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Dossier. Les expériences de la Guérilla

Réflexion sur la naissance des guérillas colombiennes

Daniel Pécaut
p. 65-91

Résumés

La naissance des guérillas en Colombie se produit dans le contexte de la révolution cubaine et de la Tricontinentale. Mais la mémoire de La Violencia reste à tout moment présente. Avant tout rurales, les guérillas n’ont cependant qu’une faible emprise sur la société et sont militairement parlant un échec. La jeunesse urbaine en révolte contre les archaïsmes culturels se reconnaît bien d’avantage dans le discours populiste et nationaliste du M.19. Le seul véritable acquis de la lutte armée est qu’il est entendu une fois pour toutes au sein de la gauche que seuls ceux qui en revendiquent le projet peuvent être classés parmi les vrais progressistes.

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Texte intégral

  • 1 Cet article fait partie d’une série d’études en cours de rédaction sur les phénomènes actuels de v (...)

1Trois des grandes organisations de guérilla impliquées dans la « violence » d’après 1980, les FARC, l’ELN et l’EPL, se constituent au milieu des années 1960. Elles s’inscrivent de surcroît à bien des égards dans le prolongement des groupes armés surgis pendant la Violencia1. C’est dire qu’elles ont derrière elles plusieurs décennies. Cela s’applique particulièrement au cas des FARC qui trouvent leur origine dans les foyers d’autodéfense de 1950 et qui peuvent ainsi prétendre avoir déjà parcouru plus d’un demi-siècle. Seule la quatrième organisation, le M.19, ne voit le jour que plus tard, au cours des années 1970. Si l’on considère cette longévité et, plus encore, la tournure que la confrontation armée a prise dans la période récente, on peut être tenté de croire que les guérillas colombiennes ont disposé dés le départ de conditions qui leur ont assuré une toute autre capacité que dans d’autres pays latino-américains, que ce soit en raison de l’héritage de La Violencia, d’un contexte politique particulier ou d’assises sociales plus vastes.

2Ce serait cependant là une manière de céder à l’illusion rétrospective. Jusqu’à la fin des années 1970, les guérillas colombiennes ne parviennent pas davantage que leurs homologues des autres pays à faire peser une menace sur le régime. Certes, elles trouvent dans certaines franges du paysannat des points d’appui qui leur confèrent une originalité certaine. Mais vers 1975 les trois premières organisations semblent condamnées dans le meilleur des cas à végéter dans des zones périphériques, dans le pire à se décomposer, militairement et politiquement et la quatrième est elle-même en difficulté… Contrairement à ce qui est traditionnellement affirmé, les traces de La Violencia et les caractéristiques du régime ont un impact ambigu sur l’essor des groupes « insurgeants » : elles aident à leur surgissement dans la mesure où le recours aux armes semble faire partie d’une longue histoire ; mais elles induisent simultanément une méfiance de la part d’amples secteurs, y compris paysans, qui, même s’ils sont entraînés dans des conflits sociaux intenses, ne croient qu’exceptionnellement en la viabilité de projets politiques révolutionnaires et n’entendent pas revenir à un passé de souffrance.

3Le surgissement des guérillas en 1960 se produit de manière simultanée par référence au monde urbain et au monde rural. Il est porté par le radicalisme de secteurs urbains, fréquemment issus des classes moyennes, qui en appellent à la destruction d’un régime qui leur semble entraver l’avènement de la modernité dans tous les domaines, sociaux, politiques, culturels. De l’autre, il met à profit la persistance de la violence dans les zones rurales et la disponibilité relative d’une partie de la population paysanne pour s’associer à une mobilisation armée. Les initiateurs de la nouvelle lutte armée n’entendent pas séparer un aspect de l’autre. Certes, toutes les guérillas s’installent en zones rurales. Mais les initiateurs de la lutte armée sont convaincus que les acteurs urbains sont voués à avoir, le moment venu, un rôle central. Il n’est pas que le parti communiste pour considérer que le prolétariat a vocation à relayer l’action paysanne.

  • 2 Il semble bien que seule la fraude ait privé le général du succès. L’ancien « dictateur », porté a (...)

4Il se trouve pourtant que l’implantation des organisations armées dans les villes va vite marquer le pas. Certes, la radicalité et la demande de modernisation affleurent à l’occasion à travers l’effervescence politique des « minorités actives », dans les universités, le secteur public et certaines entreprises privées, et la mobilisation fait souvent irruption par la biais des invasions urbaines, des actions « citoyennes ». Le mécontentement transparaît aussi à l’occasion de certaines élections comme celle de 1970 avec le quasi-succès de Rojas Pinilla2. Mais ces manifestations sont discontinues et ne débouchent pas sur un ample mouvement politique. Les scores électoraux, au mieux médiocres, au pire désastreux, de l’opposition radicale au régime ne favorisent guère son rayonnement dans un pays. Le rite électoral compte beaucoup et, assure aux partis traditionnels une légitimité certaine. En effet, en dehors du parti communiste, les groupes d’extrême gauche prônent pendant longtemps l’abstention, ce qui n’est pas fait pour accroître leur audience dans la mesure où, même manipulé, le vote apparaît comme un élément de citoyenneté. Si l’abstention connaît à certains moments des envolées, comme en 1978, elle a toujours été forte sans que cela corresponde nécessairement à un rejet du système.

5C’est le monde rural qui va être le théâtre essentiel des confrontations. Le constat vaut pour les années 1960-75 pendant lesquelles les guérillas ne parviennent pas à trouver des relais stables dans les villes et pendant lesquelles, au sein des guérillas, les combattants d’origine urbaine sont considérés souvent avec suspicion. Le constat vaut encore pour les années 1980 : le M.19 qui avait inauguré son combat dans les villes est lui-même obligé de se replier vers les zones de colonisation Les projets « d’insurrection populaire », formulés particulièrement par le M.19, tournent court. Il est du reste notable qu’à la fin de 1998, les FARC et l’ELN aient à leur tête des commandants de pure extraction paysanne, Manuel Marulanda Vélez et le « Mono Jojoy » (de son vrai nom Jorge Briceño Suarez) pour les FARC, « Gabino » (de son vrai nom Nicolas Bautista Rodriguez) pour l’ELN. Les deux organisations comptent désormais de nombreux membres d’origine urbaine et ne ménagent pas leurs efforts pour influer sur les populations urbaines mais les résultats sont pour l’instant incertains.

6De 1960 à 1975, la rencontre entre les deux mondes, rural et urbain, n’a donc pas lieu. Or depuis trente ans, le monde rural n’a cessé de se réduire au profit du monde urbain qui rassemble désormais plus de 75 % de la population. Dans les années 1960, la poursuite du processus de colonisation continue et c’est lui qui va être principalement associé à la conflictualité armée. Dans les décennies suivantes, la décomposition des relations sociales traditionnelles, et souvent celle du paysannat lui-même deviennent des données majeures. Les migrations s’accélèrent vers les villes. Le boum de la culture de la drogue ralentit ce mouvement mais il touche les régions mal intégrées au territoire national. L’épicentre de la lutte armée se situe pourtant toujours dans les régions rurales et celles-ci continuent à fournir la majeure partie des membres et des cadres des guérillas. Ni dans une phase ni dans l’autre, les guérillas ne sont véritablement parvenues à se faire l’écho du désir de modernité de nombreux secteurs. Un tel décalage les a amenées au bord de crises insurmontables dans la décennie 1970.

Radicalité et désir de modernité

7La Colombie du début des années 1960 a en principe tiré un trait sur la Violencia. Mais les séquelles de celles-ci sont loin d’être effacées. Dans de nombreux départements, le banditisme social, les autodéfenses communistes et les bandes armées libérales se maintiennent de même que se maintiennent les hommes de mains des grands propriétaires et que se poursuivent les actions militaires. Les confrontations entre ces forces restent en toile de fond. Restaurer un « ordre » politique et social, tel est le dessein principal du Front national mis en place en 1958 et ce dessein est au départ bien accueilli dans la mesure où il implique la promesse d’un retour à la paix. Mais l’union des deux partis traditionnels donne vite aussi le sentiment de conduire avant tout au rétablissement du règne des élites traditionnelles.

8Sous les dehors de la « démocratie consociationnelle », c’est une digue qui se met en place contre le retour de la mobilisation populaire qui s’était produite derrière Gaitan ou même derrière le général Rojas Pinilla après son renversement. Le régime ne fait rien pour satisfaire aux demandes de justice ou seulement de réparation sociale qui affleurent après quinze ans de convulsion. La hantise de la « subversion » domine plutôt. Si Alberto Lleras Camargo, le premier président du Front National, sait trouver les mots pour exalter le « civilisme » et l’imposer aux militaires et s’il adopte le timide réformisme agraire conforme aux vœux de l’Alliance pour le Progrès, la volonté de contenir le « communisme » n’est pas moins sensible. Quant à son successeur immédiat, Guillermo León Valencia, descendant de l’aristocratie de Popayan et porteur d’une vision largement imprégnée de l’esprit politique du XIXe siècle, il érige l’immobilisme en méthode de gouvernement et, pour achever la « pacification », ne trouve pas d’autre méthode que de lâcher les forces armées sur les foyers d’autodéfense paysanne. L’Église est là qui, appelée à servir de garantie au régime, n’éprouve pas le besoin de se pencher sur ses responsabilités dans La Violencia et ne rêve que d’« ordre moral ». Bien d’autres organisations sont mises au service des deux partis, par exemple la confédération syndicale UTC (Unión Nacional de Trabajadores, créée en 1946) pour le compte des conservateurs et ce qui reste de l’autre confédération, la CTC (Confederación Nacional de Trabajadores, créée dans les années 1930 et qui va longtemps rassembler libéraux et communistes), pour le compte des libéraux.

  • 3 Ce parti disparaîtra en 1967 quand Alfonso López Michelsen rejoindra le parti libéral et sera nomm (...)

9Passé un premier temps de soulagement, il est pourtant de nombreux secteurs pour s’insurger contre la Sainte Alliance des élites. Tous sont loin de le faire en référence à une visée de rupture. Dans la plupart des cas, il ne s’agit au départ que de revenir aux formes d’action sociale d’avant 1948 après dix ans de situation exceptionnelle. Le parti communiste, tout juste sorti de la clandestinité à laquelle l’ont obligé la Violencia, puis de l’illégalisation prononcée par le général Rojas Pinilla, est avant tout soucieux de reconstituer ses assises et retrouver une expression électorale en s’alliant pour cela avec des listes libérales ou du MRL (Movimiento Revolucionario Nacional)3. En fonction des dispositions constitutionnelles de 1958, le Front national réserve en effet la compétition électorale aux deux partis traditionnels. Le fait qu’en 1961 le parti adopte pour la première fois une consigne qu’il ne va cesser de réitérer par la suite, celle de « la combinaison de toutes les formes de luttes », c’est-à-dire de la lutte légale et de la lutte armée, ne doit pas être interprété comme une véritable cassure avec ses orientations antérieures mais avant tout comme une façon de revendiquer la tradition de l’autodéfense paysanne. Tout au long des années 1960, il sera perçu comme viscéralement réformiste – mamerto, selon l’expression commune – et sourd aux sirènes de la Tricontinentale.

10La radicalité des courants urbains s’instaure effectivement autant contre la tradition communiste que contre le Front National. L’air du temps – la victoire castriste – la sous-tend mais aussi la révolte contre les blocages culturels et politiques de la Colombie. Ce sont des jeunes issus des classes moyennes éduquées des villes qui en sont pour la plupart le fer de lance. Quelques que soient leurs milieux d’origine, la découverte du marxisme ressemble souvent à un véritable processus de conversion religieuse. Un futur adhérent de l’ELN, provincial de famille libérale et catholique, commente ainsi son arrivée à Bogota pour entamer ses études de droit : « En quelques instants, mes battements de cœur et mes désirs ont changé (….). Les croyances antérieures se sont avérées dénuées de fondement devant l’irruption de nouveaux postulats théoriques. La conception marxiste, précédemment insipide, s’est transformée dans mon cerveau en vérité inexpugnable (…). Tout ce qui était relié à ma vie antérieure, famille, étude, relations personnelles, habitudes petites-bourgeoises, fut réduit à de l’ordure jetable. Il fallait que je me trempe dans les eaux purificatrices de la révolution pour conquérir une place sur la scène de l’histoire » (Correa Arboleda, 1997 : 63). Dans ce pays tant imprégné par le catholicisme, le passage à la Révolution ressemble souvent à un sacrement, et cela tout au long des années 1970.

11L’effervescence se traduit par la multiplication de petites formations plus ou moins éphémères comme le FUAR ou de dissidences du parti communiste comme les divers groupes « marxistes-léninistes » de tendance « chinoise ». Le maoïsme qui commence à pénétrer vers 1964-1965 ouvre une autre voie vers la « révélation » révolutionnaire. Offrant également le moyen de combattre tout à la fois le régime et la tradition communiste mais avec l’avantage d’ériger le paysannat en sujet de l’histoire, il se prête encore mieux à un investissement quasi-religieux. À l’Université nationale de Bogota, on assistera à des mariages sous les auspices du portrait de Mao.

12Le Front uni de Camilo Torres, apparu en 1965, symbolise au mieux cette phase charnière. Il ne s’agit pas d’un mouvement vraiment organisé, mais bien davantage d’un mouvement d’opinion qui se produit autour de la personne de Camilo, ce prêtre de la bonne société, ayant côtoyé les élites politiques, devenu aumônier de l’Université nationale et qui, après un séjour à Louvain, se rallie à la voie de la révolution et rassemble divers secteurs de l’extrême gauche. La phase d’agitation politique n’ira pas très loin : le Front uni se heurte à la riposte du régime et aux réticences du parti communiste. Il semble que Camilo était d’entrée de jeu décidé à se joindre à l’ELN, où il trouvera rapidement la mort. La résonance du mouvement dans le milieu étudiant et au delà montre cependant comment il répondait à la mutation culturelle en cours en retranscrivant une sensibilité traditionnelle, marquée par la nostalgie d’une organisation morale ou religieuse de la société, dans les termes d’une sensibilité moderne, celle de la révolution politico-sociale.

13Or la voie de la rupture est tout naturellement celle de la lutte armée. Camilo est loin de l’avoir inaugurée. Depuis le début des années 1960, l’invocation aux armes est un peu partout à l’ordre du jour. Elle prend place au sein de courants divers qui accompagnent les « dissidences » politiques. C’est ainsi que le MRL, parti politique d’opposition au Front National, créé par Alfonso Lopez Michelsen, fils de l’ancien président Alfonso Lopez Pumarejo, abrite depuis des anciens guérilleros libéraux qui rêvent de révolution jusqu’à des groupes, ceux formant les « Jeunesses du MRL », qui sont décidés à suivre l’exemple cubain et qui vont fréquemment rallier l’ELN.

  • 4 Il est tué en 1963. Sa sœur, Maria Arango, sera une militante illustre du parti communiste, liée n (...)
  • 5 Sur ces préludes de la radicalisation armée, cf. Les commentaires de A. Villarraga et N. Plazas (1 (...)
  • 6 Certains, notent A. Villarraga et N. Plazas, se heurtent à l’évolution vers le banditisme de ce qu (...)

14En 1960 surgit ainsi une autre organisation, le MOEC (Movimiento Obrero Estudiantil Campesino), rassemblant des transfuges du parti communiste et, là aussi d’anciens guérilleros libéraux, tels « Pedro Brincos » et Eduardo Franco. Il ne manque pas d’étudiants pour tenter de lancer des mouvements armés dans diverses zones plus ou moins isolées. Ce sera le cas de Federico Arango Fonnegro, membre d’une famille connue4, qui monte un groupe dans le Territoire Vasquez, zone refuge de groupes libéraux pendant la Violencia. D’autres s’y essayent dans le lointain Vichada. Toutes ces initiatives connaîtront un dénouement tragique5. Il s’agit bien de rencontres manquées. Car ces jeunes intellectuels s’en vont au-devant des paysans ayant connu l’expérience de la Violencia sans voir que celle-ci ne conduit pas toujours à adhérer à la modernité révolutionnaire6. Bien des anciennes bandes libérales poursuivent le combat, mais contre les communistes. Certaines se mettent au service des partis traditionnels, d’autres se placent dans la mouvance du MRL. Il en est aussi qui rallient un banditisme, qui n’est pas toujours « social ». L’habitude de la lutte armée en milieu paysan n’est pas nécessairement révolutionnaire.

15Certes il y a bien aussi quelques noyaux ouvriers qui y prennent part. La USO (Unión Sindical Obrera), le syndicat pétrolier de Barrancabermeja, en est l’exemple le plus clair. Forte d’un passé de luttes vigoureuses, installée dans une ville dépendant du pétrole et située au carrefour de régions tumultueuses, accueillant de nombreux migrants, se targuant d’avoir en 1948 provoqué par une grève la nationalisation de la compagnie puis d’avoir suscité le 9 avril de la même année l’une des « juntes révolutionnaires » les plus solides, la USO retrouve en 1963 à l’occasion d’une longue et dure grève son aura d’avant-garde ouvrière et, surtout, est l’une des premières organisations dont de nombreux dirigeants se rallient à la perspective de la lutte armée. À partir de la fin des années 1960, bien des syndicats, notamment ceux du secteur public, commencent de même à inclure des partisans de la lutte armée.

16Dans l’ensemble, ce sont pourtant d’anciens étudiants urbains qui se font au début des années 1960 les plus vifs partisans de la lutte armée. La FUN (Fédération universitaire nationale), qui est créée au début des années 1960, est d’emblée sous la coupe des diverses tendances révolutionnaires, les communistes y faisant figure de modérés. L’exemple de Camilo Torres ne fait qu’accentuer le basculement. La trajectoire de Camilo Torres peut donner le sentiment que convergent pleinement l’effervescence politique des milieux urbains et la lutte armée. Ce n’est pourtant que partiellement le cas.

Naissance de l’ELN

  • 7 La guérilla de Rangel a exercé son activité dans la zone de Barrancabermeja et de Yacopi.

17L’ELN, qui se constitue à partir de 1962, se réclame avant tout de la révolution cubaine. Nombre de ses premiers cadres effectuent du reste un séjour de formation à Cuba où ils se regroupent au sein de la Brigade pour la Libération nationale José Antonio Galan. C’est Fidel Castro qui désigne lui-même celui qui va demeurer le chef de l’organisation jusqu’à 1975, Fabio Vásquez Castaño. Fils d’un petit propriétaire du Quindio tué par les parajos conservateurs, il a commencé comme instituteur. Deux de ses frères, Manuel, qui a entrepris des études supérieures, et Antonio, participent à l’organisation. À leur côté figurent d’autres dirigeants de même extraction, notamment José Ayala ou José Solano Sepúlveda qui ont combattu dans une guérilla libérale7. À partir de 1965, l’ELN attire pourtant nombre d’anciens militants étudiants, certains provenant de l’Université nationale de Bogota, tel Julio Cesar Cortes, fort de son prestige de président de la FUN, d’autres provenant de l’Université industrielle de Bucaramanga, la capitale du Santander, comme Victor Medina Boron, qui deviendra le second de l’organisation, ou Jaime Arenas. Elle attire aussi quelques militants de la zone pétrolière de Barrancabermeja, comme Juan de Dios Aguilera, un ancien de la USO, ou Ricardo Lara Parada, un instituteur né à Barrancabermeja.

  • 8 Gabino admet dans un témoignage l’influence de « la mentalité paysanniste » (campesinista), dans l (...)
  • 9 Cf. les souvenirs de Medardo Correa Arboleda : « Les militants de l’ELN ne participaient pas à la (...)
  • 10 Julio Cesar Cortes et Victor Medina Borón seront fusillés après un jugement. Jaime Arenas, qui ava (...)

18L’amalgame n’aura cependant pas lieu en raison des tensions qui se manifesteront rapidement entre les « ruraux » et les urbains8. Fabio Vasquez et son état-major imposent leurs décisions de manière autoritaire et exigent de tous « une foi aveugle »9. La plupart des cadres étudiants seront fusillés, sous des accusations diverses, lors de « jugements internes » au début des années 197010. La tension durera longtemps. Encore en 1985, Ricardo Lara Parada, un de ses anciens dirigeants qui avait abandonné trois ans auparavant la lutte armée pour organiser un puissant mouvement citoyen à Barranbermeja, sera assassiné.

  • 11 Medardo Correa Arboleda évoque lui-même ce « fondamentalisme chrétien-marxiste » (Correa Arboleda, (...)

19Le rayonnement de l’ELN tient cependant en partie au ralliement de divers prêtres. Venant après l’adhésion de Camilo Torres, celle de trois curés espagnols a un retentissement certain. Deux d’entre eux mourront rapidement dans les combats. Le troisième, Manuel Pérez, sera sur le point d’être exécuté par Fabio Vásquez (Broderick, 2000). C’est pourtant lui qui deviendra le leader de l’organisation dans les années 1980. Si l’on ajoute les sympathies de nombreux responsables de paroisses, cela explique que l’ELN ait fini par donner l’image d’une guérilla qui se situe dans la mouvance de la théologie de la libération. Plus généralement, cela contribuera à imprégner la radicalité politique d’une tonalité de fondamentalisme religieux11.

20L’ELN de Fabio Vásquez Castaño s’installe d’abord dans une zone marquée par l’histoire de la Violencia mais également proche de la ville pétrolière de Barrancabermeja : celle de San Vicente de Chucuri, lieu d’une rébellion politique en 1928 et de la résistance libérale dans les années 1950. Elle entreprend sa première action militaire destinée à se faire connaître le 7 janvier 1965 en s’emparant durant quelques heures de Simacota, une petite bourgade du Santander. Elle se déplace ensuite vers la vallée de l’Opon, puis tente d’élargir son rayon d’action en créant divers détachements dans le Santander, le Sud du Bolivar dans les contreforts de la Serrania de San Lucas et dans l’Est de l’Antioquia, aux environs des municipes producteurs d’or de Segovia et Remedios.

21Le choix de ces zones obéit à plusieurs motifs : la possibilité d’établir des liens avec les ouvriers du pétrole de Barrancabermeja, l’importance stratégique du Moyen Magdalena, les traces de l’esprit de révolte laissées par les guérillas libérales. Mais l’ELN est alors loin de disposer de bases d’appui paysannes sûres et permanentes. Certes, le phénomène guérillero paraît souvent aux paysans la chose la plus naturelle du monde. « Gabino », alors jeune recrue et dont le père avait collaboré avec la guérilla libérale de Rangel, raconte que les gens « n’oubliaient pas que l’armée et la police étaient leurs ennemis » (Medina Gallego, 1996 : 37-38), et donne l’exemple de sa famille qui participe à l’approvisionnement de l’ELN. Mais la population est en fait plus habituée aux guérillas liées aux partis traditionnels qu’à celles se réclamant de la révolution. Au cours de la prise de Simacota, déclare encore Gabino, les guérilleros haranguent les habitants mais ceux-ci « ne comprennent pas de quoi il s’agit » et leur demandent s’ils « sont libéraux ou conservateurs » (Medina Gallego, 1996 : 54). Dans ce témoignage, Gabino souligne aussi la méfiance réciproque qui prévaut fréquemment entre les paysans et les combattants, les premiers redoutant d’être victimes des représailles de l’armée après que la guérilla s’est retirée, les seconds cherchant à se prémunir contre les délations en imposant une discipline de fer à la population : dans la vallée de l’Opon, ils interdisent ainsi aux paysans de parler en dehors de leur présence.

22Malgré ses nombreux échecs sociaux et militaires, l’ELN demeure en largement fidèle à une vision offensive. C’est elle qui entraînera le désastre d’Anori en 1973. Municipe situé au nord de l’Antioquia et d’obédience surtout conservatrice, il ouvre une des voies vers l’Uraba. C’est la raison pour laquelle l’ELN y concentre la majeure partie de ses effectifs, sans disposer de bases d’appui. Les forces armées l’encerclent et tuent plus de soixante-dix de ses membres tout en faisant de nombreux prisonniers. Une grande partie du commandement est anéantie : deux des frères Vásquez Castaño figurent parmi les victimes ; Ricardo Lara Parada est fait peu après prisonnier ; et si Fabio Vásquez en réchappe et gagne peu après Cuba, les survivants lui enlèvent le commandement. Pendant la seconde moitié des années 1980, l’ELN est réduite à un petit noyau d’une trentaine de membres. C’est dire que le modèle « foquiste » n’a pas plus de succès en Colombie qu’ailleurs et ne permet guère de mettre à profit les conditions héritées de la Violencia. Par-delà les purges à répétition, l’aventure de l’ELN dans cette première période est celle qui traduit le mieux la volonté de rupture politique de l’époque. Le primat conféré au projet militaire sur la construction de bases sociales est l’expression de cette impatience, de même que le mépris envers le « réformisme » communiste. L’organisation symbolise cependant pour beaucoup le rejet complet du système politique mais aussi le transfert des anciennes mentalités religieuses.

Naissance de l’EPL

23La constitution de l’EPL (Ejercito Popular de Liberación) est également le résultat d’une option avant tout politique et idéologique, mais en faveur de la « voie chinoise ». Nombre de ses fondateurs avaient fait leurs premières armes au sein des organisations communistes. Certains avaient été liés aux organisations d’autodéfense, comme Pedro Vásquez Rendón, qui avait été commissaire politique dans le Tolima avant de prendre ses distances avec la ligne du parti communiste ou Pedro León Arboleda, qui avait commencé comme journaliste dans l’Antioquia. D’autres avaient milité dans la Jeunesse communiste comme Francisco Garnica. D’autres encore, comme Aldemar Londoño, médecin, avaient été membres de l’appareil du parti ou, comme Libardo Mora Toro, avocat, avaient travaillé avec les syndicats. Libardo Mora Toro avait de surcroît séjourné à Cuba dans le cadre de la Brigade José Antonio Galan (Villarraga et Plazas, 1994). Il s’agit de militants souvent dotés d’un solide bagage intellectuel.

24C’est vers 1964-1965 que les partisans de la voie chinoise se regroupent dans un parti, le PC-ML (parti communiste marxiste-léniniste) qui se considère comme l’expression politique de la guérilla et envisage d’emblée le passage à la lutte armée. Lors du Congrès de 1965, une résolution affirme que « dans la Colombie d’aujourd’hui, celui qui n’est pas d’accord avec la lutte armée, qui ne s’y prépare pas ou qui empêche son développement, est un traître à la révolution. La différence entre amis et ennemis se fondera sur ce problème crucial » (Villarraga et Plazas, 1994 : 29). Mais l’action militaire commence vraiment vers 1967.

  • 12 Ce n’est pas le seul ancien des guérillas libérales parmi les cadres. Un chef important de l’EPL, (...)
  • 13 Asociación Nacional de Usuarios Campesinos, créée en 1969 par le président Carlos Lleras Restrepo (...)

25L’EPL choisit de s’implanter avant tout dans une zone proche de l’Atlantique, celle des vallées du San Jorge et du Sinu dans le département du Cordoba. Plusieurs raisons sont à l’origine de ce choix. Il s’agit d’une zone relativement isolée, à l’abri donc de la répression militaire. Elle compte aussi sur un passé de guérilla libérale. Les contacts entre l’EPL et un ancien leader de cette guérilla, Julio Guerra, devenu militant du MRL puis inspecteur de police, vont jouer un rôle essentiel pour établir les premières relations avec la population12. Enfin, la zone constitue une voie d’accès vers l’Uraba, les basses terres du Cordoba et la basse vallée du Cauca, qui sont autant de régions caractérisées par de fortes tensions agraires en raison du refoulement des colons à mesure que les grands domaines s’approprient légalement ou illégalement de grandes surfaces. C’est là que l’ANUC13 va se manifester avec le plus de force, et les maoïstes parviendront à exercer une grande influence sur ses dirigeants et sur les stratégies d’invasion.

26Le PC-ML et l’EPL parviennent à attirer de nombreux jeunes de la région, paysans ou étudiants d’extraction paysanne comme l’Université de Monteria en compte beaucoup. Au départ, ils mettent en place des Juntes patriotiques qui prétendent préfigurer le « pouvoir populaire ». Avec l’écho de la révolution culturelle se répand ensuite l’obsession d’effacer toute mentalité « petite-bourgeoise » aussi bien chez les étudiants, astreints aux tâches agricoles, que chez les paysans obligés de revenir à l’autosubsistance et de se détourner de la commercialisation de leur production. Ce dogmatisme, doublé de rigorisme moral, n’est pas toujours fait pour séduire une population, en grande partie noire, et qui a toujours résisté à l’inculcation des préceptes de l’Église catholique, voire à l’influence des partis traditionnels. À partir de 1974, la crise de l’ANUC, due à la répression mais aussi aux rivalités entre diverses tendances politiques, marque du reste le déclin de la mobilisation de masse.

27Les liens avec la population ne sont pas exempts de heurts ni de défiance. Loin d’être comme des poissons dans l’eau, les guérilleros sont le plus souvent obligés de dissimuler leur présence. L’un d’entre eux commente ainsi la situation à l’époque : « Nous ne nous déplacions presque jamais à travers les zones habitées, nous ne nous montrions pas beaucoup à la population. Nous le faisions en civils. On était guérillero mais les gens n’identifiaient pas la guérilla (…). Tout guérillero, où qu’il se trouvât, avait l’obligation de se cacher de la population elle-même » (Villarraga et Plazas, 1994 : 85). Innombrables sont en effet les cas où des dénonciations sont à l’origine de la mort ou de l’arrestation de combattants.

28L’influence du PC-ML et de l’EPL n’est cependant pas limitée aux zones rurales. Au sein de divers syndicats, tels ceux des instituteurs ou des entreprises publiques, notamment à Medellin, les adeptes sont nombreux. La proximité spatiale relative des zones du San Jorge et du Sinu n’explique pas tout. Il est probable que, là aussi, beaucoup de jeunes sont attirés par une prédication politique qui a des relents religieux même si elle se défie de la religion. C’est ainsi que l’on va retrouver dans ses rangs des membres de familles ouvrières des grandes entreprises privées de Medellin, conservatrices et habituées à une forte discipline catholique. Le dogmatisme et les divergences internes réduisent néanmoins son rayonnement. Entre les cellules urbaines et le groupe armé rural, les malentendus sont incessants. En 1974, le PC-ML éclate en trois tendances : Tendancia ML, Linea Proletaria et Comité Central.

29L’action proprement militaire de l’EPL reste des plus modestes. Dotée d’un armement précaire, visant d’abord à consolider son pouvoir dans la zone du San Jorge et du Haut Sinu, ne faisant que des incursions fugaces dans l’Uraba et d’autres zones planes, elle se trouve constamment contenue par les forces armées. Plusieurs des leaders initiaux sont rapidement tués : Francisco Garnica en 1965, Pedro Vásquez en 1968, Libardo Mora en 1971, Pedro León Arboleda en 1975. À cette date, le groupe armé est réduit à la défensive. Le bilan au terme de dix années est donc limité. L’EPL n’est parvenu ni à constituer une vraie « zone libérée », ni à encadrer solidement les luttes paysannes et moins encore moins à affirmer un potentiel militaire significatif.

Naissance des FARC

30Deux raisons incitent à n’évoquer la naissance des FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia) qu’en troisième rang. La première tient à la chronologie officielle : les FARC ne se sont ouvertement constituées qu’en 1966 et la décision répond en partie à la préoccupation de riposter à l’apparition des autres organisations (León Gómez). La seconde, plus significative, est qu’elles prennent beaucoup moins en charge la radicalité urbaine qui se définit largement en opposition à la ligne du parti communiste. Or, les FARC se forment explicitement dans le prolongement des « autodéfenses paysannes », et sous la tutelle du parti communiste orthodoxe. Cette seconde raison contribue à ce que les FARC soient au départ perçues de manière ambivalente par la nouvelle génération révolutionnaire. Les « autodéfenses paysannes » paraissent, comme leur nom l’indique, avoir une portée politique limitée. Elles ont surgi en grand nombre dans le cadre des stratégies de survie imposées par La Violence, mais maints témoignages montrent que leurs membres ne songent fréquemment qu’à revenir à une vie plus paisible. L’accueil favorable qu’elles ont souvent réservé aux mesures d’amnistie, tant en 1953 qu’au début du Front National, semble prouver que, loin de s’insérer dans un projet de conquête du pouvoir, elles sont vouées à perdre de leur virulence dès lors que l’État restaurerait la paix et, plus encore, dès lors qu’il ferait miroiter, comme en 1961, la promesse d’une réforme agraire. L’autodéfense conserve un caractère local. Elle se maintient sur des territoires précis, avec des objectifs circonscrits, réformistes bien plus que révolutionnaires.

  • 14 En 1966, au moment où se créent les FARC, le Xe Congrès du Parti communiste réitère sa thèse de la (...)

31Par ailleurs, le parti communiste, s’il s’est prononcé en 1961 pour la « combinaison de toutes les formes de lutte », ne manifeste pas un moindre attachement à la conquête de positions politiques par la voie légale, celle des élections14. Peu importe qu’il soit obligé de le faire en s’abritant sous d’autres étiquettes, celles du MRL ou du parti libéral, la compétition électorale est à ses yeux fondamentale. En cela, il se sépare de l’ELN, de l’EPL et des courants radicaux qui tous prônent l’abstention et prend le risque d’être accusé de « réformisme » ou de « révisionnisme ». De plus, conformément au marxisme de l’Union soviétique, il tend à privilégier la reconstitution de ses bases au sein du « prolétariat ouvrier » en s’efforçant de mettre la main sur les syndicats, quitte à s’accommoder de leur style avant tout revendicatif. Voilà qui répond mal à l’impatience des nouveaux courants de la classe moyenne. Dans les articles que Régis Debray publie à l’époque dans les Temps Modernes à propos des guérillas latino-américaines, les FARC sont décrites comme une synthèse de mouvement paysan et d’autodéfense armée qui ne peut aller au-delà du réformisme.

32Effectivement, rien n’est plus éloigné du « foquisme » que cette multiplicité de noyaux de paysans en armes. Mais ce constat appelle aussitôt une correction : la Colombie est bien le seul pays dans lequel la problématique de l’occupation de la terre, en particulier dans les zones en voie de colonisation, passe largement par l’acceptation d’une protection armée et dans lequel, depuis des décennies, le parti communiste joue un rôle majeur dans l’organisation de cette protection.

33L’implantation du parti communiste dans certaines zones paysannes est bien antérieure à l’épisode de La Violencia. Elle est en fait aussi ancienne que le parti lui-même. Il est déjà influent. Lors des conflits agraires des années 1930, dans le Cundinamarca et le Sud-Est du Tolima, au cours desquels colons et métayers se dressent contre les conditions de travail dans les grandes haciendas de café. Ces conflits déboucheront sur la disparition ou le morcellement de beaucoup de ces haciendas et sur la formation de zones contrôlées par les communistes et leurs alliés. Tel est le cas de la zone de Viota, proche de Bogota, et qui grâce à cet encadrement parviendra à se soustraire aux pires manifestations de la violence partisane. Tel est aussi celui de la zone limitrophe du Sumapaz qui attire de nombreux colons à partir des années 1920 et qui va être le berceau d’un ample processus d’organisation paysanne marqué par des figures comme celles d’Erasmo Valencia et de Juan de la Cruz Varela. Le second de ces leaders a commencé sa carrière dans le sillage des courants de gauche du parti libéral mais va se rapprocher des communistes et le Sumapaz va se transformer pendant La Violencia en l’un des pôles de la résistance armée contre les conservateurs et l’armée (Gonzalez Arias et Marulanda Alvarez, SD).

34La Violencia marque la seconde étape de l’apparition des organisations d’autodéfense. Outre le Sumapaz, le sud du Tolima en est l’un des épicentres. C’est dans la région de Chaparral et des municipes adjacents, où paysans indiens et colons font face à de grands domaines, que se forment les « colonnes » (colonas de marcha) qui vont chercher refuge dans les zones montagneuse proches, puis se transformer vers 1950 en guérillas. Leur attribuer d’emblée une filiation communiste serait une erreur de perspective, mais il est vrai qu’elles se différencient vite des guérillas libérales voisines en raison de la distance qu’elles prennent vis-à-vis des libéraux, de l’influence de certains paysans marqués par les luttes agraires antérieures, de leur mode d’organisation et de discipline, et finalement de leurs contacts avec des émissaires du parti communiste. Les leaders paysans qui en émergent, Isauro Yosa (connu sous le surnom de « Mayor Lister »), Manuel Marulanda Vélez (connu sous celui de « Tirofijo ») vont se transformer rapidement en chefs de file des autodéfenses et des guérillas. L’exode initial vers la montagne, et notamment vers le Davis, sera célébré comme le début de l’épopée guérillera. Son rayonnement s’étendra à bien d’autres zones du Tolima et du Huila.

35Viota, le Sumapaz, le sud du Tolima apparaissent vite comme des territoires en grande partie soustraits à l’autorité de l’État et, en revanche, placés sous celle des guérillas qui entendent imposer leurs propres règlements tant dans le domaine de la propriété que dans celui des normes de comportements. Les grands propriétaires sont souvent obligés de composer avec elles, en acquittant en particulier des taxes, ou d’abandonner la zone, ce qui entraînera localement une nouvelle répartition de la propriété.

36Mais les gouvernements successifs contribuent à renforcer ce sentiment de territorialisation en lançant des actions militaires pour les détruire. On a mentionné l’opération déclenchée en 1954-1955 par le général Rojas Pinilla contre les foyers armés du Sumapaz : elle touche surtout les environs de Villarica et de Cunday, dans lesquels l’organisation paysanne de 1930 avait servi de base à l’encadrement de la population par les groupes armés. Cette population, pour échapper aux bombardements, doit se déplacer vers d’autres régions. L’avènement du Front national ne met pas fin à cette politique. Sous Guillermo León Valencia, le leader conservateur Alvaro Gómez Hurtado (fils de Laureano Gómez) promeut une croisade contre ce qu’il qualifie des « Républiques indépendantes » (Gonzalez Arias, 1992) et, en 1964, l’armée lance vastes opérations contre les territoires sur lesquels la guérilla a assuré son contrôle : Marquetalia (au sud du Tolima) ; Riochiquito (zone indienne au nord du Cauca) ; El Pato et le Guayabero (sur la portion de la cordillère orientale séparant le Huila du Caqueta et du Meta). L’évacuation de Marquetalia, filmée par un journaliste étranger, se convertit, après la marche vers le Davis et l’exode de Villarica, en une troisième phase de l’épopée. Les FARC surgissent ainsi sur fond d’une légende déjà constituée et peuvent à bon droit affirmer que l’État leur impose la guerre.

37Les déplacements qui s’ensuivent sont à l’origine de ce qui a été qualifié de phénomène de la « colonisation armée » (Ramírez Tobón, 1981). Chaque action militaire donne en effet lieu à la migration des paysans vers des zones encore presque inhabitées. L’offensive de 1955 mène ainsi à l’occupation des vallées hautes du Duda, du Guyabero et de l’Ariari ; celle de 1964, conduit à l’occupation de la zone de San Vicente del Caguan dans le Caqueta. Ces zones deviennent ainsi à leur tour des fiefs des FARC. C’est là encore une originalité de la Colombie : l’occupation de l’espace s’opère en certains endroits sous la direction de la guérilla. Là où les paysans s’installent, ils se retrouvent d’emblée encadrés par elle. La « colonisation armée » intervient dans bien d’autres zones du Caqueta, du Huila ou du Meta, engendrant une autre phase de territorialisation.

38Toute la colonisation ne se produit évidemment pas de la sorte. Nombreux sont les colons, victimes ou non de La Violencia, qui gagnent ces mêmes régions. Et tous ceux qui prennent part aux déplacements sous l’égide de la guérilla n’adhèrent pas nécessairement à l’idée d’un combat révolutionnaire mais visent avant tout l’accès à la terre. Du moins la guérilla leur offre-t-elle la protection dont ils ont besoin. Les zones où ils s’établissent ne sont pas toujours complètement vides et les frictions avec les premiers colonisateurs peuvent être fortes. Le banditisme s’y fait souvent sentir, le banditisme indépendant ou celui qui se met au service des chefs politiques locaux, comme celui de Dumar Aljure dans la vallée du Guayabero. Les propriétaires ont leurs milices, qui provoquent ou délogent. L’État brille par son absence. Au mieux, il arrive sous l’aspect d’un inspecteur de police et celui-ci, vite oublié de l’administration, ne se maintient souvent qu’en s’alliant avec les réseaux partisans ou avec les possédants. Parfois, il prend aussi la forme d’une succursale de la Caja Agraria, mais qui réserve ses crédits aux agriculteurs solvables, ou d’une succursale de l’Incora (Institut colombien de réforme agraire) qui lance souvent des projets sans lendemain. Si l’État a un visage, c’est souvent celui des forces armées qui font des incursions comme en terrain ennemi et réveillent donc le souvenir des persécutions antérieures. Dans ces conditions, nombre de colons perçoivent l’encadrement par la guérilla comme un rempart.

39Indépendamment des adversaires divers, les conditions de la colonisation provoquent une demande diffuse d’ordre que la guérilla satisfait. Elles impliquent en effet aléas et incertitudes. La définition des limites des terres entre colons est souvent objet de litiges qui dégénèrent facilement en l’absence d’instance de justice. La période de défrichage condamne à une survie difficile et à l’endettement auprès des commerçants. Lorsque commence la production, la commercialisation est problématique et tout le profit en va encore souvent aux commerçants locaux. Laissés à eux seuls, les colons sont fréquemment voués à céder leurs lopins aux grands propriétaires, de gré ou de force, et à se laisser refouler toujours plus loin. La présence de la guérilla offre une instance qui règle les litiges interindividuels et intervient dans la commercialisation. Elle définit les contours des nouveaux territoires.

40Il y a donc un rapport d’affinité entre le phénomène de colonisation et la reproduction de groupes d’autodéfense. Pour autant, cette dernière impose aussi sa propre logique qui ne résume pas en l’organisation des colons. Elle répond aussi à une stratégie de concurrence face aux autres réseaux qui surgissent dans les mêmes zones à l’initiative des partis traditionnels ou des groupes armés libéraux. Elle obéit de surcroît, c’est évident, à des calculs géopolitiques et militaires qui ne correspondent pas toujours aux vœux de la population. L’on sait ainsi que la formation de la zone de Riochiquito n’a pas été au départ sans heurt avec les populations indiennes qui entendaient préserver leurs formes de gestion. Mais les témoignages recueillis dans la zone du Sumapaz font aussi apparaître la lassitude face à la succession des guerres entraînées par la présence des autodéfenses. L’arrivée des guérilleros du Sud du Tolima dans la zone de Villarica vers 1954-1955 n’est pas toujours applaudie par les gens de Juan de la Cruz Varela. Elle est vécue comme celle d’« étrangers » qui, ne songeant qu’aux armes, ne sont pas de vrais paysans : « Celui qui se mue en guérillero est celui qui ne veut pas travailler, il veut être sans scrupule : il ne penserait ni à semer quoique ce soit ni à aider aux travaux des champs » (introduction de Fernán González au livre de José Jairo Gonzalez Arias et Elsy Marulanda Alvarez). Les petits propriétaires se méfient du mot « communiste ». Tous sont loin d’accepter les consignes de déplacement sous l’égide de la guérilla et beaucoup expriment la peur résultant de leur position entre deux feux croisés (ibidem). Dans les territoires sous contrôle de la guérilla, la vie est loin d’être idyllique. Même après des décennies, la misère prévaut et la surveillance est parfois pesante et ressentie comme injuste. Malgré tout, ce monde connu, avec ses règles et son langage, finit souvent par être considéré comme préférable au monde extérieur, avec ses convulsions.

41La série de décisions qui aboutit à la création officielle des FARC semble traduire la subordination de la résistance paysanne à l’égard de la stratégie politico-militaire. En adoptant la ligne de la « combinaison de toutes les formes de luttes », le parti communiste affiche un projet révolutionnaire. Son secrétaire général affirme alors que « la lutte ne se limite plus à chercher à défendre la vie et les biens de la communauté régionale » mais de « déclencher un grand mouvement national capable de prendre le pouvoir » (Leongómez, p. 194). En septembre 1964 se réunit à Riochiquito la Première conférence de la Guérilla qui crée le « Bloc Sud » pour coordonner l’action des diverses guérillas et leur reconnaît une certaine autonomie par rapport au parti. En effet, celui-ci « peut confier des responsabilités à des cadres spécifiques, ce qui facilitera grandement les tâches de direction du mouvement guérillero » (Leongómez, p. 197). La seconde conférence qui, en septembre 1966, préside à la naissance des FARC, fait suite aux opérations de l’armée contre Riochiquito et à la conférence de la Tricontinentale à la Havane. Elle répond donc au constat des limites de l’autodéfense comme à l’exaltation de la lutte de guérilla un peu partout.

42Les résultats de cette mutation ne sont cependant pas spectaculaires. Certes, lors de cette conférence, les FARC prévoient de mettre sur pied des détachements mobiles et d’élargir leur rayon d’action. Mais le bilan est pour le moins décevant. En 1967, les FARC connaissent un revers majeur : ayant massé de nombreux effectifs dans le Quindio, sous la direction de Ciro Trujillo, leur commandant en second, elles subissent des pertes en hommes et surtout en armes, puisque selon Jacobo Arenas, elles sont dépossédées de 70 % de leurs armes (Leongómez, p. 200). Peu après, l’un de ses chefs, Ciro Castaño est tué et un autre, Oscar Reyes, est arrêté. Dans les années qui suivent, elles demeurent largement implantées dans leurs régions d’origine. Elles pénètrent sans doute dans quelques autres zones, dont le Madgadena Medio, près de Puerto Boyaca. Mais leurs actions se limitent à la routine des embuscades, des « occupations » fugaces de villages, des attaques contre postes de police ou installations gouvernementales. Rien qui ressemble à une marche vers la prise de pouvoir.

43Il n’empêche que les FARC continuent à avoir des atouts dont ne disposent pas les deux autres organisations. Leur enracinement local parmi des groupes paysans issus de La Violencia et le contrôle permanent exercé sur leur territoire d’installation est un fait en 1973 comme en 1964. La poursuite de la colonisation spontanée, si elle déborde de beaucoup ces zones, crée néanmoins des conditions favorables à l’expansion de leur influence. Ses principaux leaders sont eux-mêmes d’extraction paysanne. Une des seules exceptions est celle de Jacobo Arenas, ouvrier dans le Santander avant de rejoindre la guérilla lors de l’attaque de Marquetalia avec la fonction de commissaire politique, et qui va devenir, aux côtés de Manuel Marulando Vélez, son principal dirigeant. Le recrutement des cadres plus jeunes va continuer à provenir essentiellement des rangs de la paysannerie.

44Les FARC disposent par ailleurs du prestige symbolique acquis au cours des divers moments de la résistance contre les régimes successifs. Les épisodes de la colonne du Davis, de la « guerre du Sumapaz » et du « bombardement de Marquetalia » composent un récit héroïque repris par tous les sympathisants, et les leaders qui ont pris part à ces épisodes jouissent d’une aura qu’aucun autre révolutionnaire ne peut leur disputer : Manuel Marulanda va vite être qualifié de dirigeant « légendaire ». C’est une composante importante pour édifier la seule sous-culture politique susceptible de rivaliser avec celle liée aux partis traditionnels. Enfin, et ce dernier facteur est souvent oublié, les FARC sont conçues comme le bras armé d’un parti politique, le parti communiste, qui participe aux confrontations électorales, possède de nombreux élus, dispose de relais urbains, bref poursuit une stratégie politique qui est loin de dépendre des seuls aléas de la lutte armée et s’inscrit dans la longue durée. À bien des égards, les objectifs du parti sont à l’opposé de ceux de la lutte armée car ils visent à élargir son influence parmi les travailleurs et parmi l’électorat, ce qui l’oblige à tenir un langage réformiste.

  • 15 Dans les années 1970, 44 % des grèves affectant l’industrie viennent d’organisations affiliées à l (...)

45Faute de parvenir à prendre le contrôle de la CTC, la vieille confédérations syndicale, qui expulse au début des années 1960 les syndicats communistes, il se décide à créer en 1964, sa propre confédération syndicale, la CSTC (Confédération syndicale des travailleurs de Colombie) mais celle-ci, qui ne sera reconnue qu’au bout de dix ans, ne va connaître qu’une croissance lente au cours de cette phase, en dehors de quelques pôles dans la construction, le ciment ou le textile. Elle va se heurter ensuite à la concurrence de fédérations indépendantes dans des secteurs clefs. Si le taux de syndicalisation connaît un essor rapide au début du Front national, il ne progresse que très lentement de 1965 à 1980 : le taux ne s’accroît en moyenne que de 4,4 % entre 1964 et 1980. En 1965, il s’établit à 13,6 %, en 1980 à 14,5 % (Londono, 1986). La prédominance du syndicalisme d’entreprise freine la politisation du mouvement ouvrier et les grèves sont peu nombreuses. Si la CSTC est à l’origine de beaucoup de celles qui touchent l’industrie, c’est le secteur public, où l’emportent les fédérations indépendantes, qui devient dans les années 1970 la source des grèves les plus importantes15. Le parti communiste est donc amené à se solidariser avant tout avec les revendications économiques pour faire face à la concurrence entre les diverses organisations syndicales et aux restrictions législatives. La grève générale de septembre 1977, qui met en lumière le mécontentement des secteurs populaires et entraîne un rapprochement entre les confédérations, conforte la CSTC dans sa volonté d’élargir ses assises.

46Le Front national, nous l’avons dit, n’a aucunement empêché ce même parti de prendre part aux élections sous des étiquettes diverses. Aux élections intermédiaires de 1968, il se targue ainsi d’avoir obtenu 118 conseillers municipaux. Le démantèlement officiel du monopole des deux partis à partir de 1972 l’amène à chercher la formation d’une coalition d’opposition. En 1974, celle-ci obtient 3,7 % des suffrages exprimés à l’élection présidentielle, cinq représentants à la Chambre et deux au Sénat. En 1978, ses résultats progressent encore. Ils demeurent certes restreints, mais assurent une audience aux communistes avec laquelle ne peuvent rivaliser les autres organisations. Ils ne sont donc pas obligés de céder à l’impatience. À cette époque, la prééminence du parti sur l’organisation armée n’est guère discutable. Sous un autre avatar se reproduit la dissociation entre le monde urbain et le monde rural. Si, dans ses fiefs ruraux, la JUCO (Jeunesse communiste) sert souvent à former des combattants, il en va beaucoup moins ainsi dans les villes. Le parti se garde de donner trop aisément aux urbains, notamment étudiants, un visa rapide pour la guérilla et, lorsque le visa est donné, la guérilla se charge à son tour de leur enseigner la patience en les forçant à rentrer dans le rang. Certains ne s’y résigneront pas et abandonneront les FARC, comme c’est le cas de nombre des fondateurs du M.19.

47Les FARC s’insèrent ainsi dans le paysage rural de la Colombie. Elles font respirer l’air de « l’inconformité » plus que celui de la révolution. Elles n’ont pas de quoi inquiéter vraiment les gouvernements. Elles servent de révélateurs aux carences des politiques publiques face à des structures agraires figées, à une occupation chaotique du territoire, à la privatisation des pouvoirs dans de larges zones, à une violence résiduelle persistante. Mais on peut alors penser qu’elles permettent d’incorporer une partie de la population colonisatrice à la vie nationale en prenant en charge ses demandes et, par l’intermédiaire du parti communiste, en les rapprochant de celles de secteurs urbains dans le cadre d’un mouvement qui vise aussi à la modernisation sociale de la Colombie.

Naissance du M.19

48Le M.19 surgit à la lumière en 1974. Il représente une troisième « génération » de guérilla. Il se rapproche du modèle « tupamaro » en privilégiant la critique politique contre le régime et en prétendant rassembler ainsi de vastes secteurs. Son nom fait référence au 19 avril 1970, date de l’élection présidentielle au cours de laquelle le général Rojas Pinilla a failli l’emporter sur Misael Pastraña, le candidat du Front national sur fond d’une polarisation sociale sans précédent. Pour la nouvelle organisation, la fraude ne fait pas de doute. En se situant au départ dans la mouvance de l’Anapo, le parti de Rojas Pinilla, ses fondateurs entendent tirer profit de cette ample mobilisation populiste pour jeter la base d’une stratégie qui rejette tout dogmatisme doctrinal et s’affiche avant tout comme nationaliste. Pendant une première phase, ils militent encore à l’intérieur de l’Anapo, participent à sa transformation officielle en parti autonome et affichent leur soutien à María Eugenia, la fille du général. Ils se solidarisent ensuite avec le courant qui, au sein de ce parti, défend un programme « socialiste » et dont plusieurs leaders, dont Carlos Toledo Plata, vont s’insérer dans la nouvelle organisation armée. Le reflux électoral de l’Anapo, ses hésitations politiques et l’échec de la candidature présidentielle de María Eugenia en 1974, conduisent le M.19 à privilégier la lutte armée. Mais ce n’est qu’en 1976 que toute référence à l’Anapo disparaît. Cependant, cette phase préparatoire marque bien l’originalité du M.19 par rapport aux autres guérillas : la volonté d’agir dans les villes, l’effort pour gagner le soutien de l’opinion en usant d’un langage ouvert, nationaliste avant tout, mais aussi le projet de s’en prendre frontalement au régime au lieu de développer un lent programme d’implantation sociale.

49Nombre des fondateurs sont cependant passés soit par les FARC, soit par la JUCO, qu’ils ont abandonnées en raison de leur dogmatisme et de leurs atermoiements. C’est le cas de Jaime Bateman Canyon – qui a été le secrétaire de Jacobo Arenas – mais aussi d’Ivan Marino Ospina, Alvaro Fayad et Carlos Pizarro, les figures qui participent d’emblée à la direction et qui vont se succéder à sa tête au cours des années 1980 (Villamizar, 1995). Mais le profil social de nombreux membres compte davantage. Nombre d’entre eux proviennent de familles de classe moyenne, parfois relativement aisées, ayant connu souvent aussi des revers de fortune. Beaucoup ont entrepris des études universitaires dans des villes comme Bogota ou Cali. Il en va ainsi de Jaime Bateman, qui a passé son enfance à Santa Marta et a été ensuite étudiant à l’Université nationale de Bogota, et dont la personnalité charismatique, où se combinent l’autorité, le goût de la discussion, l’humour et le « sens de la fête », va en faire le leader du M.19 mais aussi le symbole de l’esprit de cette guérilla. Mais il en va de même des frères Navarro Wolf et de bien d’autres, alors que Carlos Toledo Plata est médecin. Quant à Carlos Pizarro Leongómez, dont plusieurs frères et sœurs participeront à l’aventure, il est le fils d’un vice-amiral qui a même été le seul militaire issu de la marine à occuper le poste de commandant des forces armées.

  • 16 Annonces du genre : « Dépression, problèmes de mémoire : attendez le M.19 ».
  • 17 Selon D. Villamizar, un des gérants était un cadre du M.19 et surtout celui-ci en a financé à cert (...)

50Cette formation intellectuelle n’est pas objet de suspicion comme dans les autres organisations mais contribue au style du M.19, adapté à l’ère des médias avec son goût des actions spectaculaires. Le M.19 surgit du reste en 1974 en publiant des petites annonces dans les journaux pour faire connaître le lancement d’un nouveau « produit »16, et peu après en dérobant l’épée de Bolivar dans le musée qui lui est consacré à Bogota. « Bolivarien », telle est l’étiquette que réclame l’organisation. Le profil des dirigeants ainsi que leur absence de dogmatisme attirent vite la sympathie au sein de milieux intellectuels. Le M.19 va placer des adhérents parmi l’équipe qui publie l’hebdomadaire Alternativa, lancé à la même date et qui veut réunir tous les courants d’opposition au régime17. Il va en disposer aussi dans le groupe d’opinion qui, sous le nom de Firmes, cherche à partir de 1978 à réunir les morceaux d’une opposition qui vient encore de se diviser lors de l’élection présidentielle et d’obtenir des résultats lamentables.

  • 18 Là aussi, comme le note D. Villamizar, cela rejoint les actions des Montoneros contre la « Burecau (...)
  • 19 C’est à cette occasion que le M.19 rend pour la première fois public le nom de l’un de ses respons (...)

51Son rayonnement va bien cependant bien au-delà comme le prouve le retentissement de certaines des actions qu’il mène à partir de 1975. L’influence du modèle « Tupamaro » est perceptible dans beaucoup d’entre elles où le M.19 joue au justicier. En 1975, il procède à l’enlèvement de Jose Raquel Mercado, le président de la CTC, qui, outre sa solidarité avec les gouvernants successifs, est soupçonné de corruption et de liens avec la police18. Dans les semaines qui suivent, le M.19 placarde des affiches dans les villes pour demander à la population de se prononcer sur le sort qui doit lui être réservé. Son exécution est cependant mal accueillie et prive l’organisation du bénéfice moral qu’il voulait obtenir. En 1977, il obtient plus de succès en enlevant le patron d’une entreprise d’huile d’arachide au cours d’une grève et en l’obligeant à reconnaître « l’exploitation » à laquelle il soumet la main-d’œuvre. Du même modèle relèvent d’autres actions spectaculaires. Pendant le réveillon de la fin de l’année 1978, il parvient à dérober dans la plus grande caserne de Bogota des milliers d’armes19. L’opération tournera en fait au désastre car, dans les jours qui suivent, l’armée récupérera la presque totalité des armes et procédera, un usant de la torture, à l’arrestation d’une grande partie des membres et sympathisants de l’organisation. Parmi les dirigeants arrêtés figurent Ivan Marino Ospina, le second de l’organisation, ainsi que Carlos Duplat et Afranio Parra. Quelques mois après, ce sera le tour de Carlos Pizarro, Andrés Almarales, Gustavo Arias Londono et Alvaro Fayad, tous membres de la direction du M.19. Parmi les sympathisants apparaissent des noms connus, comme ceux du poète Luis Vidales ou du joueur d’échec Boris de Greiff ainsi que ceux de sociologues, médecins etc. (Villamizar, 1995 : 132). En novembre 1979 se déroule un gigantesque conseil de guerre pour juger plusieurs centaines de membres du M.19. La répression fournira néanmoins, l’occasion de dénoncer, dans le pays et à l’étranger, les excès du régime. En février 1980, pour obtenir la libération de ses nombreux prisonniers, le M.19 occupe l’Ambassade dominicaine pendant une réception à laquelle assistent quatorze ambassadeurs. L’occupation dure deux mois et les guérilleros, qui négocient finalement leur transfert vers Cuba, gagnent l’admiration de larges secteurs de l’opinion. C’est un vrai succès politique.

52Le paradoxe est que le M.19 donne pourtant la priorité à la voie proprement militaire. Il ne cherche guère à se doter de bases sociales stables et moins encore à constituer des fiefs territoriaux. Il s’efforce sans doute de gagner la sympathie de secteurs défavorisés des villes par des actions de propagande, comme celles consistant à s’emparer de camions de lait et autres produits de première nécessité pour les offrir aux habitants des bidonvilles. Il dispose aussi de l’appui de quelques cadres syndicaux, notamment à Cali et Yumbo, grâce à l’influence d’un avocat du travail, Andres Almarales, qui figure dans son état-major, mais il ne prétend pas se doter d’un noyau ouvrier permanent. Il installe en 1979 un groupe dans les zones de colonisation du Caqueta, qui reçoit le nom ambitieux de « Front Sud », mais ne vise pas à encadrer les paysans de manière permanente. Le M.19 privilégie en fait la mobilité et les opérations retentissantes. Les résultats militaires sont cependant encore décevants. Le désastre qui suit le vol des armes montre la fragilité de la guérilla urbaine. Près de trois cents de ses adhérents sont en prison, dont la majeure partie de ses cadres dirigeants.

  • 20 Jaime Bateman se rend à la fin de 1979 dans divers pays d’Amérique Centrale. En 1980, il se rend a (...)
  • 21 De fait, depuis 1960 le recours à l’État de siège est presque chronique. Mais sa signification est (...)
  • 22 Turbay Ayala a la réputation d’avoir mené sa carrière politique longue de quarante ans grâce à sa (...)

53Mais, à la fin des années 1970, l’autre originalité du M.19 est de lier les perspectives colombiennes à l’évolution des conflits centre-américains. Les contacts de Bateman avec des personnages clef de cet autre théâtre le montrent20, et la victoire de la révolution nicaraguayenne le conforte dans la conviction qu’un régime peut être renversé par la force. Le bilan politique est d’ailleurs beaucoup plus considérable. À travers ses coups spectaculaires et son langage nationaliste, le M.19 a réussi à séduire une frange de l’opinion urbaine qui englobe depuis des étudiants et des intellectuels jusqu’à des membres des professions libérales ou des cadres administratifs. Il a surtout contribué, bien davantage que les autres organisations, à imposer une représentation politique selon laquelle le Front national n’est jamais que la version locale des dictatures en vigueur dans les pays voisins et ne se soutient, comme elles, que de l’établissement permanent de l’état de siège21 et de la délégation aux militaires du soin de réprimer toutes les protestations. En six ans s’est opéré ainsi un glissement des plus profonds : si l’élection d’Alfonso Lopez Michelsen avait suscité bien des espoirs, son mandat se termine au milieu des désillusions et du durcissement des mesures d’ordre public. L’élection de son successeur, Julio Cesar Turbay Ayala, qui donne lieu à une abstention record22, est perçue comme un pas de plus vers un régime d’exception. Dans ces conditions, le problème n’est plus d’assouplir le système bi-partisan mais de le détruire. De fait, le diagnostic du M.19 acquiert la valeur de la prédiction créatrice de Thomas : le vol des armes donne lieu à une répression et à un usage de la torture d’une ampleur sans précédent. Les classes moyennes découvrent que l’État de droit peut devenir une fiction dans les villes et pas seulement dans les zones rurales.

54En janvier 1980, Carlos Pizarro envoie de prison une lettre à son père : « Aujourd’hui, ton fils se révolte contre la réalité déchirante d’une liberté assassinée, car tu ne as nous pas enseigné le langage de la lâcheté. Car, comme démocrate et patriote, tu nous as inculqué la haine à mort des tyrans. Aujourd’hui, ton fils se révolte contre l’actuelle dépendance et servitude nationales, contre l’accumulation des pouvoirs de l’État aux mains de l’exécutif et contre toute forme de monopole dans l’activité sociale, car je n’ai pas la contexture idéologique pour supporter aucune dictature, aucune oligarchie, aucun privilège de caste ou de fortune » (Villamizar, 1995 : 164). Cette « lettre au Père », qui mêle les accents de la philosophie politique espagnole du XVIIe siècle, avec l’invocation du tyrannicide, à ceux des appels à la libération nationale du XXe siècle, traduit bien le redoublement de haine qui se produit lorsque des institutions vieillies tombent sous la coupe de parvenus sans lignage.

55L’écho rencontré par le M.19 ne surprend guère : il est en apparence de plain-pied avec l’aspiration à la modernité culturelle évoquée au départ, comme l’attrait qu’il exerce sur les médias le prouve. Mais il faut aller au-delà : s’il paraît autant s’inscrire dans cette modernité et s’il ressemble si peu aux autres guérillas, c’est avant tout parce qu’il rompt avec le monde de la violence des années 1950. Le renoncement à la conquête de fiefs territoriaux et la priorité donnée d’emblée aux objectifs nationaux en attestent. Il reste qu’il n’opère ce dépassement qu’en subordonnant son action politique à une action proprement militaire. S’il donne l’impression d’échapper au dogmatisme, c’est précisément parce que, tout entier pris dans les urgences des opérations militaires, il n’a pas le temps de s’adonner aux plaisirs de la spéculation théorique. On peut donc aussi se demander s’il effectue vraiment le saut vers la modernité. Il s’ancre dans l’ancien droit de rébellion et, en guise de politique, s’en tient à un modèle de conquête du pouvoir par la force et à court terme. En 1982, ce modèle paraît lui aussi avoir tourné court : trois cents de ses adhérents, dont une grande partie de ses dirigeants, sont en prison. Et le nouveau président, Belisario Betancur, ouvre de nouvelles perspectives en démantelant les mesures répressives et annonçant des négociations.

***

56La naissance des guérillas en Colombie se produit en même temps que dans bien d’autres pays d’Amérique latine dans le contexte de la révolution cubaine et de la Tricontinentale. Elle se situe à la conjonction de la radicalisation des secteurs urbains moyens et de l’organisation paysanne dans les zones de colonisation. Elle dispose d’un atout particulier : les traces encore toutes fraîches laissées par La Violencia. Malgré tout, la lutte armée marque vite le pas. L’amalgame entre les urbains et les ruraux ne se fait que très difficilement. L’implantation en zone rurale reste limitée. La guérilla fait partie du paysage, mais d’un paysage lointain. Seul le M.19 a tenté de rompre avec les formes héritées de l’époque antérieure, mais sans obtenir plus que la sympathie d’une partie de l’opinion publique. L’usure et l’immobilisme du régime politique sont perceptibles. On reste cependant loin d’un système totalement bloqué, plus loin encore d’un système totalement autoritaire.

57C’est devenu désormais un lieu commun d’évoquer une « guerre civile » qui dure depuis quarante ans. On voit mal comment justifier l’utilisation de ce terme à propos de la phase analysée dans cet article. Les confrontations n’affectent que des régions périphériques et ne revêtent qu’une ampleur très relative. Elles témoignent d’un malaise social et politique croissant, dont les émeutes de septembre 1977, apportent la preuve, mais elles sont loin de paraître ouvrir des perspectives de rupture. Il est vrai que depuis 1977 les rumeurs ne manquent pas sur le changement en cours dans les caractéristiques du conflit et le raidissement du régime en est la manifestation. Les conflits centre-américains confèrent un autre horizon à l’action des guérillas colombiennes, en particulier au M.19 et aux FARC. Mais c’est surtout l’essor de l’économie de la drogue qui commence à altérer le contexte de la confrontation en faisant de la corruption une dimension importante du fonctionnement politique et en offrant à certaines organisations armées les moyens de renforcer leur potentiel militaire.

58C’est en fait une autre période qui s’ouvre. Les guérillas portent le même nom, conservent souvent les mêmes leaders, continuent à exercer leur emprise dans les zones de colonisation. Mais elles vont découvrir que la priorité est d’accroître leurs ressources financières, de prendre le contrôle de certains pôles de production économique et de se lier, si possible, avec les réseaux internationaux de trafics illégaux. En 1982, les FARC donnent le signal de la nouvelle époque en annonçant le doublement du nombre de leurs fronts et en adjoignant à leur sigle les deux lettres E.P. pour « Ejercito Popular ». L’autodéfense et le « foquisme » sont relégués au rang de vieux souvenirs. Plus encore que la lutte armée, c’est la Colombie dans son ensemble qui entre dans une autre phase.

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Bibliographie

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Broderick, Walter J., 2000, El guerrillero invisible. Bogota, Intermedio.

Correa Arboleda, Medardo, 1997, Sueño Inconcluso. Mi vivencia en el ELN. Bogota, Findesarrollo.

Gonzalez Arias, José Jairo et Elsy Marulanda Alvarez, SD, Historia de Frontera, Colonizacion y guerras en el Sumapaz. Bogota, CINEP.

Gonzalez Arias, José Jairo, 1992, El Estigma de las Republicas Independientes 1955-1965. Bogota, CINEP.

Leongómez, Eduardo Pizarro, Las FARC, 1949-1966, De la Autodefensa a la combinacion de todas las formas de lucha. Bogota, Tercer Mundo Editores.

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Medina Gallego, Carlos, 1996, ELN: Una historia contada a dos voces. Entrevista con «el cura» Manuel Perez y Nicolas Rodriguez Bautista, « Gabino ». Bogota, Rodriguez Quito editores.

Pécaut, Daniel, 2001, Guerra contra la Sociedad. Bogota, Espasa Hoy.

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Villamizar, Dario 1995, Aquel 19 será. Bogota, Planeta.

Villarraga, Alvaro S. et Nelson Plazas N., 1994, Para reconstruir los Sueños. Bogota, Fundacion Editorial para la Paz.

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Notes

1 Cet article fait partie d’une série d’études en cours de rédaction sur les phénomènes actuels de violence en Colombie. Il ne traite pas de l’évolution des guérillas depuis 1980, thème qui est au centre des autres études. Il n’aborde pas non plus, sauf de manière allusive, le contexte social et politique des années 1960-1970, beaucoup plus longuement analysé ailleurs. Il ignore de même la question de l’imaginaire de la violence, depuis le XIXe siècle sur lequel j’ai mis l’accent dans plusieurs publications. Je me permets de renvoyer sur plusieurs de ces points à un recueil récent de mes articles récents paru sous le titre Guerra contra la Socieda, Bogota, Espasa Hoy, 2001.

2 Il semble bien que seule la fraude ait privé le général du succès. L’ancien « dictateur », porté au pouvoir en 1953 avec l’assentiment de presque toutes les élites, déposé ensuite en 1957 avec le même assentiment, a réussi à faire ensuite un come back en pratiquant un populisme conservateur qui lui a valu le soutien des classes populaire. L’élection de 1970 montre ainsi une polarisation sociale sans précédent.

3 Ce parti disparaîtra en 1967 quand Alfonso López Michelsen rejoindra le parti libéral et sera nommé ministre des Affaires étrangères.

4 Il est tué en 1963. Sa sœur, Maria Arango, sera une militante illustre du parti communiste, liée notamment aux luttes urbaines, qui sera assassinée en 1998

5 Sur ces préludes de la radicalisation armée, cf. Les commentaires de A. Villarraga et N. Plazas (1994).

6 Certains, notent A. Villarraga et N. Plazas, se heurtent à l’évolution vers le banditisme de ce qui subsiste des anciennes guérillas. Les chefs du MOEC connaissent les mêmes mésaventures dans le Cauca et, dans l’Uraba, Federico Arango transportait 400 livres pour politiser les paysans (Villarraga et Plazas, 1994 : 15).

7 La guérilla de Rangel a exercé son activité dans la zone de Barrancabermeja et de Yacopi.

8 Gabino admet dans un témoignage l’influence de « la mentalité paysanniste » (campesinista), dans l’entourage de Fabio Vasquez (Medina Gallego, 1996 : 63).

9 Cf. les souvenirs de Medardo Correa Arboleda : « Les militants de l’ELN ne participaient pas à la délibération (….). L’axiomatique était agir, non pas penser (…). La révolution se convertit en un acte de foi, et la foi ne se discute pas, elle s’enseigne », Correa Arboleda 1997 : 57.

10 Julio Cesar Cortes et Victor Medina Borón seront fusillés après un jugement. Jaime Arenas, qui avait déserté pour éviter le même sort, sera abattu dans les rues de Bogota. Il avait eu le temps d’écrire un ouvrage La guerrilla por dentro, Analisis del ELN colombiano, Bogta, Tercer Mundo 1re éd 1971, qui décrit comment le plus clair du temps de Fabio Vásquez était occupé par le jugement des « traîtres ».

11 Medardo Correa Arboleda évoque lui-même ce « fondamentalisme chrétien-marxiste » (Correa Arboleda, 1997 : 58). Selon lui, les désertions étaient dues à la démoralisation des combattants face à l’autoritarisme des chefs. Les exécutions pour « trahison » avaient une « connotation de pure souche chrétienne » dans la mesure où la contestation était assimilée à « la perte de la foi » (Correa Arboleda, 1997 : 43). Lui-même, qui proclame son christianisme, évoque les moments d’autocritique comme ceux de confession des péchés. À l’époque, écrit-il, régnait « l’engagement sacré de servir la révolution avec humilité, sans « pêcher » contre elle ni en pensée ni en parole » (1997 : 54).

12 Ce n’est pas le seul ancien des guérillas libérales parmi les cadres. Un chef important de l’EPL, le commandant Jesus María Alzate, qui sera tué en 1973, avait participé aux bandes libérales qui, dans les zones du café, combattaient les parajos conservateurs.

13 Asociación Nacional de Usuarios Campesinos, créée en 1969 par le président Carlos Lleras Restrepo afin de relancer la réforme agraire et encadrer les paysans. L’Association s’émancipe du pouvoir et se radicalise dès 1991

14 En 1966, au moment où se créent les FARC, le Xe Congrès du Parti communiste réitère sa thèse de la « combinaison de toutes les formes de lutte » mais met en premier l’organisation du prolétariat et rappelle aussi la nécessité d’associer « la lutte des masses » à la lutte armée pour mettre en garde contre les « plans idéalistes » de passage à la lutte armée qui offrent la possibilité de « succès faciles à l’armée, à la police ou aux bandits à la solde des autorités et des latifundistes » (cf. les textes du Congrès dans Por el Frente Patriotico de Liberacion Nacional, janvier 1966).

15 Dans les années 1970, 44 % des grèves affectant l’industrie viennent d’organisations affiliées à la CSTC. Dans le secteur public, 64 % des grèves viennent de syndicats indépendants des confédérations (Londono, 1986 : 121).

16 Annonces du genre : « Dépression, problèmes de mémoire : attendez le M.19 ».

17 Selon D. Villamizar, un des gérants était un cadre du M.19 et surtout celui-ci en a financé à certains moments la publication.

18 Là aussi, comme le note D. Villamizar, cela rejoint les actions des Montoneros contre la « Burecaucratie Syndicale » en Argentine.

19 C’est à cette occasion que le M.19 rend pour la première fois public le nom de l’un de ses responsables, Carlos Toledo Plata. Celui de Jaime Bateman ne sera connu que plus tard, lors de l’occupation de l’Ambassade dominicaine.

20 Jaime Bateman se rend à la fin de 1979 dans divers pays d’Amérique Centrale. En 1980, il se rend au Nicaragua et à Cuba où Fidel Castro propose d’aider à la formation militaire du M.19 (Villamizar, 1995 : 187).

21 De fait, depuis 1960 le recours à l’État de siège est presque chronique. Mais sa signification est très variable : elle va depuis la nécessité de surmonter les blocages législatifs (au départ du Front National, il faut une majorité des deux tiers pour faire passer une loi) et d’adopter ce qui ailleurs est considéré comme des « décrets-lois » jusqu’à la suspension des garanties normales (droit de grève ou de manifestation) et à des dispositifs judiciaires d’exception.

22 Turbay Ayala a la réputation d’avoir mené sa carrière politique longue de quarante ans grâce à sa maîtrise des ressorts clientélistes du parti libéral.

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Pour citer cet article

Référence papier

Daniel Pécaut, « Réflexion sur la naissance des guérillas colombiennes », Cahiers des Amériques latines, 36 | 2001, 65-91.

Référence électronique

Daniel Pécaut, « Réflexion sur la naissance des guérillas colombiennes », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 36 | 2001, mis en ligne le 03 août 2017, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cal/6584 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cal.6584

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