Brésil colonial. Économie de la traite et résistance servile, Annales. Histoire, Sciences Sociales
Brésil colonial. Économie de la traite et résistance servile, Annales. Histoire, Sciences Sociales, Paris, 61e année, n° 2, mars-avril 2006, p. 339-480
Texte intégral
1Le récent dossier consacré au Brésil colonial par la revue des Annales comprend un article de Luiz Felipe de Alencastro, intitulé « Le versant brésilien de l’Atlantique-Sud : 1550-1850 », une contribution de João José Reis sur « La révolte haoussa de Bahia en 1807 », une étude de Nathan Wachtel sur « Les diasporas marranes et empires maritimes (XVIe-XVIIIe siècles) », ainsi qu’une série de 26 comptes-rendus rassemblés sous le titre « historiographie brésilienne ».
2L’essai de synthèse de Luiz Felipe de Alencastro, présenté en ouverture du dossier, est un modèle du genre. À partir de ses recherches sur l’économie de la traite et la question du travail, l’auteur décline les différentes modalités du « système sud-atlantique », dont l’Amérique portugaise puis le Brésil constituent des pièces maîtresses entre 1500 et 1850. L’attention portée aux circuits marchands entre le Brésil et l’Afrique, l’étude des dimensions internationales de certains conflits comme la guerre de Trente Ans (1618-1648) au cours de laquelle des colons du Brésil vinrent défendre les intérêts de la couronne portugaise en Angola contre les Hollandais, l’analyse des stratégies transatlantiques des différents acteurs politiques (la couronne, les gouverneurs, l’empereur Pedro II), économiques (les négriers des différentes provinces brésiliennes, les colons portugais installés en Angola) et religieux (Rome, les jésuites) permettent de retracer l’histoire du Brésil sous un angle original. De fait, l’auteur n’hésite pas à bouleverser un certain nombre de postulats d’une historiographie qui pâtit, selon lui, d’avoir restreint l’histoire du Brésil colonial à celle du territoire colonial du Brésil.
3Tout d’abord, la prise en compte de l’espace de l’Atlantique-Sud permet à l’auteur de mettre à jour l’importance du système de relations internationales, tant dans la constitution de l’Amérique portugaise – le commerce des noirs est la condition sine qua non de la diversification des activités et de l’intégration économique du territoire brésilien au XVIIIe siècle – que dans le développement de l’État-nation brésilien au début du XIXe siècle. La défense de la traite négrière par les empereurs brésiliens jusqu’en 1850, conforme aux intérêts des différents acteurs du système atlantique hors l’Angleterre, explique que les oligarchies régionales brésiliennes n’aient pas donné cours aux tentations séparatistes et que le pays ait maintenu, dans une large mesure, son intégrité territoriale. L’auteur précise : « c’est dans la sphère des relations internationales que se situait l’entrave la plus puissante au séparatisme de certaines régions brésilienne » : l’État brésilien était devenu le garant de l’esclavage ; il se présentait comme le mandataire privilégié des oligarchies régionales auprès des autres monarchies européennes afin de repousser les effets économiques redoutés de la politique abolitionniste des Anglais.
4Luiz Felipe de Alencastro revisite ensuite l’histoire des cycles économiques brésiliens à partir de l’observation d’une parfaite coïncidence entre les fluctuations de l’économie brésilienne et la courbe d’importation des Africains. Chaque nouvelle période productive brésilienne correspond à une intensification de la traite : ainsi, entre 1701 et 1720, au démarrage de l’exploitation de l’or, la moyenne annuelle d’Africains débarqués en Amérique portugaise passe de 7 000 à près de 15 000 ; inversement, les années de crise ou d’essoufflement de la production coloniale marquent un reflux du commerce des esclaves. L’auteur déduit de cette constatation qu’« il n’existe qu’un seul cycle économique pendant le Brésil moderne : le cycle multiséculaire de la traite des Noirs. Tous les autres – ceux du sucre, du tabac ; de l’or, du café ou du coton – dérivent directement de la longue durée négrière, qui perdura de 1550 à 1850 ». L’assertion est de taille : d’une part, la mise en cause des cycles brésiliens est effectuée au nom d’une perspective braudélienne, dont le lecteur des Annales apprécie l’audace quelque quinze ans après le « tournant critique » qui a marqué l’histoire de la revue ; d’autre part, elle induit une remise en cause de la périodisation traditionnelle de l’histoire du Brésil.
- 1 Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Paris, Kargo, 2003.
5Ce dernier point constitue, sans aucun doute, la contribution la plus originale de l’auteur. Poursuivant l’hypothèse sud-atlantique, celui-ci voit dans l’année 1850 – soit dans l’abolition de la traite négrière – le véritable point de rupture de l’ordre colonial luso-brésilien. La rupture de 1850 résumerait ainsi celles de 1822 – l’indépendance formelle du pays – et de 1888 – l’abolition de l’esclavage qui procédait, logiquement de l’interdiction du commerce des Africains. La démonstration effectuée par l’auteur à partir de ses recherches sur le travail est convaincante à plus d’un titre : elle est étayée par d’importantes recherches statistiques et par une parfaite connaissance de l’historiographie (notamment anglo-saxonne, du Brésil). Par ailleurs, cet essai constitue une des rares tentatives de synthèse et de théorisation de l’histoire brésilienne offertes au lecteur français contemporain, sans pour autant tomber dans les généralisation excessives que l’usage de l’expression « système sud-atlantique » pouvait laisser craindre tant il fait écho aux écrits de Paul Gilioli sur « l’Atlantique Noir »1. Si l’histoire de l’Amérique portugaise ne peut être pensée sans prendre en compte sa dimension Atlantique, elle ne peut pas non plus être réduite à une histoire unique de la diaspora africaine de part et d’autre de l’Équateur ; elle relève des spécificités de l’espace de l’Atlantique-Sud que l’auteur décrit avec brio.
- 2 Les « nations » sont des identités ethniques reconstituées dans le Nouveau Monde à partir des crit (...)
6L’article de João José Reis consacré à la révolte des esclaves haoussas de Bahia (1807) contraste avec le précédent tant par le sujet évoqué – à l’économie de la traite répondent les résistances serviles – que par la démarche épistémologique choisie. À la longue durée proposée par Luiz Felipe de Alencastro, l’auteur oppose une étude de cas. À partir d’une description photographique de la composition ethnique de la ville de Salvador en 1807, du système du ganho (système de travail servile urbain où l’esclave était obligé de remettre au maître une part fixée au préalable des gains de ses activités) et des différents statuts attribués aux esclaves, il mène une analyse détaillée de la révolte houssa et de la panique qu’elle causa parmi les élites bahianaises. Le complot ayant été déjoué à temps par les autorités de Salvador, l’histoire de la révolte haoussa est une histoire avortée. La rébellion n’a pas eu lieu, mais les interrogatoires des principaux conspirateurs faits prisonniers constituent autant de sources permettant de décrire le projet avec précision. Esclaves d’origine soudanaise et de confession musulmane, les Haoussas étaient arrivés depuis peu à Bahia. La conspiration fomentée par certains d’entre eux avait pour principaux objectifs de libérer les esclaves haoussas présents dans la région, de prendre possession de la ville de Salvador, d’y tuer les Blancs infidèles et de former un royaume, à l’intérieur des terres, quelque part entre Bahia et Pernambouc. La conjuration comportait une dimension religieuse et symbolique dont João José Reis présente plusieurs indices : ainsi, la présence d’amulettes appelées mandingas ou la cathédrale choisie pour prendre possession de la ville. L’auteur relève également la très grande capacité d’organisation des Haoussas qui se manifeste dans le domaine financier, dans la mise à profit de la liberté de circulation des affranchis afin de constituer un réseau au-delà de la ville même de Salvador, ainsi que dans les stratégies d’alliances avec les autres « nations »2 esclaves formées par les Nagê, les Jeje et les Angolais.
- 3 Flávio dos Santos Gomes, Histórias de quilombolas : Quilombos e comunidades de senzalas no Rio de (...)
7Après cette description minutieuse de la conspiration, menée dans le cadre du système sud-atlantique décrit auparavant, João José Reis s’intéresse aux opérations de répression policière qui suivirent la découverte du complot. Il souligne l’inquiétude suscitée chez les élites par les communautés d’esclaves marrons, attestées dans la région depuis le XVIe siècle, et décrypte les solidarités entre ces quilombos et les senzalas – les quartiers où résidaient les esclaves, caractéristiques des engenhos, les grandes exploitations sucrières du Nordeste. À ce stade de l’analyse, l’auteur reprend à son compte l’hypothèse du « camp noir » de résistance formulée par l’historien Flávio Gomes dans son étude sur le Rio de Janeiro rural3. Il note cependant que l’existence de solidarités va de pair avec des tensions parmi les esclaves du Recôncavo, dont témoignent les dépositions des hommes faits prisonniers suite à la conspiration haoussa.
8Au jeu complexe d’alliances et de trahisons mis à jour par la répression, les élites bahianaises opposèrent une vision simpliste du complot, dont les propos de l’ouvidor de Cachoeira, un village de la région, offrent un exemple éclairant : « Il n’y a pas de Noirs suspects d’être atteints par le venin du soulèvement ». Le climat de panique, alimenté par les rumeurs de soulèvement, est analysé par l’auteur à la lumière des enquêtes menées par les autorités dans le Recôncavo et des nombreuses accusations de sorcellerie auxquelles elles donnèrent lieu. À bien des égards, l’opération policière révéla que les esclaves et les affranchis, dont les pratiques sont mises à jour lors des interrogatoires, « avaient construits un monde à eux au cœur même de la société esclavagiste, où fleurissait des réseaux culturels, ethniques et économiques à travers lesquels ils pouvaient bénéficier d’une certaine autonomie et même d’un certain pouvoir ».
9À travers les sources policières, judiciaires et politiques, João José Reis tente d’approcher les pratiques des esclaves et s’interroge sur « la parole des vaincus ». Il y parvient de manière convaincante à propos des colporteurs noirs qui transportaient d’un endroit à un autre les surplus des agriculteurs libres et esclaves pour les vendre à la ville aux esclaves de ganho. L’intérêt principal de l’analyse réside cependant, de notre point de vue, dans la description de l’organisation des esclaves Haoussas et dans les réactions de panique suscitées tant par la prise en compte d’une certaine autonomie que dans le poids de représentations pesant sur les « Noirs suspects ».
- 4 Notamment sur Diasporas within a diaspora. Jews, cripto-Jews and the world maritime empires (1540- (...)
10Ce dossier des Annales est complété par une importante section de comptes-rendus séparés en deux ensembles : d’une part, une note de Nathan Wachtel sur l’œuvre de Jonathan Israel est présentée dans le corps du dossier4 ; d’autre part, 26 ouvrages sont rassemblés dans une section intitulée « historiographie brésilienne ». Composite et inégal, l’ensemble contraste avec la cohésion d’un dossier particulièrement stimulant.
Notes
1 Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Paris, Kargo, 2003.
2 Les « nations » sont des identités ethniques reconstituées dans le Nouveau Monde à partir des critères culturels (surtout linguistiques) rapportés d’Afrique.
3 Flávio dos Santos Gomes, Histórias de quilombolas : Quilombos e comunidades de senzalas no Rio de Janeiro – século XIX, São Paulo, Companhia das Letras, 2006.
4 Notamment sur Diasporas within a diaspora. Jews, cripto-Jews and the world maritime empires (1540-1740), Leyde, Brill, 2002.
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Référence papier
Anaïs Fléchet, « Brésil colonial. Économie de la traite et résistance servile, Annales. Histoire, Sciences Sociales », Cahiers des Amériques latines, 50 | 2005, 150-154.
Référence électronique
Anaïs Fléchet, « Brésil colonial. Économie de la traite et résistance servile, Annales. Histoire, Sciences Sociales », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 50 | 2005, mis en ligne le 16 août 2017, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cal/8078 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cal.8078
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