- 1 Dans le Nord Potosí, nous réalisons des enquêtes depuis 2006, notamment dans le cadre d’une thèse s (...)
1La Bolivie connaît un « retour de l’État » sous la présidence d’Evo Morales (2005-2019). En promouvant une centralisation politique et une étatisation de l’économie, celui-ci a généré de nouvelles concurrences pour le contrôle des ressources naturelles, en cherchant à imposer le niveau national à la circulation locale/globale établie par le modèle néolibéral dans les années 1980 [Perrier-Bruslé, 2015]. Ce « retour de l’État » pose dès lors la question de qui participe à l’extraction des ressources et qui en bénéficie [Marston & Kennemore, 2019], et plus généralement qui les possède [Graber & Locher, 2018] et qui y a accès [Ribot & Peluso, 2003]. Cet article propose d’analyser ces concurrences à partir de l’étude des formes d’autogestion des ressources minières dans le Nord Potosí (coopératives minières) et hydriques à Cochabamba (coopératives urbaines, associations d’irrigants)1. Il prend en compte les « territoires de l’économie » et l’« économie des territoires » qui façonnent les relations de pouvoir et les constructions identitaires [Mazurek & Arreghini, 2006, p. 74], ainsi que la matérialité de la nature et de ses formes d’appropriation [Perreault, 2013].
2La Bolivie est traversée par un rêve eldoradiste de développement national sur la base de ses ressources naturelles. Associé aux traumatismes passés du pillage dont a été victime le pays, ce rêve a influencé les engagements d’Evo Morales sur le thème de la nationalisation des hydrocarbures [Lacroix & Le Gouill, 2019, p. 91-96]. Le gouvernement s’est montré néanmoins beaucoup plus modéré quant à la gestion des autres ressources naturelles, notamment minières et hydriques. Concernant les premières, les rares « nationalisations » de gisements sont plus le fruit d’un « capitalisme politique » visant à atténuer les tensions sociales plutôt qu’à porter un projet économique [Oporto, 2013, p. 33]. Le secteur minier a en effet été au cœur de la plupart des conflits des présidences Morales [Do Alto, 2018], et la nouvelle loi Minière de 2014 fut justement contestée du fait de l’absence de régulation étatique [Le Gouill, 2016]. Concernant la seconde, si la création d’un ministère de l’Eau en 2006 a marqué une volonté nouvelle de placer cette ressource au centre de la politique, il n’existe néanmoins toujours aucune loi de l’Eau en Bolivie [Poupeau et al., 2019, p. 58] et la politique gouvernementale en la matière fut souvent contestée, comme durant la crise de l’eau à La Paz en 2016 [Le Gouill et al., 2020], ou autour du projet Misicuni à Cochabamba [Regalsky, 2015].
- 2 Si le concept d’extractivisme est couramment employé dans le contexte minier, il l’est beaucoup moi (...)
3Les ressources minières et hydriques sont celles qui ont généré parmi les plus grands turn-overs au sein des ministères. Le ministère des Mines a connu pas moins de sept ministres entre 2006 et 2014, en alternance entre ceux issus du secteur étatique de la Comibol et ceux des coopératives minières. Celui de l’eau a disparu en 2009 avec son rattachement au ministère de l’Environnement et huit ministres s’y sont succédé, la majorité provenant du milieu universitaire. L’hypothèse de cet article est que cette difficulté à proposer une politique souveraine sur ces ressources s’explique par l’historicité de leur exploitation. En effet, à la différence des hydrocarbures découverts dans les années 1990, et qui n’ont jamais généré de modes de gestion communautaires, les ressources minières et hydriques portent une dimension économique et symbolique importante pour de nombreux habitants [Absi, 2003 ; Poupeau, 2011]. Elles sont associées à des formes de gestion communautaires reposant sur un ensemble de savoirs, de pratiques et d’infrastructures d’autant plus importantes que l’État s’est désengagé historiquement de leur gestion [Thompson Hines, 2015], ou qu’il a laissé certaines autonomies s’installer [Absi, 2011]. En nous appuyant sur les travaux de Ribot et Peluso sur les facteurs d’« accès » aux ressources naturelles [2003], nous montrerons que ces infrastructures sont à l’origine de l’« extractivisme organique » que nous définissons comme les revendications corporatistes portées par les organisations sociales sur les ressources naturelles, au nom d’une appartenance à une organisation et à un territoire. Cet « extractivisme organique » acquiert une légitimité historique par le contrôle des infrastructures d’extraction et de circulation des ressources, tout en générant des phénomènes d’exclusion que nous présenterons dans cet article2.
4Ce concept permet de rompre avec les lectures courantes de l’aspect « organique » en Bolivie, souvent perçu comme la base de l’articulation de l’instrument politique du Mouvement vers le socialisme (MAS) d’Evo Morales avec les mouvements sociaux boliviens [Do Alto, 2008, p. 28], voire comme un « capital » indispensable à l’émergence des leaders sociaux [Le Gouill, 2015, p. 166]. Par l’introduction de cet « extractivisme organique », nous souhaitons montrer que les difficultés de gestion du gouvernement sur le thème des ressources naturelles ne proviennent pas tant de ses incohérences ou incompétences, mais plutôt des dynamiques et stratégies de résistance des organisations sociales aux projets étatiques. Nous montrerons ainsi que le principal changement qu’a connu la société bolivienne avec la victoire d’Evo Morales est le passage d’un front commun des organisations sociales contre le dénommé « néolibéralisme » à une lutte entre ces organisations sociales pour l’accès aux ressources naturelles.
- 3 Les « us et coutumes » renvoient sur la question hydrique aux accords et obligations communautaires (...)
5L’eau et les minerais ont la particularité d’avoir généré en Bolivie des formes d’autogestion, bien que l’usage de ces ressources soit distinct. L’eau est une ressource vitale (même si un marché de l’eau peut apparaître) dont l’octroi dépend d’« us et coutumes »3 parfois anciennes et d’une technicité contrôlée par les habitants, grâce à un apprentissage et à des pratiques de longue date. Les minerais quant à eux sont quasi exclusivement destinés au marché et, si des formes d’apprentissage et de techniques traditionnelles existent, elles restent d’autant plus limitées que les minerais sont non renouvelables – à la différence de l’eau – et nécessitent des investissements technologiques toujours plus importants à mesure que la ressource s’épuise.
- 4 Nom donné aux trois magnats de l’étain (Simon Patiño, Félix Aramayo et Moritz Hochschild) qui possé (...)
6Nos enquêtes dans le Nord Potosí depuis 2006, sur les questions identitaires et les conflits politiques pour le contrôle des ressources, nous ont amené à pénétrer le monde souterrain des mines et à nous intéresser aux formes d’organisation de l’activité minière. Insérée dès la colonisation espagnole dans l’économie mondiale, la région compte près de 400 mines, avec deux centres historiques de production : Colquechaca-Aullagas, exploité dès la colonisation espagnole ; Catavi-Llallagua-SigloXX-Uncia, découverts à la fin du xixe siècle, qui firent la richesse des « barons de l’étain »4, avant d’être nationalisés en 1952, puis de tomber en déclin avec leur privatisation en 1985 [Lavaud, 1991]. À la suite de cette dernière, les travailleurs des mines s’organisent en coopératives pour exploiter les gisements de manière autonome, en mobilisant leurs savoirs et pratiques pour poursuivre leur activité aux marges du modèle économique dominant, tout en cherchant à l’intégrer (voir infra). Si ces coopératives minières ont été soutenues pour concurrencer le discours politique de l’organisation syndicale des mineurs ou pour absorber la main-d’œuvre exclue de la Comibol [Marston & Perreault, 2017, p. 260], cette pratique artisanale d’extraction s’est construite depuis la colonisation espagnole à travers le jukeo (le vol de minerais pratiqué par les jukus) ou le kajcheo qui permettait, à la suite d’un accord avec le patron, aux kajchas d’extraire le minéral et de le commercialiser à leur propre compte [Absi, 2011, p. 6].
- 5 Il est important de préciser que toutes les coopératives ne fonctionnent pas sur le même modèle. Ce (...)
7Les coopératives sont reconnues par la loi générale des sociétés coopératives de 1958 qui les définissent par l’égalité des droits et des obligations des partenaires en termes de gestion démocratique, de contrôle social et de limitation d’intérêt du capital. Du fait de leur « caractère social », elles sont exemptées de normes environnementales et de travail, du moins jusqu’en 2016 quand le droit de syndicalisation a été introduit. Dans les galeries, elles se caractérisent néanmoins par l’individualisme de leurs membres, par l’existence de hiérarchies et de formes d’exploitation [Michard, 2008 ; Francescone & Diaz, 2013]. De ce fait, les coopérativistes ont pu être assimilés à la « nouvelle bourgeoisie » de l’industrie minière [Crabtree & Chaplin, 2013, p. 133]5. Leurs pratiques ne peuvent ainsi être associées à une vision idyllique des espaces péricapitalistes ; elles révèlent davantage une forme plus poussée d’exploitation, du fait de l’absence de Code du travail et des inégalités qui les structurent, avec l’emploi de peones : des travailleurs journaliers ne possédant pas les mêmes droits que les membres de la coopérative.
- 6 Créée en 1987, la Fédération régionale des coopératives du Nord Potosí réunit 16 coopératives et co (...)
8Les mineurs coopérativistes se comptent aujourd’hui par milliers6. Ils ont une forte influence politique et leur poids économique reste important au niveau local, même s’il ne l’est plus au niveau national. L’économie minière est néanmoins fragmentée entre différents secteurs en concurrence pour le contrôle des gisements [Le Gouill, 2016]. On y trouve, dans le Nord Potosí comme ailleurs en Bolivie, le secteur étatique de la Comibol (mines de Mallku Khota et Amayapampa), le secteur des coopératives minières, dont les plus importantes se situent à Uncia-Llallagua, et le secteur indigène qui, bien qu’il ne soit pas reconnu comme « acteur minier » par la loi Minière de 2014, cherche à contrôler certains gisements – comme cela s’est produit dans le Nord Potosí à Uncia en 2005 et à Mallku Khota en 2012 [Le Gouill, 2016]. Seul le secteur privé international n’est plus présent dans la région depuis les nationalisations de Mallku Khota (2012) et de Amayapampa (2017).
9Une « compétitivité territoriale » s’est ainsi développée entre les différents secteurs miniers, « fondée sur une division nationale du travail, une compétition pour les investissements étrangers, et des facteurs d’externalités différentiels » [Mazurek & Arreghini, 2006, p. 82]. Une forme particulièrement visible de cette compétitivité est la multiplication des vols de minerais par les dénommés ninjas (ou jukus) des coopératives du Nord Potosí dans la mine de la Comibol de Huanuni, comme le témoigne un travailleur coopérativiste de Llallagua :
« Beaucoup vont à Huanuni, ils vont de type jukeo, mais maintenant Huanuni est militarisé. Mais je te le dis, le minerai de Huanuni arrive ici, mais ils font croire qu’il vient d’ici. Une commission est venue de La Paz pour vérifier d’où vient le minerai. Tu peux perdre ta personnalité juridique ! [si elle découvre que le minerai vient de Huanuni] Les jukus peuvent faire venir une tonne de Huanuni ! […] Le minerai de Huanuni est noir, bronze, il est meilleur. Ici aussi nous avons du bon. Nous le mélangeons, et il devient normal [rire] » (Entretien personnel, Lallagua, 2018).
10À l’opposé de l’image romantique du « natif écologique » luttant contre l’exploitation des ressources naturelles [Ulloa, 2007], les Andes boliviennes révèlent davantage une complémentarité historique entre activités agricole et minière [Godoy, 1990], si bien que cette dernière y est très faiblement contestée malgré les pollutions générées par cette activité dans la région depuis plusieurs décennies, voire des siècles. Le modèle des coopératives permet à la main-d’œuvre indigène de s’insérer à l’économie minière – comme membres de la coopérative ou comme peones – du fait que ces coopératives offrent une certaine liberté de temps de travail, compatible avec l’activité agricole :
« Dans une entreprise, comme dans les autres pays, il y a des horaires de travail, il y a un contrat avec l’entreprise ; elle te paie selon les accords qu’il y a avec l’entreprise. Mais ici, la coopérative, c’est libre. Si je veux m’en aller, je m’en vais, personne ne m’oblige. Selon l’estomac fonctionne la coopérative : si tu as besoin, tu travailles quatre, cinq, dix, huit heures. Si tu n’as pas besoin, tu n’entres pas, personne ne t’oblige. Cela est le désavantage de la coopérative, elle nous a rendus à la fois fainéants et vicieux ! » (Entretien avec un coopérativiste, coopérative 20 de Octubre, Llallagua, 2011).
Photo 1. Entrée de l’une des mines de Llallagua, gérée par les coopératives
Photo de l’auteur, Llallagua, 2018.
11Le travail des coopérativistes renvoie également au culte du diable de l’inframonde indigène, aux pratiques rituelles et aux fêtes qui jouent un rôle central dans la construction du groupe social des mineurs [Nash, 1979 ; Absi, 2003]. L’hégémonie acquise par les coopératives minières dans le Nord Potosí est ainsi obtenue par la reconnaissance légale et par ces pratiques informelles et culturellement intégrées [Marston & Perreault, 2017, p. 263]. Elle est cependant mise à mal par l’absence de technologie adaptée. Les infrastructures héritées de la Comibol (photo 1) sont aujourd’hui vétustes et ne permettent plus d’assurer la productivité et la sécurité du travail. Destinées au marché international, les ressources minières sont davantage affectées que la ressource hydrique par ces relations de pouvoir, et ce d’autant plus que leur caractère non-renouvelable nécessite des investissements technologiques pour rester rentable. Ce qui caractérise les coopératives est leur incapacité à innover, alors même que l’innovation est le facteur principal de leur développement [Mazurek & Arreghini, 2006, p. 84].
- 7 Il existe également un mode de captation de la ressource hydrique par les nappes phréatiques dans c (...)
12À Cochabamba, l’eau est historiquement une « ressource stratégique politiquement disputée » [Zegada & Bustamante, 2016, p. 128] depuis la fin du xixe siècle entre les hacendados (propriétaires terriens), les piqueros (petits paysans propriétaires) et les nouvelles élites urbaines [Larson, 1992 ; Thompson Hines, 2015]. À la suite de la réforme agraire de 1953, le démantèlement des haciendas conduit à un partage des eaux « en usage commun » pour les paysans irrigants qui remplacent les anciennes élites rurales dans la négociation avec les élites urbaines pour le contrôle de la ressource. Avec l’urbanisation croissante, ces irrigants participent peu à peu à la construction des coopératives et comités de l’eau urbains, en destinant leurs réseaux d’irrigation non plus à l’agriculture mais à l’approvisionnement des quartiers en eau potable, du fait de l’incapacité de l’État et des municipalités de l’aire métropolitaine de Cochabamba à étendre le réseau public. La Constitution politique de l’État (CPE) de 2009 modifie une nouvelle fois le rapport de force, en faveur cette fois-ci des communautés indigènes d’altitude qui revendiquent la propriété des lagunes situées sur leur territoire7.
13Il existe ainsi aujourd’hui plusieurs formes d’auto-organisation de l’eau en concurrence pour l’accès à la ressource : paysans irrigants, coopératives urbaines et communautés indigènes d’altitude. Si chacune revendique sa légitimité selon un cadre juridique historiquement déterminé (réforme agraire de 1953, CPE de 2009, « us et coutumes »), le sentiment de propriété sur les ressources provient aussi de pratiques et de savoirs dans la construction et la gestion des infrastructures : construction et entretien des barrages, des canaux, etc. Sarah Thompson Hines [2015] évoque une « société hydraulique populaire » qui émerge dès la fin du xixe siècle :
« Les groupes populaires urbains et ruraux ont pris le contrôle des principales sources d’eau régionales et sont devenus des experts hydrauliques à part entière en travaillant ou en confrontant directement les riches propriétaires d’eau, l’État et les organisations financières internationales. Les formes communales locales de gestion de l’eau ont non seulement « persisté » dans la période moderne ; elles ont grandi, se sont renforcées, adaptées aux nouvelles circonstances, et sont devenues assez puissantes pour façonner et frustrer les plans des ingénieurs, des banquiers et des présidents » [Thompson Hines, 2015, p. 7].
- 8 Cet aspect a aussi été rencontré dans une coopérative de La Paz dans laquelle durant une année, les (...)
- 9 Les membres du comité se sont alors cotisés pour apporter 40 000 bolivianos à sa famille en dédomma (...)
14Notre enquête de 2018 à Sacaba a révélé également l’aspect émotionnel de l’investissement communautaire et l’aspect affectif de l’infrastructure hydrique. Les travaux d’entretien de ces infrastructures, collectifs et obligatoires, sont les éléments les plus visibles de l’identité du groupe et sont accompagnés de rituels, de fêtes et de travaux collectifs (nettoyage du canal)8. Plusieurs membres historiques de coopératives urbaines indiquent avoir construit leur système d’approvisionnement et l’avoir fait grandir « comme un enfant » (entretiens personnels, Sacaba, 2018). Ce travail communautaire prend même des allures de sacrifice, dans le cas de l’un des comités de l’eau étudié, lorsque l’un de ses membres fondateurs décède en 2017 lors d’un travail d’inspection dans les montagnes pour contrôler le réseau9. Cette émotion repose sur une histoire particulière du rapport à l’eau et des compétences acquises en ce domaine.
15Nous pouvons distinguer deux types de savoir. Un « savoir local » qui renvoie à la connaissance des zones d’altitude, des sources d’eau, des habitants des communautés d’altitude et de leur langue (le quechua) pour établir les « us et coutumes ». À ce « savoir local » historique, s’ajoute un « savoir professionnel » : beaucoup des cadres des coopératives d’eau travaillent dans la construction ou auprès d’ONG, ce qui leur a apporté une connaissance technique et un réseau de d’interconnaissances. Ce dernier a permis à certaines associations d’irrigants et coopératives urbaines de chercher des soutiens financiers et techniques extérieurs (ONG, coopération internationale), tout en maintenant leur autonomie et en valorisant leurs propres savoirs locaux et professionnels qui leur offrent un avantage sur les techniciens étatiques et municipaux jugés « incompétents ». Comme l’indique le président d’un comité de l’eau d’un quartier urbain, par ailleurs paysan irrigant :
« Il y a beaucoup de sources dans la chaîne de montagnes. Nous avons parcouru toute la zone, nous les avons cherchées, nous sommes passés par la rivière et finalement nous avons trouvé les sources. En tant que fondateurs de la coopérative, nous connaissons toutes les rivières, nous avons examiné toutes les sources. […] La mairie de Sacaba ne sait pas comment gérer les eaux, […] ce n’est que de la pure théorie, dans la pratique, zéro. Le maire lui-même n’a pas cette capacité, cette connaissance de l’eau, de l’eau potable, car [à la mairie] ils n’ont pas cette vision de l’avenir » (président d’un comité d’eau potable, Sacaba, février 2018).
Photo 2. Infrastructure d’irrigation sabotée par des communautés d’altitude afin d’empêcher le flux de l’eau vers les vallées des irrigants
Photo de l’auteur, Sacaba, 2018.
16L’eau porte ainsi une dimension matérielle (droits, infrastructures) et symbolique (identité, rituelle) politiquement efficace, comme durant la « guerre de l’eau » de 2000 contre la privatisation de la ressource. Mais génère socialement des exclusions et des conflits (photo 2) – parfois meurtriers – entre groupes distincts pour le contrôle de la ressource et de son flux [Perreault, 2008, p. 1066]. Des formes de monétarisation de la ressource sont apparues lors du passage d’un usage à un autre (de l’irrigation à l’eau potable), si bien que le contrôle des flux hydriques offre des avantages économiques et politiques importants sur les concurrents, accompagnés parfois de logiques immobilières du fait que l’amélioration du réseau de distribution urbain accentue les spéculations foncières [Poupeau et al., 2019, p. 104]. De plus, le réchauffement climatique offre de nouvelles perspectives agricoles en altitude, si bien que les communautés indigènes ne sont plus aussi passives dans leur négociation avec les paysans irrigants et les secteurs urbains. Ces concurrences entre formes d’auto-organisation expliquent le fait qu’il n’existe actuellement aucune loi de l’Eau au niveau national, le gouvernement d’Evo Morales n’étant pas parvenu à réunir les différents acteurs dans un projet commun.
17Comme nous l’avons montré, les ressources minières et hydriques ont généré des systèmes sociotechniques autogérés, du fait d’une absence relative de l’État. Ces infrastructures reposent sur des savoirs et des pratiques anciennes qui ont permis aux populations de construire leur expertise et leur légitimité. Les infrastructures créent ainsi des « communautés de pratiques » autour d’une culture collaborative et organisationnelle, de formes d’apprentissage, de normes et d’une identité partagée [Star & Ruhleder, 2010]. Ces communautés redéfinissent à leur tour les formes de politisation et les rapports à l’environnement. Elles sont à la base de l’extractivisme organique et doivent être analysées dans une dynamique relationnelle qui permet d’étudier l’ensemble des groupes qui interagissent et y débattent, construisent leurs vécus et y projettent leurs aspirations [Star, 1999]. Lorsque ces infrastructures sont défaillantes, de nouvelles compétitions émergent néanmoins, notamment depuis le « retour de l’État » sous la présidence d’Evo Morales.
18Le suivi des activités minières dans la région du Nord Potosí révèle les frustrations des organisations minières. Du côté du secteur étatique de la Comibol, à Mallku Khota, la centaine de mineurs reste dans l’attente que la phase de production soit lancée. De 2012 à 2018, le gouvernement a dépensé 50 millions de bolivianos (bs) en salaire aux 115 travailleurs pour un simple travail de « maintenance et de nettoyage » (Página Siete, 6 décembre 2018). Des entretiens réalisés en novembre 2018 auprès d’habitants des communautés proches de Mallku Khota, ont révélé que ceux-ci espèrent aujourd’hui l’arrivée d’une entreprise privée qui pourrait enfin lancer la phase d’exploitation et répondre aux promesses en termes de développement et d’emplois. En 2018 et 2019, ce sont les mineurs de la mine de Amayapampa qui se sont mobilisés jusqu’à La Paz pour demander un investissement de 400 millions de bs au gouvernement pour améliorer les conditions d’extraction de l’or (La Razón, 12 août 2019). Enfin, du côté des coopérativistes, la solution au manque d’innovation passe aussi par l’investissement privé, du fait de l’incapacité de l’État à renforcer le poids de la Comibol. Des contrats ont ainsi été signés entre coopératives et entreprises privées, dont le plus important fut ceux sur le Cerro Rico de Potosí, en 1989 [Flores Castro, 2019, p. 87]. Dans le Nord Potosí, de tels contrats ont été imaginés avec deux entreprises chinoise et brésilienne face à l’absence d’investissement de l’État pour surmonter les obstacles technologiques [Marston Kennemore, 2018, p. 10]. Ces contrats ont été la source d’un scandale national quand ils ont été reconnus par la loi Minière de 2014 (article 151), du fait qu’ils offraient aux multinationales la possibilité d’accéder à certains gisements en étant exemptées de normes de travail et de normes environnementales en bénéficiant du « caractère social » des coopératives [Le Gouill, 2016]. Si cet article a été supprimé de la loi, l’espoir du développement grâce au secteur privé reste de rigueur :
« [Le gouvernement] ne veut rien savoir, ils sont incapables ! […] Pour moi, le mieux serait qu’arrive une entreprise privée, avec une mine à ciel ouvert. Imagine la quantité que l’on pourrait extraire, on pourrait construire une usine très grande avec tout ce que l’on aura extrait. Regarde tout ce minéral ! […] La Comibol n’apporte pas de technologie, il faut une entreprise privée, c’est la seule solution, une mine à ciel ouvert comme à Inti Raymi » (travailleur coopérativiste, entretien personnel, Lallagua, 2018).
- 10 De 2011 à 2017, ces programmes auraient concerné 335 municipalités, engendré 1 829 projets d’eau po (...)
19Tout comme les mines, nos différents cas d’étude à Cochabamba ont montré une détérioration des systèmes autogérés d’eau potable et d’irrigation. L’auto-organisation de la ressource avait été pensée pour un petit groupe de bénéficiaires sans anticiper la future croissance urbaine, ce qui a généré des exclusions et des tensions avec les nouveaux arrivants. L’arrivée de nouveaux membres ne partageant pas les mêmes valeurs et n’ayant pas participé à la création de l’infrastructure est souvent un frein à la bonne cohésion interne au groupe. De plus, le coût peu élevé de la ressource n’a pas favorisé les bonnes pratiques et n’a pas toujours permis d’établir des réserves financières en vue de la rénovation de l’infrastructure, dont certaines ont presque doublé la durée de vie initiale de vingt ans. Dans ce contexte, accompagné d’une sécheresse toujours plus accrue entraînant des pénuries en eau, le « retour de l’État » sur les questions hydriques depuis l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales s’est accompagné de plusieurs programmes à destination des communautés rurales et des quartiers urbains, notamment les programmes Mi Agua et Mi Riego10 destinés à accélérer l’accès à l’eau potable et à développer la capacité productive agricole paysanne à travers des systèmes d’irrigation. De plus, ont émergé dans les vallées de Cochabamba quatre mégaprojets d’eau pour la consommation et l’irrigation. Les différentes organisations sociales en concurrence pour le contrôle de la ressource hydrique (coopératives urbaines, irrigants et communautés d’altitude) ont profité des concurrences entre niveaux étatiques (État central, département, municipalités) pour chercher à intégrer ces projets, tout en essayant de maintenir une autonomie organisationnelle. Parmi ces derniers, celui de Misicuni est le plus ambitieux. Il s’agit d’un projet « multifonctionnel » permettant à la fois de fournir de l’eau pour la consommation humaine, pour l’irrigation, pour générer de l’électricité et pour développer l’industrie. Proposé pour la première fois en 1944 par la ville de Cochabamba, puis par la Banque mondiale et par la Banque interaméricaine de développement dans les années 1960-1970, le projet Misicuni s’est peu à peu imposé dans l’imaginaire de la population de Cochabamba, jusqu’à être revendiqué par les organisations hydriques pour concurrencer le projet de privatisation lors de la « guerre de l’eau » de 2000 [Thompson Hines, 2015]. Misicuni voit finalement le jour sous l’impulsion du gouvernement Morales, non sans générer des tensions, ni diviser la population. Certaines communautés indigènes d’altitude critiquent l’absence de « consultation » établie par la loi bolivienne et les normes internationales, le déplacement de communautés et la faiblesse des compensations financières, l’impact des infrastructures sur les territoires traversés, les pertes de superficie agricole et ses possibles impacts environnementaux [Regalsky, 2015]. Plusieurs coopératives et associations d’irrigants voient également dans ce projet une volonté de cooptation des systèmes communautaires par l’État ou la source de nouvelles concurrences entre secteurs en conflits. Mais pour d’autres, le projet Misicuni offre également une possibilité de faire face à la crise actuelle, traversée par les petits systèmes autogérés.
20Du fait de leurs poids économique et politique, les organisations minières et hydriques ne sont pas exemptées d’irrégularités internes, de cas de corruption et de formes de monétarisation des ressources (entre organisations concurrentes dans le cas de l’eau, avec des multinationales dans le cas des coopératives minières). C’est dans ce cadre que l’arrivée de l’État peut être perçue comme une solution de pacification de certains conflits et la source d’un meilleur approvisionnement sur la question hydrique ; alors que la mauvaise gestion de la Comibol conduit davantage les coopératives minières vers le secteur privé.
21En Bolivie, l’exploitation des ressources ne dépend ainsi pas tant des droits de propriétés que des pratiques et des savoirs qui en donnent l’accès. Bien qu’elles aient généré des formes d’auto-organisation, l’État ne reste pas moins le propriétaire de ces ressources, si bien que les tensions tournent davantage pour y avoir « accès », c’est-à-dire pour avoir « la capacité à tirer des avantages des choses », et non pas uniquement sur la propriété et le sentiment de propriété (comme « droit à bénéficier des choses ») [Ribot & Peluso, 2003, p. 153-154]. Sur la thématique hydrique par exemple, « les revendications des droits coutumiers étaient fondées sur l’héritage des investissements communautaires dans les systèmes d’irrigation » [Thompson Hines, 2015, p. 208]. Dans le cas des mines, l’une des principales revendications des coopératives a été d’obtenir le contrôle des anciennes infrastructures de la Comibol pour poursuivre l’activité, même si, avec le temps, celles-ci se sont avérées peu adaptées à l’épuisement des ressources. Dans les deux cas, il s’agit pour chaque organisation de faire valoir sa légitimité au niveau local, ainsi que de redéfinir les territoires selon ses propres représentations et mémoires pour que celui-ci soit reconnu selon leurs intérêts corporatistes et leur identité. Que ce soit sur la question minière ou hydrique, chaque groupe agit ainsi comme un « groupe d’intérêt » [Offerlé, 1998] visant à imposer ses normes et pratiques aux autres ainsi qu’à reproduire son organisation dans le temps.
22À la question des droits de propriété, centrale dans l’analyse des formes d’appropriation de la nature [Graber & Locher, 2018], il s’agit ainsi de prendre en compte les relations de pouvoir affectant les mécanismes d’« accès » aux ressources [Ribot & Peluso, 2003]. Les facteurs déterminant cet accès, définis par Ribot et Peluso, sont particulièrement éloquents dans notre cas (voir tableau 1). Ils agissent comme des variables permettant d’analyser la robustesse des formes d’auto-organisation et la reproduction de leur corporatisme par le contrôle des infrastructures d’extraction.
Tableau 1. Les facteurs d’accès aux ressources de Ribot et Peluso [2003] dans le contexte bolivien
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Formes d’accès aux ressources
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Coopératives minières du Nord Potosí
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Auto-organisations de l’eau de Cochabamba
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Technologies
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Déficientes, héritées de la Comibol, faible capacité d’innovation
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Techniques d’irrigation anciennes reconverties dans la distribution de l’eau potable avec l’urbanisation ; difficulté à renouveler le réseau
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Capitaux
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Déficient
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Déficient
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Marché
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Intégration aux marges dans la vente des minerais à des intermédiaires ; parfois sous-traitance avec les multinationales qui peut diminuer la légitimité de l’accès aux ressources
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Marchandisation de l’eau dans certains cas, pratique illégale qui peut diminuer la légitimité de l’accès aux ressources
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Main-d’œuvre
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Autogestion mais fortes hiérarchies internes ; capacité à intégrer des acteurs d’autres organisations (paysans-indigènes) qui permettent de créer de nouvelles alliances
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Travaux collectifs obligatoires et ritualisés ; faible capacité à générer de l’emploi ; l’extension du réseau peut générer des conflits en absorbant de nouveaux membres peu formés et peu socialisés aux pratiques et savoirs organisationnels
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Savoir
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Savoirs d’extraction mais aussi croyances et idéologie propres au monde des mines
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« Savoirs populaires de l’eau » et savoirs professionnels
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Autorité
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Reconnue par l’État, poids politique important, démocratie organique
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Reconnue par l’État, poids politique important, démocratie organique
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Identité sociale
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Très forte, structure l’organisation et la mémoire locale
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Très forte, structure l’organisation et/ou le quartier et la mémoire locale.
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Relations sociales
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Nombreuses grâce au poids économique de l’activité minière au niveau local et à la multi-positionnalité des acteurs ; externalités négatives (pollution) ne génèrent que peu de contestation au niveau local, mais davantage en ville et à l’international ; liens avec multinationales
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Nombreuses du fait de l’importance de l’eau pour les populations ; liens entre organisations sociales selon « us et coutumes » ; liens accrus avec l’État
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23Dans le cas des formes d’auto-organisation étudiées, si l’identité du groupe est fondamentale dans la production des mémoires et des économies locales, les défaillances des autres mécanismes d’accès peuvent causer une perte de légitimité de l’organisation elle-même. Ainsi, si ces formes d’auto-organisation se sont construites historiquement du fait d’une absence de l’État, elles n’en restent pas moins dépendantes des soubresauts historiques, dont la victoire d’Evo Morales en 2005 marque un nouveau tournant. Dans le cas des ressources hydriques, nous pouvons faire une comparaison entre la réforme agraire (1953) et la NCPE (2009). Alors que dans les deux cas, l’État est le propriétaire des ressources en eau, le sentiment de propriété est présent dans le premier chez les paysans irrigants (confirmé dans un cadre légal), et dans le second chez les communautés d’altitude. Les critiques actuellement émises par ces premiers envers les seconds sont ainsi à resituer dans une perspective historique ainsi qu’un sentiment de revanche des communautés d’altitude envers les irrigants, qui avaient été les principaux privilégiés de la réforme agraire. Dans le cas des mines, la Révolution de 1952 avait généré le mythe de la nationalisation, mais la privatisation du secteur, en 1985, a offert un nouveau poids aux coopératives dont les membres ne luttent plus aujourd’hui uniquement pour le développement national du pays, comme autrefois, mais davantage pour leurs intérêts corporatistes, soutenus dans un premier temps par la NCPE, puis mis à mal par les réformes suivantes [Lacroix & Le Gouill, 2019, p. 103-104]. Chaque processus révolutionnaire conduit ainsi à une redéfinition des droits, des sentiments de propriété et des mécanismes d’accès aux ressources. À la perte de légitimité d’une organisation, peut venir s’ajouter l’émergence de groupes concurrents, dont l’identité acquiert un nouveau statut, comme le montrent clairement en Bolivie les communautés indigènes qui viennent concurrencer certaines organisations minières (Uncia, Mallku Khota) ou la distribution historique de la ressource hydrique entre paysans irrigants et populations urbaines. Le « processus de changement » initié par Evo Morales bouleverse ainsi une nouvelle fois les équilibres, accentué par l’arrivée d’un nouveau concurrent dans la distribution des ressources et du pouvoir : l’État.
24L’extractivisme organique en Bolivie est étroitement associé aux savoirs et aux pratiques historiques des groupes populaires. Ceux-ci produisent des « communautés de pratiques » autour d’une culture collaborative, politique et organisationnelle [Star & Ruhleder, 2010], qui ne visent dès lors plus uniquement à extraire les ressources mais également à reproduire le groupe social lui-même, en délégitiment tout autre prétendant aux ressources. Que ce soit sur le thème de l’eau ou des minerais, les mêmes arguments sont ainsi mobilisés pour délégitimer la politique du gouvernement Morales : il serait dirigé par des « incapables » n’ayant pas les connaissances techniques pour exploiter convenablement la ressource. Cependant, dans le cas de l’eau, il est plus facile pour certaines organisations de défendre les formes d’auto-organisation du fait de l’expertise hydraulique populaire acquise depuis des décennies. Sur le thème minier, au contraire, le besoin de technologie amène les différents secteurs à se tourner davantage vers le privé pour faire face au déficit d’innovation. Pour gagner en légitimité, l’État doit alors valoriser une expertise et un capital technique que ne peuvent promouvoir les organisations sociales [Le Gouill et al., 2020], même si, par le passé, ces mêmes organisations ont pu en appeler à une « expertise populaire » pour le concurrencer [Thompson Hines, 2015] ou s’y opposer [Nash, 1979].
25L’approche que nous avons proposée par la description de cet extractivisme organique permet de renouveler les études classiques sur les tensions entre autonomie des organisations sociales et État en Bolivie. Réunissant à la fois le social, le matériel et le symbolique, cet extractivisme organique fait des ressources naturelles un enjeu de lutte, non pas pour la propriété mais pour leurs accès et la capacité des organisations sociales à en tirer des avantages, desquels dépend non seulement la reproduction de leurs membres mais de l’organisation elle-même. Alors que les organisations sociales boliviennes s’étaient forgé l’image de la défense des « communs » lors de la « guerre de l’eau » de Cochabamba, en 2000, ou de la lutte contre la néo-libéralisation et la privatisation des ressources lors de la « guerre du gaz » de 2003, le « processus de changement » actuel les conduit davantage vers une lutte pour la défense de leurs propres intérêts, du fait que l’absence d’État qui avait permis leur émergence et offert leur légitimité est mise à mal par le « retour de l’État » sous la présidence d’Evo Morales. Cette fragmentation du monde social bolivien, même parmi les classes les plus populaires, explique la complexité des jeux d’alliances entre organisations sociales (entretenues par la multi-positionnalité de leurs membres) et les défiances envers le gouvernement. Elle peut néanmoins être parfois dépassée dès lors qu’un ennemi commun se présente, que ce soit le néolibéralisme dans les années 1990-2000 ou la défense de la démocratie à la suite des élections controversées de 2019.