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- 3 Mbembe « émet l’hypothèse que l’expression ultime de la souveraineté réside largement dans le pouv (...)
1Le Venezuela traverse actuellement une crise multidimensionnelle qui met en évidence les limites interprétatives du latino-américanisme1 dans l’examen des évolutions récentes de la région. Marqué par l’imaginaire belliciste de la guerre froide, le courant hégémonique des études latino-américaines, en restant confiné dans des frontières identitaires qui ségréguent le champ académique, continue à faire valoir son agenda propre – à l’exclusion des autres. L’une de ces frontières recoupe la dichotomie idéologique gauche/droite, un cadre d’analyse qui élude les formes de pouvoir et d’assujettissement que l’on retrouve des deux côtés du spectre politique2. Focalisées la plupart du temps sur la dénonciation des dispositifs de pouvoir néolibéraux [Valencia, 2010], ces approches partiales nourrissent un déficit critique en matière d’analyse du pouvoir d’État dans le contexte actuel. En témoigne le livre Latinoamericanism after 9/11, dans lequel John Beverley propose des analyses post-subalternistes qui confortent la raison d’État lorsque sa direction est passée à gauche, comme c’est le cas au Venezuela depuis 1999 [Beverley, 2011, p. 110-126]. Dans le même esprit, le Portoricain Enrique Toledo, l’un des représentants des études décoloniales, affirme qu’en cas de menace, l’État peut légitimement plier le droit à sa propre raison d’être, et la faire primer sur le droit de ses citoyens [Toledo, 2017]. Ce phénomène a contribué à des formes alarmantes de relativisation ou de « nuance » lorsqu’il s’agit d’évaluer les violations massives des droits humains. L’État-gouvernement étant ici présumé victime, la raison d’État se trouve justifiée au détriment de sa population [Llorens, 2018 ; Ávila, 2022a]. Ces approches témoignent à la fois de l’incapacité à élaborer une critique de l’État en tant que structure de pouvoir, et du travail de légitimation mené par divers intellectuels eu égard à certaines nécropolitiques étatiques3. D’ailleurs, la réflexion sur la biopolitique n’a pas échappé à ce même problème interprétatif au sein du champ des études latino-américaines. Motivée exclusivement par la critique du néolibéralisme, cette réflexion a ignoré les expériences de systèmes autoproclamés socialistes qui se présentaient comme alternatifs. Devant ces lacunes, nous proposons un dialogue critique avec des spécialistes des sociétés africaines afin de dépasser les limitations herméneutiques du latino-américanisme hégémonique. En particulier, vu l’hétérogénéité de l’expérience historico-idéologique du continent africain, le mérite des réflexions d’un chercheur comme Achille Mbembe réside précisément dans le fait de situer les dispositifs relatifs à la mort au sein d’une structure héritée du colonialisme esclavagiste qui se reformule en permanence, indépendamment des signes idéologiques des projets d’hégémonie politique étudiés, qu’ils se déclarent socialistes ou capitalistes.
2Dans un esprit de dépassement des dichotomies idéologiques et dans le but de rétablir une éthique intellectuelle qui soit en cohérence avec le respect des droits humains, ce quelles que soient les obédiences politiques en jeu, nous proposons une analyse de la violence institutionnelle vénézuélienne. Nous cherchons à conceptualiser l’État vénézuélien actuel, issu des élections législatives de 2015, comme une machine de guerre [Deleuze et Guattari, 2002], dont le dispositif nécropolitique le plus patent est incarné à partir de 2017 par les Forces d’action spéciales (FAES) de la Police nationale bolivarienne (PNB). Nous nous proposons de penser ensemble les notions de machine de guerre et de nécropolitique en partant du postulat qu’il y a eu ici une inversion dans la relation « habituelle » entre l’appareil d’État et la machine de guerre [Deleuze et Guattari, 2002]. L’existence des FAES traduirait le fait que l’État se retrouve prisonnier d’une conception mécaniste du pouvoir de destruction – plutôt que le contraire –, cimentant ainsi un genre de souveraineté traversée de part en part par des politiques de mise à mort.
3À cette fin, nous nous appuierons sur des outils conceptuels issus des études africanistes. En l’espèce, la discussion sur le rôle des États-nations africains dans l’élaboration de dispositifs sociaux, politiques et culturels constitutifs des réalités postcoloniales, tant socialistes que capitalistes, est riche en enseignements. Les notions de criminalisation de l’État, de politique du ventre, de nécropolitique, ainsi que de gouvernement privé indirect [Bayart et al., 1999 ; Bayart, 2009 ; Mbembe, 2011b], s’avèrent particulièrement pertinentes pour aborder le nouvel État en voie d’émergence au Venezuela. Cependant, nous parlons ici d’un État dont les dispositifs meurtriers ne sont pas dénués d’antécédents dans l’histoire vénézuélienne du xxe siècle.
- 4 Les données quantitatives sont issues d’une veille quotidienne entamée en 2016 et qui se poursuit (...)
4Ce travail se base sur une méthodologie qui combine des éléments normatifs (documents juridiques et autres documents officiels) et des éléments empiriques, pour partie quantitatifs (statistiques officielles des décès imputables à l’intervention des forces de l’ordre entre 1976 et 2018, nombre de cas de ce type évoqués dans les médias entre 2016 et 2019, bases de données de l’ONG Provea et du « Moniteur des Victimes » entre 2017 et 2019, qui permettent de compléter l’opacité des informations officielles), et pour l’autre qualitatifs (discours officiels, entretiens et conversations avec les familles de victimes d’exécutions extrajudiciaires ainsi qu’avec des fonctionnaires de police)4. Nous démontrons ici comment les pratiques nécropolitiques de l’État témoignent d’une structure bureaucratique qui n’est pas centralisée. Comme l’avance Mbembe dans le cas africain, nous assistons à un « épuisement du modèle de l’État territorial, caractérisé par la différenciation institutionnelle, la centralité et la verticalité de la relation politique, la démarcation spatiale, le monopole de l’exercice de la violence légitime et du prélèvement fiscal autorisé » [2011b, p. 100]. Bien qu’il s’agisse d’un modèle émergent, cet État s’articule ici autour d’une exacerbation radicale des pratiques de contrôle sur des secteurs exclus traditionnellement : les jeunes pauvres racisés.
- 5 Voir sur ce point Cofavic, Grupos parapoliciales en Venezuela, Caracas, 2005 ; Cofavic, Informe so (...)
5En effet, historiquement, les cibles militaires des opérations policières motivées par ce qu’elles nomment la « sécurité publique » se trouvent être des jeunes, Noirs ou métis, issus de quartiers périphériques et pauvres5 [Ávila, 2019]. Ce n’est pas là une spécificité vénézuélienne, puisqu’on la retrouve dans toute l’Amérique latine [Huggins, 2010]. Cependant, ce qui nous interpelle ici, c’est l’ampleur prise par ce phénomène durant les dernières années dans le pays [OACNUDH, 2019 ; MIIDHSV, 2020 ; Cano et al., 2022 ; Ávila, 2022b].
6Les caractéristiques de ce type de victime méritent une mention particulière : la classe sociale et la race ou l’appartenance ethnique sont intimement liées. Traditionnellement, c’est l’idéologie du métissage, ou ce qu’on a appelé le mythe de la démocratie raciale latino-américaine (pleinement adopté par l’imaginaire national positiviste vénézuélien au cours du xxe siècle), qui a fait obstacle à la reconnaissance de la relation entre pauvreté et race ou appartenance ethnique au Venezuela. Dans ce contexte idéologique, les classes aisées vénézuéliennes ont tendu à être globalement « plus blanches » que les autres, au sein d’une échelle sociale où « le blanchiment » symbolise une progression du statut socio-racial. On retrouve un exemple de ce phénomène dans les politiques d’incitation à l’immigration adressées aux travailleurs européens depuis le début du xxe siècle, qui promouvaient l’idée qu’ils viendraient « améliorer la race » vénézuélienne. À l’inverse, les classes populaires sont associées à la population afro-descendante et/ou à celle qui possède des traits indigènes manifestes. Pour résumer, au Venezuela, la segmentation de classe est traditionnellement liée aux préjugés racistes, et le chavisme au pouvoir n’a pas réalisé d’avancées majeures sur le sujet [Pollak-Eltz, 1993 ; Blanco & Quryat, 2020].
- 6 Alors que le taux d’inflation moyen pour l’Amérique latine s’établissait à 8,4 % en 2014, il attei (...)
- 7 Au Venezuela, ces dernières années, les droits sociaux ont régressé à tel point qu’en 2020, la pop (...)
- 8 Au-delà de la lutte pour le pouvoir et de la consolidation autocratique actuelle, on estime qu’au (...)
- 9 Par la suite, en 2019, l’opposition a désavoué à son tour le président de la République, désignant (...)
7Depuis plus d’une décennie déjà, le Venezuela traverse une crise à la fois sur les plans économique6, social7, politique et institutionnel8. On peut affirmer qu’à partir de la mort du président Chávez, en 2013, plusieurs crises se sont intensifiées, et parmi elles celle du leadership politique. À cette époque, on a pu observer un effritement de la position hégémonique du parti au pouvoir, qui s’est traduit par la défaite électorale du 6 décembre 2015 où, pour la première fois depuis dix-huit ans, le Parlement s’est retrouvé aux mains de l’opposition. Cet événement a entraîné une série de passes d’armes réciproques entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. L’accumulation de ces tensions déboucha sur des manifestations tout au long de l’année 2017. Celles-ci furent durement réprimées par le gouvernement. Au moins 124 personnes trouvèrent la mort (parmi lesquelles 26 % des suites de l’intervention directe des forces de sécurité), le gouvernement parvenant in fine à imposer la convocation d’une Assemblée nationale constituante (ANC). Cette Assemblée représenta une sorte d’auto-coup d’État, et elle a été instrumentalisée pour écraser toute forme de dissidence. C’est pour cette raison que les élections régionales et locales organisées par l’ANC en 2017 n’ont pas été reconnues par des acteurs de tous bords, que ce soit au niveau national ou international [Ávila et Gan, 2018]9.
- 10 Ce terme a été peu défini ou conceptualisé, mais a été largement repris dans le débat public par l (...)
8En 2018, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a reconnu que les Vénézuéliens traversaient une « crise humanitaire, politique, économique et sociale qui [portait] sérieusement atteinte à leurs droits humains » – qualifiée même par certains secteurs d’« urgence humanitaire complexe »10 [Cartaya Febres et al., 2020]. Cette situation qui s’est aggravée avec la pandémie de Covid-19 [Cartaya Febres et al., 2020 ; Ávila, 2020] a fait l’objet, en outre, d’enquêtes pour violations graves des droits humains contre le gouvernement vénézuélien, lancées par la Cour pénale internationale et par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies (ONU). De nombreuses recherches empiriques ont déjà démontré comment, dans des circonstances analogues, le système pénal fonctionne de façon plus violente et plus autoritaire, l’usage de la force publique devenant de plus en plus létal. Cette crise semble coïncider avec la diminution de la rente pétrolière, qui aggrave les problèmes économiques, sociaux et politiques, exacerbant la répression étatique [Hernández, 1986, 1989 ; Aniyar, 1989 ; Gabaldón, 1993], ainsi que la prolifération du marché noir, dans lequel sont directement impliqués les agents de l’État [Teran, 2021 ; Vázquez & Rodríguez, 2021 ; López Maya, 2021 ; Ávila, 2022b].
- 11 Historiquement, l’armée a longtemps joué un rôle de premier plan au Venezuela. Elle est toutefois (...)
9À tout cela, il faut ajouter la percée d’un autoritarisme hégémonique marqué par des traits totalitaires et sultaniques [Magdaleno, 2020 ; López Maya, 2021], avec une nette prépondérance des logiques militaires : la logique belliciste et d’état de siège permanent interfère de plus en plus avec les procédures de détermination des responsabilités et le contrôle de l’exercice du pouvoir [Ávila, 2022a]11. L’usage effréné de la force se révèle être un capital important pour ceux qui exercent le pouvoir politique dans le pays. Cependant, cela ne signifie pas que nous nous trouvions devant un État autoritaire vertical, centralisé et monolithique, exempt de fissures, de factions ou de contradictions. Au contraire, il s’agit d’un État par moments chaotique, institutionnellement précaire, qui promeut la création de petits fiefs opérant avec certains degrés d’autonomie, qui peuvent même entrer en concurrence entre eux et s’affronter, tout en gardant certains niveaux d’articulation et de cohésion. Les forces de sécurité civiles et militaires sont un élément constitutif clé de cette logique. Leur raison d’être est de maintenir sous contrôle tout élément qui pourrait contester la mainmise du gouvernement sur l’État ainsi que sur les rentes tant licites qu’illicites. Il s’agit d’une relation d’interdépendance, qui n’est pas motivée par des intérêts d’ordre public mais par des intérêts privés et corporatifs. Ce sont précisément ces caractéristiques qui permettent à l’État d’exercer une violence plus grande encore, puisqu’elle est soumise à moins de limites et de contrôles [Ávila, 2022b, 2018].
10Les Forces d’action spéciales (FAES) de la Police nationale bolivarienne (PNB) ont été créées et mises en service dans ce contexte de crise institutionnelle et de graves conflits politiques et sociaux, qui a marqué le début de la consolidation autoritaire du gouvernement. Notre analyse se concentre donc sur cette phase récente du chavisme au pouvoir. Les FAES sont une division de la PNB, instituée officiellement par le président de la République le 14 juillet 2017, suite à près de quatre mois de manifestations ininterrompues à travers tout le pays, et vingt jours avant que l’Assemblée nationale constituante (ANC) ne soit imposée. L’annonce s’est faite en ces termes :
- 12 Venezolana de Televisión (VTV), « Maduro en la graduación en la UNES de la Policía Nacional Boliva (...)
Nous allons procéder à l’activation des Forces d’action spéciales de la Police nationale bolivarienne, une force qui vient s’ajouter à la lutte pour la sécurité, contre le crime et contre le terrorisme […]. Qu’on applaudisse les Forces d’action spéciales de la Police nationale bolivarienne […], entraînées à défendre et à protéger le peuple contre le crime, les gangs criminels et les bandes terroristes encouragées par la droite criminelle, par la droite terroriste. […] Les Forces d’action spéciales de la Police nationale bolivarienne sont maintenant activées !12
- 13 Le discours officiel représentait le chavisme comme une nouvelle incarnation des guerres d’indépen (...)
11Historiquement, la guerre, le prélèvement de ressources et l’accumulation du capital ont interagi pour influer sur la construction de l’État en Europe [Bayart et al., 1999 ; Tilly, 1985]. Cette relation entre la guerre et l’émergence d’un nouvel ordre politico-territorial va progressivement définir les nouvelles figures du souverain et du sujet en termes de droits et de devoirs, figures qui détermineront la citoyenneté. Elle définira également ce qui reste en dehors du nomos de l’État, c’est-à-dire ce qui ne possède pas de citoyenneté. La nature belliciste de ce moment fondateur détermine la délimitation d’un « dehors » générique (anoma) vis-à-vis duquel l’État affirme sa souveraineté. Cette nécessité pour l’État d’expulser des éléments de son périmètre pour soutenir son propre pouvoir peut être traduite par les catégories d’ami/ennemi avec lesquelles le théoricien conservateur Carl Schmitt [1922] a pensé le jeu politique, qui s’inscrivent dans une logique guerrière. Dans le cas vénézuélien, l’idée fondatrice d’un nouvel État-nation bolivarien à partir de 1998 s’est appuyée sur un imaginaire belliciste13, intégrant l’identification d’un ennemi ou, pour reprendre les termes de la théorie populiste d’Ernesto Laclau [2005], d’un camp antagoniste qui a servi à légitimer la nouvelle identité nationale. Ce processus s’est approfondi et accéléré après le coup d’État du 11 avril 2002 (quand Chávez a été destitué puis rétabli dans ses fonctions deux jours plus tard, lors de vastes mobilisations de part et d’autre), après quoi les forces gouvernementales n’ont cessé d’étendre cette logique de guerre [Ávila, 2022a].
- 14 De fait, Maduro a déclaré l’état d’urgence en 2016 et l’a prolongé jusqu’à aujourd’hui à travers q (...)
- 15 Les OLP étaient des opérations menées par différentes forces de sécurité agissant conjointement. L (...)
12Cependant, c’est autour de 2014-2015 que le récit belliciste s’est avéré le plus directement fonctionnel pour l’institution d’un état de guerre qui s’est traduite dans la déclaration de l’état d’urgence14 et la suspension des droits des citoyens. C’est dans ce cadre que les Opérations de libération du peuple (OLP)15 ont été lancées en juillet 2015. Depuis lors, le « dehors » constitutif de l’État chaviste s’est élargi, tandis que la structure et les limites qui le définissaient sont devenues plus imprécises et opaques. Ne se présentant plus tant comme un nomos que comme un anoma, l’ordre semble plongé dans une exceptionnalité permanente : l’exception devient alors la norme.
- 16 CLAP : Comités locaux d’approvisionnement et de production. Les boites de carton CLAP fournissent (...)
- 17 Dans le sens que lui donne Galtung [1988], il s’agit d’une terreur exercée par l’État de manière i (...)
- 18 Lorsque Foucault développe son idée de biopouvoir comme un pouvoir politique exercé sur la vie bio (...)
13Les discussions sur l’état d’exception se sont révélées particulièrement fécondes dans les débats autour de la biopolitique. Prolongeant la réflexion de Michel Foucault [2000] selon laquelle la souveraineté réside dans le pouvoir de faire vivre et de laisser mourir, Giorgio Agamben [2006] a réfléchi aux implications de cette logique au vu de ce qui est exclu de l’ordre politique et soumis au pouvoir souverain. Les animaux, les forêts et les plantes, les réfugiés, les apatrides, les immigrés seraient quelques exemples du vivant soumis à cet assujettissement. Mais si dans la pensée de Foucault, ce type d’exclusion se concentrait surtout dans des formes de pouvoir relatives à l’administration de la vie, le philosophe camerounais Achille Mbembe [2011a] relève quant à lui l’existence d’une nécropolitique qui ne réside plus tant dans le fait de laisser mourir que de faire mourir : « Il s’agit d’inscrire sur le sol un nouvel ensemble de relations sociales et spatiales » [p. 43] dans lequel « la relation d’inimitié et l’état d’exception sont devenus la base normative du droit de tuer » [p. 21]. Ce phénomène, fondamental dans l’articulation nécropolitique établie par Mbembe, peut être clairement identifié dans les politiques de l’État vénézuélien émergent. Si l’administration d’aliments à travers les cartons CLAP16 — pour celles et ceux qui possèdent le « Carnet de la patrie » délivré par le parti au pouvoir (PSUV) — est une forme classique de biocontrôle, les opérations policières des FAES correspondent indubitablement au terme conceptualisé par Mbembe. Dans le premier cas, il s’agit de faire régner la discipline et de garantir un minimum vital – et à la fois une récompense – à ceux qui obéissent ; dans le second, d’exercer un « nettoyage social », une forme de terrorisme d’État17 vis-à-vis des classes les plus pauvres, qui envoie, en retour, un message clair pour intimider la population et la dissuader de tout acte de résistance ou de dissidence18.
14Ainsi, depuis 2013, le discours officiel sur le maintien de l’ordre et la sécurité publique est devenu de plus en plus martial et partisan. Sa rhétorique mêle lutte contre le terrorisme, sécurité nationale et criminalisation de la dissidence, tout en justifiant et faisant même l’éloge de l’utilisation de la force létale dans différents contextes [Ávila, 2022a, 2019, 2018]. Les exemples suivants sont éloquents :
- 19 Provea, « Nicolás Maduro alienta ejecuciones policiales » [vidéo en ligne], YouTube, 3 septembre 2 (...)
- 20 L’usage de termes évoquant l’extermination et l’anéantissement, et comparant les délinquants présu (...)
La violence et le terrorisme doivent être frappés avant qu’ils n’agissent, notre plus grande victoire est de porter un coup préventif, de les neutraliser, les dé-configurer, les désarticuler, les abattre avant que n’agissent […], les gangs criminels, ils représentent le pire fléau et la pire menace à laquelle nous ayons à faire face19 [souligné par les auteurs].20
- 21 NTN24, « Nicolás Maduro : Provoca lanzar de un helicóptero a los corruptos que roban al pueblo » [ (...)
Aux Philippines, le président Duterte a déclaré qu’il a parfois envie d’attraper et de jeter d’un hélicoptère les corrompus et les bandits qui dilapident les ressources du peuple… Moi, je ne peux pas dire cela parce que cela violerait la Constitution, mais ça fait envie, non ? Si on était à l’époque des guerres du xixe siècle, ça donnerait envie d’en fusiller plus d’un, compadre [souligné par les auteurs]21.
- 22 Du point de vue légal, les forces de sécurité de l’État au Venezuela sont organisées comme suit : (...)
15La souveraineté est donc comprise ici comme le droit de tuer et les forces de sécurité de l’État comme des dispositifs de mise à mort22 – et parmi ces forces, nous nous intéresserons plus particulièrement aux FAES, à partir de leur création en 2017. En ce sens, Mbembe [2011a] cite comme exemples de ce type de souveraineté les milices urbaines, les armées privées, les armées de seigneurs locaux et même les armées professionnelles qui s’arrogent le droit d’exercer la violence et de tuer des civils [p. 58]. Nous retrouverons ces quelques exemples plus loin s’agissant du phénomène des FAES. Pour l’heure, ce qui est fondamental dans la conception de Mbembe, c’est l’idée d’un nouveau type d’État marqué par sa fragmentation, son « pouvoir diffus » [p. 49], son monopole incertain de la violence et l’exercice systématique de son pouvoir en dehors de tout cadre légal.
- 23 Comme le souligne Andrés Pérez Baltodano dans son article « La política del vientre », publié dans (...)
- 24 Alicia Campos Serrano : « Dans un contexte où l’État continue d’être le principal accumulateur de (...)
16Ce genre de configuration politique avait déjà été évoqué dans les travaux du politiste Jean-François Bayart lorsqu’il a caractérisé la criminalisation de certains États africains apparus dans les années 1990. Le politiste parle de politique du ventre pour désigner un mode de gouvernement dans lequel l’accès à l’État est synonyme d’accès à la capitalisation de richesses, comme c’est le cas au Venezuela avec le système de distribution des cartons alimentaires CLAP. Loin de toute velléité d’intégration sociale et de stabilisation institutionnelle fondée sur l’idée du bien commun23, l’État fonctionne comme la principale source d’accumulation économique privée par le biais d’activités à la fois licites et illicites. Pour Bayart, les rivalités permanentes entre différentes factions pour la capture de l’État, dans un contexte où il n’y a pratiquement pas d’autre espace de captation de ressources, sont source de confusion et d’instabilité dans sa structure24. Cependant, comme le montrent les africanistes Patrick Chabal et Jean-Pascal Daloz [1999], loin d’affaiblir leur pouvoir, ce désordre est un instrument politique tout à fait fonctionnel aux élites étatiques. La confusion entre le légal et l’illicite renforce le contrôle de cette machine de guerre quasi-anomique qu’est devenu l’État. Comme le formule Renzo Palacios Medina en résumant la thèse de Bayart : « La place du crime dans les sociétés africaines n’a pas nécessairement miné l’État, elle correspond au contraire à l’une de ses fonctions » [2019, p. 401]. Ainsi, le crime a fini par être lié « au contrôle social des pauvres, à l’exercice de la justice, à la pratique de la guerre, à la revendication nationaliste, révolutionnaire ou démocratique » [Bayart, 2011, p. 109]. Mbembe [2011b] fait le lien entre cette dynamique politique et le gouvernement privé indirect, soit une forme d’économie politique, d’invention de systèmes coercitifs et de stratégies d’exploitation [p. 118] où la privatisation de la souveraineté étatique s’entremêle à la guerre [p. 117]. C’est-à-dire, pour le citer in extenso :
Une nouvelle forme d’organisation du pouvoir, reposant sur le contrôle des principaux moyens de la contrainte (force armée, moyens d’intimidation, emprisonnement, expropriation, tueries), naît dans le cadre de territoires qui ne relèvent plus d’une conception traditionnelle de l’État. Il s’agit d’États dont les frontières sont plus ou moins délimitées, ou en tout cas changent en fonction des aléas militaires, et où l’exercice du droit de prélèvement, l’accaparement des approvisionnements, les tributs, les péages de tous ordres, les loyers, les tailles, les dîmes et les exactions permettent de soutenir des bandes de guerriers, un semblant d’appareil civil et de contrainte, tout en participant aux réseaux internationaux (formels et informels) de circulation interétatique des monnaies et des richesses [2011b, p. 117].
17Dans ce qui suit, nous examinerons comment les forces de sécurité de l’État vénézuélien, et en particulier les FAES, constituent des expressions concrètes de ces intersections relevées sur le plan théorique entre ce qui relève de l’état d’urgence, de la matrice schmittienne ami/ennemi et des modalités de contrôle nécropolitique, et autour desquelles s’articulent les nouvelles formes de souveraineté de l’État vénézuélien émergent, ce dans le cadre d’une forme de gouvernement privé indirect.
18Plutôt que d’impliquer des ruptures ou des changements significatifs dans la praxis gouvernementale, la violence institutionnelle meurtrière qui sévit actuellement au Venezuela semble faire partie d’un processus complexe — parfois intermittent et contradictoire — de fragilisation et de détérioration progressive des institutions dont la fonction est de contenir la violence. Paradoxalement, loin de réduire la violence (la leur comme celle des autres), ces institutions finissent par la déchaîner, au bénéfice des acteurs qui les dirigent sur le moment [Ávila, 2018].
19Comprendre cet état de fait implique de prendre en compte quatre axiomes fondamentaux qui sont dissimulés par l’idéologisation du récit officiel :
201. L’État vénézuélien n’est pas un ensemble homogène, verticalisé, centralisé, monolithique, exempt de fissures, de factions ou de contradictions, qui contrôle tout. Si l’on suit la façon dont Mbembe [2011a] a caractérisé les logiques nécropolitiques, un État peut tout aussi bien relever d’une logique moléculaire, fragmentaire ou diffuse [p. 49]. Un État autoritaire peut ainsi également être chaotique, institutionnellement précaire et favoriser la création de petits fiefs en son sein. Les forces de sécurité n’échappent pas à cette logique. C’est précisément en raison de ces caractéristiques que l’État peut exercer une plus grande violence – parce que celle-ci rencontre moins de limites et de contrôles.
212. Les forces de sécurité de l’État ont tendance à devenir autonomes, à suivre leurs propres agendas, indépendants et corporatistes, et parfois contraires aux intérêts de l’État. C’est ainsi, et en accord avec le point précédent, que se met en place le gouvernement privé indirect décrit par Mbembe. Il est donc important de garder à l’esprit que ces organismes n’en restent pas moins peuplés par des agents de l’État, et demeurent des instruments au service de ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique.
22Nous verrons comment les FAES illustrent de façon flagrante cette fragmentation de l’État ainsi que l’autonomie intermittente de ses forces de sécurité, qui en viennent même à s’affronter entre elles en vertu de la logique mécanique qui anime leur pouvoir de destruction. En 2020, les FAES ont ainsi exécuté le garde du corps de la ministre des Affaires pénitentiaires, en compagnie de quatre autres personnes. Elles ont aussi tué un couple de jeunes militants du parti au pouvoir qui travaillaient dans une station de télévision communautaire pour la simple raison qu’ils correspondaient au profil-type et aux stéréotypes de leurs victimes habituelles. Du reste, une fois n’est pas coutume, ces deux cas spécifiques, de même qu’une affaire d’extorsion contre un homme d’affaires proche de fonctionnaires du gouvernement, ont donné lieu à une condamnation publique de la part du Procureur général, allié et défenseur notoire de l’exécutif vénézuélien.
- 25 Ce qui se passe dans l’État de Bolívar, au sud du pays, est un exemple de la violence propre à ce (...)
233. Le « rentisme » en tant que modèle économique s’inscrit dans une continuité historique et pose également un cadre de référence général. Un aperçu des soixante dernières années suggère plus de continuités que de ruptures en termes économiques. Dans les périodes d’abondance liées aux prix élevés du pétrole au niveau international, les rentes sont distribuées de manière à générer des consensus minimaux qui garantissent la gouvernabilité. Lorsque l’abondance prend fin, le système politique entre en crise et les conditions de vie de la population se détériorent considérablement, entraînant mécontentements et conflits. Face à cette situation, le gouvernement, par le biais du pouvoir d’État, réagit de manière violente et arbitraire pour tenter de garder le contrôle. Eu égard à ce phénomène où se conjuguent extractivisme et pouvoir de destruction, Mbembe considère que « l’extraction de carburant et l’exportation de ressources naturelles » sont associées aux machines de guerre, elles-mêmes connectées aux réseaux transnationaux du marché mondial [Mbembe, 2011a, p. 59]25. Mais si l’on reconnaît l’importance des rentes et des conditions économiques comme cadre d’explication fondamental, cela n’exclut ni n’efface de l’analyse les facteurs politiques et institutionnels qui influencent également la violence d’État.
- 26 Ces idées, de même que celles qui suivent dans cette section, sont une synthèse de travaux antérie (...)
- 27 Les entretiens avec les fonctionnaires et anciens fonctionnaires ont été réalisés principalement à (...)
244. Le recours à la violence létale par les forces de sécurité n’est pas, ou du moins pas uniquement, une réponse à la criminalité. Elle répond à une logique nécropolitique, c’est-à-dire qu’au-delà de toute finalité normative ou concrète, ce qui est en jeu est un type de souveraineté qui exerce son autorité de manière « diffuse ». La violence institutionnelle a de multiples fonctions qui dépassent les politiques symboliques de contrôle de la criminalité, particulièrement en période de crises économique, politique et de légitimité26. Elle recèle des fonctions tant économiques que politiques, dont des acteurs à différents niveaux peuvent tirer profit dans le cadre d’une politique du ventre, c’est-à-dire de captation de richesses par tous les moyens, notamment dans une perspective patrimoniale où les intérêts publics sont instrumentalisés et fusionnés avec des intérêts privés et particuliers, comme nous l’ont expliqué certains fonctionnaires de police interviewés27 :
- 28 Dans les médias et dans le discours politique, le terme colectivo est utilisé pour désigner tout g (...)
Malheureusement, depuis un moment, un jeune policier qui entre dans les institutions voit les FAES non pas comme une opportunité de devenir un professionnel, mais plutôt comme un moyen de faire de l’argent facile, et le plus grave est que la plupart des membres des FAES n’ont aucune formation policière, et qu’ils sont le plus souvent, en outre, membres de colectivos28. On leur donne des uniformes et des armes et c’est parti. Ce qui compte, c’est qu’ils fassent ce qu’on leur dit de faire (Commissaire de police municipale).
En majorité, […] au plus bas niveau hiérarchique des FAES ils sont là parce que ce sont des gamins qui se disent : « Putain, je veux aller bosser avec les FAES parce que dans les FAES, il y aura toujours un moyen d’en tirer profit » […]. Et c’est un groupe qui est protégé […] Je te le dis parce que je connais des cas de petits gars qui sont dans la police depuis moins de deux ou trois ans, et qui sont là pour l’argent, parce que c’est là qu’on décide qu’on va s’en prendre à un tel, kidnapper tel autre, la drogue, les trafics, le vol et les grosses affaires, tout ça est géré par ceux qui sont dans la hiérarchie des FAES, qui partagent le butin avec le directeur […], c’est un corps de sécurité composé de criminels, où ils sont protégés […]. Et celui qui entre dans les FAES, on lui donne un uniforme, un badge et une arme alors qu’il vient de la rue, il était délinquant, ami de tel voyou ou de tel autre, c’est tout. Et si je lui dis de tirer sur untel, il y va et lui tire dessus (Commissaire PNB n° 1).
25En gardant à l’esprit ces quatre aspects qui caractérisent la dynamique de l’État en tant que machine de guerre, et afin de mieux comprendre la situation actuelle, il nous faut revenir rapidement sur les évolutions des opérations de police, des modalités d’usage de la force létale et de la rationalité sécuritaire en vigueur au cours des soixante dernières années. Pour ce faire, nous avons divisé la chronologie en deux grandes périodes, quoique chacune recèle des phases distinctes et des nuances.
26La première période s’étend de 1958 à 1998. C’est une période très hétérogène que l’on pourrait qualifier de pré-chavisme, au cours de laquelle d’importantes avancées politiques et sociales ont été réalisées, et où s’est formé l’État social vénézuélien. Néanmoins, l’avènement de la démocratie en 1958 a aussi vu l’importation, face aux mouvement de guérilla, d’éléments de la Doctrine de sécurité nationale en vigueur en Amérique latine, influençant les pratiques des forces de sécurité des gouvernements successifs dans les années 1970-1980. Avec la mise en échec militaire de ces guérillas et la fin de la lutte armée, est apparu un nouvel ennemi, une nouvelle cible : les jeunes des classes populaires, qualifiés de délinquants sur la base de préjugés de classe et de préjugés racistes ou ethniques.
- 29 Pour une périodisation des différentes étapes du chavisme au pouvoir et des évolutions du régime p (...)
27La deuxième période s’étend de 1999 à nos jours, et elle correspond à l’exercice du pouvoir chaviste. Là non plus, il ne s’agit pas d’un bloc homogène ou statique. On peut le subdiviser entre le gouvernement de Chávez et celui de Maduro. Bien qu’il y ait une continuité entre les deux, on peut noter des différences et des nuances en ce qui concerne la sécurité publique et les politiques policières, aussi bien à l’aune de leur place dans le discours officiel que de leur létalité29. Une analyse des données officielles révèle une tendance à l’augmentation du nombre de morts imputables aux forces de sécurité de l’État, tendance qui devient plus prononcée à partir de 2013, et connaît de fortes hausses en 2015 et 2016. C’est au cours de ces années que les interventions policières connues alors sous le nom d’« OLP » ont été mises en œuvre et encensées. Si l’on compare les chiffres officiels des décès occasionnés par les forces de sécurité en 2016 à ceux de 2014, on constate qu’ils ont triplé au cours de cette période.
Graphique 1
- 30 [N. E.] Selon l’ancienne comptabilité du Ministère public, par « cas » et non par victimes individ (...)
- 31 [N. E. :] Le fait que les chiffres diffèrent entre institutions pour la même période renvoie au ma (...)
Taux de morts et de victimes d’homicides lors d’interventions de la force publique (sur 100 000 hab.). À gauche : taux d’homicides lors d’interventions de la force publique (sur 100 000 hab.). À droite : taux de violations génériques des droits humains (sur 100 000 hab.). En pied de graphique : [bleu] taux de cas d’homicides lors d’interventions de la force publique - Parquet (Ministère public) (sur 100 000 hab.)30 ; [orange] taux de victimes d’homicides lors d’interventions de la force publique - Parquet (Ministère public) (sur 100 000 hab.) ; [noir] taux de victimes d’homicides lors d’intervention de la force publique - ministère de l’Intérieur et de la Justice (sur 100 000 hab.)31 ; [pointillés] taux de violations génériques des droits humains (sur 100 000 hab.).
- 32 Sources : ministère de l’Intérieur et de la Justice (MIJ) (2010-2017) ; Ministère public (MP) (197 (...)
Élaboration, systématisation, traitement, calculs et mise à jour par les auteurs32.
- 33 Pour toute cette section, voir Ávila [2018].
- 34 Cette date est prise comme point de départ, car c’est la date à partir de laquelle ces cas ont com (...)
28Mais on peut faire ressortir d’autres tendances en examinant une période plus longue33. Le graphique 1 montre ainsi certaines corrélations entre l’augmentation des violations des droits humains (telles que le harcèlement, les blessures graves, la torture, les perquisitions illégales, les arrestations arbitraires et les disparitions forcées – ligne grise en pointillé) et celle des décès imputables aux forces de sécurité de l’État (barres de couleurs différentes). On observe une tendance générale, quoique non constante, à l’augmentation des violations des droits humains depuis 197634, avec des hausses notables lors des années qui correspondent à des conjonctures politico-institutionnelles spécifiques.
29Les interventions policières disproportionnées et obéissant à une logique militaire ne sont pas une caractéristique exclusive des dernières années. Ce que nous constatons, c’est que leur fréquence, leur intensité, leur ampleur et, par conséquent, leur létalité, se sont accrues au fil du temps. Les gouvernements, les camps en lice, les protagonistes, les discours partisans et les lois ont changé, mais les pratiques et les schémas d’action semblent similaires. Avec le temps, ces pratiques sont moins contrôlées et se déploient donc de manière plus ouverte et plus brutale. Il s’agit là d’une logique inhérente à l’exercice arbitraire du pouvoir, au-delà des projets politiques existants ou de leurs nuances idéologiques. Les continuités à l’œuvre ne le sont pas de façon linéaire, stabilisée, ou ininterrompue. Il semblerait plutôt qu’on ait affaire à la perpétuation d’un processus de décomposition. Les pratiques du gouvernement actuel semblent traduire une concaténation de celles des gouvernements précédents, et donc les contenir toutes en elles-mêmes, à l’instar de poupées russes.
30Entre 2003 et 2013, les cas d’exécutions extrajudiciaires ont augmenté de 188 % et le taux de mortalité a plus que doublé. Mais c’est sans équivoque autour de l’année 2015 que la limite est franchie. Les chiffres officiels nous montrent qu’à partir de 2016, plus de 5 000 personnes meurent chaque année au cours d’interventions des forces de sécurité au Venezuela. Entre 2016 et 2018, en moyenne, 15 jeunes Vénézuéliens sont morts chaque jour dans ce même cadre.
Tableau 1. Nombre absolu de civils décédés lors d’interventions d’agents des forces de sécurité en service. Données officielles
| Année |
2016 |
2017 |
2018 |
2019 |
Total |
| Nombre de victimes |
5 995 |
4 998 |
5 287 |
nd |
16 280 |
- 35 Néstor Reverol, “Hemos logrado la reducción de la incidencia delictiva” [vidéo en ligne], Instagra (...)
- 36 Les données détaillées qui composent le tableau peuvent être consultées à l’adresse indiquée à la (...)
Sources : Pour les années 2016 et 2017, Reverol35 ; pour l’année 2018, OACNUDH [2019]36.
31Le taux de décès liés aux interventions des forces de l’ordre au Venezuela, qui est de 16,6 pour 100 000 habitants, s’avère de fait plus élevé que le taux moyen d’homicides à l’échelle mondiale (qui est de 6 pour 100 000 hab.) [UNODC, 2019 ; Cano et al., 2022] (graphique 2).
Graphique 2
Taux de décès lors d’interventions des forces de l’ordre (sur 100 000 habitants, chiffres officiels 2018).
Élaboration des auteurs. Source : Cano et al. [2022]37.
32En outre, dans l’ensemble, selon les données officielles disponibles, la part de ces décès dans le total des homicides commis au Venezuela augmente tout autant : de 4 % en 2010, cette part est passée à 33% huit ans plus tard (graphique 3). En d’autres termes, un homicide sur trois commis dans le pays est la conséquence de l’intervention des forces de sécurité de l’État. En général, un taux de 10 % est considéré comme le seuil maximum acceptable en la matière : lorsque ce seuil est dépassé, c’est un indice clair d’usage abusif de la force létale [Cano et al., 2022]. Au Venezuela, ce chiffre est trois fois plus élevé que dans n’importe quel autre pays de la région [Cano et al., 2022].
Graphique 3
Part des décès imputables aux forces de l’ordre dans le total des homicides.
Source : Chiffres officiels du MP et du MIJ, systématisés et traités par Ávila [2020, p. 327]38.
- 39 Il n’y a pas d’information officielle pour 2019. Les données rapportées dans les médias pour cette (...)
33Pour donner un ordre de grandeur, au Brésil, ce type de cas représente entre 9 et 11 % du total des homicides. Si bien qu’entre 2017 et 2018, avec ses 10 285 cas, le Venezuela a enregistré plus de décès dus à l’intervention des forces de l’ordre que ce pays voisin (9 929 cas), dont la population est pourtant sept fois plus nombreuse. Ces chiffres, parmi d’autres indicateurs, témoignent d’une situation générale d’abus de la force létale, qui s’aggrave au fil du temps et a fait du Venezuela le cas le plus extrême du continent en la matière [Cano et al., 2022]39.
34L’augmentation spectaculaire du nombre de morts aux mains des forces de sécurité de l’État à partir de 2013, et de façon plus extrême encore à partir de 2015, est donc révélatrice de l’émergence d’un nouvel État vénézuélien qui agit comme une machine de guerre contre sa propre population civile.
35Dans Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie [2002], Gilles Deleuze et Felix Guattari proposent de comprendre ce qu’ils appellent la machine de guerre comme une machine capturée par l’État, mais qui finit — paradoxalement et symétriquement — par engloutir l’État à son tour. De sorte que la nature et la fonction de l’État se modifient, la guerre devenant son objet principal. Par la suite, le terme de machine de guerre est repris par Mbembe [2011a] pour expliquer la transformation des États africains, composés de « segments d’hommes armés qui se scindent ou fusionnent selon la tâche et les circonstances. Organisations diffuses et polymorphes, les machines de guerre se caractérisent par leur capacité à se métamorphoser » [p. 58]. Cette caractérisation est essentielle pour comprendre le caractère hybride des FAES, qui évoluent entre l’illégalité et la légalité, le domaine public et l’action clandestine, et qui changent de nom au gré des circonstances. De fait, actuellement, suite aux scandales provoqués par les violations des droits humains par leurs agents, les FAES ont été dispersées dans l’ensemble de la PNB et y ont pris d’autres formes. Depuis juillet 2022, elles sont connues sous le nom de DAET (Direction des actions stratégiques et tactiques), dont dépendent plusieurs divisions telles que la DCDO (délinquance organisée), la DIE (renseignement et stratégie), la DIP (enquêtes pénales), notamment. En province, elles sont également connues sous le nom de BTI (Brigades territoriales de renseignement). Toutes ces appellations renvoient à différentes métamorphoses des FAES. Les responsabilités individuelles et institutionnelles pour les crimes et les violations des droits humains commis par les FAES depuis leur création mi-2017 se retrouvent ainsi diluées.
36Deleuze et Guattari avancent que l’une des caractéristiques des machines de guerre est, précisément, la création de « corps spéciaux » : « Le corps spécial est institué comme élément déterminant de pouvoir dans la machine de guerre […] [Un tel corps] devient soldat et croyant […] C’est une invention propre à la machine de guerre » [2002, p. 396]. La variante de cette machine dont il est ici question peut être définie comme un nécropouvoir ayant l’autorité de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Dans le contexte de la violence d’État vénézuélienne que nous venons de décrire, les FAES se distinguent comme le corps spécial le plus meurtrier ; c’est l’un de ces « segments d’hommes armés » qui, selon Mbembe [2011a], sont des pièces fondamentales de la machine de guerre.
37En effet, en tant qu’élément de cette machine de guerre qu’est devenu l’État, les FAES constituent une force régulière. Elles font formellement partie de l’appareil d’État et sont reconnues comme telles par le pouvoir exécutif national. Au-delà du fait que leur comportement extra-légal s’apparente à celui des groupes irréguliers, cette reconnaissance officielle les différencie de la plupart des escadrons de la mort étudiés traditionnellement dans la région, qui ne sont ni reconnus ni revendiqués publiquement par les gouvernements.
- 40 Luigino Bracci Roa, « Fiscal Tarek William Saab : “Yo no sé qué está pasando con el FAES”. Investi (...)
- 41 Ce chiffre n’est qu’une approximation minimaliste, à partir d’un sous-registre de cas que nous avo (...)
38Les entretiens menés avec des victimes des FAES et avec des responsables des forces de sécurité, de même que le discours tenu par le Procureur général de la République40, révèlent le comportement ouvertement meurtrier de ce corps officiel, qui est impliqué dans au moins 2 260 décès entre 2017 et 202041. L’exercice de ce pouvoir de mise à mort va de pair avec d’autres activités telles que les vols, les extorsions et les enlèvements. En outre, les fonctionnaires responsables de ces crimes, qui font partie de la machine de guerre de l’État, font fréquemment l’objet de parrainages et de promotions par leur hiérarchie. Ce système de violence meurtrière institutionnalisée consiste en un vaste réseau criminel qui s’étend aux politiques et aux législateurs, de même qu’à certains acteurs internationaux (entreprises privées ou gouvernements étrangers ayant des intérêts géostratégiques dans le pays), configurant un territoire dans lequel le contrôle politique et (surtout) le contrôle social s’entremêlent pour assurer la souveraineté d’un certain type d’État, qui s’appuie notamment sur de multiples groupes criminels, d’origines diverses et pas toujours articulés entre eux.
39Jusqu’à présent, nous avons dressé une caractérisation d’un nouvel État vénézuélien en voie d’émergence dont les pratiques nécropolitiques participent d’une violence institutionnelle massivement létale : l’État devenu machine de guerre. Ce que Bayart appelle la criminalisation de l’État renvoie alors à la privatisation de la souveraineté de l’État dans le cadre d’une logique de guerre qui naturalise l’exclusion et l’extermination de secteurs déterminés de la population civile : en l’occurrence, il s’agit ici principalement d’hommes jeunes et racisés des quartiers populaires. Cette forme de gouvernement privé indirect [Mbembe 2011b] est loin de s’inscrire dans les termes traditionnels d’une structure étatique verticale et intégrée. C’est précisément la possibilité d’une machine de guerre anomique et fragmentaire, basée sur des intérêts privés et corporatifs, qui permet une telle impunité et une telle intensification de différentes formes de violence, dont les exécutions extrajudiciaires aux mains des forces de sécurité de l’État. Tout cela contribue à faire de la nécropolitique de l’État vénézuélien l’une des plus inquiétantes du continent.
40La différence entre ce pouvoir émergent de mise à mort et la plupart des expériences de milices urbaines, escadrons de la mort et autres groupes d’extermination connues jusqu’ici en Amérique latine, consiste en ce que nonobstant leur caractère extralégal, les FAES sont officiellement reconnues au sein de la structure de l’État chaviste ; elles font partie de sa composition formelle et sont publiquement encensées comme telles :
- 42 El Pitazo, « Nicolás Maduro ratifica su apoyo a las Fuerzas de Acciones Especiales (FAES) » [vidéo (...)
Vous avez tout notre soutien : logistique, physique… TOUT NOTRE SOUTIEN AUX FAES ! À votre travail quotidien pour assurer la sécurité du peuple vénézuélien ! VIVENT LES FAES ! Tout notre soutien, tout notre soutien à la Police nationale bolivarienne42.
- 43 Presse présidentielle – ministère de la Communication et de l’Information, « Campaña de descrédito (...)
[Il y a] une campagne qui vise à éliminer la Police nationale bolivarienne et les FAES […] Ils vont chercher des ONG, des gens qui étaient chavistes [avant] pour qu’ils s’expriment contre la police, les FAES et Maduro […]. Le gouvernement des États-Unis veut détruire l’État et les institutions […]. Ce que nous allons faire, c’est renforcer les FAES, les élargir, les étendre et les professionnaliser de plus en plus43.
Mme Michelle Bachelet peut dire tout ce qui lui passe par la tête… […] Ils veulent que les FAES soient dissoutes ? Eh bien, ils ont tout faux, les FAES sont au contraire plus fortes aujourd’hui, en pleine croissance, entraînées et déterminées à continuer d’affronter le crime organisé, les paramilitaires et la défense de la patrie44.
41Cette différenciation juridico-discursive distingue également les FAES des autres groupes d’extermination et/ou escadrons de la mort clandestins qui ont opéré au Venezuela au cours des dernières décennies du XXe siècle et des premières années du XXIe siècle.
- 45 Rappelons, par exemple, les affaires telles que les « Pozos de la Muerte » en 1986, « El Amparo » (...)
- 46 S’agissant des cas que nous avons documentés par des entretiens avec les parents des victimes, 96 (...)
42L’avènement des OLP puis des FAES est symptomatique d’une conjoncture qui semble dominée par un processus de consolidation du nouvel État-nation chaviste. Nonobstant cette évolution vers une étatisation formelle de l’administration de la mort, nous observons une continuité historique s’agissant de la catégorie de la population qui incarne encore et toujours la vie nue du système rentier et extractiviste vénézuélien45 : les secteurs populaires. La majorité des victimes des forces de sécurité de l’État sont des jeunes ayant entre 18 et 27 ans, racisés46 et issus de quartiers populaires [OACNUDH, 2019 ; MIIDHSV, 2020 ; Ávila, 2022b, 2019]. 75 % des personnes tuées n’avaient pas de casier judiciaire ni d’antécédents pénaux, ou en tout cas aucune information ou archive n’atteste du contraire. Seules 7 % d’entre elles avaient auparavant été mises en examen par un juge pénal. Entre 29 % et 49 % de ces personnes n’étaient pas armées au moment des faits. En outre, un tiers de ces décès ont eu lieu au domicile même des victimes [Ávila, 2022b].
43Le cas de Cristian Charris rassemble toutes les caractéristiques de ce modèle. C’était un jeune homme racisé qui vivait dans un quartier populaire de Caracas, père de trois enfants. Il était connu dans son quartier pour ses talents de coiffeur ainsi que de basketteur. Le 24 septembre 2018 à l’aube, Cristian venait de fêter son 25e anniversaire lorsqu’il a été tué par les FAES dans un escalier près de chez lui, d’un tir au thorax. Les agents ont simulé une confrontation et ont ensuite tenté de le présenter comme un criminel. Cristian n’avait même pas de casier judiciaire. La police recherchait des membres d’un gang criminel du quartier qui avaient déserté les lieux, et les officiers devaient rapporter des résultats. Cristian était un faux positif, selon la formule de sa mère :
Ces criminels munis d’un écusson et d’un permis de tuer au service de l’État vénézuélien agissent toujours de la même manière. C’est le même schéma de confrontation, le même type de tir, car mon fils n’a reçu qu’une seule balle dans la poitrine. C’est le seul coup qu’ils tirent. C’est le même schéma qui veut qu’ils visent la poitrine, qu’ils demandent des renforts parce qu’on leur tirerait dessus, ce qui n’est pas le cas. Ils créent des faux positifs.
Parce que ça s’appelle un faux positif, ce qu’ils inventent pour les gamins. Ou est-ce que maintenant les délinquants n’ont pas le droit de vivre ? Même un délinquant a droit à un procès équitable (Mère de Cristian Charris, 2022).
44Le simple fait de répondre à certaines caractéristiques raciales, sociales et d’âge, et de se trouver « au mauvais endroit au mauvais moment », a condamné Cristian à devenir un nouvel élément de ce décompte statistique macabre.
Ils l’on tué parce qu’à cette époque, les FAES se déchaînaient et tuaient tout le monde… Voyous ou pas. Et comme ils le disent eux-mêmes, ils avaient reçu l’ordre de revenir avec un cadavre. On leur a demandé un mort et ils devaient le faire, peu importe qu’il s’agisse d’un innocent ou d’un voyou. Et cette fois, ils n’avaient eu personne […] sauf celui qui passait par là, et celui qui passait par là à ce moment-là, ce fut lui (épouse de Cristian Charris, 2022).
45Cette même année, selon les informations officielles, quelque 5 287 personnes sont mortes suite à l’intervention des forces de sécurité [OHCHR, 2019]. En général, il s’agit de jeunes hommes qui présentent des caractéristiques similaires à celles de Cristian. Nous avons enregistré et suivi 2 287 de ces cas cette année-là : 628 étaient imputables à des interventions de la PNB et 497 relevaient de la responsabilité des FAES. Dans le secteur municipal (parroquía) où résidait Cristian, cinq autres jeunes sont morts cette année-là aux mains des forces de sécurité de l’État. Aucun d’entre eux n’avait plus de 25 ans.
Photographie de Cristian Charris
Source : album familial.
46Cet exercice continu et systématisé d’une violence d’État disproportionnée contre les secteurs les plus précarisés de la société montre combien le nouvel État vénézuélien contraste avec la rhétorique officielle sur le bien commun, l’équité et la justice sociale. Cet état de fait reflète également la nécessité d’établir des paradigmes herméneutiques alternatifs en dehors du carcan idéologique bipolaire du latino-américanisme hégémonique, afin de se donner les moyens de comprendre les dispositifs biopolitiques et nécropolitiques actuellement à l’œuvre dans la région.