc les accoutumer à se conduire par la raison, puisqu’ils en ont ; et il faut les exciter à leur devoir en ménageant adroitement leurs bonnes inclinations. (Malebranche, 1674-1675a, p. 263)

25Tout se passe comme si on avait, à chaque fois, une proposition principale (« Les plus petits enfants ont de la raison aussi-bien que les hommes faits », pour la première proposition ; « ils ont aussi les mêmes inclinations naturelles », pour la seconde proposition) soulignant une certaine positivité (posséder la raison, dans la première proposition principale ; être doté des mêmes inclinations que les adultes, dans la seconde proposition principale) et une proposition subordonnée (« quoiqu’ils n’aient pas d’expérience », pour la première proposition ; « quoiqu’ils se portent à des objets bien différents », pour la seconde proposition) qui vient limiter, par une objection, cette positivité (l’absence d’expérience dans la première proposition subordonnée ; une certaine « faiblesse » des inclinations naturelles des hommes, dans la deuxième proposition subordonnée).

  • 17  On pourrait, certes, objecter ici que les inclinations des enfants les poussent vers des objets co (...)

26Or, si on relit maintenant la deuxième phrase : « Il faut donc les accoutumer à se conduire par la raison, puisqu’ils en ont ; et il faut les exciter à leur devoir en ménageant adroitement leurs bonnes inclinations », il semble évident que le fait de se porter à des objets bien différents de ceux sur lesquels se portent les adultes constitue un défaut et donc un manquement de la part des enfants. Aussi est-on en droit de supposer qu’il en va de même pour la première phrase : notre proposition subordonnée insisterait alors sur le manque regrettable17 d’expérience chez les enfants.

27En quoi les enfants manquent-ils d’expérience ? Et pourquoi est-ce si regrettable ? C’est ce qu’il nous reste à déterminer.

2.  Mémoire et (mauvaises) habitudes

  • 18  Sur les quatre sens du concept d’expérience que notre analyse des 377 occurrences des mots « expér (...)

28Compte tenu de ce que nous avons dit plus haut, il semble évident que si les enfants manquent d’expérience, c’est au sens où, disposant des sens — sans quoi ils mourraient —, ils sont cependant incapables, selon Malebranche, du moins jusqu’à un certain âge, de collectionner ou d’accumuler, grâce à leur mémoire, une multiplicité de cas sentis. Autrement dit, parce qu’il leur manque, en quelque sorte, une certaine durée, les enfants ne peuvent pas encore avoir obtenu le résultat d’une confrontation répétée et prolongée avec le monde ou l’accumulation et le souvenir de sensations qu’est d’abord, et de façon générale, l’expérience malebranchienne18.

29Malebranche fait explicitement le lien entre la mémoire et l’expérience dans l’explication mécaniste de la mémoire que donne notre philosophe au paragraphe III du chapitre V de la Première partie du Livre second de la Recherche. Il affirme ainsi, de façon imaginée, que,

de même que les branches d’un arbre, qui ont demeuré quelque temps ployées d’une certaine façon, conservent quelque facilité pour être ployées de nouveau de la même manière : ainsi les fibres du cerveau ayant une fois reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux, et par l’action des objets, gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions. Or la mémoire ne consiste que dans cette facilité ; puisque l’on pense aux mêmes choses, lorsque le cerveau reçoit les mêmes impressions. (Malebranche, 1674-1675a, p. 224-225)

30Dans l’univers mécaniste de Malebranche, la répétition de sensations ou d’impressions s’incarne, pour ainsi dire, dans la matière même du cerveau en sorte que la mémoire n’est que la facilité, pour les esprits animaux, de circuler dans des canaux d’autant plus grossiers et familiers qu’ils ont été creusés plus profondément par la répétition d’un même mouvement. Ainsi « ce que l’on a aperçu plusieurs fois se présente d’ordinaire à l’âme plus nettement, que ce que l’on n’a aperçu qu’une ou deux fois » (Malebranche, 1674-1675a, p. 225). Quelques lignes plus bas, Malebranche fait d’ailleurs allusion à l’expérience ou à l’expérimentation scientifique : « on saura mieux […] la distribution des veines dans le foie, après l’avoir vue une seule fois dans la dissection de cette partie, qu’après l’avoir lue plusieurs fois dans un livre d’anatomie ».

  • 19  On consultera avec profit la traduction inédite par Denis Moreau et ses étudiants réalisée en 2018 (...)

31Pour notre philosophe, la mémoire est donc, avant tout, une faculté corporelle, ce qui, d’une part, différencie Malebranche de Descartes qui distinguait, au contraire, une mémoire corporelle et une mémoire intellectuelle (Descartes, 1647-1650, lettres à Arnauld du 4 juin et du 29 juillet 1648, p. 192, p. 219 et suivantes)19 ; d’autre part, explique le problème de l’enfance. Les enfants, qui ont peu vécu, manquent d’expérience et de mémoire, c’est-à-dire des traces cérébrales et donc des idées qui sont liées avec ces traces.

32Ce défaut majeur de mémoire ou d’expérience se double d’un second problème dont Malebranche rend compte dans le chapitre qui suit immédiatement cette explication mécaniste de la mémoire et qui s’intitule « Des habitudes ». Le rapprochement entre la mémoire et l’habitude semble évident car

  • 20  Quelques lignes plus haut, Malebranche écrivait, dans un langage rappelant celui utilisé lors de l (...)

Il est visible par ce que l’on vient de dire, qu’il y a beaucoup de rapport entre la mémoire et les habitudes, et qu’en un sens la mémoire peut passer pour une espèce d’habitude. Car de même que les habitudes corporelles consistent dans la facilité que les esprits ont acquise de passer par certains endroits de notre corps : ainsi la mémoire consiste dans les traces, que les mêmes esprits ont imprimées dans le cerveau, lesquelles sont causes de la facilité que nous avons de nous souvenir des choses. De sorte que s’il n’y avait point de perceptions attachées aux cours des esprits animaux, ni à ces traces, il n’y aurait aucune différence entre la mémoire et les autres habitudes. (Malebranche, 1674-1675a, p. 228-229 ; c’est l’auteur qui souligne)20

33Or, dans ce chapitre, Malebranche fait explicitement référence à l’enfance. Il écrit :

Il est très facile selon cette explication, de résoudre une infinité de questions qui regardent les habitudes, comme par exemple, pourquoi les enfants sont plus capables d’acquérir de nouvelles habitudes, que les personnes plus âgées. Pourquoi il est très difficile de perdre de vieilles habitudes. (p. 228)

34Autrement dit, la mollesse, la flexibilité et la délicatesse des fibres du cerveau de l’enfant pourraient favoriser la prise de mauvaises habitudes. Seraient alors « creusés », de façon plus ou moins pérenne, dans le cerveau des enfants, des canaux orientant leurs actions dans de mauvaises directions (c’est-à-dire dans des directions dangereuses, pour la survie, ou moralement vicieuses).

35Ce manque d’expérience et de mémoire et ces mauvaises habitudes sont dès lors grandement préjudiciables puisque les enfants ne peuvent pas acquérir l’art de se conduire qui, dans certains cas précis, les sauverait. Ils ne le peuvent pas car, comme le notait Aristote :

L’expérience paraît bien être à peu près de même nature que la science et l’art, avec cette différence toutefois que la science et l’art adviennent aux hommes par l’intermédiaire de l’expérience, car l’expérience a créé l’art […] et le manque d’expérience, la chance. (Aristote, Métaphysique, Livre Α, 1, 980a-982a)

36Mais ce n’est pas tout. Car cet art leur permettrait également d’exploiter au mieux la capacité de leur esprit, en leur fournissant, par exemple, les moyens d’augmenter son attention ainsi que son étendue.

37On rappellera que, pour Malebranche, l’entendement humain — qu’il ne faut pas confondre avec la Raison divine et ses idées — est une substance créée, limitée, disposant d’une quantité de pensée finie et invariable (Malebranche, 1674-1675a, p. 390-391). Le but premier de toute bonne méthode doit donc consister en l’optimisation de cette capacité, avant même d’orienter l’activité de l’esprit par la prescription de règles précises (ce qui sera l’objet de la seconde partie de la méthode malebranchienne). Or, selon Malebranche, il existe deux moyens de perfectionner son esprit : conserver son attention et augmenter son étendue.

38S’agissant de la conservation de l’attention : participant à la souveraine Raison, l’homme malebranchien découvre la vérité — qui est un rapport entre les idées divines — à proportion qu’il s’applique à elle. Malebranche écrit par exemple :

Le désir de l’âme est une prière naturelle qui est toujours exaucée ; car c’est une loi naturelle que les idées soient d’autant plus présentes à l’esprit, que la volonté les désire avec plus d’ardeur. Ainsi, pourvu que la capacité que nous avons de penser, ou notre entendement ne soit point rempli des sentiments confus, que nous recevons à l’occasion de ce qui se passe dans notre corps ; nous ne souhaitons jamais de penser à quelque objet, que l’idée de cet objet ne nous soit aussitôt présente : et, comme l’expérience même nous l’apprend, cette idée est d’autant plus présente et plus claire, que notre désir est plus fort, ou notre attention plus vive, et que les sentiments confus que nous recevons par le corps, sont plus faibles et moins sensibles. (Malebranche, 1678, « Éclaircissement II “Sur le premier Chapitre du premier Livre, où je dis : ‘Que la volonté ne peut déterminer diversement l’impression qu’elle a pour le bien, qu’en commandant à l’entendement de lui représenter quelque objet particulier’ ” », p. 39-40)

39S’agissant de l’augmentation de l’étendue de l’esprit, une telle expression ne signifie bien évidemment pas un revirement matérialiste de la part de Malebranche. Il faut entendre par là la capacité de l’esprit à s’approprier un plus grand nombre d’objet, alors même que notre quantité de pensée reste invariable. L’âme humaine étant une substance ou une « quantité déterminée ou une portion de pensée », elle ne saurait, en effet, « devenir plus grande ni plus étendue qu’elle est » ni penser davantage en un temps qu’en un autre. Il est, en revanche, en son pouvoir de penser distinctement à une chose ou, autant que faire se peut, de penser à plusieurs choses distinctement (Malebranche, 1674-1675b, p. 283). L’important est donc de distinguer l’identité invariable du potentiel de pensée et la différente focalisation de l’esprit sur tel ou tel objet.

3.  Une solution pédagogique étonnante : la mortification de soi

  • 21  C’est pourquoi, même quand elle prend la forme d’une « pédagogie divine » dans ou par l’Incarnatio (...)

40Tout ceci explique qu’une partie importante de la pédagogie malebranchienne consistera en une purification de l’âme visant à la « vider », par exemple, de ses propres modifications, certes, originellement instituées par Dieu pour le bien du corps, mais aujourd’hui maîtresses d’une âme devenue dépendante de ce à quoi elle ne devait être qu’unie. C’est pourquoi les deux manières de conserver l’attention exposées dans le Livre sixième (à savoir l’utilisation des passions et des sens, et l’utilisation de l’imagination), pour utiles qu’elles soient, ne constituent jamais qu’un pis-aller pour Malebranche : de l’aveu même de notre philosophe, nous ne sommes contraints d’y recourir que parce qu’« il faut faire de nécessité vertu » (p. 253)21.

  • 22  Tout ceci, l’article X du chapitre XI de la Première partie du Traité de morale le souligne admira (...)
  • 23  Ces expressions peuvent paraître exagérées, mais elles sont de Malebranche lui-même. Voir, par exe (...)

41On comprend ainsi mieux pourquoi Malebranche s’intéresse à la pédagogie. Car sans expérience et donc sans art, les enfants, pour ainsi dire, tâtonnent ; ils tâtonnent et sont donc portés indifféremment vers tel ou tel objet indéterminé, ce qui sature leur capacité de pensée en la remplissant de sensations et d’images sensibles inutiles ; et ce qui les conduit à se méprendre sur les choses les plus nécessaires à la vie (ce qui risque de les mener à la mort)22. C’est pourquoi la pédagogie malebranchienne doit être conçue comme un art : l’art de réduire la saturation sensible de l’âme hésitante des enfants en les orientant vers ce que le pédagogue sait être le mieux pour eux — dans le respect de la singularité de chaque enfant —, libérant, par là même, un « espace » de pensée devenu « vide », que l’attention de l’enfant pourra « remplir » des idées abstraites de la science23.

  • 24  L’enjeu de cette pédagogie malebranchienne est en effet autant (voire plus) moral qu’épistémologiq (...)
  • 25  Parmi lesquels on placera bien évidemment le Livre sixième de la Recherche consacré à la méthode, (...)

42D’où, relativement à cette question de l’éducation et de l’instruction des enfants, le contre-pied pris ici par Malebranche par rapport à ce que l’on aurait pu attendre de lui et qui constituait un thème très présent, voire omniprésent dans la littérature de dévotion ou dans la pédagogie jésuite, et même dans les pratiques pédagogiques des oratoriens. Car une réponse pédagogique simple de la part de notre philosophe, qui plus est parfaitement conforme à ses principes philosophiques fondamentaux, eût été de montrer les atouts par exemple « attractifs » du sensible qui, bien utilisé, serait capable, plus que toute autre chose, de servir la science soit en la rendant plaisante soit en favorisant l’application de notre esprit à certaines vérités abstraites, en les exprimant par des lignes sensibles par exemple. Une certaine pédagogie malebranchienne aurait ainsi pu consister en l’art de rendre sensibles (au double sens du terme, à savoir plaisantes et « concrètes ») les vérités abstraites des sciences mathématiques ou géométriques ; de même que celles théologico-morales touchant notre conduite, la plus chrétienne possible24. Cette détermination d’une certaine pédagogie malebranchienne aurait d’ailleurs eu pour elle un nombre non négligeable de textes du philosophe chrétien25.

43Mais ce n’est précisément pas ce que répond Malebranche dans son Avis pour bien élever les enfants. Et c’est cette réponse inattendue de l’oratorien qui explique, selon nous, la situation singulière de cet Avis.

44Pour mieux comprendre la solution pédagogique adoptée par Malebranche et les raisons d’un tel contre-pied, on lira, par exemple, cet extrait de l’Avis pour bien élever les enfants :

Si on tenait les enfants sans crainte, sans désirs, et sans espérances ; si on ne leur faisait point souffrir de douleur ; si on les éloignait autant qu’il se peut de leurs petits plaisirs, on pourrait leur apprendre, dès qu’ils sauraient parler, les choses les plus difficiles et les plus abstraites, ou tout au moins les mathématiques sensibles, la mécanique, et d’autres choses semblables, qui sont nécessaires dans la suite de la vie. Mais ils n’ont garde d’appliquer leur esprit à des sciences abstraites, lorsqu’on les agite par des désirs, et qu’on les trouble par des frayeurs, ce qu’il est très nécessaire de bien considérer. (Malebranche, 1674-1675a, p. 261)

  • 26  Dans le cadre de cette « pédagogie sans récompenses ni sanctions », qui est aussi une « pédagogie (...)

45On le voit bien, loin de proposer une « sensibilisation » de la science, Malebranche préconise, au contraire, une réduction optimale et même une privation totale des sens, sinon pour le bien du corps — ce qui équivaudrait à la mort —, du moins dans les processus éducatifs et ce, en raison, donc, de la capacité limitée de notre esprit que les images sensibles viennent saturer. Ce qui revient à nier non seulement l’usage des images sensibles afin d’appliquer l’esprit aux vérités abstraites de la science ; mais aussi l’efficacité d’une éducation par peine et récompense. Malebranche écrit en effet : « De sorte qu’on peut dire, qu’il n’y a rien si contraire à l’avancement des enfants dans les sciences, que les divertissements continuels dont on les récompense, et que les peines, dont on les punit et dont on les menace sans cesse »26.

  • 27  Encore une fois, l’enjeu de cette question pédagogique est autant épistémologique que moral.
  • 28  Voir, par exemple, le titre du chapitre XI de la Première partie du Traité de morale : « De quelle (...)

46Contre cette fausse éducation autant erronée que vicieuse27, l’oratorien préconise donc une pédagogie par la privation, voire par la « mortification »28 des sens, seule susceptible d’enseigner aux enfants et ce, dès leur plus jeune âge, les sciences abstraites, en évitant le plus possible le recours aux images ou à tout ce qui pourrait motiver ou flatter leur sensibilité. Pour Malebranche, la seule bonne pédagogie revient donc à se priver des sens afin de rééquilibrer l’âme déchue, en lui ôtant le poids du sensible et donc en restaurant sa capacité rationnelle.

  • 29  Si Malebranche n’a bien évidemment pas eu d’enfant, on rappellera, avec Denis Moreau (2004, p. 18) (...)
  • 30  À notre connaissance, il s’agit du seul article explicitement consacré à la pédagogie malebranchie (...)
  • 31  André Robinet précise que « les malebranchistes partagèrent les difficultés faites à l’Oratoire en (...)
  • 32  André Robinet parle à ce propos de « délucovicisitation ».
  • 33  André Robinet mentionne uniquement l’ouvrage de Paul Lallemand (1888). Or Paul Lallemand ne fait e (...)

47La question de savoir si ces préconisations de Malebranche ont parfois pris la forme de recommandations (plus ou moins explicites) adressées aux enseignants oratoriens mérite d’être posée29. Elle relève néanmoins de l’histoire des pratiques pédagogiques (ici oratoriennes) et excède, en cela, nos compétences ainsi que l’objet — philosophique — du présent travail. Néanmoins, à la lecture de l’article d’André Robinet (1972, p. 50), on affirmera, non seulement qu’il existe une authentique pédagogie malebranchienne — ce qui ne va pas de soi, étant donné le silence des commentateurs de Malebranche sur cette question —, mais aussi qu’il s’agit d’une « pédagogie de combat, faite pour provoquer un renouvellement pédagogique intégral »30. Or, aux vues des « résistances officielles opposées à la pédagogie malebranchiste »31 et des « influences profondes de la pédagogie oratorienne et malebranchiste qui fit impact directement sur le jeune Montesquieu […], sur le Rousseau qui reçoit cette inspiration dans son Émile par le biais de B. Lamy », on peut, semble-t-il, postuler, avec André Robinet, que Malebranche a joué un rôle important dans la constitution et dans la diffusion de cette pédagogie qui « prend la raison pour axe contre la force et la sagesse contre la toute-puissance »32 ; qui « fait passer l’âme du jeune homme par-dessus toute hiérarchie humaine pour la soumettre à la seule cause qui soit » et dont l’esprit est « résolument moderniste et rationaliste ». Cela étant dit, il faut reconnaitre que le commentateur de Malebranche reste discret sur les sources historiques qui fondent ses conclusions33. Il resterait donc à confirmer historiquement, en recourant, par exemple, à des fonds d’archives concernant les ordres religieux enseignants et singulièrement l’Oratoire, mais aussi à différents édits concernant la pédagogie et à plusieurs directions d’études, ratio studiorum et autres — car la doctrine pédagogique fait rarement l’objet des archives : cela fait plutôt l’objet des ouvrages de bibliothèque —, l’importance et la singularité de Malebranche dans les milieux pédagogiques oratoriens. Nous remettons à plus tard ce travail important qui éclairerait de façon significative la pédagogie oratorienne en général et la pédagogie malebranchienne en particulier.

  • 34  Voir (Malebranche, 1674-1675b, p. 253) : « comme il n’est pas possible que l’âme soit sans passion (...)

48On comprend toutefois mieux maintenant la place particulière de cet Avis pour bien élever les enfants. Car ce texte, l’Éclaircissement XIII, et, avec lui, la conclusion des trois premiers livres sur laquelle cet Éclaircissement revient, forment incontestablement un tout en ce que, notamment, tous trois traitent des sens, de l’expérience et de l’art. C’est la raison pour laquelle il n’y a rien d’étonnant à ce que la pédagogie malebranchienne, qui est un art, apparaisse dans ces chapitres plutôt que dans le Livre sixième consacré à la méthode, principalement en science. En outre, la pédagogie malebranchienne apparaît, à plus d’un titre, comme une préparation ou comme une propédeutique, voire comme une purification en vue de la méthode exposée par Malebranche dans son Livre sixième. Il y a donc bien un lien entre ce moyen (et son caractère empirique) — qu’est la pédagogie malebranchienne — et sa fin (théorique) qui demeure la connaissance de la vérité. Cette situation originale soulève dès lors certaines interrogations. Car y a-t-il, selon Malebranche, un âge pour acquérir la méthode dont il est question au Livre sixième ? Suppose-t-il un rapport aux sens qu’on pourrait dire stabilisé pour qu’elle puisse être mise en pratique ? Cet âge peut-il être celui de l’enfance ? Le corpus malebranchien ne permet pas de répondre précisément à l’ensemble de ces questions. On rappellera néanmoins que, si usage des sens et de l’imagination il peut, et même il doit y avoir dans l’acquisition de la connaissance, c’est uniquement parce qu’« il faut faire de nécessité vertu »34. L’usage des figures et des représentations sensibles afin de soutenir l’entendement par l’imagination reste, pour Malebranche, un « pis-aller ».

4.  Conclusion

  • 35  Si cet article confirme une idée que nous nous formons volontiers de la pensée « chrétienne » de M (...)

49Au terme de cette étude, nous espérons avoir montré en quel sens il est permis d’affirmer l’existence d’une véritable pédagogie malebranchienne, dont la situation (l’Avis pour bien élever les enfants plutôt que le Livre sixième de la Recherche consacré à la méthode), et la fondation (le manque d’expérience et de mémoire et non de raison), pour inattendues qu’elles soient35, demeurent parfaitement cohérentes et ouvrent les recherches malebranchiennes vers ce qu’une lecture trop rationaliste ou trop intellectualiste de Malebranche avait, pour partie, exclu, à savoir la possibilité d’un ancrage « empirique » — à la condition, bien sûr, de définir ce terme — de la pensée de l’oratorien. Une étude plus approfondie de cette question révèlerait le rôle fondamental de l’expérience dans la pensée malebranchienne de la connaissance de soi (Gueroult, 1939 ; Van Biéma, 1916 ; Delbos, 1924 ; Bridet, 1929 ; Blondel, 1938 ; Pollnow, 1938 ; Lewis, 1950) ; de la science (Mouy, 1927, 1934 ; Robinet, 1970) ; voire de la religion (Gouhier, 1948 ; Labbas, 1931 ; Montcheuil, 1947 ; Cuvillier, 1954).

  • 36  Que Malebranche ait lu Aristote ne fait pas de doute. Outre l’inventaire des œuvres de la biblioth (...)

50Or, sur cette voie d’une relecture du malebranchisme à la lumière du concept d’expérience, Aristote est, selon nous, un guide remarquable36. Sa conceptualisation de l’expérience et de l’art est, en effet, particulièrement opératoire pour penser la dimension empirique et rationnelle de la philosophie de Malebranche.

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Notes

1  Cet article développe un premier travail élaboré sous la forme d’une communication pour le colloque international jeunes chercheurs et chercheuses sur « L’Enfance sous l’Ancien Régime (xvie-xviiie siècles). Représentations et postures éducatives », organisé par Andréane Audy-Trottier et Jeanne Chiron, qui s’est tenu à l’université Paris-Est Créteil les 9 et 10 novembre 2016. Je remercie à nouveau Andréane Audy-Trottier et Jeanne Chiron pour leur confiance.

2  Il faut toutefois reconnaître que, parmi ces quatre références aux textes de Malebranche posant la question de l’enfant et esquissant, de façon plus ou moins approfondie, quelques-unes des réponses pédagogiques de l’oratorien, le plus surprenant est incontestablement l’Avis pour bien élever les enfants. Parce qu’on y trouve l’affirmation selon laquelle « Les plus petits enfants ont de la raison aussi-bien que les hommes faits, quoiqu’ils n’aient pas d’expérience », ce qui peut surprendre dans un contexte cartésien où l’enfance est très souvent synonyme de préjugé plutôt que de rationalité. Mais aussi parce qu’on ne perçoit pas immédiatement le lien qu’entretient ce texte avec ce qui le précède et avec ce qui le suit. L’Avis pour bien élever les enfants prend, en effet, place dans les chapitres que Malebranche consacre à la nature de l’imagination dans la Recherche. Plus précisément, il est inséré dans le cadre d’une réflexion générale sur la nature de la connaissance humaine, considérée à partir des causes des erreurs et de la recherche des remèdes que l’on peut apporter à l’esprit pour l’en délivrer. Ce texte se situe ainsi à l’intérieur du Livre second, consacré aux erreurs de l’imagination, et à la fin de sa Première partie qui interroge, quant à elle, les fondements physiologiques de l’imagination. Nous sommes donc loin du Livre sixième de la Recherche consacré à la méthode où l’on aurait volontiers attendu ce texte.

3  Voir l’analogie entre le mécanisme de la gravure et celui de l’imagination établie par l’oratorien au chapitre I de la Première partie du Livre second de la Recherche (Malebranche, 1674-1675a, p. 194-195).

4  Posée par Malebranche dans l’important chapitre III de la Seconde partie du Livre sixième de la Recherche.

5  Puisqu’il existe également des lois générales dans l’ordre « surnaturel » de la grâce.

6  Qui ouvre, donc, notre Première partie du Livre second que vient précisément clore l’Avis pour bien élever les enfants.

7  L’imagination malebranchienne prolonge, en effet, la sensation dont elle est un équivalent affaibli. Elle partage donc avec elle sa fonction essentiellement pratique.

8  Qui, rappelons-le, est composé de « fibres » malléables susceptibles de se configurer ou d’être ébranlées de diverses façons et dont l’une des parties « loge » l’âme (Moreau, 2004).

9  Que Malebranche ramène à trois principaux en raison des changements considérables qui les caractérisent, à savoir l’enfance, l’âge d’homme fait et la vieillesse.

10  Selon la célèbre formule de l’article 1 : « Que pour examiner la vérité il est besoin, une fois en sa vie, de mettre toutes choses en doute, autant qu’il se peut » des Principia philosophiae, I de Descartes (2009 [1644]).

11  Par ailleurs, pour quelques éclaircissements sur le mécanisme de sa communication presque nécessairement contagieuse, voir « Que ceux qui ont l’imagination forte persuadent facilement » (Malebranche, 1674-1675a, p. 328).

12  À savoir « que le même nerf, qui répand quelques rameaux dans le cœur, et dans les autres parties intérieures, communique aussi quelques-unes de ses branches aux yeux, à la bouche, et aux autres parties du visage. De sorte qu’il ne peut s’élever aucune passion au dedans, qui ne paraisse au dehors » (Malebranche, 1674-1675a, p. 208).

13  On notera que ce schéma parfaitement mécanique de la communication contagieuse des imaginations vaut pour tout homme. Ceci étant dit, Malebranche pose très vite que l’une des causes « qui augmente la disposition que nous avons à imiter les autres […] consiste dans une certaine impression que les personnes d’une imagination forte font sur les esprits faibles, et sur les cerveaux tendres et délicats ». C’est que, écrit-il, ceux qui ont « cette constitution du cerveau, qui le rend capable de vestiges et de traces extrêmement profondes, et qui remplissent tellement la capacité de l’âme, qu’elles l’empêchent d’apporter quelque attention à d’autres choses, qu’à celles que ces images représentent » — il s’agit de la définition même de l’imagination forte — ont « l’avantage de plaire, de toucher et de persuader ». Pourquoi ? Car, poursuit-il, « ceux qui imaginent fortement les choses, les expriment avec beaucoup de force, et persuadent tous ceux qui se convainquent plutôt par l’air et par l’impression sensible, que par la force des raisons. Car le cerveau de ceux qui ont l’imagination forte recevant, comme l’on a dit, des traces profondes des sujets qu’ils imaginent, ces traces sont naturellement suivies d’une grande émotion d’esprits, qui dispose d’une manière prompte et vive leur corps pour exprimer leurs pensées. Ainsi l’air de leur visage, le ton de leur voix, et le tour de leurs paroles animant leurs expressions, préparent ceux qui les écoutent et qui les regardent, à se rendre attentifs, et à recevoir machinalement l’impression de l’image qui les agite. » (Malebranche, 1674-1675a, p. 322-330). Par ailleurs, pour une illustration de ce mécanisme, voir par exemple (Geny, 2010).

14  Nous nous référons ici à une lecture disons « scolaire » d’Aristote. Les deux textes que nous avons prioritairement en tête lorsque nous cherchons à rapprocher ainsi Malebranche et Aristote relativement à leur commune conceptualisation de l’expérience sont : Aristote, Métaphysique, Livre Α, 1, 980a-982a, et Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre VI, chapitres 3 et 4. Selon nous, comme Aristote avant lui, Malebranche distinguerait ici les sens de l’expérience, l’expérience de l’art, enfin l’art de la science. Ainsi, la pédagogie malebranchienne, en tant qu’elle est un art, bénéficierait d’une forme de réflexivité et de rationalité, à la différence de l’expérience, conçue comme le résultat d’une confrontation répétée et prolongée avec le monde ou comme l’accumulation et le souvenir de sensations, l’art est, en effet, capable de saisir une généralité et de former un jugement universel, sans que l’on puisse toutefois le confondre avec la science qui, elle, relève de la théorie et non de la pratique. Elle est donc désintéressée et porte sur des objets nécessaires et éternels. Voir Aristote, Métaphysique, Livre Α, 1, 980a-982a : « L’art naît lorsque, d’une multitude de notions expérimentales, se dégage un seul jugement universel, applicable à tous les cas semblables. En effet, former le jugement que tel remède a soulagé Callias, atteint de telle maladie, puis Socrate, puis plusieurs autres pris individuellement, c’est le fait de l’expérience ; mais juger que tel remède a soulagé tous les individus de telle constitution, rentrant dans les limites d’une classe déterminée, atteints de telle maladie, comme, par exemple, les phlegmatiques, les bilieux ou les fiévreux, cela relève de l’art » (voir aussi Morel, 2003).

15  On notera, en effet, que ni le mot « pédagogie » ni le mot « pédagogue » n’apparaissent sous la plume de Malebranche. Le Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts... d’Antoine Furetière, publié en 1690, ne mentionne que le second. On trouve, en revanche, cinq occurrences malebranchiennes du terme « éducation » qui rappellent toutes l’importance de l’éducation dans la « formation de soi ». Le nombre des occurrences des termes « enfant », « enfants » et « enfance » est, quant à lui, assez probant, puisqu’on ne compte pas moins de 551 occurrences des mots « enfant » et « enfants » ; et 16 occurrences du mot « enfance ».

16  Ce qui explique ou résout cette approche paradoxale de l’enfance à laquelle le philosophe prête donc la raison est, bien évidemment, l’anthropologie de Malebranche. Contrairement à celle de Descartes ou encore à celle d’Arnauld, celle-là prive, en effet, l’homme d’un pouvoir de connaître qui lui soit réellement propre, et lui laisse simplement le pouvoir d’orienter, autant que faire se peut, son esprit vers la lumière divine, grâce à cet acte intellectuel (à cette cause occasionnelle également) qu’est l’attention et qui permet, seul, selon l’oratorien, de laisser les idées de Dieu éclairer notre esprit (conformément à la thèse malebranchienne dite de la « vision en Dieu »). Voir par exemple (Buzon, 2006).

17  On pourrait, certes, objecter ici que les inclinations des enfants les poussent vers des objets correspondant à leur âge et à leur intérêt, sans que cela soit péjoratif mais seulement distinctif. Malebranche constaterait alors un manque naturel auquel la vie se chargera de pallier. Cette interprétation serait possible si les enjeux épistémologiques et moraux n’étaient pas si considérables. Ce que confirmera la solution pédagogique radicale préconisée par Malebranche : la mortification de soi.

18  Sur les quatre sens du concept d’expérience que notre analyse des 377 occurrences des mots « expérience » (300 occurrences) et « expériences » (77 occurrences) — telles qu’elles paraissent dans l’Index microfiches du tome XXIII des Œuvres complètes de Malebranche — nous a permis de découvrir, voir notre thèse de doctorat (Geny, 2023).

19  On consultera avec profit la traduction inédite par Denis Moreau et ses étudiants réalisée en 2018-2019 à l’université de Nantes dans le cadre d’un cours de latin pour étudiants en philosophie : https://www.caphi-philo.fr/traduction-inedite-du-texte-latin-de-la-correspondance-entre-descartes-et/

20  Quelques lignes plus haut, Malebranche écrivait, dans un langage rappelant celui utilisé lors de l’explication de la mémoire : « c’est dans cette facilité que les esprits animaux ont de passer dans les membres de notre corps, que consistent les habitudes ».

21  C’est pourquoi, même quand elle prend la forme d’une « pédagogie divine » dans ou par l’Incarnation, la pédagogie ne saurait utiliser la figure du Christ pour régler l’usage que l’on doit faire du sensible sans encourir le risque d’une saturation de l’âme.

22  Tout ceci, l’article X du chapitre XI de la Première partie du Traité de morale le souligne admirablement (Malebranche, 1684, p. 130-131). Voir également cet autre extrait du Traité de morale qui, d’une part, présente l’avantage, pour nous, de joindre explicitement expérience et éducation, et qui, d’autre part, répète l’affirmation de Malebranche dans son Avis pour bien élever les enfants. Il s’agit de l’article XVIII du chapitre X de la Seconde partie (p. 238-239). Enfin, on sera sensible à un extrait de la Recherche qui souligne l’effet néfaste, voire douloureux, du manque d’expérience chez les enfants. Il s’agit du paragraphe 1 du chapitre VIII de la Première partie du Livre second (Malebranche, 1674-1675a, p. 257).

23  Ces expressions peuvent paraître exagérées, mais elles sont de Malebranche lui-même. Voir, par exemple : « La capacité de l’esprit est fort limitée ; il ne faut pas beaucoup de choses pour la remplir, et dans le temps que l’esprit est plein, il est incapable de nouvelles pensées, s’il ne se vide auparavant. Mais lorsque l’esprit est rempli des idées sensibles, il ne se vide pas comme il lui plaît » (Malebranche, 1674-1675a, p. 262). D’où la critique malebranchienne de l’histoire (comme discipline) et celle des « techniques mnémotechniques » (dans la pédagogie). Sur le premier point, dans un article important sur lequel nous reviendrons plus bas, André Robinet note que Malebranche est « allergique » à l’histoire et que « cette attitude n’adhère pas avec la raison des études oratoriennes où l’histoire a un rôle considérable dans l’emploi du temps ». La « philosophie anti-mémorielle, anti-polymathe » de Malebranche s’écarte donc ici et de la ratio studiorum jésuite et de la pédagogie de Bernard Lamy où l’histoire tient une place considérable. Sur le second point (les « techniques mnémotechniques »), le commentateur de Malebranche écrit que, selon notre philosophe, « il ne faut jamais “apprendre par cœur”. Le prestige des fausses études est de former l’esprit de polymathie » (Robinet, 1972, respectivement p. 48, 52, 49).

24  L’enjeu de cette pédagogie malebranchienne est en effet autant (voire plus) moral qu’épistémologique (Malebranche, 1674-1675a, p. 261-263).

25  Parmi lesquels on placera bien évidemment le Livre sixième de la Recherche consacré à la méthode, notamment les chapitres II, III et IV de la Première partie. On pourra voir également le cinquième Entretien des Entretiens sur la métaphysique et sur la religion intitulé « De l’usage des sens dans les sciences. Il y a dans nos sentiments idée claire, et sentiments confus. L’idée n’appartient point au sentiment. C’est l’idée qui éclaire l’esprit, et le sentiment qui l’applique et le rend attentif : car c’est par le sentiment que l’idée intelligible devient sensible ». 

26  Dans le cadre de cette « pédagogie sans récompenses ni sanctions », qui est aussi une « pédagogie de la liberté », non de l’autorité, André Robinet (1972, respectivement p. 50, 47, 51) précise que « le “moniteur” est un homme fondamentalement bon et qui doit donner l’exemple du calme. Il n’est pas du tout désincarné. S’il écarte le père de l’enfant, c’est parce que le père a trop tendance à trancher par méthode d’autorité. S’il écarte la mère de l’enfant, c’est parce que la mère a tendance à trop trancher par la méthode de la douceur. […] Le rôle du “moniteur” est donc bon en ce sens qu’il désolidarise l’enfant de ce milieu familier où les premières passions sont suscitées avant même la naissance ».

27  Encore une fois, l’enjeu de cette question pédagogique est autant épistémologique que moral.

28  Voir, par exemple, le titre du chapitre XI de la Première partie du Traité de morale : « De quelle sorte de mort il faut mourir pour voir Dieu, ou s’unir à la Raison, et se délivrer de la concupiscence. C’est la grâce de la foi qui nous donne cette heureuse mort. Les chrétiens sont morts au péché par le baptême, et vivants en Jésus-Christ ressuscité. De la mortification des sens et de l’usage qu’il en faut faire. On doit s’unir aux corps ou s’en séparer, sans les aimer ni les craindre. Mais le plus sûr, c’est même de rompre avec eux tout commerce, autant que cela se peut ». 

29  Si Malebranche n’a bien évidemment pas eu d’enfant, on rappellera, avec Denis Moreau (2004, p. 18), que, « fondé par le Cardinal Pierre de Bérulle en 1611, l’Oratoire de France est une communauté de prêtres qui se destinent principalement à l’enseignement et l’éducation ». En outre, Geneviève Rodis-Lewis (1963, p. 19) rapporte cette anecdote d’Adry à propos de Malebranche : « On l’a surpris plus d’une fois s’amusant avec les enfants de la sacristie de Saint-Honoré ». Elle ajoute : « son imagination se plaisait à inventer des contes ».

30  À notre connaissance, il s’agit du seul article explicitement consacré à la pédagogie malebranchienne. André Robinet y révèle, entre autres, les « techniques de l’enseignement » qui constituent, selon lui, la « pédagogie malebranchiste ». Il y aurait ainsi les « techniques d’intellection » et les « techniques pédagogiques de persuasion » (Robinet, 1972, p. 47 et p. 49).

31  André Robinet précise que « les malebranchistes partagèrent les difficultés faites à l’Oratoire en général par les jésuites et par le pouvoir ». Plus loin, il rappelle que, dans les archives nationales, « il y a tout ce qui concerne la mise au banc des oratoriens cartésiens après le concordat signé avec les jésuites en 1678 » (Robinet, 1972, p. 51).

32  André Robinet parle à ce propos de « délucovicisitation ».

33  André Robinet mentionne uniquement l’ouvrage de Paul Lallemand (1888). Or Paul Lallemand ne fait explicitement référence à Malebranche qu’à deux reprises et de façon insignifiante par rapport à cette question.

34  Voir (Malebranche, 1674-1675b, p. 253) : « comme il n’est pas possible que l’âme soit sans passions, sans sentiment, ou sans quelqu’autre modification particulière ; il faut faire de nécessité vertu, et tirer même de ces modifications des secours pour se rendre plus attentif ».

35  Si cet article confirme une idée que nous nous formons volontiers de la pensée « chrétienne » de Malebranche (l’éducation comme mortification des sens), nous espérons avoir suffisamment insisté sur la double originalité, en quelque sorte interne à la philosophie malebranchienne, qui façonne la pédagogie de l’oratorien du fait de sa situation et de sa fondation.

36  Que Malebranche ait lu Aristote ne fait pas de doute. Outre l’inventaire des œuvres de la bibliothèque de Malebranche que nous possédons et dans lequel son nom figure, les allusions, les citations, parfois même les références que l’oratorien donne d’Aristote lui-même ou de l’un ou l’autre de ses commentateurs témoignent, sinon de son goût pour l’œuvre du Stagirite, du moins de sa lecture et d’une certaine connaissance de la pensée aristotélicienne en général (c’est-à-dire antique et scolastique).

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Pour citer cet article

Référence papier

Vincent Geny, « Erreur et vérité de l’enfance selon Malebranche : quelle pédagogie malebranchienne ? »Cahiers François Viète, III-17 | 2024, 105-128.

Référence électronique

Vincent Geny, « Erreur et vérité de l’enfance selon Malebranche : quelle pédagogie malebranchienne ? »Cahiers François Viète [En ligne], III-17 | 2024, mis en ligne le 21 octobre 2024, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cahierscfv/4878 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12jub

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Auteur

Vincent Geny

est professeur agrégé de philosophie en classes préparatoires au lycée Louis Vincent et au lycée Louis de Cormontaigne de Metz et professeur vacataire à l’université de Lorraine. Il est également l’auteur d’une thèse sur Malebranche et l’expérience (Nantes Université).

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Droits d’auteur

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