Hervé Mayer, Guerre sauvage & empire de la liberté. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, 2020, 319 p.
Hervé Mayer, Guerre sauvage & empire de la liberté. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, ISBN 978-2-84516-962-3, 319 p.
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Index Nominum John Boorman, Michael Cimino, John Ford, Dennis Hopper, George Lucas, Hervé Mayer, Arthur Penn, Theodore Roosevelt, Franklin Schaffner, Don Siegel, Richard Slotkin, Oliver Stone, Frederick Jackson Turner, John Wayne
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1L’ouvrage d’Hervé Mayer, Guerre sauvage & empire de la liberté, présente sur sa couverture la figure controversée de John Wayne dans le rôle d’Ethan Edwards dans le film de John Ford, The Searchers (1956). Ethan Edwards est un héros westernien problématique, dont la violence n’est pas régénératrice, mais plutôt le symptôme d’une nation américaine divisée et troublée. C’est ce paradoxe d’une Amérique façonnée par le(s) mythe(s) de la Frontière, partagée entre culture impériale et propagation de la liberté, entre le désir de sa régénération et l’angoisse de son écroulement, que l’auteur se propose d’étudier dans cet ouvrage, au travers de l’analyse socio-historique de films issus des studios hollywoodiens, et plus particulièrement de six œuvres cinématographiques sorties entre 1968 et 1986 dans les salles de cinéma : Deliverance (John Boorman, 1972), Dirty Harry (Don Siegel, 1971), Platoon (Oliver Stone, 1986), Planet of the Apes (Franklin Schaffner, 1968), Easy Rider (Dennis Hopper, 1969) et Star Wars IV : A New Hope (George Lucas, 1977). Le concept de Frontière est ici pris au sens large comme le point de rencontre entre civilisation et sauvagerie que Frederick Jackson Turner avait identifié dans sa célèbre conférence à l’American Historical Association en 1893. L’ouvrage est composé de deux parties définies suivant ce que l’auteur identifie comme étant les deux trajectoires dominantes de la représentation de la Frontière dans le cinéma étatsunien post-western : l’une s’inspirant d’une conception de la Frontière rooseveltienne, dans laquelle la nation se détruit et se reconstruit dans des guerres sauvages visant à rétablir la puissance impériale des États-Unis, l’autre s’inspirant d’une conception turnerienne de la Frontière, dans laquelle l’Amérique s’idéalise et se perçoit comme centre de la liberté. Chacune de ces parties inclut trois chapitres organisés autour des six films susmentionnés.
2La première partie démontre comment le mythe de la Frontière, tel qu’il s’est formé à la fin du xixe siècle, réapparaît dans des œuvres cinématographiques, pourtant éloignées du genre du western, qui dessinent la violence impériale de la nation américaine dans le contexte traumatique de la guerre du Vietnam. Le premier chapitre, s’appuyant sur la violence destructrice dépeinte dans Deliverance ainsi que dans le film « vietnamiste » The Deer Hunter (Michael Cimino, 1978), démontre que la conscience coupable d’une Amérique enlisée au Vietnam se traduit dans les diégèses et dans l’esthétique des films par un retour à l’ensauvagement de l’homme blanc. Là où Deliverance est l’expression de la dégénération, sans que le mythe de la Frontière soit véritablement remis en cause, The Deer Hunter avance que le projet mythique de régénération par la violence cher à Richard Slotkin, dans son ouvrage séminal Gunfighter Nation (1992), s’étiole pourtant dans la guerre du Vietnam, avec ses vétérans altérés, démasculinisés, dégénérés. La sauvagerie est dépeinte comme endogène, issue de la civilisation étatsunienne même : Dirty Harry, objet du second chapitre, voit ainsi le retour du tueur d’Indiens, sous les traits d’un justicier aux méthodes discutables mais fidèle à ses principes moraux, pourfendeur de la corruption de la Frontière urbaine qu’est New York. Prenant le mythe de la Frontière à rebours, New York étant civilisée bien avant l’arrivée du justicier, Dirty Harry réaffirme néanmoins la suprématie de la masculinité du héros rooseveltien né de la confrontation entre civilisation et sauvagerie, sous les traits de Clint Eastwood. Platoon, analysé dans le troisième chapitre, reprend les éléments structurels de la Frontière en radicalisant l’altérité raciale au Vietnam et ce faisant légitime le retour à une violence justifiée de la nation étatsunienne. La guerre du Vietnam n’est plus le théâtre de la dégénérescence, mais celui de la régénération par la violence, bien que le film semble au premier abord désavouer la nécessité des guerres sauvages.
3La seconde partie de l’ouvrage explore la deuxième trajectoire narrative identifiée par Hervé Mayer dans le cinéma étatsunien post-western, celle d’une Amérique qui s’idéalise en empire de la liberté dans le cinéma. Planet of the Apes, analysé dans le quatrième chapitre, est une œuvre dystopique démantelant la culture de la Frontière afin de réaffirmer la Nouvelle Frontière, celle de l’espace. Le film souligne cependant in fine l’angoisse d’effondrement de l’impérialisme étatsunien : les Frontières se sont fermées. La suprématie du héros blanc n’est plus, et le film défait la hiérarchie entre civilisation et sauvagerie, sans toutefois totalement parvenir à montrer que la race est une construction sociale. D’autres fictions dystopiques dans le sillage de Planet of the Apes, comme la première trilogie de Star Wars, de même que des blockbusters plus contemporains, tendent également à associer l’impérialisme aux États-Unis et critiquent les dérives de cet impérialisme qui corrompt la civilisation. Planet of the Apes amorce le tournant pro-Indien du cinéma américain de la contre-culture, objet du cinquième chapitre. Little Big Man (Arthur Penn, 1970) et Easy Rider reflètent les contradictions de ce tournant, entre sacralisation de la nature et de l’Indien, et nostalgie impérialiste. L’Indien est approprié par la culture impérialiste, qui pleure les Vanishing Americans sans véritablement percevoir la contemporanéité amérindienne. Easy Rider reprend cette dimension nostalgique de l’Indien massacré en mettant les paysages originels de l’Amérique au cœur du récit, posant la contreculture en gardienne de l’Amérique authentique. En s’indianisant, les héros mettent fin à l’impérialisme étatsunien, tout en « rachetant l’innocence du héros impérial » (221). Star Wars, trilogie qui est l’objet du dernier chapitre, poursuit cette trajectoire en étendant la mission civilisatrice étatsunienne au monde, au-delà de ses frontières terrestres. La mythologie spatiale remplace la mythologie de la Frontière, et en reprend les codes turneriens et rooseveltiens. Dans cette nouvelle Frontière spatiale, la démocratie et l’homme sont tous deux régénérés : en associant la tyrannie à l’ennemi, et les valeurs libérales aux héros, le film reprend l’idéologie du western classique, héritée de Frederick Jackson Turner et Theodore Roosevelt.
4L’ouvrage d’Hervé Mayer est une fascinante étude sur les multiples ramifications de l’idéologie de la Frontière à travers des genres cinématographiques multiples, au-delà du seul western, et c’est là que réside son originalité : la plupart des ouvrages sur les représentations du concept de Frontière au cinéma l’ont analysée exclusivement au prisme du western, alors que le concept s’est diffusé bien au-delà du genre, notamment dans les fictions dystopiques. Bien que les chapitres soient centrés sur six films majeurs d’une période plutôt restreinte, les références et analyses de près de deux cent films des xxe et xxie siècles permettent d’étendre l’argumentation et de démontrer que les mythes de la Frontière, turnerien et rooseveltien, se configurent et se reconfigurent dans le cinéma étatsunien depuis les premiers temps jusqu’à la période contemporaine. L’analyse socio-historique des films s’accompagne d’une analyse esthétique permettant de rendre compte de la spécificité du cinéma dans la diffusion de ces mythes, et de la portée politique du cinéma. Le retour au contexte historique et politique des États-Unis pour chaque film permet de suivre les évolutions des idéologies américaines, dont le cinéma n’est pas seulement la représentation mais aussi le producteur. Fruit d’un travail minutieux, Guerre sauvage & empire de la liberté offre une lecture passionnante, utile à toutes celles et ceux qui s’intéressent au cinéma hollywoodien, et plus largement à l’histoire et la culture des États-Unis.
References
Bibliographical reference
Claire Dutriaux, “Hervé Mayer, Guerre sauvage & empire de la liberté. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, 2020, 319 p.”, Caliban, 65-66 | 2021, 345-347.
Electronic reference
Claire Dutriaux, “Hervé Mayer, Guerre sauvage & empire de la liberté. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, 2020, 319 p.”, Caliban [Online], 65-66 | 2021, Online since 20 October 2021, connection on 07 October 2026. URL: http://journals.openedition.org/caliban/10835; DOI: https://doi.org/10.4000/caliban.10835
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