À la mémoire d’Annick Ohayon (1946-2025)
1Après la Seconde Guerre mondiale, dans les milieux de l’assistance à l’enfance, l’heure est à la coopération internationale. Il s’agit de redéfinir l’action médico-psycho-pédagogique de façon adaptée aux nouvelles problématiques de l’« enfance victime de la guerre » et en tenant compte des travaux et des innovations les plus récents dans le domaine. Dans cette Europe en reconstruction, la Suisse, pays neutre qui a été relativement préservé durant le conflit, accueille des congrès et des formations dans le domaine des sciences psychologiques, médicales et éducatives. De nombreux contacts entre les professionnel·les se tissent lors de ces rencontres et ces colloques sont aussi l’occasion pour les personnes engagées dans la création de lieux de prise en charge pour les enfants de visiter des institutions helvétiques.
- 1 Archives nationales (AN), Fonds Mauco, 577 AP/8, 15 avril 1946, Ouverture d’un Centre psycho-pédag (...)
2La présente contribution étudie les réseaux formels et informels qui ont existé dans le domaine de la santé mentale des enfants dans l’après-guerre entre la France et la Suisse, à travers l’étude d’un cas précis : la création en 1946 à Paris, au lycée Claude Bernard, du premier centre psycho-pédagogique (CPP). Cette structure inédite en France, conjuguant médecine et psychologie, servira de modèle pour d’autres réalisations qui seront bientôt renommées centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP), appellation toujours en vigueur aujourd’hui. Comme le précise la notice de présentation adressée aux lycées et collèges de la Seine, le Centre a pour but de répondre aux difficultés des « professeurs et de parents » face aux « élèves intelligents [mais] inadaptés à la vie scolaire ». Tout en vantant le caractère pionnier de cette institution à l’échelle nationale, la plaquette explique que les techniques de dépistage et de rééducation employées « ont déjà fait leurs preuves dans d’autres pays »1, en Suisse notamment, citée à côté de l’Angleterre et de l’Amérique. De quelles méthodes s’agit-il précisément ? Comment et dans quelle mesure ces savoirs et ces pratiques ont-ils été transférés et adaptés à Paris ? Qui sont les personnes qui ont participé à ces échanges ? Quelles conceptions de l’enfant guident et résultent de ces initiatives ?
3En retraçant les échanges entre institutions, cet article propose une lecture transnationale de la naissance du Centre psycho-pédagogique Claude Bernard (CCB), replacée dans un faisceau plus large d’idées et de pratiques innovantes entourant l’enfant dans l’Europe d’après-guerre. L’analyse porte sur les enjeux épistémologiques associés à la psychiatrie infantile sans négliger l’étude des données matérielles et des carrières du personnel médico-psycho-pédagogique qui voyage et s’engage pour la circulation de documents, de méthodes et d’outils cliniques nouveaux. En s’appuyant sur un corpus d’archives, de correspondances, de publications scientifiques et de dossiers administratifs issus de fonds suisses et français, cette enquête documente les modalités concrètes de la coopération entre les deux pays et met en évidence comment ces échanges ont contribué à construire une « institution de rêve » (Ohayon, 1999, p. 291), lieu d’une possible rencontre entre la psychologie et la psychanalyse.
4Le CCB apparaît, en effet, dans l’historiographie comme l’un des premiers lieux d’application en France de méthodes psychanalytiques avec les enfants (Mijolla, 2012, p. 14-16 ; Roudinesco, 1982 ; Ohayon, 1999) et plusieurs travaux mentionnent le modèle helvétique dans cette réalisation (Arveiller, 1997 et aussi Geismann C. & Geismann P., 1992 ; Ohayon, 1999). Cependant, la teneur des réseaux scientifiques et professionnels internationaux et les techniques employées avec les jeunes restent à préciser. Cette clarification complètera les analyses qui ont situé le CCB dans le paysage institutionnel français après la Libération (Arveiller, 1997) ou qui ont identifié, au niveau national, ses liens avec les politiques familialistes et natalistes menées en France au xxe siècle (Robcis, 2016 ; Bates, 2022). Du point de vue de l’histoire des sciences, l’enquête montre comment après la guerre, une certaine branche de la psychiatrie infantile française s’ouvre à une conception de l’hygiène mentale qui ne se réduit pas à la dimension médicale et qui intègre d’autres formes de savoirs et de pratiques sur l’enfant valorisant la coopération internationale et interdisciplinaire.
5L’historiographie d’abord écrite par des médecins insistait sur l’émergence au début du xxe siècle de la pédopsychiatrie comme spécialité médicale et préférait le cadre national pour présenter les réalisations dans ce domaine. Si cette approche a permis d’identifier l’émergence, durant l’Entre-deux-guerres, de premières consultations pour enfants au sein de structures hospitalières ou de dispensaires, on dispose aujourd’hui d’études qui permettent d’élargir la focale et d’identifier d’autres filiations et d’autres lieux d’exercice, à l’international notamment. L’étude de la médicalisation des problèmes liés à l’enfance, comme l’échec scolaire ou la délinquance juvénile, souligne la dimension pluridisciplinaire de la psychiatrie infantile (voir surtout Gardet, 2016 ; Pinell & Zafiropoulos, 1978). Sans se limiter à la médecine et à la psychiatrie, cette dernière doit beaucoup à la protection de l’enfance et à l’éducation spécialisée. Le rôle de l’hygiène mentale et de la psychologie, qui s’impose en France surtout après la Seconde Guerre mondiale, commence à être mieux connu (Henri, 2004). L’étude des dossiers individuels produits dans des institutions dédiées à l’enfance permet, en effet, de faire ressortir l’intervention de différent·es professionnel·les dans l’encadrement et l’observation des enfants : psychiatres, psychologues, juges, assistant·es sociaux, éducateur·rices (pour une présentation de cette historiographie, voir Boussion, 2010).
6Quant à la dimension internationale de ces dynamiques professionnelles, elle a été soulignée dans divers travaux. En 2016, la Revue d’histoire de l’enfance irrégulière consacrait un numéro au Congrès international de psychiatrie infantile qui s’est tenu à Paris en 1937 (Boussion & Coffin, 2016). Il s’agissait de mettre en évidence les circulations et les échanges entre les participant·es et d’enquêter sur le développement de la pédopsychiatrie dans les différents pays européens. La participation des quelques médecins suisses y était abordée, soulignant des différences avec la France dans la définition de la discipline. La tradition helvétique serait ainsi marquée par une perspective de prévention et d’hygiène sociale ouverte à d’autres modalités d’intervention que l’approche médicale qui domine en France (Ruchat, 2016).
7Les travaux portant sur l’histoire de la psychiatrie infantile en Suisse n’ont pas spécifiquement étudié les réseaux. Néanmoins, du fait même de l’organisation du système de santé qui relève dans cet état fédéral de l’autorité des cantons, plusieurs témoignages montrent que les acteur·rices de la discipline communiquaient avec leurs homologues dans un esprit d’échanges de bonnes pratiques, de méthodes et parfois aussi de personnel (Fussinger, 2003 ; Jaccard, 2023). Ainsi, le Service médico-pédagogique valaisan créé en 1930 qui a dès l’origine favorisé des méthodes psychanalytiques fait figure de modèle pour les autres consultations de Romandie, comme l’Office médico-pédagogique vaudois (OMPV) créé à Lausanne en 1942 (Fussinger, 2003, 2005 ; Garibian, 2015, p. 26). La parenté du service valaisan avec les Child guidance clinics que l’on trouve en Amérique du Nord dès la fin du xixe siècle est régulièrement évoquée par son directeur, le docteur André Repond, qui a activement participé à la promotion des structures ambulatoires pour les enfants en Romandie, en Suisse et à l’étranger dans une perspective d’hygiène mentale (Ruchat, 2016). Le dépouillement des dossiers du personnel psychologique de l’OMPV durant ses premières années d’existence souligne, en outre, une mobilité des assistantes-psychologues entre les cantons, mais aussi à l’international (Jaccard, 2023).
8Cette contribution s’inscrit donc dans le sillage de ces perspectives renouvelées, en croisant histoire interdisciplinaire de la psychiatrie infantile et histoire transnationale de la santé. Structuré en trois étapes, l’article présente d’abord le contexte de création du CCB et les fondements du modèle médico-psycho-pédagogique helvétique qui l’a inspiré. L’analyse précise comment Georges Mauco, initiateur du CCB avec les psychanalystes André Berge et Juliette Boutonnier, a « étudié le fonctionnement de l’OMPV » (Geismann & Geismann, 1992, p. 349) et a produit un discours pour convaincre l’administration française de l’intérêt de la psychanalyse de l’enfant. Les modalités concrètes de la coopération sont détaillées, ensuite, en suivant les voyages internationaux des professionnel·les qui ont entrepris l’apprentissage de nouvelles techniques de prise en charge de l’enfance avant que la formation des équipes s’institutionnalise et mette explicitement l’accent sur l’étude de techniques d’exploration de la psyché infantile. Les réseaux scientifiques et humanitaires ayant favorisé l’échange de documentation et de matériel cliniques font l’objet d’une attention particulière dans le contexte de la reconstruction européenne. Enfin, la dernière partie expose les effets de ces transferts sur l’organisation du CCB, en mettant en lumière l’évolution des pratiques cliniques et de formation, ainsi que les répercussions à plus long terme sur les dynamiques institutionnelles franco-suisses.
9Le rôle de Mauco dans la création du CCB a été mis en évidence et sa carrière est désormais bien documentée (Bates, 2022 ; Robcis, 2016 ; Roudinesco, 1995). En effet, Mauco, qui exerce, depuis 1945, la fonction de secrétaire général du Haut comité consultatif de la population et de la famille bénéficie d’un accès privilégié aux autorités du gouvernement de Charles de Gaulle pour défendre le projet d’une consultation psycho-pédagogique ambulatoire d’orientation psychanalytique. Reconnu dès 1932, par la classe politique pour une thèse sur l’immigration en France saluée par la gauche comme par la droite (Robcis, 2016, p. 144), il exerçait, parallèlement à son activité de démographe dans le domaine de la politique sociale, le métier d’instituteur. En 1924, il rencontre René Laforgue, l’un des fondateurs de la Société de psychanalyse de Paris, avec lequel il réalise une analyse. À la Libération, son expertise sur les questions de l’enfance attestée par de nombreux articles publiés dans les années 1930 « sur la maturation de l’enfant, sur l’importance de son vécu affectif, sur la fonction paternelle et maternelle, sur la fratrie, etc. » (Mauco, 1982, p. 83) prime et ses écrits d’avant la guerre sur les étrangers ainsi que ses articles publiés durant l’Occupation dans l’Ethnie française, revue raciste et antisémite, sont ignorés par la classe politique et ses collègues psychanalystes, soit parce qu’ils n’en ont pas la connaissance, soit parce qu’ils en minimisent la portée (Roudinesco, 1995). Rattaché administrativement au ministère de l’Éducation supérieure, le comité de création du CCB est présidé par le professeur de psychologie au Collège de France Henri Wallon qui siège notamment avec le neuropsychiatre Georges Heuyer, chef de service à l’hôpital des Enfants-Malades et le psychiatre Louis Le Guillant, conseiller technique au ministère de la Santé publique et de la Population. Le CCB voit le jour dans un contexte de reconstruction dans une perspective de politique sociale qui souhaite rendre accessibles aux familles pour lesquelles les traitements privés sont impossibles des consultations spécialisées, même si la patientèle du Centre situé dans le 16e arrondissement reste essentiellement bourgeoise (Ohayon, 1999). Le Centre bénéficie ainsi de l’extension des prises en charge par l’assurance maladie dans les années 1945 :
Nous nous trouvons là devant un de ces paradoxes que l’esprit de la Libération rend possible, mais pas pour longtemps : des communistes et des gaullistes s’unissent pour soutenir une réalisation en faveur de la jeunesse directement inspirée par la psychanalyse. L’enjeu est l’extension d’une approche psychopédagogique à tous les enfants et adolescents, et pas seulement aux arriérés, délinquants ou psychopathes. (p. 291)
- 2 AN, 577 AP/8, Mauco à Douady, directeur de l’hygiène scolaire et universitaire, 28 janvier 1946.
- 3 AN, 577 AP/8, Mauco à Bovet, 12 février 1945.
- 4 AN, 577 AP/8, Bovet à Mauco, 20 février 1946.
10Concernant le personnel, il est prévu que la médecin et professeure de philosophie Boutonnier en assure la direction, avec Mauco comme adjoint à cette tâche pour assumer le volet pédagogique. L’équipe sera complétée par les médecins Berge et Françoise Dolto, « psychanalyste, spécialiste des enfants »2. La question des ressources humaines n’est pas la seule préoccupation de Mauco. Il doit également prévoir l’aménagement des locaux dans trois pièces fournies par le lycée, qui avait été réquisitionné durant l’Occupation pour servir de caserne de troupes SS, et mettre en place un matériel adapté aux nouvelles activités psycho-pédagogiques du CCB. Ainsi, en février 1946, Mauco s’adresse au directeur de l’OMPV pour demander s’il pourrait recevoir des dossiers de patients en guise de modèle pour la consultation qu’il souhaite inaugurer à Paris au sein du lycée Claude Bernard3. Si le médecin vaudois Lucien Bovet, tenu par le secret médical, n’enverra pas de dossiers originaux, il se montre toutefois prêt à aider son collègue français. Non seulement, il lui propose de lui envoyer d’autres exemplaires du modèle que lui a déjà remis, dans des circonstances non précisées, le psychanalyste lausannois Georges Favez qui réalise des consultations pour l’OMPV, mais surtout, il lui propose que quelques-uns des futurs collaborateurs du centre psycho-pédagogique « viennent en Suisse pour y voir ce que l’on fait dans ce domaine »4.
- 5 AN, 577 AP/8, Mauco à Piaget, 12 février 1946.
11La correspondance de Mauco révèle également qu’il a sollicité l’appui du psychologue Jean Piaget, lequel co-dirige l’Institut des sciences de l’éducation, ancien Institut Jean-Jacques Rousseau (IJJR) à Genève. Bien connu en France où il s’était d’ailleurs rendu pendant la guerre pour dispenser une série de conférences au Collège de France (Ratcliff & Jaccard, à paraître), ce spécialiste de psychologie de l’enfant est, en outre, très impliqué dans les réseaux internationaux. En 1945, il prend part aux activités de l’UNESCO, en qualité d’observateur du Bureau international de l’éducation, dont il est le directeur. La portée internationale de l’œuvre piagétien est attestée par Mauco qui a « eu l’honneur de […] rencontrer à Paris » le savant suisse et dont il a utilisé les « remarquables travaux »5 pour publier ses propres ouvrages, comme La psychologie de l’enfant dans ses rapports avec la psychologie de l’inconscient publié en 1936 chez Denoël qu’il ne manque pas de citer dans son courrier. Le titre indique la volonté de conjuguer la psychologie du développement avec la psychanalyse.
- 6 AN, 577 AP/8, Douady à Mauco, 19 février 1946.
12Parallèlement à ses démarches en Suisse, Mauco contacte les autorités de son pays pour organiser un voyage d’études et ainsi répondre à l’invitation de Bovet. Le directeur de l’hygiène scolaire et universitaire, le docteur Daniel Douady se montre favorable6, car il connaît Bovet ; il a eu l’occasion de s’entretenir longuement avec lui à la première session des Semaines pour l’enfance victime de la guerre (SEPEG) qui a eu lieu à Zurich. Cette rencontre pensée par le comité suisse comme un congrès scientifique avait réuni, en septembre 1945, près de 200 spécialistes de l’enfance, dont 120 étaient des ressortissant·es de pays impliqués dans le conflit mondial. La réponse de Douady qui a fait partie de la délégation française, bien représentée par les 26 membres qui la compose, atteste de la réussite de cette conférence dont le but était de favoriser la rencontre d’expert·es pour l’échange d’idées et de pratiques dans un esprit de coopération internationale (Boussion, 2015).
- 7 AN, 577 AP/8, Mauco à Douady, 26 mars 1946.
13Le voyage d’études de Mauco en Suisse semble avoir eu lieu du 15 avril au début du mois de mai et, comme il le projetait7, il s’y est rendu avec la future directrice du CCB, Boutonnier et Berge qui reprendra la direction en 1947. C’est du moins ce qui concorde avec les témoignages de ceux qui situent, lors de cette visite, la première rencontre entre Boutonnier et le psychanalyste vaudois Favez qui deviendra son mari en 1952 (Arveiller, 1997, p. 19 ; Mauco, 1982, p. 78).
Un rapport stratégique pour légitimer l’approche psychanalytique
- 8 AN, 577 AP/8, Mauco à Douady, Rapport sur les services médico-pédagogiques en Suisse, 1946.
14Le Rapport sur les services médico-pédagogiques en Suisse rédigé par Mauco est intéressant à plus d’un titre. Il restera cependant un document interne, au contraire d’autres comptes rendus de voyageurs destinés à faire connaître en France les institutions helvétiques (Porot, 1946 ; Debesse, 1948). En premier lieu, le rapport dresse une typologie qui distingue les centres médico-pédagogiques urbains, des centres ruraux et des classes médico-pédagogiques. Hormis cette distinction entre ville et campagne, Mauro ne dit rien sur les différences culturelles, linguistiques et confessionnelles qui existent entre les cantons. D’ailleurs, son rapport, contrairement à ce que le titre indique, se révèle porter exclusivement sur la Romandie. S’il évoque, au chapitre des centres urbains, le cas des villes alémaniques de Zurich et de Berne, la section présente seulement l’OMPV de Lausanne jugé « le plus remarquable »8. Quant aux centres ruraux, le modèle étudié est celui du canton du Valais dirigé par Repond. Alors qu’au même moment, s’édite en Suisse romande un ouvrage qui vante les modalités d’application du projet novateur d’hygiène mentale d’abord porté par le service de Repond en soulignant les particularités de différentes initiatives cantonales en matière de prises en charge des « enfants nerveux » dans un esprit de collégialité qui saura s’adapter à chaque « milieu » (Béno, Bersot & Bovet, 1946), valeur centrale de cette clinique infantile, l’objectif de Mauco est autre. Il s’agit de convaincre d’appliquer au CCB des méthodes psychanalytiques, raison pour laquelle il choisit d’exposer le fonctionnement des services ouverts dès leur création à cette orientation et qui engagent un personnel non-médecin et qualifié en psychologie. Quant à la typologie proposée dans ce rapport, si elle ne reflète certainement pas la réalité du paysage institutionnel de l’état fédéral qu’il a visité, elle saura parler aux autorités ministérielles de l’état français fortement centralisé. Aussi, si les efforts se concentrent dans un premier temps au lycée Claude Bernard, le projet contient dès son origine une portée nationale, au sens où ce modèle de centre psycho-pédagogique pourra être répliqué dans d’autres centres urbains et même, moyennant quelques adaptations, aux zones rurales. Ce sera d’ailleurs le cas dès 1948 avec l’ouverture d’un deuxième centre à Strasbourg.
15Concernant les classes médico-pédagogiques, Mauco expose le cas de Genève, qui permet certes « d’alléger les classes normales en enlevant les enfants difficiles », mais qui s’avère insuffisant, car « la rééducation individuelle est un peu négligée. […] Les causes profondes de la désadaptation du sujet ne sont pas systématiquement traitées comme elles le sont dans les centres médico-pédagogiques urbains et ruraux »9. Cette catégorie apparaît comme un contre-exemple renforçant la nécessité des consultations ambulatoires, puisque dans ce canton les enfants sont alors renvoyés dans une autre consultation ou chez des psychanalystes privés. Le rapport donne, en outre, des données chiffrées sur le nombre de séances et leur durée, ainsi que des statistiques sur le nombre et la nature des cas traités. Il s’agit de faire ressortir la quantité des guérisons et des cas d’améliorations comme preuves de l’efficacité de telles structures. Les questions financières sont également abordées à côté des traitements qui constituent l’essentiel du budget de l’OMPV, tandis qu’un crédit est aussi prévu pour la formation.
- 10 Ibid.
- 11 Ibid.
- 12 Ibid., p. 1.
16Le rapport conclut même que la formation d’un personnel spécialisé constitue la première tâche pour créer de tels services, car : « ce personnel ne peut être entièrement médical et doit être surtout composé de psychologues — pédagogues ou assistantes sociales spécialisées — ayant été analysés et ayant suivi des cours appropriés, théoriques et pratiques »10. C’est, en effet, ce qui ressort de l’étude de ces consultations qui fonctionnent principalement grâce au travail de personnes formées à la psychologie et ayant effectué une analyse didactique, ce que ne manque pas de souligner le rapport. Or, si la Suisse, « terre classique des pédagogues et des psychologues […] a depuis longtemps formé des générations d’éducateurs psychologues qui lui permettent aujourd’hui de constituer des services médico-pédagogiques. En France, la première tâche […] devra être la formation de tels personnels »11. En effet, les psychologues et psychanalystes Germaine Guex à laquelle Repond a confié la création du service valaisan et Madeleine Rambert qui a joué un rôle crucial à l’OMPV étaient toutes les deux diplômées de l’Institut Jean-Jacques Rousseau (Fussinger, 2003, 2005 ; Jaccard, 2023). Rebaptisé Institut des sciences de l’éducation au moment de son rattachement à l’Université de Genève en 1929, ce lieu de formation et de recherche en pédagogie et en psychologie de l’enfant avait acquis durant l’entre-deux-guerres une réputation internationale (Hofstetter, Ratcliff & Schneuwly, 2012). Les étudiant·es dont beaucoup proviennent de l’étranger peuvent acquérir une expérience pratique à la Consultation médico-pédagogique créée en 1913 par le psychologue Édouard Claparède. Plusieurs collaboratrices des services visités par Mauco détiennent ainsi le diplôme spécial en psychologie appliquée à la consultation d’enfants, créé dans les années 1930, et qui n’avait pas d’équivalent ni en Suisse, ni à l’étranger. L’aura de l’Institut ne se dément d’ailleurs pas après la guerre, comme en témoigne le rapport de Mauco. Il faut préciser qu’au moment de la rédaction, la licence française de psychologie n’existait pas et même après sa création en 1947, il faudra attendre quelques années pour que les étudiant·es très attentif·ves à ce qui se passe dans le pays voisin obtiennent un enseignement en psychologie de l’enfant dispensé par des spécialistes et notamment, par Piaget qui réalisera à partir de 1952 des allers-retours réguliers entre Genève et Paris pour enseigner en Sorbonne (Jaccard, 2020). Mais en 1946, dans un pays qui a subi de lourdes pertes en raison de la guerre, comment pallier les manques dans le domaine de la formation ? Et surtout, comment s’y prendre pour que le futur personnel du CCB apprenne les techniques employées à l’OMPV et que Mauco compte bien utiliser à Paris : « tests, guignols, poupées, récits, jeux, rêves, etc… »12 ?
- 13 Ibid., p. 5. Pour que « le transfert affectif » (Ibid., p. 1) s’opère avec les petits, il faut, da (...)
- 14 AN, 577 AP/8, Bovet à Mauco, 20 février 1946.
17Il faudra non seulement que le ministère de l’Éducation nationale consente « à détacher des professeurs et instituteurs, en majorité femmes pour se préparer à ce rude travail qui exige par ailleurs, un dévouement absolu et un harmonieux équilibre psychologique »13. Si ce dernier point est assuré par le suivi d’une analyse didactique qui pourra avoir lieu en France, l’acquisition des méthodes de travail ne pourra se faire qu’en se rendant en Suisse. Or, Bovet qui préside la section médicale et médico-pédagogique des SEPEG a bien saisi les besoins de ses collègues européens lors de la première séance qui s’était tenue à Zurich en automne 1945. Aussi est-il précisément en train d’organiser un « cours de perfectionnement pour équipes médico-pédagogiques » qui se tiendra à Lausanne à la rentrée d’automne (Boussion & Jaccard, 2023). Il en avait d’ailleurs informé Mauco dans la même lettre où il l’invitait à venir visiter sa consultation14.
- 15 AN, 577 AP/8, Mauco à Douady, 28 janvier 1946. Son nom apparaît biffé.
- 16 AN, 577 AP/8, Secrétaire de Ordre des médecines à E. Paul Cuendet, 5 février 1946
- 17 AN, 577 AP/8, Secrétaire de Ordre des médecines à E. Paul Cuendet, 5 février 1946 et Mauco au secr (...)
- 18 AN, 577 AP/8, Mauco à Douady, [12] février 1946.
18Cela tombe à point nommé, car Mauco qui comptait sur un certain docteur Edmond Cuendet, « médecin de l’Office médico-pédagogique de Lausanne » résidant dans un hôtel à Paris et « désireux d’apporter son aide à la création d’un Centre en France »15, a dû se résoudre à abandonner cette piste. En effet, la correspondance16 révèle que ce Cuendet n’a aucun titre ni autorisation de séjour sur le territoire français17. Mauco, mis au courant par l’Ordre des médecins, s’était donc adressé directement au directeur de l’OMPV18. Cette affaire est intéressante sous plusieurs aspects. En premier lieu, elle reflète un certain flou dans l’organisation de la France d’après-guerre, en particulier dans le domaine médico-pédagogique pour lequel il n’y a pas de parcours de formation standardisé et où la reconnaissance de l’expertise est en construction. De plus, l’épisode lié à Cuendet a sans doute renforcé la suspicion de certaines autorités médicales déjà méfiantes à l’égard de la psychanalyse et du CCB qui prévoit d’engager un personnel non-médecin pour assumer des tâches dont le caractère reste à définir. L’organisme interrogeait également Mauco, profane lui aussi, sur son rôle dans la création d’un centre médico-pédagogique. Enfin, sans trop spéculer, on peut se questionner sur l’impact de cette affaire Cuendet qui n’a pourtant pas eu de retentissement public, sur le procès de la psychologue, psychanalyste et collaboratrice du CCB Margaret Clark-Williams à laquelle l’Ordre des médecins reprochera l’exercice illégal de la médecine en 1951 (Amouroux, 2008 qui signale d’autres études). En tout cas, la création du CCB est surveillée par cette autorité médicale. Sans doute l’appellation psycho-pédagogique plutôt que médico-pédagogique employée en Suisse a-t-elle été choisie pour éviter toute ambiguïté sur le fait que le CCB n’est pas le lieu d’un traitement médical et « pour bien marquer le caractère rééducatif et pédagogique du centre » (Mauco, 1947). La question de la formation du personnel ne pouvait qu’être renforcée après cette affaire et avec elle, la question des titres, en particulier le statut de psychologue. Mauco s’engagera activement sur cette question en devenant, en 1953, le premier président du syndicat des psychologues psychanalystes (Bourgeron, 1990).
- 19 Archives cantonales vaudoises (ACV), Fonds Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de (...)
- 20 ACV, SB 264 E 1/17, Bovet à Lebovici, 5 avril 1946.
- 21 Ibid.
- 22 Ibid.
- 23 ACV, SB 264 E 1/17, Lebovici à Bovet, 27 mars 1946.
19Mauco n’est pas seul à s’intéresser aux méthodes employées à Lausanne. Le médecin français Serge Lebovici, interne d’Heuyer, et « désireux de [s]e spécialiser en psychanalyse infantile »19 avait contacté Bovet au tout début de l’année 1946 pour solliciter un stage à l’OMPV de quelques semaines pendant ses vacances d’été. Dans sa réponse, le directeur lausannois exprime son « vif plaisir » d’accueillir son « très honoré confrère »20. Si Lebovici n’a pas encore publié dans le domaine de la psychiatrie infantile à cette époque, la réputation du service d’Heuyer créé en 1925, pionnier en ce domaine, est déjà acquise. Favez y avait d’ailleurs réalisé un stage avant la guerre (Postel, 1999, p. XII). Le fait qu’un confrère parisien se tourne donc vers l’OMPV pour une formation ne pouvait qu’honorer le psychiatre lausannois. Bovet attire, toutefois, l’attention sur quelques difficultés liées notamment au fonctionnement réduit de l’Office pendant la saison estivale. Lui-même sera partiellement en vacances et l’Office n’est pas encore organisé « pour offrir des possibilités de perfectionnement à des stagiaires ». Mais pour un collaborateur qui « possède déjà de bonnes bases », le médecin explique qu’il sera « aisé de glaner, là où il les trouve, des renseignements qui peuvent l’intéresser, des techniques nouvelles, etc. »21. La confiance de Bovet est manifeste aussi à l’égard de son personnel, plus spécifiquement des assistantes-psychologues, car c’est bien auprès d’elles, dans le quotidien de l’activité diagnostique et thérapeutique de l’Office que le médecin parisien se familiarisera avec les méthodes employées à Lausanne. Dans la correspondance, le nom de Favez est à nouveau évoqué comme intermédiaire pour cette collaboration qui permettra « de resserrer ainsi nos liens avec Paris »22. Restent des détails financiers et administratifs à régler dans ce contexte d’après-guerre où des visas sont nécessaires pour voyager. Mais les correspondants sont confiants et l’« affaire Cuendet »23, encore évoquée dans cet échange, est en phase d’être définitivement réglée.
20C’est très probablement lors de son stage en Suisse que le jeune Lebovici apprend, au contact même de sa créatrice, la « Nouvelle technique en psychanalyse infantile : Le jeu de guignols », dont il avait pu lire la présentation publiée avant la guerre dans la Revue française de psychanalyse (Rambert, 1938). Un des premiers articles de celui qui allait devenir un expert international de la psychiatrie de l’enfant, avait été publié dans la même revue et consistait précisément en une mise au point de « la technique des marionnettes en psychothérapie infantile » (Lebovici, 1950). Les techniques d’exploration affective employées à l’OMPV avaient d’ailleurs été plus largement diffusées à l’occasion du « cours de perfectionnement pour équipes médico-pédagogiques » organisé à Lausanne par les SEPEG en septembre 1946, auquel Bovet, en tant qu’organisateur, avait personnellement invité les collaborateurs du CCB.
21Ce cours était pensé comme un moyen de renforcer la formation technique des participant·es et son but était d’encourager les contacts entre les différent·es spécialistes de l’enfance — médecins, psychologues, pédagogues et travailleurs sociaux —, tout en développant un esprit de compréhension internationale. Chaque année jusqu’en 1949, pendant deux semaines, une quarantaine de professionnel·les de l’enfance de plusieurs pays européens se sont rendu·es à Lausanne, pour participer à ces journées de travail organisées autour de sessions magistrales, discussions et visites d’institutions médico-sociales et éducatives de Romandie. L’étude des réseaux professionnels qui y participent fait ressortir la dimension « interdisciplinaire » et internationale du cours (Boussion & Jaccard, 2023). Les participant·es recruté·es selon leur formation et expérience professionnelles sont issu·es de nombreux pays européens, mais les participant·es venant de l’Hexagone sont les plus nombreux·ses dans ce cours dispensé en français. L’appel de Bovet a bien été reçu à Paris, car le CCB envoie chaque année plusieurs collaborateur·rices. On note aussi la présence de personnalités comme les médecins, Henri Sauguet, René Diatkine ou Juan Ajuriaguerra qui fonderont à leur tour des consultations pour enfants donnant place à la psychanalyse. Les enseignant·es sont principalement suisses. La participation d’Heuyer mérite toutefois d’être mentionnée avec celle de Le Guillant qui intervient en 1949. Mais pour l’essentiel, les intervenant·es sont des clinicien·nes actif·ves dans les différentes consultations médico-pédagogiques de Romandie ou des membres de l’Institut des sciences de l’éducation de Genève (IJJR). Ce sont à la fois des spécialistes de grande renommée et des assistantes sociales et psychanalystes, peu citées dans l’historiographie. Rambert assure ainsi le cours « méthodes d’exploration affectives » avec ses collègues psychanalystes Guex et la psychologue Marguerite Loosli-Usteri. Guex, après avoir conçu le projet du Service médico-pédagogique valaisan, était revenue à Lausanne où elle pratiquait des psychanalyses didactiques (Fussinger, 2005). Loosli-Usteri, d’origine zurichoise, avait réalisé l’essentiel de sa carrière à la Consultation médico-pédagogique de l’IJJR à Genève où elle dispensait le premier enseignement universitaire sur le test des taches d’encre créé par le médecin suisse Hermann Rorschach. En plus d’avoir participé à la diffusion de ce test projectif publié à Berne en 1921 dans l’espace francophone et à l’international, Loosli-Usteri a posé les jalons de son utilisation avec les enfants (Jaccard, 2025).
- 24 AN, 577 AP/8, Mauco à Kesserlring, directeur du Don Suisse, 8 avril [1946].
- 25 AN, 577 AP/8, Achat de matériel psycho-pédagogique effectuée en Suisse, 21 novembre 1946.
22Régulièrement utilisé à l’OMPV, le Rorschach figurait également à l’inventaire des techniques employées au CCB « qui ont déjà fait leur preuve dans d’autres pays (Angleterre, Suisse, Hollande, États-Unis, etc.) pour dépister les causes des défaillances et trouver ainsi le moyen […] de redresser la situation » (Mauco, 1947, p. 57), avec le test d’intelligence du pédagogue Alfred Binet revu par le psychologue américain Lewis Terman en 1916 et le Thematic Apperception Test (T.A.T) élaboré dans les années 1930 à Harvard (p. 58). Mais les tests ne sont pas les seuls objets qui composent l’arsenal de cette « clinique armée » selon l’expression attribuée au psychologue suisse André Rey qui avait réorganisé avant la guerre la Consultation médico-pédagogiques de l’IJJR autour du diagnostic psychologique (Hofstetter, Ratcliff & Schneuwly, 2012, p. 208). En effet, la psychanalyse infantile largement basée sur le jeu, comme le rappelle Rambert (1938, p. 50) en se référant à Anna Freud, requiert d’autres outils plus concrets que l’association libre et l’interprétation des rêves utilisés avec les adultes. Mais dans la France d’après-guerre marquée par les pénuries, comment se procurer « plasticine, tests, guignols, poupées, figurines, masques, etc… et d’une façon générale tout le matériel utilisé par les centres médico-pédagogiques suisses »24 pour étudier l’inconscient des enfants ? Mauco sollicite alors le Don Suisse, organisation initiée par le Conseil fédéral en 1944 dans le but de venir en aide aux populations européennes victimes de la guerre. Sa demande correspond aux objectifs de cet organisme très actif en France, « seul voisin de la Suisse n’ayant pas fait partie des puissances de l’Axe » (Renkens, 2004), et dans le domaine de l’aide à l’enfance et qui finance notamment les SEPEG (Boussion, 2015) ; la revue française Sauvegarde s’en fait d’ailleurs l’écho (Maurin, 1947). Le CCB se procurera, en outre, des livres et du matériel de bricolage directement auprès de commerces de la région lausannoise, comme en atteste une note de frais25. Cette dimension matérielle est palpable également dans l’importance accordée aux dossiers personnels. En effet, rappelons que la raison du voyage de Mauco à Lausanne était la consultation de cette documentation. Or, le cinquième numéro de Sauvegarde consacré à l’hygiène mentale infantile propose « la reproduction in extenso » d’un dossier type de l’OMPV. Pourquoi cet organe de liaison des associations régionales a-t-il choisi cet exemple plutôt qu’un dossier d’une consultation ou d’un centre d’observation français ? La rédaction explique qu’« outre sa qualité particulière, il nous apporte, en effet, une illustration et une confirmation des points de vue, bien souvent exprimés ici, qui ne sont pas sérieusement contestés sur le plan scientifique, mais que la pratique néglige encore obstinément dans notre pays » (Sauvegarde, 1946, p. 3). Il s’agit des « théories de Freud et de ses élèves [qui ont souligné], l’importance, à côté des facteurs proprement médicaux, des conditions dans lesquelles se fait le développement affectif de l’enfant » (p. 4). Si cette introduction observe que ces idées semblent très répandues et généralement admises, elle regrette qu’elles ne soient pas mises en œuvre dans la pratique où les professionnel·les « retombent dans une psychologie scholastique [sic], métaphysique ou “morale”, incapable d’attendre à une compréhension à la fois profonde et individuelle des difficultés rencontrées par ces sujets et des moyens de les aider à les surmonter » (ibid.). Ce réquisitoire s’applique surtout à la France, car la présentation aux lecteur·rices poursuit en soulignant « le fait qu’il n’en va pas ainsi à l’étranger, des pays anglo-saxons aux nordiques et à la Suisse, si proche de nous cependant à tant d’égards » (p. 5). Et l’introduction de citer Bovet, connu aux SEPEG : « L’évocation de sa finesse et de sa mesure, de sa souriante humanité » (ibid.) sert de caution à l’approche psychanalytique en matière d’hygiène mentale infantile défendue dans ces pages. Pourtant, la partie la plus importante de ce dossier de la jeune Colette présentée à l’Office par sa mère pour vols est constituée par la partie psychologique rédigée par M. R., initiales qui permettent d’identifier la psychanalyste Madeleine Rambert. Les notes prises au cours des vingt séances font ressortir le « drame intime vécu » (ibid.) par la fillette de douze ans et impliquant un inconnu qui l’a abusée sexuellement. Elles permettent de retracer les différentes étapes de cette psychothérapie ambulatoire, décidée de concert entre le médecin et la psychologue. Hormis deux séances de contrôle avec Bovet, l’essentiel du travail est accompli par la psychanalyste. Les premières séances de prises de contact comprennent également la passation de deux tests. Le premier, le Terman, est cognitif et le second projectif, il s’agit des fables de Düss (1940), inventé par une collaboratrice de l’IJJR et consistant à compléter des débuts d’histoire pour servir à l’identification des complexes. Les notes reflètent l’intérêt de la psychanalyste pour les rêves et les associations de sa patiente. En outre, le jeu de guignol et les activités de dessins sont fréquents lors des séances. Des conseils éducatifs sont prodigués à la mère, l’objectif étant d’adoucir l’attitude des parents, en particulier celle du père qui a fréquemment recours à des punitions corporelles. Enfin, le dossier conclut à une amélioration des comportements depuis le traitement.
23Il y aurait beaucoup à dire sur cette cure que cette publication permet de faire connaître aux lecteur·rices extérieur·es à l’Office, mais dans la perspective de l’étude des rapports franco-suisses, il importe surtout de souligner l’esprit de coopération qui règne chez les professionnel·les désireux·ses d’appliquer les savoirs et les pratiques psychanalytiques dans les consultations d’enfants et comment la Suisse est investie comme lieu d’invention et de diffusion de ces méthodes. Aussi la revue Sauvegarde prévoit-elle pour l’année suivante un numéro spécial sur ce pays. Bovet signe l’article sur les services médico-pédagogiques. Ce dernier met en avant la dimension sociale, prophylactique et hygiénique de ces consultations ambulatoires qui appliquent des méthodes psychanalytiques dans un esprit de collaboration entre personnel médical et non-médecins, principalement des femmes, parce que l’expérience prouverait qu’elles « sont plus qualifiées psychologiquement que les hommes » (Bovet, 1947, p. 13). Le recours à cet argument essentialisant est-il mobilisé pour souligner une réalité de fait en Suisse, à savoir que leurs diplômes universitaires sont plus qualifiants en matière de connaissance de l’enfant que la formation médicale classique en psychiatrie (Fussinger, 2005) ? Dans tous les cas, l’objectif de Bovet est de défendre une profession encore fragile, surtout investie par des femmes et peu institutionnalisée, face aux réticences de certaines autorités, principalement composées de confrères, à savoir des hommes médecins. Le succès du CCB, qui, après une année de fonctionnement, peut se réjouir d’avoir vu passer 471 enfants (Mauco, 1947, p. 61) a renforcé l’implémentation de l’hygiène mentale infantile en France. Le modèle du CCB est, en effet, en phase de s’étendre. L’ouverture de tels centres est prévue à « Lyon, Paris, Rouen, Lille, etc. » (p. 65). Boutonnier qui succède au professeur Daniel Lagache à Strasbourg au moment de la création de la licence de psychologie en 1947, contribuera à créer le premier CPP d’Alsace. En 1949, l’activité clinique débute également à l’Institut Claparède — nommé en mémoire du médecin et psychologue genevois — dans le 16e arrondissement dans des locaux offerts par le Don Suisse et sous la direction du médecin Sauguet qui avait participé au cours des SEPEG en 1946 (Arnoux, 2010 ; Decobert, 1989 ; Ohayon, 1999 ; Boussion & Jaccard, 2023).
- 26 ACV, SB 264 E 1/15, Dossier Favez, Bovet, attestation, 20 mars 1947.
- 27 ACV, SB 264 E 1/15, Favez à Bovet, 24 mai 1947.
- 28 Ibid.
- 29 Ibid.
24La France redevient donc attractive pour les professionnel·les de ce secteur et c’est au tour du Lausannois Favez de réaliser un stage à Paris au printemps 194726. Le quadragénaire est pourtant déjà bien expérimenté. Collaborateur de l’OMPV, ce docteur en théologie s’était formé, durant l’entre-deux-guerres, auprès de Claparède à l’IJJR et avait déjà réalisé un stage à Paris dans la clinique de neuropsychiatrie infantile d’Heuyer (Postel, 1999, p. XII) où la psychiatre polonaise, formée à Zurich, Sophie Morgenstern, posait alors les jalons de la psychanalyse avec les enfants formant notamment Françoise Marette (future Dolto) (Ohayon, 2016). Lors de ce séjour, Favez avait débuté son analyse didactique avec le psychanalyste viennois Heinz Hartmann, exilé en France puis en Suisse, avant le départ définitif de ce dernier aux États-Unis. Favez est donc, au sortir de la guerre, déjà bien reconnu dans le domaine médico-pédagogique. Il a d’ailleurs récemment publié deux livres qui reprennent les causeries qu’il avait prononcées après la guerre sur les ondes de Radio-Lausanne (Favez, 1946, 1947). Mais ce Vaudois trouve dans la capitale française en pleine reconstruction, des « sujets nombreux et étonnamment divers d’études, de travail, d’intérêts, d’échanges personnels »27 qu’il détaille dans une lettre à Bovet. Sans minimiser les problèmes financiers, de ce séjour qu’il réalise très probablement à titre bénévole, Favez informe son collègue lausannois de la progression de son analyse de contrôle avec le psychiatre d’origine roumaine installé à Paris, Sacha Nacht, qui lui « inspire très grande sincérité par la simplicité, la sérénité, la sobriété de son ton et de sa pensée ». En outre, Favez se rend régulièrement au CCB et aux Enfants malades où il travaille avec Lebovici. C’est dans cet hôpital où « la psychanalyse, le traitement psychanalytique sont aussi tout à fait entrés dans les techniques comme dans les esprits »28 qu’il découvre, en outre, des techniques nouvelles, comme la psychothérapie collective qu’expérimente Lebovici et le rêve éveillé, méthode élaborée par le Français Robert Dessoille et qui trouve d’ailleurs un certain écho en Suisse (Jacob, 2009). Au CCB, « le plus intéressant est le point de vue tellement psychanalytique de la direction et des collaborateurs, Berge, Mauco comme aussi les rapports entretenus avec le corps enseignant, proviseurs, professeurs »29. Ce témoignage permet de souligner des différences avec l’OMPV, lequel ayant été à l’origine rattaché au Département de justice et police, n’entretient que des rapports ponctuels avec les instituteur·rices. Quant à la dimension psychanalytique de la direction, aussi favorable Bovet soit-il à cette approche, il n’est lui-même pas psychanalyste. Lors de son séjour, Favez renouvelle des contacts noués avant la guerre, parmi lesquels « son vieil ami », le médecin Pierre Mâle acquis à l’hygiène mentale infantile (Coffin, 2010), et fait la connaissance de nouvelles personnes. Lebovici l’introduit à la Société psychanalytique de Paris, où il assiste à des réunions et des débats qui semblent le passionner. Il deviendra d’ailleurs en 1948 membre à part entière de cette société qui compte déjà plusieurs Suisses, parmi lesquels Reymond de Saussure, John Leuba et Charles Odier, avant de s’installer définitivement à Paris en 1952, après son mariage avec Favez-Boutonnier. Son rôle de passeur, son lien avec l’OMPV qu’il ne manque pas de faire figurer sur les cartes de visite qu’il distribue en France, ce que lui reprochera cependant Bovet très scrupuleux sur les statuts (Jaccard, 2023), lui vaudront le qualificatif de « Ramuz de la psychanalyse parisienne » (Postel, 1999, p. XI), en référence au célèbre écrivain auteur notamment de Paris, notes d’un vaudois (1939).
- 30 Ibid.
- 31 ACV, SB 264 E 1/17, Dossier Müller F., Bovet à Berge, 19 septembre 1950 et Bovet à Sauguet, 4 août (...)
- 32 ACV, SB 264 E 1/17, Bovet à Müller, 6 février 1951.
- 33 ACV, SB 264 E 1/17, Müller à Bovet, 28 mai 1951.
- 34 Voir les photographies de cette pratique reproduites dans (Robcis, 2016, p. 156-159).
25Ce contexte « intéressant vivant et suggestif »30 fera d’autres émules à Lausanne, puisqu’en 1950, ce sera au tour de la psychologue et psychanalyste Françoise Müller de se rendre au CCB, où elle sera accueillie pour une année par Berge qui vient de reprendre la direction du CCB. Elle est également mise en relation avec le docteur Sauguet de l’Institut Claparède. L’objectif est toujours de tisser des « liens plus étroits »31 entre l’OMPV et ces services. En effet, il est prévu que cette Grenobloise, infirmière de formation, venue en Romandie pendant la guerre pour y retrouver de la famille, poursuive en Suisse sa carrière de psychologue, commencée en Valais chez Repond après la reprise d’études à l’IJJR. Elle pourra ainsi faire bénéficier l’équipe médico-pédagogique de l’OMPV de tout ce qu’elle a emmagasiné durant son stage parisien32. Müller évoque « des techniques qui diffèrent profondément de ce qu’[elle a] appliqué jusqu’alors »33, mais elle ne détaille pas en quoi consistent ses apprentissages. L’entretien qu’elle a donné en 2001 permet de reconstruire son quotidien dans la capitale. À côté des consultations qu’elle réalise au CCB et à l’Institut Claparède, elle suit le séminaire de Diatkine et passe beaucoup de temps à l’Hôpital des Enfants malades avec Lebovici qui l’« a beaucoup aidée » (Müller dans Nobs & de Coulon, 2001, p. 198), malgré un agenda très chargé et la vétusté des locaux dans lesquels se déroulait l’activité clinique. C’est probablement dans ce contexte qu’elle découvre les pratiques psychodramatiques qu’elle contribuera à diffuser en Suisse. En effet, la méthode de psychothérapie active élaborée par le médecin d’origine roumaine émigré aux États-Unis, Jacob Levy Moreno et qui consiste à jouer des scènes improvisées en groupe, fait son entrée en France après la guerre, dans les lieux fréquentés par Müller, où elle prend une orientation psychanalytique (Anzieu, 1988). Au CCB, cette méthode est régulièrement utilisée34, depuis que Boutonnier avait confié une expérience de psychothérapie collective par le psychodrame à sa collègue Mireille Monod, fraîchement rentrée de son voyage aux États-Unis où elle avait connu Moreno. Cette psychologue, formée elle aussi à Genève à l’IJJR et à Strasbourg auprès de Lagache (Rausch de Traubenberg, 1978), en expose les résultats dans un numéro spécial de la revue Sauvegarde consacré aux psychothérapies collectives avec les enfants (Monod, 1947). L’autre technique présentée dans le numéro est celle pratiquée aux Enfants malades (Moreau-Dreyfus & Lebovici, 1947). Dans cet article, comme dans d’autres qui suivront, le psychodrame est présenté comme une « extension de la méthode de Rambert » du jeu de guignol dans un contexte marqué par « la nécessité de traiter le plus grand nombre d’enfants avec des moyens limités » (Lebovici, Diatkine & Kestemberg, 1970, p. 839).
- 35 ACV, SB 264 E 1/17, Müller à Bovet, 28 mai 1951.
26La correspondance atteste que Müller et Bovet se sont rencontrés à Paris au début du stage de la première, à un moment où le directeur de l’OMPV effectuait de nombreux voyages en Europe et aux États-Unis en tant qu’expert-conseil pour l’Organisation mondiale de la santé, afin d’y visiter des structures de prise en charge pour enfants (Bovet, 1950). Toutefois, rien n’indique avec certitude que Müller ait eu l’occasion de lui faire part de ses découvertes à l’issue de son stage. Non pas que la vie « trépidante »35 l’ait retenue à Paris, comme s’en inquiétait Bovet qui a déjà vu Favez quitter définitivement la Suisse (Jaccard, 2023), mais parce que Bovet décède brutalement avec son épouse par suite d’un accident de voiture, au retour du congrès des aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française qui s’était tenu en juillet 1951 à Rennes (Boven, 1951). Cet accident intervient dans un contexte où le paysage des prises en charge médico-psycho-pédagogique après l’élan des années qui ont suivi la Libération est en train de changer. Müller fera néanmoins profiter de son expérience l’équipe de l’OMPV et notamment son nouveau collègue, le médecin René Henny, qui deviendra son mari. Se disant « complètement seul » après le décès de Bovet, Henny qui a seulement été formé à la psychiatrie adulte et qui n’a aucune notion de psychanalyse peut toutefois compter sur l’expertise de son épouse, ainsi que sur le carnet d’adresses à Paris de cette dernière. Il sera ainsi « pendant deux ans tous les deux mois […] accueilli par René Diatkine et par Serge Lebovici avec une grande générosité » ; car comme il l’explique, après des débuts difficiles, « l’enthousiasme pour l’analyse, cette étincelle, ce qui a mobilisé tout le monde ce sont quand même nos collègues parisiens » (Henny dans Quartier-Frings, 2015). L’arrivée du neuropsychiatre et psychanalyste Ajuriaguerra à la chaire de psychiatrie de la faculté de médecine de l’Université de Genève en 1959 changera la donne, puisque les médecins suisses romands auront alors la possibilité de se former dans leur pays. Diatkine enseignera lui aussi à Genève, où « beaucoup de monde venait l’entendre » (Henny dans Nobs & de Coulon, 2001, p. 199), mais à Lausanne, il faudra attendre 1975 pour que Henny accède à la première chaire de cette spécialité à la faculté de médecine du canton (Müller Nix & Ansermet, 2020). Le décès prématuré de Bovet explique ce retard de près d’une trentaine d’années par rapport à la France qui avait créé pour Heuyer, en 1948, à Paris, la première chaire européenne de neuropsychiatrie infantile.
27Les échanges franco-suisses en matière d’assistance à l’enfance dans l’après-guerre ont donc été nombreux. La section médico-pédagogique des SEPEG et les réseaux qu’elle a contribué à créer ou à réactiver, après les années de guerre, ont eu un impact concret dans la mise en circulations de personnes, d’idées, de pratiques et même d’objets nécessaires au travail clinique avec les enfants. L’approche pluridisciplinaire et psychanalytique adoptée au CCB s’inspire du modèle de l’OMPV qui a toujours compté sur l’expertise et l’expérience de psychologues psychanalystes. C’est au cours de voyages sur le terrain qui ont permis l’échange de techniques entre les professionnel·les que cette orientation marquant une évolution de la psychiatrie infantile française vers une conception plus large de l’hygiène mentale infantile a été façonnée. Sur le plan institutionnel, le CCB, rattaché à l’Éducation nationale, constitue néanmoins un modèle inédit qui réalise un idéal pour la psychologie française de proximité avec l’école.
28À mesure que la France se reconstruit, les relations internationales s’adaptent aux changements. Paris retrouve son statut de capitale pour les spécialistes suisses romands à la recherche de techniques nouvelles. Toutefois, la transversalité mise en valeur dans le travail des équipes médico-psycho-pédagogiques se retrouve, dans les années 1950, au centre de débats portant sur l’analyse laïque. C’est aussi durant cette décennie que les SEPEG cessent leurs activités. La catégorie de « L’enfance victime de la guerre semble s’effacer dans une partie des sociétés européennes » (Boussion, 2023 voir aussi Boussion & Jaccard, 2022) et « l’institution de rêve » (Ohayon, 2006) qu’a représenté le CCB dans ses premières années d’existence n’échappe pas aux problèmes de coopérations entre les différent·es professionnel·les. Les relations franco-suisses construites, dans un élan humanitaire à la Libération, perdurent néanmoins sous d’autres formes dans lesquelles l’autorité médicale est réaffirmée. Enfin, l’étude des réseaux franco-suisses ne doit pas faire perdre de vue d’autres types d’échanges transnationaux. Les possibilités de voyager s’élargissant, d’autres régions du monde plus lointaines, comme les États-Unis, sont investies comme lieux de formation et d’échange. Aussi le CCB et d’autres structures à Paris deviennent le lieu d’adaptation et d’invention de nouvelles modalités de dépistage et de traitement qui attirent à leur tour les professionnel·les d’autres pays.