François-Michel Le Tourneau, L’Amazonie : histoire, géographie, environnement
François-Michel Le Tourneau, L’Amazonie : histoire, géographie, environnement, Paris, CNRS éditions, 2019, 524 p.
Texte intégral
- 1 Neide Gondim, A invenção da Amazônia, São Paulo, Marco Zero, 1994, p. 13.
1Depuis cinq siècles, l’Amazonie fait l’objet de toute sorte de fantasmes et de rêveries dans l’esprit des Européens. Derrière les représentations proposées par les différentes approches de la région, de la perspective culturelle en passant par la vision religieuse pour arriver aux enjeux scientifiques et environnementaux, jaillit un substrat mythique qui dérange et fascine jusqu’à nos jours. Neide Gondim résume assez bien le processus de formation et de fixation des imaginaires étrangers et nationaux quand elle affirme que l’Amazonie est une invention de l’Occident1. Les imaginaires dont il est question sont, dès leurs origines, sources d’ambiguïtés car ils sont empreints de contresens. Ce qui n’a pas échappé à l’analyse fine de François-Michel Le Tourneau qui reprend le mythe grec des femmes guerrières, transposé en Amérique équatoriale par Francisco Orellana au xvie siècle, pour illustrer à quel point l’« Amazonie est un malentendu occidental ».
2Dès les premières lignes de son introduction, le géographe prend le parti d’examiner les mécanismes de construction par les Européens d’un lieu à la fois mythique et « réel ». Et c’est en partant du constat que « “l’Amazonie” n’existe pas » (p. 7) qu’il entreprend cette tâche. Plus qu’une tentative d’effet rhétorique, cette expression synthétise à elle seule les difficultés d’appréhender la complexité du monde amazonien. D’abord parce qu’il est avant tout une construction exogène ; ensuite parce que l’« Amazonie » est à prendre au pluriel ; enfin parce que de nombreux malentendus sur la région persistent. Signaler comment les contresens ont façonné les modèles de développement européen pour l’Amazonie brésilienne constitue l’une des ambitions affichées de cet ouvrage. Un objectif secondaire en découle : « proposer une synthèse la plus documentée possible des évolutions de la période précolombienne à nos jours, ainsi qu’un tableau des enjeux contemporains » (p. 10). Pour ce faire, l’auteur mène dans son essai un dialogue fécond entre l’histoire et la géographie, faisant également appel à d’autres disciplines des sciences humaines et sociales telles que l’écologie et l’archéologie. Cette interdisciplinarité se manifeste particulièrement dans la riche et dense bibliographie proposée à la fin de l’ouvrage.
3La première partie dresse un panorama géographique et écologique, ainsi qu’un tableau synthétique, de ce qu’était l’Amazonie avant l’arrivée des Européens. Le géographe pose les bases de ce qu’il appelle « les données du problème » et s’emploie à répondre à plusieurs questions fondamentales : où est l’« Amazonie » ? Quels sont ses limites, son climat, sa végétation, sa biodiversité ? Pour répondre à ces interrogations, des notions de géographie, de cartographie, d’hydrographie et d’écologie sont mobilisées. La lumière est mise sur les enjeux et les limites liés aux différentes notions. Il en ressort la difficulté d’établir une définition générale de l’Amazonie, ce qui accentue le paradoxe d’une région minutieusement observée depuis plusieurs siècles, mais finalement mal connue. Pour preuve, le contresens assez répandu qui la voit comme une réserve de ressources naturelles inépuisables. En vérité, la région est loin d’être une corne d’abondance et son opulence naturelle cache une réelle fragilité. « À chaque parcelle qui brûle, des bibliothèques de diversité du vivant sont détruites » (p. 35), souligne par l’auteur. Un autre point soulevé dans l’ouvrage se rapporte à l’histoire de l’Amazonie précolombienne, qui demeure peu connue de nos jours. De fait, les vestiges laissés par des sociétés autochtones originelles font état d’une histoire très riche et ancienne. Ces mêmes vestiges permettent au géographe de revenir sur un contresens majeur ancré dans l’imaginaire collectif, depuis la première moitié du xxe : la vision d’une Amazonie comme un « enfer vert », où le milieu naturel inhospitalier rendrait impossible l’essor de grandes civilisations. Cet imaginaire va de pair avec un autre : l’Amazonie serait une région peu et mal peuplée, notamment dans sa période précolombienne. Ce qui est remis en question par des découvertes archéologiques faites à partir des années 1970, montrant qu’avant l’arrivée des Européens, l’Amazonie était assez densément peuplée (concentration d’environ 6 millions d’habitants sur les 8 à 10 millions estimés dans les basses terres tropicales de l’Amérique du Sud) par des sociétés complexes qui entretenaient d’abondantes relations commerciales.
4La deuxième partie de l’ouvrage est l’occasion de revenir sur les grandes lignes de l’histoire amazonienne depuis l’arrivée des Européens jusqu’à 1950. Après la « découverte » par les Espagnols d’une « mer d’eau douce », selon l’expression de Vincent Pinzon, en 1500, quelques expéditions ont livré leurs récits sur la région. Ceux-ci sont devenus des sources incontournables pour ceux qui s’emploient à retracer les origines de la conquête coloniale en Amazonie. Ainsi l’expédition de Francisco Orellana, entre 1542 et 1543, fournit-elle un texte fondateur signé par Garpar de Carvajal, où les chimériques Amazones côtoyaient des civilisations amérindiennes qui étaient, quant à elles, bien réelles. Malgré des expéditions menées au xvie siècle, l’occupation européenne de la région ne s’est pas faite rapidement. Aussi, dans un premier moment, François-Michel Le Tourneau met-il en avant les enjeux et les difficultés qui expliquent une colonisation très tardive, initiée seulement au xviie siècle. Ensuite, l’auteur passe en revue le xviiie siècle où l’Amazonie est devenue une colonie du Portugal. Lisbonne entame alors une politique de colonisation et d’exploitation des ressources qui s’avère très peu adaptée à la réalité amazonienne. Cette entreprise coloniale entraîne notamment une profonde transformation de la cartographie ethnique de la région, avec la disparition d’ethnies indigènes et l’apparition progressive des caboclos et des Tapuios. Un troisième point abordé porte sur la problématique d’intégration de la région amazonienne au territoire brésilien après l’Indépendance (1822). De la guerre civile (1835-1840) en passant par la période de stagnation économique de la première moitié du xixe siècle, pour arriver à l’âge d’or et au déclin du caoutchouc, les dynamiques migratoires et les problématiques liées à une croissance démographique et économique soudaine et discontinue sont ainsi évoquées. L’auteur propose alors une réflexion essentielle : « Le boom du caoutchouc a-t-il profité à l’Amazonie ? » (p. 182). Par la suite, les politiques entreprises durant « l’ère Vargas », notamment sa « marche vers l’ouest » des années 1940, ainsi que le changement de cap des élites intellectuelles brésiliennes concernant les Amérindiens, sont passés au crible. Ce dernier point met à jour les paradoxes d’une politique de « protection » des Amérindiens, initiée au début du xxe siècle, qui s’est montrée peu efficace.
5La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à l’intégration sociale et économique de l’Amazonie initiée au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. Ici sont scrutées les principales mesures prises par le gouvernement fédéral brésilien pour développer la région entre 1950 et 2015. Dans un premier temps, le projet des militaires durant la dictature (1964-1985) est examiné, notamment « l’Opération Amazonie » (1966) et le Plan d’intégration nationale (PIN) des années 1970. Celui-ci prévoyait l’ouverture et l’amélioration du réseau routier reliant l’Amazonie au reste du Brésil, ainsi que le développement d’une politique de colonisation agricole, mais n’obtint que de faibles résultats. Cette dynamique d’intégration fut réalisée au profit d’autres régions du Brésil, notamment le Sud, au détriment de l’Amazonie. François-Michel Le Tourneau souligne aussi le changement fondamental de perspectives concernant la région : s’il fallait jusqu’alors composer avec une nature insoumise, « la technologie et la mécanique [étaient] désormais plus puissantes que la forêt » (p. 207). Le géographe s’attache à montrer à quel point la création d’un marché foncier et le début de la spéculation sur la valeur des terres modifient le paysage de la région et sa société. Le retour à la démocratie (1985) marque une prise de conscience environnementale. En effet, les pressions internationales pour la sauvegarde de la forêt, ainsi qu’une convergence inédite entre mouvements sociaux et mouvements écologistes au niveau national, mettent à l’ordre du jour la « question écologique ». La nature amazonienne cesse alors d’être vue sous l’angle purement économique et devient un enjeu politique, comme en témoignent la création du Parti vert (1985) et le lancement du programme Nossa Natureza (1988). Au cours des années 1990, le Brésil s’ouvre à la coopération internationale, misant sur le concept de « développement durable » ou « socio-environnementalisme ». Cela implique l’inclusion des sociétés traditionnelles dans les politiques écologiques, renversant un paradigme séculaire : de simples « vestiges » du passé, les natifs deviennent les « gardiens de la forêt ». Dans les années 2000, le gouvernement fédéral brésilien revient sur un modèle de développement économique plus axé sur les travaux d’infrastructures et l’exploitation des ressources naturelles.
6La quatrième partie de l’ouvrage est dédiée aux enjeux contemporains : le déboisement, la place actuelle de l’Amazonie dans l’économie brésilienne, les problématiques sociales, territoriales et stratégiques. Le phénomène de la déforestation, qui s’intensifie à partir de 1975, est polymorphe et son intensité varie dans le temps. La question étant de savoir si les solutions fournies par le Brésil ont été (et sont actuellement) à la hauteur de la tâche. Le changement climatique étant un enjeu planétaire majeur, l’auteur se penche sur les principaux moteurs et agents du déboisement, avant de s’attaquer aux mesures prises par le gouvernement fédéral brésilien pour tenter de le maîtriser, à l’heure où la déforestation représente la première source d’émission de CO2 du Brésil. Ce sujet étant indissociable de la question économique, le géographe questionne les apports de l’Amazonie à l’économie brésilienne d’aujourd’hui : « À qui profite l’exploitation de ces ressources ? » La mesure de différents secteurs d’activité fait émerger deux contresens : d’une part, les principales activités associées à l’espace amazonien, comme l’extractivisme, l’élevage et la grande culture, ne sont pas prédominantes face au secteur de services et aux activités industrielles ; d’autre part, malgré le fait qu’elle représente 60 % du territoire brésilien, l’Amazonie pèse peu dans l’économie du pays et demeure une région marginale. Les modèles de développement économique et environnemental ayant des répercussions sur les populations locales, il est nécessaire d’analyser leurs impacts sociaux. L’auteur discute ensuite les conditions de vie dans une Amazonie « qui suit les évolutions nationales avec un certain retard » (p. 419). La concentration des populations dans les zones urbaines et les indicateurs sanitaires et sociaux des États amazoniens révèlent de grandes inégalités, sur le plan national et régional. L’étude du développement, de la gestion et de la protection des « territoires identitaires » montre la complexité et les limites des politiques territoriales tournées vers les Amérindiens, les « Quilombolas » et les « populations traditionnelles ». Un dernier point se rapporte aux enjeux frontaliers car les dynamiques actuelles mènent l’auteur à se demander si l’Amazonie est encore une frontière.
7Dans sa conclusion, François-Michel Le Tourneau tire des leçons des principaux contresens à l’origine du malentendu amazonien et dresse un constat inquiétant : « L’Amazonie brésilienne est mal en point. » (p. 477). Il rappelle que, dès la colonisation portugaise, les politiques de développement de la région ont été pensées depuis l’extérieur, sans tenir compte des nécessités, de l’expertise et, parfois même, de l’existence des populations locales. Souvent tournées vers le profit, ces politiques négligent également les spécificités de l’écosystème amazonien. Les solutions qui pourraient contribuer à la sauvegarde de cet écosystème semblent « irréalistes » en ce qu’elles demanderaient de grands investissements financiers, ainsi qu’une rupture avec un modèle économique auquel les Occidentaux ne sont pas prêts à renoncer. Et cela même si l’Amazonie part en fumée.
8Primé par le prix Sophie Barluet 2019 du Centre national du livre, cet ouvrage constitue une très riche contribution aux études sur l’Amazonie brésilienne. À l’heure où les politiques de protection de la forêt amazonienne semblent faire un bond en arrière au Brésil, il est une source précieuse d’informations et donne à voir, grâce à son approche pluridisciplinaire, toute la complexité de la région.
Pour citer cet article
Référence papier
Nataly Jollant, « François-Michel Le Tourneau, L’Amazonie : histoire, géographie, environnement », Cahiers des Amériques latines, 96 | 2021, 232-236.
Référence électronique
Nataly Jollant, « François-Michel Le Tourneau, L’Amazonie : histoire, géographie, environnement », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 96 | 2021, mis en ligne le 10 octobre 2021, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/cal/12999 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cal.12999
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