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Dossier. Les expériences de la Guérilla

Introduction

Gilles Bataillon
p. 13-15

Texte intégral

1Les expériences de la guérilla ont longtemps été à l’honneur en Amérique latine et y ont occupé une place centrale dans le répertoire de l’action collective1. Elles ont ainsi constitué des moments décisifs des guerres d’indépendances, puis des affrontements socio-politiques au sein des jeunes États latino-américains, comme de la révolution mexicaine avec Zapata et Villa et plus tard la guerre des cristeros. Elles ne sont pas moins importante en Amérique centrale comme le démontre l’écho des guerres de Sandino, celui de la jacquerie de 1932 au Salvador ou l’aura de la Légion caraïbe dans les années 1940. Elles acquièrent une nouvelle légitimité et prennent un tour nouveau dans les années 1960 au lendemain de la victoire de Castro à Cuba. La volonté de « créer l’homme nouveau » nourrit toute une geste révolutionnaire dans les pays du cône sud, dans les Andes ainsi qu’en Amérique centrale jusqu’à la fin des années 1980. Le propos de ce dossier est de s’interroger sur quelques unes de ces expériences, libertadores latino-américains, cangeiceros brésiliens, guérilleros colombiens et nicaraguayens, et contras miskitus.

2On entend pour ce faire partir de l’expérience même de ces hommes en armes comme de celle des populations au sein desquelles ils évoluent. C’est dire que l’on a choisi de considérer ces multiples expériences non pas comme autant de contextes discrets, caractérisés par des propriétés, pour une part immuables, mais au contraire, selon l’expression de Jacques Revel2, comme des « interrelations mouvantes à l’intérieur de configurations en constantes adaptations ». L’idée est en effet non pas de restituer un vécu des acteurs qui témoignerait d’un social à distance de l’histoire. L’idée est au contraire de montrer comment ces mouvements armés, tout comme leurs entourages, ne sont pas des agrégats anonymes mais des « écheveaux complexes de relations »3 entre des acteurs s’inscrivant dans des temps et des espaces multiples. Le projet est donc de saisir des « modulations locales de la grande histoire » ; c’est à dire d’appréhender des structures invisibles à partir desquelles ce vécu est mis en sens et pèse en retour sur ces cadres préexistants.

3Partant de l’analyse du journal de José Santos Vargas, guérillero du Haut Pérou, Marie Danielle Demélas donne à voir la diversité des pratiques de la guérilla lors des guerres d’indépendances. Les acteurs sont ainsi pris entre le poids du déterminisme des statuts hérités et les fulgurantes possibilités d’ascension sociale qu’offre la guerre. Les frontières entre la guerre civile, la violence et le banditisme sont pour le moins poreuses. Elle analyse enfin la transmutation de « la petite guerre » en « guerre populaire », métamorphose qui fera de la guérilla un substitut de légitimité et de pratiques démocratiques.

4L’histoire de Virgolino, un cangaceiro de la vallée du Pajeù, met en lumière toute les subtilités du jeu social dans l’État de Pernambuco. Si hiérarchisée soit cette société pastorale, les statuts n’en sont pas moins à bien des égards flous et mouvants. Patricia Sampaio Silva nous fait comprendre comment le compérage, l’amitié et la violence tiennent une place centrale et sont des ressources capitales dans un monde où l’affirmation de soi est prise dans des impératifs passablement contradictoires. Il faut tout à la fois en permanence faire preuve d’humilité mais montrer que l’on est caboclo et pas cabra.

5Si la naissance des guérillas en Colombie témoigne de la fascination d’une partie de la jeunesse pour la révolution cubaine et les thèses de la Tricontinentale, celles-ci n’en sont pas moins prises dans la mémoire de la Violencia. Daniel Pécaut montre de surcroît comment ces mouvements, avant tout ruraux, auront une faible emprise sur la société et seront militairement parlant un échec. La jeunesse urbaine en révolte contre les archaïsmes culturels se reconnaît bien d’avantage dans le discours populiste et nationaliste du M.19. À la fin des années 1970 le seul acquis de la lutte armée est qu’il est entendu une fois pour toutes au sein de la gauche que seuls ceux qui en revendiquent le projet peuvent être classés parmi les vrais progressistes.

6L’étude des plans et des croquis des coups de mains du Front sandiniste comme celle des carnets de route des brigadistes de l’Armée populaire d’alphabétisation révèle des facettes peu connues de la révolution sandiniste. Alain Musset nous fait saisir le détail de la planification des opérations militaires sandinistes. Les guérilleros y apparaissent comme une manière de contre-armée qui réalise des opérations planifiées par un état major. Les journaux des alphabétiseurs témoignent à la fois du désir de toute une partie des guérilleros d’aller à la rencontre du monde rural comme des distances qui les séparent de celui-ci et de la difficulté d’une telle rencontre.

7Comment naît une guérilla, quelles y sont les relations de pouvoir ? La description d’une assemblée des guérilleros de Misura, la Contra miskitu, permet de saisir le contexte d’incertitude et de défiance qui caractérise une situation de guerre civile tout comme les tensions qui peuvent prévaloir au sein d’une organisation armée. L’histoire des débuts de la guérilla montre comment le pouvoir charismatique de son commandant en chef fut grandement fonction de sa capacité à procurer des ressources politico-militaires aux combattants et à les persuader au moins un temps de l’imminence de la victoire. Les aléas même de la guerre et le rôle militairement incontournables des comandantes leur donnera bientôt la possibilité de se constituer en contre pouvoir au sein de la guérilla.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gilles Bataillon, « Introduction », Cahiers des Amériques latines, 36 | 2001, 13-15.

Référence électronique

Gilles Bataillon, « Introduction », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 36 | 2001, mis en ligne le 03 août 2017, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cal/6579 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cal.6579

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Auteur

Gilles Bataillon

Université de Caen-CEMS-EHESS

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Droits d’auteur

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