Amériques latines / Amérique du Nord : Le piège économique
Texte intégral
1L’amerique latine va-t-elle une fois de plus s’en remettre à l’extérieur pour assurer son développement, avec le projet d’une zone de libre-échange de l’Alaska à la Terre de Feu en 2005 relancé par les États-Unis lors du « Sommet des Amériques » réuni à Québec du 20 au 22 avril ? Dans la région, le désenchantement gagne aujourd’hui. La lassitude des opinions publiques à l’égard des réformes économiques dans la plupart des pays rejoint un certain scepticisme des observateurs. Après la « décennie perdue » des années 1980, les années 1990 apparaissent comme celles des déceptions. Certes, l’inflation, naguère forte, a été domptée : avec elle a disparu un facteur majeur d’appauvrissement de la population. Mais le décollage n’a pas suivi : revenue, la croissance économique s’est révélée discontinue, interrompue par de brutales récessions et vite essoufflée. Le produit par habitant, dans la plupart des cas, a seulement retrouvé le niveau de 1980. Le chômage n’a que temporairement reculé, même au Chili, longtemps étoile de la croissance. Pour beaucoup de gens l’« informel » est resté le seul moyen d’existence. Finances publiques et comptes extérieurs, aussi, demeurent vulnérables. Les déséquilibres persistent ou réapparaissent ; la dette creuse à nouveau le déficit des comptes courants. Les profits des entreprises, eux-mêmes, sont incertains.
- 1 Sauf au Chili, par suite de circonstances historiques non reproductibles.
2Ces résultats décevants ont plusieurs sources. Mais la principale, c’est que les politiques issues du « consensus de Washington » (réduction des tarifs douaniers, libre circulation des capitaux, stabilisation des taux de change, privatisations pour alléger les charges de l’État et rendre plus efficaces entreprises et services publics), généralisées avec quelques variantes, ne s’attaquaient pas à deux faiblesses majeures des pays latino-américains : l’insuffisance d’épargne pour financer les investissements1 et l’absence d’une fiscalité capable d’assurer des revenus à l’État sans entraver l’activité économique. La concentration de la richesse limite les possibilités d’épargne et les classes supérieures ont évidemment peu d’intérêt à modifier une fiscalité dont elles tirent profit, comme de la complexité de la propriété et du système juridique.
3En outre, faute d’attention aux effets pervers, les gains obtenus par les politiques nouvelles ont été payés de déséquilibres dans d’autres domaines. Le recours à l’ancrage monétaire pour réduire rapidement l’inflation a entraîné une surévaluation des monnaies favorisant les importations au détriment des exportations. L’entrée tant souhaitée des capitaux étrangers y a contribué à son tour. L’investissement direct lui-même, s’il a alimenté la machine productive, a aussi contribué, avec le temps, au déficit des paiements courants, par le transfert de bénéfices. L’expansion des exportations s’est faite sur des produits primaires ou faiblement transformés, dont les cours sont soumis à de fortes fluctuations ; elle a créé peu d’emplois.
4L’« ouverture » commerciale et financière a pris de vitesse la mise en place de nouvelles politiques industrielles ou de soutien à l’exportation là où elles ont été tentées (comme au Brésil), la remise en ordre des budgets, la consolidation des banques et le développement de marchés financiers internes. Souvent la volonté de « désétatiser » a fait obstacle à l’intervention des pouvoirs publics. C’est ainsi que la « deuxième phase exportatrice » débattue au Chili depuis 1993 ne s’est toujours pas concrétisée.
5Enfin, les États, dépendants des marchés, ont été contraints pour attirer ou rassurer en permanence les capitaux de prendre des mesures – économies budgétaires, impôts nouveaux et taux d’intérêt élevés – préjudiciables à la croissance et facteurs d’endettement. L’Argentine, cas extrême, a été ainsi entraînée dans un cercle vicieux. Les restrictions héritées de la « loi de convertibilité « mènent à peser sans cesse sur l’emploi et les salaires pour regagner la compétitivité. Le doublement de la dette extérieure fait craindre un défaut de paiement, élève le coût des emprunts et oblige le gouvernement à des mesures récessives aboutissant à creuser le déficit. Le Mexique, qui a réussi décollage et transformation des exportations et développement de l’emploi, n’y est parvenu que par une intégration à l’économie des États-Unis, qui lie son sort à la conjoncture au nord du Rio Grande. Les petits pays d’Amérique centrale et des Caraïbes risquent de ne trouver de salut que dans la même voie.
6Presque personne, même parmi les économistes les plus orthodoxes, ne conteste aujourd’hui le déficit de croissance et les méfaits économiques de l’inégalité sociale. Mais les remèdes le plus souvent préconisés résident dans la poursuite des « réformes structurelles » déjà entamées (déréglementation et « désétatisation ») ou reposent sur une relance du libre-échange, notamment à travers le projet de zone des Amériques (ZLEA). Dans les deux cas, l’on voit mal comment les effets seraient différents du passé récent. Revenir sur l’ouverture commerciale, vouloir rétablir l’intervention « microéconomique » de l’État n’aurait pas davantage de sens, en faisant perdre les acquis de la décennie sans réduire les déséquilibres : ainsi le rétablissement par l’Argentine de tarifs douaniers protecteurs sur les produits de consommation n’est soutenable que sur une courte durée. Mais l’instauration d’une zone « continentale » de libre-échange ou un accord entre le Mercosur et l’Union européenne ne seront vraiment bénéfiques que s’ils donnent les moyens d’une transformation du système productif.
7Les gouvernements latino-américains sont contraints, par la force des choses, à porter plus d’attention à la compatibilité des politiques mises en œuvre et à leur déroulement dans le temps, alors qu’ils ont perdu une partie de leurs outils d’intervention. Mais ils n’ont une chance de sortir du piège et de parvenir à une croissance économique durable (en particulier « riche en emplois » comme l’on dit en Europe) et à une stabilité budgétaire qu’en s’attaquant en priorité aux blocages majeurs hérités du dualisme social. Mais existe-t-il aujourd’hui des forces politiques et sociales capables de porter ces objectifs ? En ce sens, le problème économique de l’Amérique latine est d’abord politique.
Pour citer cet article
Référence papier
Guy Herzlich, « Amériques latines / Amérique du Nord : Le piège économique », Cahiers des Amériques latines, 36 | 2001, 7-9.
Référence électronique
Guy Herzlich, « Amériques latines / Amérique du Nord : Le piège économique », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 36 | 2001, mis en ligne le 03 août 2017, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cal/6576 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cal.6576
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