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Dossier - Les migrations africaines contemporaines en Amérique latine

Migrations africaines au Brésil : racisme et nouvelles agentivités

African migrations in Brazil: racism and new agencies
Maria do Carmo dos Santos Gonçalves

Résumés

La migration africaine contemporaine vers l’Amérique latine est un phénomène qui entretient des liens profonds avec l’histoire des Africains noirs sur le continent. Ainsi, nous cherchons à explorer ces relations à partir des expériences de racisme partagées par les migrants au Brésil, ainsi que leurs modes d’action face à la discrimination raciale. En utilisant la diaspora comme prisme d’analyse, nous présentons deux cas empiriques de mobilisations contre le racisme menées par des groupes de migrants africains dans différents contextes au Brésil. L’objectif est de rechercher les signes d’une conscience diasporique partagée entre les migrants africains et les Afro-brésiliens en raison de leurs expériences communes de la discrimination raciale. Les mobilisations, menées par des migrants noirs, exposent le racisme dans le pays comme un problème structurel, contribuant plus largement aux luttes historiques du mouvement noir au Brésil.

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Notes de la rédaction

Article soumis le 19 juillet 2023, accepté le 02 juillet 2024

Texte intégral

Introduction

  • 1 Les migrations africaines dont il est question dans ce texte comprennent les flux de personnes en p (...)
  • 2 Selon l’International Migrant Stock 2020, Destination and origin, publié par le Département des aff (...)
  • 3 Le mot « negro/negra » (noir) au Brésil présente la dualité caractéristique du discours et de la po (...)
  • 4 « Au Brésil, le terme pardo désigne l’un des cinq groupes ethniques officiellement recensés. Il s’a (...)
  • 5 Selon les données de l’IBGE, la région Sud du Brésil (comprenant les États de Rio Grande do Sul, Sa (...)

1Le contexte historique de la présence africaine en Amérique latine ainsi que sa contribution à la formation des identités nationales représentent un défi pour comprendre comment les récentes migrations africaines, caractérisées par une grande diversité, s’inscrivent dans ce cadre. De manière générale, on peut affirmer que les dynamiques d’arrivée, de transit et/ou de séjour des migrants africains en Amérique latine, qu’elles soient légales ou irrégulières, demeurent en grande partie occultes et invisibilisées [Winters, 2019 ; Audebert et al., 2023]. Les données sur les migrations1 de personnes en provenance de pays africains sont limitées, car elles sont fragmentées et/ou imprécises2 et ne sont pas actualisées. En outre, les données publiques sur le phénomène des migrations internationales actuelles, et en particulier en Amérique latine, présentant des informations sur les catégorisations raciales et ethniques des personnes impliquées dans les processus de mobilité, sont absentes ou extrêmement rares. Certaines de ces informations peuvent néanmoins être puisées dans les recensements nationaux de la population. La perception de ce qu’est un migrant negro (« noir »)3 en Amérique latine est profondément influencée par les discours historiquement construits et constamment réitérés qui décrivent ces sujets en mobilité sous des formes verbales, visuelles, matérielles et subjectives. La migration forcée de populations africaines vers les pays d’Amérique latine pendant la période coloniale a contribué à la création d’une population afro-descendante vaste et diversifiée sur le continent au fil du temps. En 2015, celle-ci représentait 24 % de la population totale en Amérique latine et dans les Caraïbes, avec une répartition inégale à travers le continent, se concentrant principalement au Brésil [Freire et al., 2018]. Selon les données du recensement démographique de 2022, la population noire et parda4 (métisse) représentait environ 55,5 % de la population totale du Brésil, bien que cette répartition ne soit pas homogène sur le territoire5 [IBGE, 2022].

  • 6 « Le discours de haine implique la progression, l’intensification ou la superposition de violations (...)

2La lutte et la résistance contre le racisme menées par les migrants peuvent avoir un impact positif sur la quête de relations plus égalitaires et sur la reconnaissance de la contribution africaine dans l’histoire de la constitution des identités nationales latino-américaines. En analysant les pratiques de discrimination raciale auxquelles sont confrontés les migrants et leurs formes d’action à la lumière des constructions discursives entourant la figure de l’Africain et des discours de haine6 raciale dirigés contre les migrants [Butler J., 2021], nous cherchons à démontrer que l’expérience du racisme subie par les migrants au Brésil, en particulier par les Africains issus des nouvelles diasporas, pourrait représenter une réalité partagée pour les Negros, qu’ils soient ou non migrants dans ce pays.

  • 7 Les différents enjeux liés aux processus de collecte et de stockage d’informations sur les profils (...)

3En soulignant certaines limites quant aux données disponibles sur les flux migratoires et la présence africaine actuelle en Amérique latine7, nous souhaitons mettre en évidence les aspects qualitatifs de cette présence au regard des relations raciales établies au Brésil. Dans une perspective d’analyse qui considère la diaspora comme une catégorie clé, notre regard se portera avec attention sur certaines dynamiques historiques présentes dans le processus de construction des identités nationales, en nous appuyant sur les récits d’expériences de discrimination et de racisme vécues par les migrants africains au Brésil.

  • 8 Pendant la période de l’esclavage, la principale forme de résistance était les quilombos. Selon Lop (...)
  • 9 Nous utiliserons tout au long de ce texte le terme Movimento Negro dans son sens large, c’est-à-dir (...)

4Nous rencontrons ainsi les constructions discursives et l’agentivité des nouvelles diasporas africaines au Brésil dans la lutte contre le racisme, ainsi que de nouveaux modes d’appropriation et d’agentivité des migrants face à ces discours qui font écho à l’histoire des luttes pour l’égalité raciale du Movimento Negro brésilien au cours des dernières décennies. Les mobilisations de la population noire au Brésil en recherche d’égalité et d’inclusion sociale ont pris différentes formes. Elles ont eu lieu à différents moments de l’histoire du pays, notamment pendant la période coloniale où des actions de résistance ont été menées8. Plus récemment, les mobilisations politiques menées par le Movimento Negro9lors de la période de redémocratisation dans les années 1980, ont abouti à la mise en œuvre de politiques visant à réduire les inégalités sociales entre les Blancs et les Noirs dans le pays [Gonzalez & Hasenbalg, 1982 ; Domingues, 2007 ; Rios, 2012].

5Une première partie du texte est réservée à l'introduction brève des catégories théoriques utilisées au sein des deux études de cas présentées dans les sections suivantes. La deuxième partie est consacrée à la présentation de quelques perspectives pouvant enrichir la compréhension des liens établis entre les récentes diasporas africaines au Brésil, ainsi que de données provenant d’une recherche ethnographique menée auprès des migrants africains au Brésil entre 2012 et 2021. Par ailleurs, nous nous sommes appuyés sur les données d’une recherche doctorale achevée en 2020 qui examinait le rôle de la religion dans la configuration de la diaspora sénégalaise au sud du Brésil [Gonçalves, 2020]. Les données de terrain ont également été recueillies à Brasilia (DF) en 2022 dans le contexte des mobilisations autour du meurtre d’un migrant congolais à Rio de Janeiro. Elles nous ont permis de nous rendre compte des expériences de discrimination raciale vécues par les migrants africains qui sont similaires à celles des afro-brésiliens.

Migrations africaines, racisme et « métadiaspora » au Brésil

Migrations africaines et métadiaspora

6La recherche sur les diasporas constitue un champ d’études vaste et diversifié. À partir des études centrées sur l’expérience de la dispersion juive, ce domaine s’est étendu à d’autres expériences de dispersion [Cohen, 2008 ; Butler & Petrônio, 2020].

  • 10 Nous pensons notamment aux études de Safran [1991] qui portent sur la recherche d’un idéal-type de (...)

7Il existe actuellement une vaste littérature sur le sujet10 qui dialogue avec des études sur la migration, le transnationalisme, le nationalisme, la culture, l’ethnicité et l’identité, entre autres. De manière globale, les théoriciens s’accordent sur des caractéristiques communes des diasporas telles que la dispersion dans plus d’un pays, le partage d’une mémoire collective et la conscience de former un groupe ethnique qui se maintient dans le temps [Bordes-Benayoun & Schnapper, 2006 ; Bruneau, 2004 ; Safran, 1991 ; Baumann, 2000 ; Cohen, 2008]. La recherche sur les migrations africaines vers l’Amérique latine a également adopté la perspective diasporique pour examiner la diversité des mobilités effectuées par les Africains sur le continent [Joseph & Miranda, 2021 ; Venturin & Lucas, 2021 ; Mañunga-Arroyo, 2020 ; Malomalo et al., 2015].

8Les études sur la diaspora en Amérique latine ont également intégré les questions relatives aux relations raciales au travers de recherches portant sur les mobilités et les diasporas noires contemporaines présentes sur le continent [Audebert et al., 2023].

9Dans les études sur les diasporas africaines, la perspective théorique de Kim Butler [2007] se distingue par son approche qui vise à établir les liens entre les dispersions forcées africaines à l’époque moderne et les diasporas africaines plus récentes, afin de contribuer à l’élaboration d’une théorie générale des diasporas. Butler [2007], quant à elle, problematise les catégorisations des migrations forcées d’Afrique, structurées autour d’un axe temporel, et propose d’analyser ces flux sous le prisme du terme de « métadiaspora ».

10Elle utilise le terme de « métadiaspora » :

Pour désigner une diaspora composée d’autres diasporas plus petites, mais interdépendantes. Chacune de ces diasporas peut être étudiée en tant que telle […] — par exemple, les Caraïbes ont une histoire distincte de dispersion, des similitudes culturelles, etc., mais (si nous sommes d’accord avec l’idée d’une métadiaspora consciente) elle peut également être comprise comme faisant partie d’une communauté plus large [Butler & Petrônio, 2020, p. 98, italique de l’auteur].

11En considérant le Brésil comme un cas spécifique dans le cadre des études sur les diasporas africaines dans les Amériques, Butler [2020] explore la pertinence du concept de diaspora pour analyser l’expérience afro-brésilienne. Son travail examine la diaspora africaine au Brésil en mettant en lumière plusieurs questions parmi lesquelles la manière dont les relations avec d’autres communautés de la diaspora africaine ont été délimitées et comment ce processus a non seulement affecté les trajectoires dans l’histoire afro-brésilienne, mais aussi les modes de perception que les afro-descendants ont d’eux-mêmes [Butler, 2020, p. 38].

12Dans ce contexte, l’auteur explore les expériences d’inégalité raciale comme une possibilité d’émergence d’une conscience « métadiasporique » : « L’institution partagée de l’inégalité raciale et de l’exploitation au fil du temps peut être le lien clé entre des diasporas africaines distinctes pour former une métadiaspora africaine » [Butler, 2020, p. 70].

13Compte tenu du contexte de l’origine de la présence africaine au Brésil, la notion de « métadiaspora » offre une perspective intéressante pour analyser les rapprochements qui pourraient être établis à partir des expériences partagées des migrants africains et afro-brésiliens dans le pays. Ces groupes pourraient-ils se percevoir comme membres d’une même diaspora ? Les constructions raciales brésiliennes à l’égard de l’Afrique, marquées par le racisme, ont-elles le potentiel de forger une expérience commune susceptible de favoriser une conscience « métadiasporique » ? Quelles autres expériences pourraient contribuer à une perception partagée d’appartenance à une même diaspora ?

Présence africaine au Brésil

14L’origine de la présence africaine en Amérique latine repose sur une expérience historique issue de relations institutionnalisées d’exploitation et de migrations forcées qui ont perduré pendant des siècles. Cela a conduit à la consolidation de la racialisation des relations de pouvoir, de domination et de violence dont le projet colonial était porteur [Gomes, 2011 ; Souza, 2021 ; Quijano, 2005]. Entre le xvie et le milieu du xixe siècle, on estime qu’environ 11 millions de personnes réduites en esclavage ont été déportées d’Afrique vers les Amériques [Albuquerque & Filho, 2006]. Au Brésil, la traite transatlantique a duré trois cents ans (de 1550 à 1850) et a concerné environ 4 millions de personnes [Machado & Silva, 2014].

15L’esclavage des Africains au Brésil était une réalité qui alimentait un système économique rentable et qui a marqué la construction sociale des Negros dans une perspective raciale. Au sein du régime esclavagiste, le terme « noir » désignait les Africains asservis issus de différents milieux géographiques et culturels du continent africain, mais aussi les générations suivantes d’enfants d’esclaves nés au Brésil. L’expression associait les traits phénotypiques de ces individus, la couleur de leur peau à leur statut social [Nunes, 2017]. Le substantif « negro » a longtemps été utilisé au Brésil comme synonyme « d’Africain réduit à l’esclavage » et a également visé ses descendants. Son utilisation politique, sous l’impulsion du Movimento Negro, et son utilisation comme discours discriminatoire à l’égard des Noirs au Brésil coexistent dans la réalité brésilienne actuelle.

16Selon Mbembe [2013], dans la modernité, le mot « noir » remplit trois fonctions essentielles pour le maintien des relations de différence : « des fonctions d’assignation, d’intériorisation et de retournement ». En dehors de ces trois mouvements, le Noir n’existe pas [Mbembe, 2013, p. 76].

17La force de ce mot a permis que la subordination par la force physique et symbolique du Noir continue de soutenir différentes formes d’exploitation, d’expropriation et de réduction au silence, structurant les relations sociales et constituant des sujets, même après la fin du régime esclavagiste colonial.

18Selon Domingues [2005], l’abolition de l’esclavage (1888) aurait mis fin au principal dispositif institutionnel de ségrégation raciale des Noirs dans le pays. Bien que la proclamation de la République en 1889 ait universalisé le droit à la citoyenneté, la Constitution de 1891 a introduit de nouveaux mécanismes d’exclusion, notamment en refusant des droits politiques (comme le droit de vote et la possibilité d’être élu) aux analphabètes, qui constituaient la majorité de la population noire à cette période [Domingues, 2005].

  • 11 Selon Domingues [2005], « la démocratie raciale, au sens strict, signifie un système racial dépourv (...)
  • 12 « Au Brésil, l’idée de race a pris sa dimension en s’appuyant sur l’argument selon lequel nous somm (...)

19Après l’abolition de l’esclavage, l’idée socialement construite de l’infériorité des Negros qui était au cœur du projet colonial a progressivement cédé la place à un paradigme culturaliste, sans pour autant disparaître complètement. Dans les années 1930, un nouveau paradigme s’est développé à propos de l’identité negra qui mettait l’accent sur les aspects culturels comme principale marque des différences ethniques dans le pays donnant naissance au mythe de la démocratie raciale brésilienne11. Ce mythe intégrait la croyance selon laquelle la transition du régime esclavagiste à un régime républicain libre était ancrée dans un processus de métissage12 de la population. Selon ce point de vue, le métissage a créé les conditions nécessaires à la construction d’une identité nationale brésilienne et à la coexistence pacifique des différentes « races » qui composaient la nation brésilienne [Nunes, 2017]. Cependant, au Brésil, la couleur de la peau est l’un des principaux facteurs de discrimination raciale.

Le racisme au Brésil

20Au Brésil, le racisme structurel est une réalité vivace qui affecte les populations racialisées comme « negras » dans divers domaines de la vie pratique : l’accès à l’éducation, à la santé, au travail, au logement, les possibilités de mobilité sociale. En parallèle, il entraîne des répercussions sur la vie subjective, comme par exemple l’estime de soi, la reconnaissance, etc. Dans ce contexte, être une personne noire signifie être profondément marqué par l’héritage colonial qui a forgé et établi le concept de race [Mbembe, 2013] comme un principe servant non seulement à différencier les individus ou les groupes, mais surtout à hiérarchiser les attributs auxquels on associe plus ou moins d’humanité.

21L’un des aspects importants pour comprendre comment le racisme au Brésil affecte actuellement les migrants negros est le fait que les constructions discursives et matérielles sur l’Afrique, les Negros et la « race » sont un processus inachevé et un domaine politique contesté.

22Pour Gomes,

Nous ne pouvons pas nier que dans la construction des sociétés, dans la façon dont les Noirs et les Blancs sont perçus et traités au Brésil, la race joue un rôle opérationnel dans la culture et la vie sociale. Si la race n’avait pas un tel poids, nous n’utiliserions pas les caractéristiques et les traits physiques pour identifier qui est Noir et qui est Blanc au Brésil. De plus, ils ne seraient pas utilisés pour discriminer les Noirs et leur refuser des droits et des opportunités dans notre pays [Gomes, 2005, p. 48].

23Bien que le racisme soit une réalité quotidienne et cruellement ressentie dans les relations quotidiennes, celui-ci est longtemps resté dans le domaine du « non-dit » au Brésil. Ce n’est qu’avec l’émergence du Movimento Negro, au cours des dernières décennies, qu’une certaine « réinvention » de l’africanité et de l’identité noire a pu voir le jour dans le pays [Pereira, 2008 ; Trapp & Silva, 2010 ; Gomes, 2011 ; Amorim & Silva, 2021 ; Favoreto et al., 2022]. Cette relecture de l’histoire du point de vue des Noirs a commencé à inclure, sur le plan du discours, de nouveaux énoncés autour de la « négritude brésilienne » et à exposer le racisme comme un phénomène structurel [Almeida, 2019 ; Arruda, 2021], enraciné dans la culture, la politique, l’économie et les institutions.

24Les mobilisations de lutte contre le racisme menées par le Movimento Negro ont également été partiellement réalisées par une population migrante composée de personnes identifiées comme negras dans le contexte brésilien. La perspective de la « métadiaspora » évoquée par Butler [2021], ainsi que les processus décrits de constitution des identités afro-brésiliennes et noires dans le pays, nous permettent d’explorer les liens possibles entre les actions de mobilisation des migrants contre le racisme et les luttes du Movimento Negro contre la discrimination et les inégalités sociales. Pour illustrer ce propos, nous allons désormais présenter deux cas qui décrivent les formes de mobilisation des migrants negros se sont mobilisés en réaction à leurs expériences du racisme au Brésil. Nous soutenons qu’un examen plus approfondi des agentivités des leaders et des collectifs de migrants negros permet d’aborder la perspective d’une conscience diasporique partagée par les migrants et les Afro-Brésiliens.

La proximité diasporique et l’agentivité des migrants africains au Brésil

Le Movimento Negro Imigrante au Brésil

25Les individus et les groupes de migrants et de réfugiés ont contribué à transformer les récits dépréciatifs de l’histoire des Noirs dans le pays, récits souvent répétés, reproduits et même enseignés sur les bancs de l’école. En s’appropriant et en reconstituant dans leurs discours les expériences vécues par les personnes racialisées et leurs représentations du Negro, ils ont produit des contre-discours et se sont exprimés à partir de leur corporalité, de leurs trajectoires et de leurs cultures. Sur ce point, les migrations africaines actuelles jouent un rôle important, car elles apportent de nouveaux récits sur le fait d’être Africain, sur la négritude et son origine, sur l’histoire de l’Afrique actuelle et ses défis [Lia et al., 2022 ; Langa, 2022].

  • 13 Selon la base de données sur l’emploi et le chômage du gouvernement brésilien, entre 2011 et 2023, (...)

26Dans ce contexte, à Caxias do Sul, ville qui a attiré une importante main-d’œuvre migrante africaine entre 2010 et 202013, nous avons observé que la lutte contre le racisme constitue un aspect essentiel du lien entre les migrants sénégalais et les agendas antiracistes des organisations et groupes locaux.

27À la suite des expériences de racisme et de discrimination vécues par les migrants, observées lors du travail de terrain sur la diaspora sénégalaise au Brésil, il a été possible d’identifier une appropriation progressive du thème du racisme au Brésil. Cela a été constaté dans les témoignages individuels recueillis lors des entretiens et à l’occasion de la participation à des événements menés par des groupes et des associations de migrants dans le sud du Brésil.

28Entre 2013 et 2015, les « marches des migrants » ont eu lieu à Caxias do Sul avec une participation importante de migrants sénégalais. La question du racisme est déjà apparue en 2013, lorsque l’une des pancartes du groupe affichait « Non au racisme ». Des débats impliquant des migrants noirs et des situations de discrimination sociale dans la ville ont été révélés par la Commission des droits de l’homme du Conseil municipal. En mars 2014, des faits de violence vécus par un immigré sénégalais et une femme afro-brésilienne dans un bus de transport public ont fait la une du journal local. Selon le récit du migrant sénégalais au journal :

Ils sont passés devant moi et m’ont traité d’« Haïtien ». Deux d’entre eux se sont assis derrière moi. L’un d’eux m’a donné une claque derrière la tête et je me suis levé. J’ai demandé s’ils plaisantaient. Ils m’ont répondu que non. Je leur ai demandé pourquoi ils faisaient cela. Ils m’ont dit : « Qu’est-ce qu’il y a, Haïtien ? » Je leur ai dit que j’étais sénégalais, que je descendrai dans deux arrêts et que s’ils voulaient me gifler à nouveau, ils devaient attendre que je descende. Il (celui qui m’a giflé) m’a demandé ce que j’allais faire. J’ai répondu que je ne savais pas. Il s’est alors levé et m’a poussé. Ils m’ont traité de « bon à rien de Noir » [Jornal Pioneiro, 2014]14.

29Le migrant et la femme ne se connaissaient pas. Il s’agissait d’une employée de maison qui était accompagnée de son fils de 13 ans le jour de l’agression et qui n’a pas voulu s’identifier par crainte de représailles. Elle a déclaré au journal local :

  • 15 Disponible sur https://gauchazh.clicrbs.com.br/pioneiro/geral/noticia/2014/03/ele-deu-um-tapa-na-ca (...)

Je me suis assise près de la fenêtre et mon fils s’est assis à côté de moi. Puis un Sénégalais est entré. À un arrêt, ces quatre types ont demandé au chauffeur de les prendre et sont montés par la porte du milieu. Dès qu’ils sont entrés, ils ont regardé ce noir et nous, et ont dit : « Bah, il fait nuit. Il va y avoir de l’orage, il n’y a que des Noirs de ce côté ». Je me suis dit, il y a quatre hommes, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? [Jornal Pioneiro, 2014]15.

30Le fait qu’ils aient tous deux subi des violences liées à un contexte racial commun a renforcé l’idée que les migrants negros et les Afro-Brésiliens étaient confrontés aux mêmes marqueurs sociaux de la discrimination raciale.

  • 16 Sur certains aspects de la vie de Demba, voir Lia et al. [2022].

31Les expériences décrites autour de la question raciale ont consolidé le leadership de la communauté sénégalaise. Parmi eux, Demba Sokhna16, un migrant sénégalais qui, soutenu par les dirigeants de l’Association des immigrés sénégalais de la ville et par la communauté sénégalaise locale, a fondé le Movimento Negro Imigrante no Brasil (Mouvement des immigrés noirs au Brésil).

32Sans statut formel, le mouvement a assuré la liaison avec divers acteurs et groupes locaux. En ce sens, selon Butler :

L’utilisation du terme « diaspora » permet de mettre en évidence la façon dont les gens se considèrent comme faisant partie d’une communauté globale d’origine africaine, en créant et en établissant leurs propres liens. L’un des aspects les plus importants de la diaspora est la façon dont elle est mobilisée pour apporter des changements au niveau local [K. Butler, 2020, p. 70].

33C’est dans le cadre de ce processus d’identification que le Mouvement des immigrés noirs s’est rapproché des collectifs de Negros brésiliens. Ce dernier avait pour but de dénoncer des situations de discrimination raciale à l’encontre des migrants africains et noirs ainsi que de valoriser la culture africaine, exprimée à travers la littérature, l’art, la danse et la gastronomie. L’une des initiatives menées en 2021 par le Mouvement noir immigré a été la 3e édition d’Africa Fashion and Diversity, qui visait à faire connaître la culture africaine au public local. Selon Demba, la première édition de cet événement a vu le jour en 2016 avec le soutien d’activistes noirs locaux, comme Angela Martins, une artiste et activiste brésilienne noire de Caxias do Sul. Selon Demba, l’objectif de cette activité était « d’apporter la culture africaine au peuple de Caxias do Sul et au Brésil ». Un regard sur « la culture africaine » pourrait également, selon lui, aider les afro-descendants brésiliens à « se voir » comme faisant partie d’une culture et d’une identité ayant des caractéristiques communes basées sur une origine africaine partagée. « Généralement, lorsque nous regardons l’histoire, la culture africaine est quelque peu laissée de côté […] d’une certaine manière, l’afro-descendant peut se voir dans une autre culture qui n’est pas la culture africaine » [Demba, notes de terrain, Caxias do Sul, 15 août 2021]. Cette notion d’origine commune a été renforcée dans les récits de différents migrants africains au cours de l’événement. Pour Abdou Lahat, chef de la communauté sénégalaise de la région Sud du Brésil, les manifestations de racisme subies par les immigrés et les Brésiliens noirs sont dues à un « manque de connaissance de la culture » [Abdou, notes de terrain, Caxias do Sul, 15 août 2021].

34En annonçant la programmation des spectacles culturels et artistiques de l’événement, M. Lahat a souligné que les Sénégalais, les Haïtiens, les Afro-Brésiliens, les Ghanéens et les autres personnes vivant au Brésil étaient tous des frères. Dans son discours, il a évoqué l’image d’un passage situé dans les fortifications de l’île de Goré, au Sénégal, d’où partaient les bateaux transportant les Noirs réduits en esclavage. La « porte sans retour », a-t-il expliqué, tirait son nom du fait que les personnes capturées pour être vendues comme esclaves traversaient sans aucune chance de retour ou d’évasion ladite porte. Selon Lahat, « nous, les descendants africains, nous sommes tous des frères, parce que nous venons tous de là » [notes de terrain, Caxias do Sul, 15 août 2021]. Le migrant haïtien Charles a interprété le poème « Mère Afrique, reine du monde » lors de l’événement, avec une mise en scène symbolisant l’existence d’une origine unique en Afrique pour les afro-descendants de différentes parties de l’Amérique latine. Angela, une artiste et activiste noire de la ville de Caxias do Sul, a récité un poème dont la dernière ligne était : « Nous faisons tous partie d’une grande poésie. La poésie, c’est l’Afrique » [Angela, notes de terrain, Caxias do Sul, 15 août 2021]. Nous avons observé que les récits et les performances présentés par les artistes et les organisateurs de l’événement s’articulaient autour de la notion de culture ancestrale partagée par les différents groupes de migrants noirs présents dont les Afro-Brésiliens. S’exprimant à travers l’art, le Movimento Negro Imigrante met en scène les liens entre les différentes diasporas noires. L’affirmation de l’ascendance africaine commune, exprimée par les migrants lors de cet événement à travers des aspects tels que les vêtements, les coiffures, l’art, la danse, les langues et d’autres formes de différenciation évoquées dans les présentations, a introduit un récit significatif sur l’histoire des Noirs. Ce sont également des éléments qui ont historiquement marqué des formes de résistance aux politiques d’effacement de la culture africaine au Brésil [Alves, 2018].

35Dans ce contexte, bien que le Mouvement des immigrés noirs ait été une initiative non structurée et ouverte, il a réussi à créer des passerelles entre les revendications de la communauté noire émergente et les programmes des groupes liés au Movimento Negro brésilien, qui avaient déjà une longue expérience de mobilisation autour des politiques d’égalité raciale. Le Movimento Negro Imigrante no Brasil a produit, avec le soutien de Brésiliens, des vidéos et des courts métrages qui abordaient des sujets tels que la migration, le racisme, l’égalité, l’éducation, la valorisation de l’africanité et de l’histoire de l’Afrique. Il est important de souligner que l’intégration de l’histoire africaine dans le programme d’enseignement obligatoire au Brésil est une évolution récente. Elle résulte d’un long processus de mobilisation du Movimento Negro brésilien, visant à réparer ce qui est perçu comme des siècles d’effacement de l’histoire des Noirs dans le pays [Da Silva et al., 2021 ; De Aguiar, 2021 ; Meinerz, 2023]. Depuis l’entrée en vigueur de la loi fédérale 10.639/2003, des cours autour des thèmes afro-brésiliens sont devenus obligatoires dans les programmes des écoles primaires et secondaires. Toutes les écoles publiques et privées d’enseignement primaire et secondaire doivent enseigner aux élèves l’histoire et la culture afro-brésiliennes.

36La loi impose ces cours en spécifiant que l’enseignement doit mettre l’accent sur l’étude de l’histoire de l’Afrique et des Africains, la lutte des Negros au Brésil, la culture negra brésilienne ainsi que le rôle des Negros dans la formation de la société nationale

37L’histoire de l’Afrique racontée par le Movimento Negro Imigrante présente une perspective différente de celle décrite dans les livres scolaires. Cependant, ces deux récits dialoguent à partir de perspectives communes qui incluent notamment les histoires de mobilité qui ont traversé la présence africaine dans le pays, les processus de lutte pour la libération des Noirs de l’esclavage au Brésil et la lutte pour l’indépendance des pays africains vis-à-vis du pouvoir colonial.

38Ainsi l’introduction de récits par le Movimento Negro Imigrante à travers de conférences sur l’histoire de l’Afrique et du Sénégal, ouvertes à la population générale, a constitué un point de connexion essentiel entre le mouvement et l’un des principaux objectifs du Movimento Negro brésilien. Les initiatives du Movimento Negro Imigrante, axées sur l’histoire de l’Afrique dans les écoles de Caxias do Sul, ont apporté un nouveau récit sur la présence negra africaine dans le pays. Les activités de celui-ci ont offert de nouvelles perspectives pour mettre en lumière l’ascendance commune, en mettant en évidence les liens culturels (art, musique, danse, vêtements, etc.) entre l’Afrique et le Brésil, et en soulignant la réalité actuelle d’un lien contemporain avec les pays africains.

39Demba se positionne comme le représentant d’une communauté de migrants qui se sent en situation d’inégalité et qui se reconnaît une ancestralité commune avec les Noirs brésiliens, lesquels subissent le même type de discrimination raciale et réclament la reconnaissance de la participation africaine à la construction économique et culturelle du Brésil. Cette perspective des migrants africains a été résumée par Modou Kara, un artiste sénégalais présent à l’activité promue par le mouvement : « Nos ancêtres sont ici et ils ont construit ce pays » [Modou, notes de terrain, Caxias do Sul, 15 août 2021].

Les vies des immigrés noirs comptent. Justice pour Moïse !

40Nous présenterons ici une deuxième étude de cas axée sur le meurtre de Moïse, un immigré africain vivant au Brésil, et sur les réactions qui ont suivi.

41En janvier 2022, le jeune réfugié Moïse Mugenyi Kabagambe, ressortissant du Congo, a été brutalement assassiné sur la plage de Barra da Tijuca, l’une des zones touristiques les plus connues de la ville de Rio de Janeiro. Il travaillait de manière informelle dans un snack nommé Tropicália, situé en bord de mer, lorsqu’il a été battu à mort par trois hommes après avoir tenté de récupérer des salaires impayés auprès de son employeur. Le meurtre a été filmé par les caméras de surveillance de l’établissement et les images sont devenues virales sur les réseaux sociaux. Elles ont été diffusées un très grand nombre de fois par les médias brésiliens, et ont également eu des répercussions à l’étranger.

42Une série de mobilisations ont suivi. Le 5 février 2022, plusieurs organisations de la société civile, parmi lesquelles des collectifs de migrants, ont organisé une journée de manifestations antiracistes et antixénophobes à l'échelle nationale. Les manifestants ont exigé des autorités locales qu’elles fassent justice pour le meurtre de Moïse en désignant clairement cet acte comme un crime de haine motivé par le racisme et la xénophobie. L’enregistrement vidéo du crime et sa diffusion ont considérablement amplifié la portée et les répercussions de l’affaire. Dans la vidéo, on voit des hommes frapper Moïse avec des bâtons et le torturer après l’avoir attaché à une structure en bois utilisée pour soutenir la structure du snack. Moïse est mort sur place, sans assistance médicale adéquate, et sa famille qui vit également au Brésil n’a été informée que le lendemain de l’événement. La vidéo ne laisse entendre qu’un très faible son de musique d’ambiance provenant de l’établissement, mais les scènes ainsi que l’acte de haine et de violence montrent clairement les motivations du crime. Nous présentons ci-dessous quelques éléments des témoignages des migrants recueillis lors de la manifestation qui a eu lieu le 5 février à Brasilia. Leurs discours reflètent la réalité quotidienne de discrimination raciale qu’ils subissent au Brésil, tout en mettant en lumière les espaces d’agentivité que ces migrants noirs occupent dans l'espace public tant individuellement que collectivement.

43Lors de la manifestation de protestation du 5 février, Arame, une immigrante sénégalaise accompagnée de son mari récemment arrivé au Brésil, exprime la douleur d’avoir visionné la vidéo du crime de haine raciste contre Moïse. Arame confirme que le racisme est une réalité objective au Brésil, et non simplement un « sentiment imaginaire de ceux qui sont victimes de ce type de crime » (notes de terrain, Brasilia, 5 février 2022). « La vidéo que j’ai vue ce jour-là, j’avais vraiment essayé de me retenir de la regarder. Je savais que c’était très douloureux. Mais ça passait, passait, passait […] Je suis une mère et quand j’ai vu cette vidéo, ça m’a fait très mal […] Il n’aurait pas dû mourir comme ça » (notes de terrain, Brasilia, 5 février 2022).

44La reproduction de l’acte de haine interlocutoire [J. Butler, 2021] dont Moïse a été victime touche et affecte de manière réelle un grand nombre de personnes noires partageant des expériences de racisme au Brésil. Cet acte, immédiatement fatal pour Moïse, est devenu à la fois performatif et réel lorsqu’il a été vu par un large public, en particulier celui des migrants. Il s’est ainsi étendu et a mis en lien les expériences de haine (physique et/ou verbale) vécues par les migrants noirs à travers tout le Brésil. Arame, en tant que femme, noire, africaine et migrante, n’a pas seulement visionné la vidéo. Elle a également, sans être présente sur les lieux et sans connaître Moïse, ressenti et subi la violence de l’acte. Elle a exprimé cette expérience, d’abord marquée par la réticence à regarder la vidéo du crime, puis par la vision de celle-ci comme une source de grande souffrance. Les actes et les discours de haine raciale font mal. Les scènes ont ainsi exercé une fonction interpellative [Butler J., 2021] pour des milliers de migrants noirs et pour des millions de Brésiliens noirs qui se sont vus constitués en tant que sujets subalternes dans l’acte de haine lâche perpétré contre Moïse. Judith Butler [2021] dialogue avec la théorie des actes de langage de J.L. Austin pour expliquer comment certaines expressions peuvent avoir des effets concrets et matériels. Selon Butler, le langage décrit et construit la réalité. Elle souligne que le discours de haine peut avoir un caractère performatif, car lorsqu’il est exprimé, il véhicule un message qui, en fonction du contenu, du contexte et de l’identité de l’émetteur, peut engendrer des effets réels sur les individus et les relations sociales. En ce sens, la diffusion répétée de la vidéo de l’acte de violence contre Moïse est un type de langage qu’Arame perçoit comme une manière de perpétuer l’acte lui-même.

  • 17 Immigrée équatorienne, propos recueillis à Brasília le 05/02/2022
  • 18 En portugais: Negro, volta para o teu país!

45Les manifestations publiques de migrants et de réfugiés à Brasilia le 5 février ont exprimé leur opposition ouverte et directe aux discours qui nient ou négligent l’existence et les conséquences concrètes du racisme pour les Noirs dans le pays. Toutes les prises de parole ont mis en évidence le fait que le racisme est réel. Des expressions telles que « le racisme existe », « le racisme, ça suffit », « les vies noires comptent », entre autres, ont été accompagnées de récits d’expériences personnelles de racisme au Brésil. Une migrante noire originaire de l’Équateur, présente à la manifestation, a raconté la manière dont la police l’a arrêtée alors qu’elle conduisait une voiture de luxe à Brasilia. Elle a été contrainte de sortir de la voiture les mains en l’air et traitée comme une femme incontrôlable lorsqu’elle a tenté de comprendre la raison de ce contrôle, malgré le fait qu’elle ait prouvé que le véhicule lui appartenait. Après une discussion épuisante et l’intervention de la police de la circulation en renfort, la seule explication qu’elle n’a obtenue était que les agents avaient trouvé « étrange de voir deux femmes noires dans une telle voiture » [notes de terrain, Brasilia, 5 février 2022]. Selon elle : « Les gens vous disent que ce que vous avez vécu n’est pas du racisme […], mais vous ne pouvez pas donner votre avis à ma place, car vous n’avez pas vécu ce que j’ai vécu ! Essayons de changer les structures sociales, essayons de voir l’autre avec un “œil élégant” »17. L’expression « Nègre, retourne dans ton pays !18 » entendue par un réfugié guinéen est l’un des nombreux témoignages de racisme rapportés par les manifestants. Les manifestations autour de l’affaire Moïse, en grande partie menées par des collectifs organisés de migrants et de réfugiés noirs au Brésil, peuvent nous aider à comprendre la manière dont le discours de haine raciale renforce les expressions de xénophobie à l’égard de ces migrants et réfugiés. Une question importante qui se pose lorsque l’on cherche à réfléchir au discours de haine raciale dirigé contre les migrants et les réfugiés noirs réside sans doute dans la question du langage lui-même.

  • 19 Arame, immigrée sénégalaise, propos recueillis à Brasília le 05/02/2022

46Le migrant noir qui arrive au Brésil passe, comme tous les immigrés, par un processus d’apprentissage de ces codes sociaux explicites et des non-dits. Ce processus est long. Toutefois dans de nombreux cas, l’expérience du racisme se manifeste très rapidement et devient l’une des premières expériences de vie dans le pays, avant même que les migrants n’acquièrent une maîtrise suffisante du portugais pour pouvoir répondre et s’opposer aux discours de haine dont ils sont victimes. Cela crée une situation où l’injonction d’un discours haineux visant à assigner au migrant noir une position sociale subordonnée peut échouer, ouvrant ainsi la voie à l’agentivité et à la transformation de ces relations. En concluant son discours lors de la manifestation, Arame a tenu à préciser que bien que son mari ne parle pas portugais, il comprenait parfaitement ce qui se passait et ressentait le besoin de s’exprimer : « Il ne parle pas portugais, mais il peut dire un mot ici : « […] Moïse présent ! Justice pour Moïse !19 ».

Quelques considérations finales

47Les représentations locales de l’africanité et de la négritude élaborées par les mouvements historiques en lutte pour l’égalité raciale des populations noires au Brésil intègrent un processus de réparation narrative visant à reconnaître la contribution des Noirs à la construction de l’identité nationale. Comme on a pu le constater avec le Mouvement des immigrés noirs, les migrants africains ont construit leur propre récit sur leur africanité, établissant une relation renouvelée avec les populations afro-brésiliennes, fondée sur leurs expériences au Brésil.

48Les migrants ont reconnu les espaces politiques créés par le Mouvement noir, tels que l’enseignement de la culture africaine dans les écoles, comme un lieu propice à l’exercice de leur propre agentivité. Ils ont apporté de nouveaux récits sur l’africanité au Brésil en lien avec l’agenda politique du mouvement dans le domaine de l’art, de la culture et de la politique au niveau local.

49En décrivant les actions entreprises par les migrants africains dans deux contextes différents, nous avons exploré certaines des dynamiques entourant la migration contemporaine des Negros au Brésil. Nous avons cherché à établir, à partir des expériences de racisme partagées par les migrants et les Afro-Brésiliens, si une conscience diasporique s’était développée sur la base de la perception d’une origine commune. Dans les études de cas sur le mouvement des immigrés noirs et le meurtre de Moise, nous avons observé que le racisme a contribué à mobiliser les dirigeants et les groupes d’immigrés pour exiger l’égalité et la justice.

50Nous avons constaté que les constructions raciales brésiliennes des personnes noires, imprégnées de facteurs de discrimination fondés sur des traits phénotypiques, présentent un certain potentiel pour favoriser, bien que de manière diffuse, des expressions de solidarité parmi les migrants noirs.

  • 20 Les données de terrain révèlent une solidarité forte entre les migrants africains, même lorsqu’ils (...)

51Dans les cas étudiés, bien que l’on puisse discerner les signes d’une conscience diasporique partagée entre les migrants africains de diverses origines nationales et culturelles et les afro-Brésiliens, ces indices ne sont suffisants pour affirmer qu’ils forment une véritable « métadiaspora ». Cependant cette problématique mérite d’être explorée et approfondie sur le long terme et complétée par des études qui mettraient davantage l’accent sur les perceptions des Afro-Brésiliens. En effet, bien que l’on ait pu observer que la discrimination raciale, liée à une origine commune des groupes, puisse favoriser la solidarité entre migrants africains et populations afro-brésiliennes20, il reste difficile d’affirmer que cette expérience se retrouve dans d’autres contextes que ceux étudiés ici.

52La mémoire collective de ces groupes concernant leur dispersion, leur sentiment d’appartenance ethnique et leurs liens avec la diaspora peut être très variée. Il en va de même pour la population afro-brésilienne. Bien que l’on puisse affirmer que dans certains contextes, les communautés de migrants africains peuvent être considérées comme faisant partie de la même diaspora, évoquant même une ascendance commune avec les populations afro-brésiliennes, les cas étudiés montrent que les expériences de discrimination et les mobilisations contre le racisme ne semblent pas suffire à maintenir la solidarité à plus long terme ni à l’étendre à d’autres situations similaires.

53Dans cette perspective il nous faut poursuivre notre réflexion sur les autres expériences et connexions qui pourraient émerger entre les migrants africains et les groupes d’ascendance africaine, susceptibles de renforcer un sentiment commun d’appartenance à une même diaspora.

54La migration africaine en Amérique latine a donné une nouvelle vigueur aux débats et aux mobilisations autour de l’égalité. Compte tenu des mobilisations contemporaines des populations africaines et afro-descendantes et de leur agentivité au Brésil, et plus largement en Amérique latine, nous sommes confrontés à un grand défi : celui de continuer à questionner la capacité des diasporas noires d’aujourd’hui à se constituer politiquement au point d’élargir et de renforcer les programmes locaux de lutte contre le racisme et les discours de haine fondés sur la notion d’origine commune, en nous obligeant à élargir nos travaux de recherche dans la région.

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Notes

1 Les migrations africaines dont il est question dans ce texte comprennent les flux de personnes en provenance des pays africains vers le Brésil. Nommées de nombreuses manières, les personnes en déplacement ont été définies comme des migrants, réfugiés, personnes déplacées, etc. Sans entrer dans le débat sur ces différentes formes de catégorisation, nous utiliserons généralement le terme de migrants pour désigner un large processus de mobilité qui peut se produire à différents moments de la vie d’un même individu. Pour une définition de ces catégories migratoires, voir Cavalcanti et al., 2017.

2 Selon l’International Migrant Stock 2020, Destination and origin, publié par le Département des affaires sociales et économiques des Nations unies et basé sur des informations provenant des recensements statistiques nationaux, le nombre de migrants en provenance de pays africains en Amérique latine serait de 48 791 personnes, dont 43 413 seraient concentrés dans les pays d’Amérique du Sud. Disponible sur : https://www.un.org/development/desa/pd/content/international-migrant-stock Consulté le 20 février 2023. Entre 2010 et 2023, selon les données du système national d’enregistrement des migrations (SisMigra), 63 627 personnes provenant de 53 pays africains ont été enregistrées au Brésil. Les pays les plus importants en termes de nombre d’arrivées au cours de la période étant : Angola (23,74 %), Senegal (15,94 %) et Nigeria (8,25 %). Les données relatives aux réfugiés pour la période 2011-2023 font état de 31 878 demandes d’asile dans le pays, déposées par des migrants originaires de 51 pays africains. Parmi ces demandes, 42,14 % émanaient d’Angolais, suivis par 8,97 % de Sénégalais, 8,02 % de Nigérians, 5,02 % de Marocains, 4,49 % de Ghanéens et 4,08 % de Guinéens. Données extraites de la base de données Datamigra, disponible à l’adresse suivante https://www.datamigraweb.unb.br/#/public, consulté le 02 octobre 2024

3 Le mot « negro/negra » (noir) au Brésil présente la dualité caractéristique du discours et de la politique. Nous avons choisi d’utiliser le mot Negro/Negra (avec la lettre « N » en majuscule) lorsqu’il se réfère à la forme utilisée par le Movimento Negro (Mouvement noir) tout au long de son histoire. Cette utilisation s’approprie une expression discriminatoire et l’utilise de manière positive pour décrire l’identité noire et afro-descendante au Brésil. Ce terme diffère de l’utilisation courante du mot « negro » dans son sens péjoratif, qui est utilisé pour discriminer les personnes présentant des caractéristiques phénotypiques spécifiques.

4 « Au Brésil, le terme pardo désigne l’un des cinq groupes ethniques officiellement recensés. Il s’agit d’une nomenclature officielle, proposée par l’Institut brésilien de géographie et de statistiques, et ne correspond pas à un usage quotidien. Le terme pardo peut être traduit par métis, mais il ne correspond qu’à une définition déclarative lors des recensements, et les personnes choisissant de se définir ainsi peuvent être très différentes d’un point de vue anthropologique ». (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pardo_(ethnie))

5 Selon les données de l’IBGE, la région Sud du Brésil (comprenant les États de Rio Grande do Sul, Santa Catarina et du Paraná) présente une population negra minoritaire par rapport à la population branca. Dans l’État de Rio Grande do Sul, 78,4 % de la population se déclare branca.

6 « Le discours de haine implique la progression, l’intensification ou la superposition de violations qui partent d’une stratégie de pouvoir par l’agression, l’hostilité, l’oppression, l’intolérance et l’abjection de personnes ou de communautés et évoluent, dans le contenu et la forme, vers un pôle d’extrémisme discursif caractérisé par la déshumanisation de son objet et la collectivisation de son destinataire » [Pinheiro-Machado et al., 2023].

7 Les différents enjeux liés aux processus de collecte et de stockage d’informations sur les profils des migrants et des réfugiés, ainsi que les motivations, les fondements et la conception même des systèmes et des méthodologies de collecte de données ne sont pas exempts des constructions linguistiques autour des notions de race, de négritude et d’africanité en Amérique latine.

8 Pendant la période de l’esclavage, la principale forme de résistance était les quilombos. Selon Lopes [2014], « ils variaient selon la taille et étaient structurés en fonction de leur nombre d’habitants […] En outre, divers noyaux de quilombos étaient liés à d’autres groupes opprimés de la société coloniale, beaucoup d’entre eux accueillant en leur sein non seulement des esclaves en fuite, mais aussi d’autres types d’individus marginalisés » [Lopes, 2014, p. 1172].

9 Nous utiliserons tout au long de ce texte le terme Movimento Negro dans son sens large, c’est-à-dire « le nom générique donné au Brésil au groupe d’“organisations privées” composées de personnes d’ascendance africaine qui se sont engagées à lutter pour leurs droits de citoyenneté » [Lopes, 2014, p. 964]. La notion d’organisations privées de Lopes [2014] inclut toutes les formes d’organisation qui ont marqué les mobilisations des Afro-Brésiliens en défense de l’égalité raciale tout au long de l’histoire brésilienne, à différentes périodes et dans différents contextes. Les exemples incluent les confréries et les sociétés d’aide mutuelle créées à l’époque de l’esclavage, ainsi que des formes d’organisation plus récentes, telles que les Agentes de Pastoral Negros, les groupes culturels, les groupes syndicaux et les groupes au sein des partis politiques. Domingues [2007] définit le Movimento Negro comme un mouvement social : « Le Movimento Negro est la lutte des Noirs pour résoudre leurs problèmes dans la société dans son ensemble, en particulier ceux qui découlent des préjugés raciaux et de la discrimination, qui les marginalisent sur le marché du travail et dans les systèmes éducatif, politique, social et culturel » [Domingues, 2007, p. 101].

10 Nous pensons notamment aux études de Safran [1991] qui portent sur la recherche d’un idéal-type de diaspora basé sur le cas juif ; ou encore au travail de Cohen [2008] qui a élargi les catégories idéalisées de Safran pour inclure d’autres types de formations diasporiques. Sur la diaspora arménienne, il existe un long travail développé par Tölölyan & Papazian [2014] ; sur les nouvelles diasporas africaines, Koser [2004] suggère qu’elles devraient être étendues au-delà du lien historique avec la période de l’esclavage moderne et considérer les migrations africaines contemporaines sur la base de leur potentiel à créer de nouvelles diasporas.

11 Selon Domingues [2005], « la démocratie raciale, au sens strict, signifie un système racial dépourvu de tout obstacle juridique ou institutionnel à l’égalité raciale et, dans une certaine mesure, un système racial dépourvu de toute manifestation de préjugé ou de discrimination ». Cette perspective a été déconstruite depuis les années 1950. En ce sens, les études de Florestan Fernandes ont contribué à une lecture critique de cette perspective, la décrivant comme un mythe qui a renforcé pendant longtemps, l’idée erronée que le racisme n’existait pas au Brésil.

12 « Au Brésil, l’idée de race a pris sa dimension en s’appuyant sur l’argument selon lequel nous sommes une nation composée de différentes couleurs — le processus bien connu de métissage. Le concept de race en est venu à servir de moyen pour classer les groupes par phénotype, en particulier la couleur de la peau, ce qui signifie que l’appartenance à un certain groupe est définie par la couleur de la personne et pas nécessairement par des caractéristiques biologiques » (Nunes, 2017).

13 Selon la base de données sur l’emploi et le chômage du gouvernement brésilien, entre 2011 et 2023, 2 417 migrants sénégalais sont entrés sur le marché du travail déclaré à Caxias do Sul. Pour une analyse de l’intégration des migrants sénégalais sur le marché du travail dans la municipalité, voir Heredia & Pandolfi [2015].

14 Disponible sur https://gauchazh.clicrbs.com.br/pioneiro/geral/noticia/2014/03/me-chamaram-de-negro-vagabundo-diz-senegales-vitima-de-agressao-em-caxias-4446317.html

15 Disponible sur https://gauchazh.clicrbs.com.br/pioneiro/geral/noticia/2014/03/ele-deu-um-tapa-na-cara-do-meu-filho-e-me-mandou-calar-a-boca-disse-mae-de-menino-de-13-anos-agredido-em-onibus-de-caxias-do-sul-4446318.html

16 Sur certains aspects de la vie de Demba, voir Lia et al. [2022].

17 Immigrée équatorienne, propos recueillis à Brasília le 05/02/2022

18 En portugais: Negro, volta para o teu país!

19 Arame, immigrée sénégalaise, propos recueillis à Brasília le 05/02/2022

20 Les données de terrain révèlent une solidarité forte entre les migrants africains, même lorsqu’ils proviennent de différents pays, fondée sur leur appartenance commune au continent d’origine. Bien que des mouvements de solidarité et de soutien entre Afro-Brésiliens et migrants africains aient été observés, ces dynamiques restent plus diffuses.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Maria do Carmo dos Santos Gonçalves, « Migrations africaines au Brésil : racisme et nouvelles agentivités », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 105 | 2024, mis en ligne le 23 décembre 2024, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cal/19332 ; DOI : https://doi.org/10.4000/137ol

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Auteur

Maria do Carmo dos Santos Gonçalves

Chercheuse indépendante, Associação Educadora São Carlos (AESC)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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