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Lectures

Julien Joly, Patricio Guzmán, Une histoire chilienne. Le cinéma au cœur du monde

Paris, L’Harmattan, coll. « Champs visuels », 2020
Nancy Berthier
p. 229-231
Référence(s) :
Julien Joly, Patricio Guzmán, Une histoire chilienne. Le cinéma au cœur du monde, Paris, L’Harmattan, coll. « Champs visuels », 2020, 264 p.

Texte intégral

1Issu d’une thèse de doctorat réalisée à l’Université Sorbonne Nouvelle, sous la direction de Nicole Brenez et d’Olivier Compagnon, cet ouvrage reprend dans un volume de 256 pages le monumental travail originel de 572 pages, synthétisé et actualisé pour le mettre à la portée d’un large public, ce qui constitue en soi un beau défi. Il porte sur la figure du documentariste chilien Patricio Guzmán, né en 1941, dont est retracée la carrière cinématographique, depuis ses débuts au Chili dans les années 1960 jusqu’à La Cordillera de los sueños, son dernier opus réalisé à ce jour. Il s’agit d’une œuvre cinématographique conséquente, composée de plus d’une vingtaine de films couvrant cinq décennies. À cette donnée quantitative s’ajoute la qualité exceptionnelle de ces réalisations, qui ont consacré ce cinéaste comme l’une des grandes figures du documentaire contemporain. Il est à cet égard étonnant que la bibliographie le concernant ait été jusque-là si limitée en monographies, avec à ce jour seulement un nombre limité d’ouvrages, dont deux assez anciens [Guzmán & Sempere, 1977 ; Ruffinelli, 2001 ; Ricciarelli, 2011]. Le livre de Julien Joly, en français, vient donc combler de manière nécessaire un vide. Il convient de s’en réjouir d’autant plus qu’il s’agit d’un travail d’une excellente facture, qui à cet égard rend un bel hommage au cinéaste.

2Si le livre prend le parti d’aborder l’ensemble de la carrière de Patricio Guzmán, il n’a pas pour autant la prétention de tout embrasser exhaustivement. Les films du réalisateur sont examinés sous l’angle des relations entre cinéma et histoire à travers le prisme d’un itinéraire transnational, entre l’Amérique et l’Europe, comme l’indique éloquemment le sous-titre « une histoire chilienne. Le cinéma au cœur du monde ». Cette proposition d’étude problématisée guide le lecteur dans son appréhension du texte tout au long du volume. Cette perspective est tout à fait pertinente dans la mesure où elle renvoie à une dimension absolument centrale dans la filmographie de Guzmán, ce que l’ouvrage démontre bien ; elle est en outre inaugurale, à travers l’expérience fondatrice du mythique La Batalla de Chile, tourné au Chili et post-produit en exil, qui n’a cessé de le hanter et de hanter de nombreux documentaristes – pas seulement latino-américains.

3Cette réflexion autour des relations entre cinéma et histoire, au sens large, s’articule à une perspective d’ensemble résolument biographique, ainsi que le formule l’auteur dès l’introduction intitulée « La biographie rassemble les grains de l’existence » qui prétend « arpenter intensément, avec nuance et subtilités, la vie de Patricio Guzmán » (p. 9). Julien Joly part de l’idée selon laquelle « l’existence singulière » se transforme en « miroir de son temps » (p. 9) chez le réalisateur. Il s’agit dès lors de « mettre en lumière des dynamiques, des logiques plus vastes, en plaçant le curseur analytique à hauteur d’homme » (p. 10-11), ce que l’auteur fonde théoriquement et méthodologiquement à travers des références variées, notamment à l’incontournable ouvrage de François Dosse [2005], qui a contribué à réhabiliter l’approche biographique en histoire où elle avait été écartée pendant longtemps.

4C’est ce choix qui conduit l’auteur à élaborer un plan dont les différents chapitres, ordonnés de manière chronologique, épousent les diverses périodes de la vie et de l’œuvre de Patricio Guzmán, traitées en six grands blocs, ce qui particularise de manière très efficace les grands moments de cette bio-filmographie. Le premier chapitre, intitulé « Les racines d’un artiste (1941-1970) », évoque la période de formation du cinéaste. Dans « Le cinéma au cœur des éruptions : le temps de l’Unité populaire (1970-1973) » est présentée son expérience cinématographique fondatrice à l’époque de l’Unité populaire jusqu’au coup d’État militaire du 11 septembre 1973. Le chapitre suivant, « Narrer au monde. Rêves et horreurs (1973-1979) », revient sur le processus de réalisation de la trilogie filmique La Batalla de Chile. « Puisqu’il faut vivre. L’exil et ses chemins de traverse (1979-1997) » est un chapitre placé sous le signe de l’exil, dans lequel le réalisateur s’installe pour de nouvelles créations polymorphes jusqu’à la fin des années 1990. Dans « Cahiers des retours au pays natal : lutter pour demain, contre l’oubli (1979-2006) », l’auteur s’attache à la production obstinée du cinéaste de films documentaires caractérisés par une bataille contre l’oubli. Enfin, le dernier chapitre (« Les poétiques atmosphériques. La “trilogie des éléments” [2006-2020] ») rend compte de la magistrale manière dont le cinéma de Patricio Guzmán, partant de l’histoire chilienne, prend des accents universels qui le consacrent comme l’une des figures majeures du cinéma documentaire contemporain.

5La périodisation proposée est tout à fait convaincante et permet de suivre le fil d’un itinéraire biographique et cinématographique dans sa continuité, tout en le problématisant et sans jamais céder à la tentation de l’exhaustivité érudite. La matière bio-filmographique est répartie de manière équilibrée au sein des six chapitres. Chacun des grands moments est, en outre, rigoureusement replacé dans son contexte à travers des mises au point historiques concernant l’histoire politique ou cinématographique, sans aucune pesanteur. Car c’est là de fait l’une des grandes qualités de cet ouvrage, permise notamment par ce choix de plan chronologique, qu’il nous fait traverser de manière captivante un demi-siècle de vie intellectuelle et artistique du monde contemporain à travers un itinéraire singulier dont l’auteur parvient, ainsi qu’il se le proposait, à dépasser la singularité afin de l’universaliser. Le plaisir de la lecture de ce texte, aisée et agréable, est aussi lié à une écriture d’une excellente facture, avec un sens de la formule tout à fait appréciable et, notamment, un beau sens du titre sachant à la fois problématiser et décrire avec une grande efficacité. Le propos est toujours d’une grande clarté. Cette étude, qui constitue un précieux apport à la connaissance de l’œuvre de Patricio Guzmán, mais aussi de l’histoire du cinéma latino-américain, fera date et s’imposera sans nul doute comme une référence incontournable.

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Bibliographie

Dosse François, Le Pari biographique. Écrire une vie, Paris, La Découverte, 2005.

Guzmán Patricio & Sempere Pedro, Chile: el cine contra el fascismo, Valencia, F. Torres, 1977.

Ricciarelli Cecilia, El cine documental según Patricio Guzmán, Santiago de Chile, Fidocs, 2011.

Ruffinelli Jorge, Patricio Guzmán, Madrid, Cátedra, 2001.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nancy Berthier, « Julien Joly, Patricio Guzmán, Une histoire chilienne. Le cinéma au cœur du monde »Cahiers des Amériques latines, 96 | 2021, 229-231.

Référence électronique

Nancy Berthier, « Julien Joly, Patricio Guzmán, Une histoire chilienne. Le cinéma au cœur du monde »Cahiers des Amériques latines [En ligne], 96 | 2021, mis en ligne le 10 octobre 2021, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/cal/12988 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cal.12988

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