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Mélanges

Un auteur, une chronique, un destin : Diego de Rosales et le Chili

Thierry Nouaille
p. 35-58

Résumés

En 1674, le Père Diego de Rosales achève son manuscrit intitulé Historia General del Reino de Chile, Flandes Indiano. Pendant près d’un demi-siècle, il a été l’acteur et le témoin de la guerre d’Arauco et de l’évangélisation des indigènes. Bien qu’amputée de ses derniers chapitres, la chronique est parvenue jusqu’à nous non sans connaître de nombreuses péripéties.

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Texte intégral

La Historia General del Reino de Chile por el padre Diego de Rosales es sin disputa un verdadero monumento nacional. Antigua, auténtica, comprobada, revestida del prestigio de los siglos, escrita no sólo por un testigo de vista sino por un actor culminante y adornado de raras dotes literarias.

Rosales, Diego de, Historia General del Reino de Chile, Flandes Indiano, segunda edición íntegramente revisada por Mario Góngora, prefacio del editor de la primera edición, Editorial Andrés Bello, Santiago de Chile, 1989, tomo I, p. LIII.

  • 1 Au XVIIe siècle, le père Nicolás de Lillo exerçait les fonctions de professeur au collège de Santia (...)

1L’œuvre du Père Diego de Rosales est l’une des chroniques les plus remarquables de l’historiographie chilienne. Achevé en 1674, le manuscrit intitulé Historia General del Reino de Chile, Flandes Indiano, est le témoignage d’un Jésuite engagé qui a joué un rôle notable dans l’histoire coloniale chilienne du XVIIe siècle. L’homme d’Eglise est avant tout un homme de terrain, qualité mise en exergue par le Père Nicolás de Lillo1 en ces termes :

  • 2 Rosales, Diego de, Historia General del Reino de Chile, Flandes Indiano, segunda edición íntegramen (...)

Anduvo por último en todos los parajes del reino, sin que haya quedado,
[…] isla en su piélago, pedernal en sus sierras, ni árbol en sus bosques,
yerba o flor en sus prados, o arroyo o río en sus valles, que no haya registrado su curiosidad.2

  • 3 Ibid., p. XLVII.

2Rosales est un homme patient, avide de découvertes et entièrement au service de l’Eglise et de la Couronne d’Espagne. Ces qualités le font progresser dans la hiérarchie de la Compagnie de Jésus. Rosales est guidé, de surcroît, par un insatiable désir d’évangéliser plus au sud du territoire et au cœur de la résistance indigène. Il acquiert progressivement une grande influence dans le monde politique, économique et juridique du royaume au point que « durante muchos años no se emprendió en el reino cosa alguna de importancia sin el consejo del padre Rosales ».3

  • 4 Entrevue avec Madame Eugenia Barrientos, Archives Nationales de Santiago du Chili, vendredi 12 août (...)

3Eugenia Barrientos, conservatrice des archives nationales à Santiago du Chili, considère la chronique de Rosales « comme une œuvre fondamentale faisant partie du patrimoine historique chilien »4. Ce qui fait l’originalité de cette œuvre, c’est la manière dont les événements sont relatés, tant du côté espagnol qu’indigène :

  • 5 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. 507, note 1.

Jamás, en ningún escritor español de los que han tratado de la conquista de América, hemos encontrado ideas más levantadas ni más calurosas expuestas sobre las injusticias y crueldades que los castellanos cometían con los indios.5

4Elle contient des idées novatrices résolument tournées vers la défense de l’autochtone et la dénonciation de certains abus espagnols. L’extrême courtoisie du Jésuite à l’égard des autorités militaires et juridiques ne l’empêche pas de s’insurger à plusieurs reprises contre les agissements espagnols :

  • 6 Ibid., p. 507.

Más guerra nos hace la codicia, y el deseo de enriquecer a costa de la sangre de los indios, que no los mismos indios, y la sangre que han derramado. Y esto se verá más claro en el tribunal de Dios, donde las verdades se ven sin rebozo, y donde la sangre del pobre pedirá venganza.6

5Si, aujourd’hui, la chronique du Père Rosales est un outil utile aux chercheurs dans leur réflexion sur la situation coloniale du Chili et des Indes, cette source n’est pas arrivée jusqu’à nous, après plus de trois siècles, sans connaître de nombreuses péripéties. Dans le présent travail, je tenterai de montrer de quelle manière s’est construit ce témoignage historique de premier ordre, son errance et sa survie face aux diverses agressions du temps et de l’homme.

Rosales, un acteur témoin au service de l’écriture

  • 7 Voire carte p. 49.

6Il semble intéressant, dans un premier temps, d’aborder le parcours de l’auteur pour comprendre la construction progressive de son œuvre et pour tenter de répondre à la triple question : quand, pourquoi, et dans quelles circonstances le Jésuite a-t-il eu l’idée de mettre par écrit ses expériences ? Dans un second temps, il convient de chercher comment et à quel moment les précieux écrits ont été achevés et prêts pour l’impression7.

  • 8 Aucune source ne mentionne si Diego de Rosales avait des frères et des sœurs, y compris la plus hab (...)
  • 9 Rosales, Diego de, Seis misioneros en la frontera mapuche, introduccio!n, transcripcio!n y notas de (...)
  • 10 L’âge d’entrée dans la Compagnie ne cessa de baisser par rapport à l’âge d’admission au temps d’Ign (...)
  • 11 Rappelons qu’en 1599, les Jésuites oeuvrent dans plusieurs centaines de collèges répartis dans tout (...)

7Né à Madrid en 1603, Diego de Rosales est le fils de Juana Bautista Montoya et de Gerónimo de Rosales8. Il étudie le latin, le grec, ainsi que la grammaire castillane, l’arithmétique et l’algèbre, comme le signale Gustavo Valdés Bunster.9 A l’âge de quinze ans,10 Rosales incorpore l’université madrilène d’Alcalá de Henares où il donne des cours d’introduction à la logique, de physique et d’art entre 1618 et 1620.11

8Nous savons peu de choses concernant sa vocation religieuse, simplement qu’il est admis au sein de la Compagnie de Jésus à Madrid en 1622, grâce au Père Francisco Aguado, alors supérieur du collège d’Alcalá :

  • 12 Hanisch, Walter, «La formación del historiador Diego de Rosales», Boletín de la Academia de la Hist (...)

El hecho de haber renunciado a la herencia paterna, derechos que fueron comprados por su padre don Gerónimo en 2.000 ducados y con cuyo aporte la Compañía construyó un ‘cuarto’ en el colegio de Madrid, colegio al que asistía la flor de la nobleza y la juventud española.12

  • 13 « En Cádiz se embarcó en la flota del almirante Fadrique de Toledo que con sus 41 barcos y galeones (...)
  • 14 Malgré de nombreuses recherches, je n’ai pas pu trouver une source fiable susceptible d’expliquer c (...)

9Une fois intégré à la Compagnie de Jésus, Rosales se voit confier la première chaire du collège de Madrid : la grammaire latine. A l’âge de vingt-deux ans, il est transféré au collège de Huete où il continue ses études tout en enseignant pendant trois ans, pour ensuite être envoyé au collège de Murcia. Il part peu de temps après pour le sud de l’Andalousie afin de rejoindre Cadix, et embarque pour les Indes le 9 mai 162813 dans la flotte de l’amiral Fadrique de Toledo,14 qui emmenait aussi Luis Jerónimo Fernández de Cabrera y Bobadilla et Francisco Laso de la Vega, respectivement vice-roi du Pérou et gouverneur du Chili de 1629 à 1639.

  • 15 Diego de Rosales n’avait donc pas encore prononcé le quatrième vœu des Jésuites (obéissance au Pape (...)
  • 16 Barros Arana, Diego, Historia General de Chile, Editorial Universitaria, Santiago de Chile, 2000, t (...)

10Les Jésuites accostent dans un premier temps à Portobelo, lieu à partir duquel ils entreprennent la traversée de l’isthme à dos de mules et à pied. Malgré un ictère (maladie comparable à une jaunisse avec beaucoup de fièvre) attrapé lors de sa pénible traversée jusqu’à la ville de Panamá, Rosales réussit à embarquer pour le Pérou (Callao) et arrive à Lima en décembre 1628. Là, il reprend des forces et continue à étudier pendant quelques mois, avant de passer en 1629 sur la possession espagnole la plus reculée des Indes occidentales : « Joven todavía, sin haber pronunciado sus últimos votos15, llegó a Chile el año de 162916 ».

  • 17 Casanueva, Fernando, « Chile, el Reino de la guerra sin fin : la visión del P. Diego de Rosales S. (...)

11Une fois à Valparaíso, la première préoccupation de Rosales est d’apprendre la langue utilisée par le peuple mapuche (le mapudungun, le langage de la terre), clé indispensable pour nouer un contact efficace avec l’indigène et espérer le convertir. Le jeune missionnaire est ensuite affecté à la résidence jésuite de la place d’Arauco, lieu névralgique car situé aux portes du territoire rebelle et chargé de signification. En effet, cette arrivée intervient lors de l’apogée « de la fase más dura de las guerras de Arauco »17 en réponse au soulèvement général indigène de 1598-1605 symbolisé par la mort du gouverneur Martín García Oñez de Loyola et la perte du territoire situé au sud du fleuve Bío-Bío. La Couronne d’Espagne crée alors une armée d’Etat permanente et s’engage dans une guerre à feu et à sang contre toute résistance des autochtones.

  • 18 Le Père Francisco Ferreira indique (sans doute avec exagération) que Diego de Rosales apprit avec t (...)
  • 19 Le fort d’Arauco était stratégique dans le dispositif militaire espagnol au Chili car il se trouvai (...)
  • 20 Ferreira y Zapata, Francisco, op. cit., p. 15.

12A Lima, Diego de Rosales devient Profès, statut qui lui donne maintenant le pouvoir d’exercer officiellement ses activités ecclésiastiques. Il retourne au Chili, en transitant par Valparaíso, accompagné du Père Vicente Modollel. Il est ensuite assigné à la Casa de Tercera Probación de Bucalemu (1630) pour renforcer son apprentissage du mapudungun.18 Certains membres influents de la Compagnie de Jésus souhaitent, semble-t-il, destiner le Père Rosales à l’enseignement, mais ils constatent rapidement son envie d’être au contact de l’Indien en tant que missionnaire. Ils lui donnent donc la possibilité d’embarquer pour Concepción afin qu’il s’enfonce ensuite vers le sud en direction du fort espagnol d’Arauco (1632)19 où un important travail d’évangélisation l’attend, comme en témoigne le Père Francisco Ferreira : « Cantidad de chusma de mozos y mujeres, con los indios de servicio que hacían otras mil almas a quienes confesaba amaneciéndole el día en esta ocupación ».20

  • 21 Casanueva, Fernando, op. cit., p. 602.
  • 22 Le Jésuite fut le témoin oculaire du peuplement progressif de Tucapel et du développement de l’évan (...)

13A partir de 1640, en compagnie des Pères Francisco de Vargas et Juan de Moscoso, le Père Rosales oeuvre pour instaurer un climat plus calme, alors que l’armée coloniale a plongé le royaume dans un « mortífero dispositivo cazador de esclavos, quienes constituían un lucrativo negocio ».21 Cela se concrétise en 1641 par le traité de Quillín qui est établi à l’initiative des Jésuites, lesquels ont réussi à convaincre le gouverneur Francisco López de Zúñiga que le retour à la paix est de nouveau possible. L’action du Jésuite en tant que médiateur permet d’apaiser le conflit. Ce traité est un premier pas efficace vers le dialogue puisque les Indiens de Purén, jusque-là considérés comme les plus redoutables adversaires des soldats de la Couronne, y adhèrent. Cet événement qui montre l’influence de la Compagnie de Jésus au Chili, permet de donner un nouvel élan à l’activité missionnaire jésuite ; la ville de Valdivia est reconstruite en 1647 (après la menace hollandaise de 1643) et il est d’ores et déjà possible d’étendre le travail évangélisateur vers le sud avec la création des missions de Tucapel22 et Boroa.

  • 23 Ibid., p. 1292.

14En 1648, la nomination de Rosales en compagnie du Père Francisco de Astorga à la tête de la mission de Boroa représente une réelle opportunité pour entrer en contact avec les indigènes des fleuves immédiats de la région nord de Repocura (Las Damas, Cholchol, Cautén, Quepe, Maregua), et de la région côtière de Lumaco et Tirúa. La notoriété jésuite est alors incontestable, à tel point que le gouverneur demande que « de allí adelante no se hiciese entrada, ni maloca a tierra de guerra, ni a parte ninguna […] sin consulta de los Padres de la Compañía de Jesús, que asistían en Boroa ».23 Cela se concrétise par le traité de Boroa en 1651 qui renforce de manière significative le processus de paix, et dont l’enjeu stratégique est la maîtrise de l’espace territorial indien proche.

15Toutefois, en 1655, la convoitise des piezas, et les malocas effectuées dans les tribus indiennes alors pacifiques menées par le gouverneur Antonio de Acuña Cabrera, provoquent de nombreux troubles jusqu’au soulèvement général indien de 1655. Rosales participe à la résistance du fort de Boroa en repoussant les assauts indiens dans des conditions extrêmes, alors que les autorités militaires pensent que la petite place forte isolée est tombée aux mains de l’ennemi (déduction logique puisque les terres au sud du fleuve Bío-Bío étaient passées sous le contrôle indigène). Un yanacona réussit toutefois à s’éloigner du fort de Boroa pour alerter les autorités espagnoles. Le 18 janvier 1656, l’amiral Pedro Portel y Casanate libère les résistants de Boroa, alors que l’ennemi s’est replié, après quoi le fort est abandonné.

  • 24 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XIV. Rosales, homme de terrain, a été une pièce impor (...)

16Ces diverses expériences ont laissé une empreinte indélébile sur Diego de Rosales, tant au niveau psychologique que physique, et ont eu par là même une influence certaine sur ses idées et ses objectifs futurs. On peut supposer que la résistance héroïque de Boroa et les abus de toutes sortes orchestrés par le gouverneur Acuña Cabrera et ses beauxfrères, en particulier envers les Indiens, l’ont conforté dans l’idée de raconter les événements par écrit. En effet, le soulèvement indigène a eu un double impact : il a mis fin au travail de paix entrepris par la Compagnie de Jésus depuis quatorze années, mais aussi au travail de reconstruction entrepris cinquante-sept ans plus tôt après le soulèvement général indien de la fin du XVIe siècle. De fait, seule l’écriture peut laisser une trace des événements vécus par l’acteur témoin, lui qui avait le rôle ambivalent d’agir comme ecclésiastique aux côtés des soldats espagnols lors des batailles, et de dénoncer leurs abus contre les Indiens. C’est pourquoi Diego de Rosales se caractérise comme ayant « una mezcla rara de lealtad nacional y de energía reformadora, de realismo y de idealismo moral ».24

La naissance de l’oeuvre

17L’hypothèse selon laquelle Diego de Rosales avait envisagé d’écrire l’histoire du Chili avant même son arrivée sur le territoire ne peut être écartée. Toutefois, l’envie de transcrire son vécu intervient alors qu’il réside à Concepción, peu après les événements de Boroa et la révolte générale indienne de 1655. Le gouverneur Pedro Portel y Casanate appuie favorablement la démarche en lui communiquant ses propres Mémoires et des informations utiles sur ses navigations dans l’océan Pacifique. Peu après avoir reçu le titre honorifique de Viceprovincial de su Orden de 1661-1666, Rosales fait la découverte de précieuses informations historiques réunies par Luis Fernández de Córdoba qui fut gouverneur de 1625 à 1629.

18Parallèlement, il complète les archives de son Ordre qui avaient été égarées, abîmées ou encore détruites par le tremblement de terre de 1647 qui avait sévèrement touché la capitale et ses alentours.

  • 25 Achevée en décembre 1674, cette production traitait la période historique allant de l’arrivée des p (...)
  • 26 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XLVIII.

19Après quatre ans passés à Santiago, le Père Rosales met au propre l’ensemble de ses écrits qu’il intitule dans un premier temps Histoire civile du royaume du Chili25. Parallèlement, il écrit un livre intitulé Conquista espiritual del Reino de Chile qui a été malheureusement perdu. Il n’existe aujourd’hui que quelques fragments mutilés de cette production, tous dispersés : deux chapitres recopiés maladroitement par une main inexpérimentée demeurent en la possession de l’historien José Victor Eyzaguirre, trois autres chapitres ont été rassemblés par Francisco Enrich, dont le Père Alonso de Ovalle a publié un fragment dans son Histórica relación del Reino de Chile (1646), et enfin, José Toribio Medina a trouvé les brouillons de quinze chapitres de ce travail dans une librairie à Lima. Benjamín Vicuña Mackenna indique que, globalement, ce travail « no era de capital interés ni por su materia ni por su forma ».26

Le parcours du jésuite Diego de Rosales (1603-1677)

Le parcours du jésuite Diego de Rosales (1603-1677)
  • 27 Ibid., p. XLVIX.

20Je nuancerai quelque peu ce point de vue en indiquant, par exemple, que dans l’un des chapitres concernant son ami Nicolás Mascardi, le Père Rosales indique avoir eu en sa possession une lettre pour Juan Enríquez (gouverneur de 1671 à 1681) datée du 8 octobre 1672. Or, il n’a pu recevoir cette lettre que plusieurs mois après son envoi, ce qui signifie qu’il était encore en vie en 1673. Par ailleurs, Rosales nous renseigne sur le passage et le rôle qu’eurent ces hommes d’Eglise à un moment bien déterminé de l’histoire coloniale du Chili, tout en ayant « el raro mérito, desgraciado hoy día para los compiladores de su vida, de no mencionarse a sí propio en parte alguna ».27

21Nous sommes donc maintenant en droit de nous interroger sur l’existence d’un lien entre la Historia civil del Reino de Chile et la Conquista espiritual del Reino de Chile, et sur les intentions de l’auteur. L’hypothèse la plus vraisemblable est avancée par Mario Góngora :

  • 28 Ibid., p. L, note 1.

Parece que la primera intención del autor fue publicar sus dos historias, la eclesiástica y la civil, en una sola obra en dos tomos, dando preferencia a la primera : por esto suele hablar de la historia civil, que hoy sale a luz, denominándola volumen segundo. Cambió después de idea, y puso aparte cada libro, destinando dos tomos para la parte civil y probablemente otros dos para la Conquista Espiritual. A causa de este cambio ocurren frecuentes borraduras en el original, poniendo dos tomos donde decía uno en la presente historia.28

  • 29 Ibid., p. L, note 2.

22La chronique Historia General del Reino de Chile, Flandes Indiano est donc un condensé des histoires civile et ecclésiastique du Père Rosales. Ses quinze dernières années ont été dédiées à cette oeuvre sans que son décès puisse être daté avec précision. Certains éléments portent à croire que l’écrivain et homme d’Eglise a été surpris par la mort car, sur la couverture du manuscrit original, on peut voir l’inscription raturée Procurador General a Roma.29 Ce détail nous indique que Rosales avait projeté d’aller en Europe sans doute dans l’intention de faire publier son livre. L’hypothèse de la mort brutale du Jésuite expliquerait donc l’impossibilité d’une impression rapide de l’œuvre. Sans ce facteur inattendu, peut-être ce travail aurait-il été édité entre 1680 et 1685. Le manuscrit erre donc ensuite de nombreuses années dans différents pays et passe de ce fait entre de nombreuses mains, bienveillantes ou malveillantes.

  • 30 Ovalle, Alonso de, Histórica relación del Reino de Chile, tercera edición, Colección Ciencias Socia (...)

23Avant même son achèvement, le travail d’écriture du Père Rosales est à la fois respecté et reconnu. Le témoignage du Père Alonso de Ovalle, autre référence jésuite du XVIIe siècle, indique dans le prologue de son Histórica relación del Reino de Chile écrite en 1646, en s’adressant au lecteur que « supla con su cordura y discreción lo que en esta obra le diere menos gusto, esperando tenerle muy cumplido cuando salga a luz la general historia del Reino de Chile, que poco podrá ya tardar ».30

Deux siècles d’errance

24La première énigme à propos de l’œuvre du Père Rosales réside dans le fait de savoir comment, malgré ce décès brutal, le manuscrit est arrivé en Europe. Or, si l’on considère que le Père Rosales était en fin de vie, il y a de fortes chances pour qu’il ait prévu dans les moindres détails comment faire connaître ses écrits en Europe. Face à une éventuelle mort soudaine, il avait dû prévoir la survie de son oeuvre : en effet, pourquoi se serait-il autant impliqué dans ses écrits si ce n’est pour qu’ils soient lus et connus de l’autre côté de l’Atlantique ?

25Nous avons pu constater précédemment que le Père Rosales avait pour ambition d’envoyer son manuscrit à Rome, berceau de l’Eglise catholique et siège de la Société de Jésus. Par ce biais, il voulait vraisemblablement que son Ordre religieux utilise son influence pour que la Couronne accepte son impression. Une des grandes difficultés, quand on étudie Diego de Rosales et son œuvre, vient du fait qu’il n’a pratiquement rien donné comme renseignements sur lui-même, alors qu’il en a donné tant sur ses proches et son époque. Par ailleurs, aucun contemporain n’a laissé sur lui de témoignage scientifiquement exploitable.

  • 31 Voir carte p. 49.
  • 32 Molina, Juan Ignacio, Compendio de la Historia Civil del Reino de Chile, dans, Medina, José Toribio (...)

26Le seul élément tangible que nous possédons, c’est que le manuscrit se trouvait à Paris à fin du XVIIIe siècle.31 Cette information se vérifie grâce au travail du prêtre séculier Juan Ignacio Molina (1740-1828) qui était à ce moment-là en train d’écrire une œuvre intitulée Historia Natural y Civil de Chile. Après l’expulsion de la Compagnie de Jésus du Chili en 1767, Juan Ignacio Molina se réfugie en Italie et écrit son œuvre à Bologne, après quoi Carlos IV l’autorise à s’installer à Barcelone en 1802, à l’âge de 62 ans. Ce témoignage est doublement précieux car s’il fait référence au travail du Père Rosales, il démontre également que le manuscrit se trouvait à Paris à la fin du XVIIIe siècle. En effet, dans les références bibliographiques de l’oeuvre Compendio de la Historia Civil del Reino de Chile, on peut lire la référence suivante : « Rosales (P. Diego). Historia general de Chile. Ms. En París ».32

  • 33 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XX, note 2.

27Lorsque Juan Ignacio Molina consulte la chronique du Père Rosales, son propriétaire est Louis Mathieu Langlés, administrateur et conservateur de manuscrits orientaux à la bibliothèque du roi. A la mort de Langlés (1824 ou 1825), sa riche collection de manuscrits orientaux est l’objet d’une vente publique le jeudi 24 mars 1825 ; la Chronique est enregistrée dans le catalogue « bajo el núm. 4.355, p. 532 ».33

  • 34 Ibid., p. XX, note 3. Dans une note explicative de son catalogue, Vicente Salvá définit le travail (...)

28Le libraire et lexicographe espagnol Vicente Salvá achète le manuscrit pour la somme de 180 francs. Il semble que le nouvel acquéreur ait voulu tirer un certain bénéfice de cet achat car il se rend à Londres pour proposer l’œuvre à certains passionnés anglais. N’ayant pas pu en tirer le prix escompté, il essaye peu de temps après (1826) de vendre la chronique pour deux cents livres sterling à Londres, elle-même insérée cette fois dans une collection plus ample : « A catalogue of Spanish and Portugaise books, by Vicente Salvá – London, 1826 ».34

  • 35 Benjamín Vicuña Mackenna obtient son diplôme d'avocat à l'université du Chili en 1856 et fonde deux (...)

29Pedro Salvá, fils aîné de Vicente Salvá et bibliophile reconnu, hérite de la riche bibliothèque de son père ; le manuscrit reste alors enfermé une vingtaine d’années dans une armoire en Espagne (Valence) jusqu’à ce que Benjamín Vicuña Mackenna (1831-1886) obtienne l’autorisation de le consulter à la fin de l’année 1859.35 Pendant une semaine, et à raison de deux heures par jour, l’exilé chilien consulte le manuscrit et reconnaît sa valeur historique ; c’est la raison pour laquelle il part le 23 février 1860 pour Lima, d’où il écrit une lettre confidentielle à son ami Salvador Sanfuentes Torres (doyen de l’université du Chili) pour lui faire part de sa découverte. Toutefois, la missive n’a pas l’impact souhaité et ce, pour deux raisons : d’une part, du fait de la santé fragile de ce haut fonctionnaire qui meurt le 17 juillet 1860, et d’autre part, à cause du désenchantement régnant à ce moment-là au Chili à l’égard des Lettres.

  • 36 Un député justifia son refus en soulignant que le manuscrit venait d’être acheté par un lord anglai (...)

30Malgré cet échec, Benjamín Vicuña Mackenna garde l’espoir de rapporter le manuscrit dans son pays d’origine. Comme il est membre de la Chambre des députés, lors de la session du 15 décembre 1868 et par un vote exceptionnel, il propose que le manuscrit devienne la propriété de la Nation. Néanmoins, le vote du Congrès rejette la proposition, cette décision étant liée à des idées politiques et idéologiques précises ou encore à une mauvaise information.36

31Benjamín Vicuña Mackenna réussit à négocier le prix du manuscrit par l’intermédiaire de son agent, José Miguel Valdés Carrera. C’est le fils du bibliophile Pedro Salvá (Gonzalo Salvá) qui se charge de faire acheminer le précieux manuscrit à Madrid :

  • 37 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XXII, note 1. De son côté, Ricardo Donoso indique que (...)

El lunes 9 de abril de 1870 se presentó en Madrid el hijo del minucioso bibliófilo, y canjeando el códice por un buen libreto de billetes del banco de San Fernando, extendió aquél el siguiente recibo en una tira de papel azul : ‘Recibí del señor don José Miguel Valdés y por cuenta de mi señor padre don Pedro Salvá, la suma de doce mil reales vellón, como precio del manuscrito de la Historia de Chile por el padre Rosales.-Madrid, mayo 9 de 1870.-Gonzalo Salvá’.37

  • 38 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XXII-XXIII.

32Après de nombreuses années passées à voyager de Santiago à Paris, de Paris à Londres, de Londres à Valence et de Valence à Madrid, l’œuvre du Jésuite est rapportée à Paris. L’opportunité d’acquérir le manuscrit, à ce moment de l’histoire, est une véritable aubaine pour Benjamín Vicuña Mackenna car peu de temps après, deux paramètres imprévisibles auraient rendu la tâche plus ardue : tout d’abord, la guerre, car la France cède en mai 1871 l’Alsace et une partie de la Lorraine à l’Allemagne. De fait, la menace prussienne représente un danger qu’il faut éviter. Enfin, la mort du bibliophile Pedro Salvá, peu de temps après cette acquisition, aurait peut-être hypothéqué les chances d’acquérir le manuscrit. Pour le protéger des Allemands déjà à Sedan, Benjamín Vicuña Mackenna prend le maximum de précautions et l’emporte à Lyon, puis à Bordeaux « encerrado en una caja de fierro y pagando un fuerte seguro contra peligros de fuego y de guerra. Además, en viaje no le soltaba de la mano, poniéndole en el día de cojín y en noche de almohada ».38 Pour l’acquéreur, le plus important est que l’œuvre revienne dans son pays d’origine après deux siècles d’exil, et à deux pas du cloître où elle avait vu le jour.

  • 39 Ibid., p. XXIII.

33Une fois au Chili, Benjamín Vicuña Mackenna reçoit, pour faire imprimer le manuscrit, de nombreuses sollicitations de particuliers qui offrent d’importantes souscriptions personnelles. Toutefois, l’impression tarde, en raison sans doute des importantes occupations administratives et politiques de l’acquéreur, mais aussi parce que le gouvernement ne fait aucune proposition pour faire connaître l’œuvre au grand public. En dépit de ces contretemps, Benjamín Vicuña Mackenna fait imprimer pour la première fois la chronique à Valparaíso en 1877-1878 ; celle-ci rencontre « la más entusiasta acogida en toda la redondez del país, en la villa como en la aldea, en el hombre de estudio como en el hombre de trabajo »,39 excepté dans la capitale et au sein du gouvernement. Cela s’explique en partie par le fait que l’œuvre n’est pas en adéquation avec la politique d’alors, d’autant que le gouvernement est libéral, et que le présent témoignage est celui d’un Jésuite engagé et dénonciateur, non celui d’un soldat patriote ou d’un politicien.

  • 40 Une comparaison imagée des deux plus intéressants auteurs jésuites du XVIIe siècle, Alonso de Ovall (...)

34Le fait que nous puissions avoir accès à l’oeuvre de Diego de Rosales, que nous puissions l’étudier librement aujourd’hui dépend donc de plusieurs paramètres faisant appel au professionnalisme des divers collectionneurs propriétaires, à la persévérance et la motivation de Benjamín Vicuña Mackenna ainsi qu’à une destinée à la fois heureuse et originale. Le manuscrit a, en effet, traversé l’Atlantique pour effectuer quelques escales en Europe, exposé à de nombreux dangers et à de multiples sollicitations, pour revenir enfin sur la terre qui l’a vu naître et où il a été publié.40

L’itinéraire du manuscrit

L’itinéraire du manuscrit

Benjamín Vicuña Mackenna : « el Santiaguino de los Santiaguinos »

  • 41 La conférence donnée par Benjamín Vicuña Mackenna est publiée dans le Suplemento al Mercurio du 20 (...)

35L’acquisition du manuscrit a eu des conséquences directes sur l’avenir de Benjamín Vicuña Mackenna. Après une conférence à l’université du Chili lors de laquelle il donne une description générale de la chronique du Père Rosales en ouvrant quelques brèves parenthèses sur les péripéties rencontrées (dont la menace prussienne en France),41 il se plonge de nouveau dans ses travaux littéraires. La difficile acquisition et l’édition du manuscrit ont été une étape décisive dans la carrière politique de l’homme, récemment arrivé d’Europe pour retrouver sa patrie. En effet, Federico Errázuriz Zañartu (alors président du Chili et ami intime de Benjamín Vicuña Mackenna) le nomme au poste honorifique d’intendant de Santiago :

  • 42 Donoso, Ricardo, Don Benjamín Vicuña Mackenna. Su vida, sus escritos, su tiempo, Santiago de Chile, (...)

Vicuña Mackenna, por su entrañable amor por su ciudad natal, su cultura y su extraordinaria laboriosidad, estaba particularmente señalado para empuñar el bastón de la primera autoridad de la provincia.42

36Sur le plan juridique, il est nécessaire de souligner que dans ce dernier quart du XIXe siècle, le régime municipal n’est pas autonome comme ce sera le cas au siècle suivant et que, par conséquent, il dépend du pouvoir exécutif. Partant de ce détail significatif, l’intendant vient donc exercer les fonctions d’un vrai maire, chef de la magistrature municipale. A cette époque, Santiago compte cent trente mille habitants et possède des maisons basses de briques crues, de nombreuses églises, et le bétail transite encore sur la voie publique.

  • 43 Benjamín Vicuña Mackenna écrivit un volume entier sur les projets d’embellissement de la capitale, (...)
  • 44 Ces personnes étaient le Père Moisés Picón, le docteur don Pedro Paz Soldán (son ami d’exil) et Wen (...)
  • 45 Dans ce travail, Benjamín Vicuña Mackenna se démarque des théories d’Andrés Bello, Diego Barros Ara (...)

37Les mêmes qualités dont l’homme a fait preuve pour mener à bien la publication du manuscrit du Père Rosales, sont alors mises au service de la capitale car, peu de temps après ses prises de fonction (22 avril 1872), il lit son plan de rénovation de la ville devant la municipalité.43 Malgré les critiques, il occupe ses fonctions jusqu’en 1876, après quoi il se remet à l’écriture en rendant tout d’abord hommage à ses amis disparus44 et en écrivant, entre autres, l’article « El anticentenario de don Bernardo O’Higgins ».45 Parallèlement à ces activités, l’un des objectifs principaux de Benjamín Vicuña Mackenna reste la publication de l’œuvre encore méconnue du père Rosales.

  • 46 Le 17 avril 1877, Crescente Errázuriz écrit un article dans El Estandarte Católico. Le 19 avril 187 (...)

38En avril 1877, dans le prologue de la chronique − publié dans la presse à la satisfaction générale46 − le premier éditeur met l’accent sur les mérites de la chronique et de son auteur, ce Jésuite du XVIIe siècle, Diego de Rosales.

39Dans le même temps, comme les sessions du Sénat sont suspendues, Benjamín Vicuña Mackenna se retire dans sa résidence secondaire de Viña del Mar pour écrire la biographie de Guillermo Délano qui vient de s’éteindre. Cette envie de prendre du recul est perceptible dans l’une de ses lettres en particulier :

  • 47 Lettre de Benjamín Vicuña Mackenna adressée au général Mitre le 25 avril 1877 in Donoso, Ricardo, o (...)

Vivo en esta agradable aldea, con mi corta y delicada familia, absorbido por el trabajo […]. Aquí soy mucho más feliz que en ficticias alturas. Ni pienso asistir al Senado a no ser que trate de alguna gran cuestión de principios.47

40Malgré le peu de popularité de l’œuvre du Père Rosales à la fin du XIXe siècle, alors que le pays est plongé dans de nombreux tourments politiques et à la veille de la guerre du Pacifique, Benjamín Vicuña Mackenna est un homme d’exception passionné, au courage exemplaire. Son enthousiasme a permis de faire remonter jusqu’à nous une œuvre fondamentale de la littérature coloniale chilienne, cela pour le grand bonheur des historiens. Le manuscrit se trouve aujourd’hui aux Archives Nationales de Santiago du Chili, et trois cent trente-six ans après son écriture, cent trente-deux ans après sa première publication, il reste accessible à certains privilégiés : c’est une victoire du Père Rosales sur les hommes et sur le temps.

L’amputation du manuscrit : l’énigme

41Lors de la consultation du manuscrit, j’ai pu me rendre compte, de manière concrète, qu’il avait été amputé. Voilà un élément qui suscite des interrogations : pourquoi avoir fait disparaître de la chronique des lignes, des paragraphes, et même des chapitres ? Qui avait intérêt à le faire ? Et dans quelles conditions cela fut-il réalisé ? Pour tenter de répondre, il est nécessaire de rassembler au préalable certains éléments chronologiques évocateurs.

42La mort subite de Rosales d’une forte fièvre à l’âge de soixantequatorze ans est un élément important. On peut supposer, malgré la soudaineté de l’événement, que le Jésuite avait assuré ses arrières et s’en était remis à une personne de confiance pour protéger son travail d’écriture. En effet, le fait de dénoncer clairement les abus à l’encontre des Indiens et la politique esclavagiste ne pouvait que susciter l’hostilité de ceux qui craignaient d’être mis en cause et qui redoutaient la publication du manuscrit.

43Certains passages de la chronique compromettaient de nombreuses personnes sur les plans militaire et politique, et il n’était donc pas dans leur intérêt que les écrits du Jésuite soient publiés, a fortiori en Espagne. De fait, la personne chargée de l’acheminement du manuscrit en Espagne et de son impression dut sans doute faire face à d’importantes pressions, à moins que cette même personne ne l’ait amputé volontairement. Miguel de Olivares, Jésuite du XVIIIe siècle, nous livre quelques détails significatifs :

  • 48 Olivares, Miguel de, Historia de la Compañía de Jesús en Chile (1593-1736), Colección de Historiado (...)

El padre Diego Rosales […] trabajó con grande aplicacion i empeño una historia cumplida i jeneral de este reino […] y por haber perdido algunos cuadernos en su trasporte a España, no se efectuó su impresión.48

44Plusieurs indications sont, ici, très intéressantes : d’une part, c’est lors de son voyage vers l’Espagne que l’œuvre a été menacée. D’autre part, cette amputation aurait été à l’origine de sa non-publication. Dans ce cas, nous pouvons nous demander pourquoi l’impression du reste de la chronique ne s’est pas faite ? Y a-t-il eu un délai d’impression en attendant de retrouver les feuillets manquants ? Faute d’indices concrets, le doute persiste sur ce point et l’interruption du manuscrit de Rosales reste une énigme. Comme le montre la photocopie numérique du passage manuscrit que j’ai pu réaliser aux Archives Nationales de Santiago, il s’achève ainsi brutalement au livre dixième, chapitre XIII, à la fin de la page 996, et dans les termes suivants : « Les acometió una tropa de indios ; pero los nuestros les resistieron tan valientemente que matando tres, con sus cabezas cantaron victoria el día siguiente 12 [o 22] de febrero pasó el ».

45On sait donc qu’en 1736, cinquante-neuf ans après la mort du Père Rosales, le manuscrit avait déjà été privé de ses derniers chapitres. Mais alors, l’amputation de l’œuvre a-t-elle été réellement effectuée lors de la traversée de l’Atlantique comme le souligne le Père Olivares ? Quels sont les éléments qui nous interdisent de penser que cela s’est fait alors que le manuscrit était encore au Chili, peu après la mort de son auteur ? En effet, les personnes les plus compromises dans les écrits de Rosales n’étaient-elles pas au royaume ?

46Si des individus ont intentionnellement détruit certains fragments, telles des preuves compromettantes, cela indique que non seulement certains écrits les gênaient mais aussi qu’ils avaient eu accès au manuscrit de manière licite ou illicite. Or, il y a de fortes chances pour qu’après la mort du Jésuite, le manuscrit ait été confié à un membre de la Compagnie de Jésus qui l’a lu. Cette personne était-elle en accord total avec les idées du Père Rosales ? Car même au sein de la Compagnie, il y avait quelquefois de grandes divergences et des rivalités. Cette personne avait-elle des relations politiques au royaume qui lui auraient suggéré de retirer certains chapitres ? A-t-elle été victime de harcèlement ou a-t-elle été soudoyée ?

  • 49 L’édition de Mario Góngora (1989) se compose de dix livres et s’arrête brutalement au chapitre XI, (...)

47Un détail d’importance semble pouvoir apporter une réponse partielle à ces interrogations. En consultant le chapitre XII49 du manuscrit, j’ai remarqué qu’un commentaire révélateur a été ajouté par une personne, sans doute à la fin XVIIIe siècle. Cette critique incisive vise la Compagnie de Jésus et le Père Rosales en particulier. Dans la marge, le commentateur met des annotations, et en référence à l’adjectif souligné « codiciosos », il est inscrit à droite « los infames jesuitas autores de la maldad ».

48Existe-t-il un lien entre ces annotations acerbes et la disparition de la fin du manuscrit ? C’est une hypothèse plausible car, un peu plus loin dans le manuscrit, quand Rosales aborde le châtiment des Indiens Cuncos, on peut lire : « ¡Cómo altera los hechos i las fechas ese autor para cubrir las maldades de los de su ropa, i él con ellos, fueron los que volvieron a rebelar la tierra i los guiaron a los Cuncos y demas rebelados ! ».

49Cette remarque interpelle car elle rend les Jésuites complices du soulèvement général indien de 1655 et le Père Rosales plus particulièrement. Comment comprendre ces accusations et les interpréter le plus justement possible ? Comme nous l’avons déjà évoqué dans ce travail, après le premier échec de la guerre défensive du Père Luis de Valdivia en 1612-1613 et peu après l’arrivée du Père Rosales au royaume (1629), plus particulièrement sous la politique de paix du gouverneur Francisco López de Zúñiga (1639-1646), la Compagnie de Jésus réussit à instaurer progressivement un dialogue de paix avec l’indigène. Les traités de Quillín (1641) et Boroa (1651), la refondation de la ville de Valdivia (1647), l’absence de service personnel et de la chasse à l’esclave sont les résultats d’une longue politique de paix entreprise par Rosales et les siens.

50De fait, quelle réaction a pu avoir le Jésuite face à la politique esclavagiste du gouverneur Antonio de Acuña Cabrera (1650-1656) qui, en compagnie de ses deux beaux-frères, a mis à feu et à sang un territoire qui avait mis plus de vingt ans avant de trouver le chemin du dialogue ? Si le Père Rosales, d’une manière générale, s’est montré bienveillant à l’égard des gouverneurs chiliens qu’il a côtoyés, comment expliquer ses critiques à l’égard d’Acuña Cabrera ? Il semble que le Jésuite ait été indigné par l’attitude de ce gouverneur ; la mesure et la pondération habituelles du Jésuite ont fait place à un sentiment d’injustice et donc de révolte. Soulignons à nouveau que Rosales était un anti-esclavagiste, partisan de la paix. La proximité et la relation privilégiée qu’il entretenait avec les Indiens du Chili n’a-t-elle pas guidé indirectement ces derniers vers un soulèvement général : la conscience de Rosales aurait-elle fini par défendre la cause indigène ?

51Pour répondre à ces interrogations, seules des pistes ou encore des déductions peuvent être avancées. Toutefois, l’époque, la philosophie de la Compagnie de Jésus, le tempérament du Jésuite, les divers conflits d’intérêts, ainsi que certaines indications concrètes et explicatives, nous permettent d’esquisser une interprétation cohérente de ce qui a pu se produire. D’autres travaux de recherche sur le sujet permettront peutêtre à l’avenir de voir si cette cohérence se vérifie ou non.

  • 50 « Volvió a Chile dicha historia i de mano en mano de los curiosos que la quisieron ver, se ha desap (...)
  • 51 Diego Barros Arana émet des doutes quant à ce nouveau retour au Chili de l’oeuvre : « No nos parece (...)

52Compte tenu des événements historiques et de la non-impression du manuscrit en Espagne, nous serions tentés de penser que son univers géographique reste l’Europe. Or, une hypothèse selon laquelle le manuscrit serait revenu au Chili est avancée par le Père Olivares.50 Cette information signifierait que le manuscrit a de nouveau traversé l’Atlantique pour revenir à la fin du XVIIIe siècle à Paris où il a été consulté par Juan Ignacio Molina, aspect déjà abordé dans notre étude. Cette nouvelle information est à prendre en compte même si ce nouveau retour du manuscrit en terre « natale » alourdit encore son itinéraire.51

53Le fait que l’amputation du manuscrit concerne les derniers chapitres − ceux qui abordaient l’histoire du Chili à partir de 1653 − indique que les auteurs de cet acte étaient de cette époque et personnellement mis en cause dans les écrits. Cela paraît être une bonne explication car le manuscrit n’a pas été détruit dans sa totalité. Cela me conforte dans l’idée que le manuscrit a été particulièrement en danger durant les vingt années qui ont suivi la mort du Père Rosales en 1677, avant que le manuscrit n’ait pu prendre le bateau pour être acheminé en Espagne et en Italie.

  • 52 Casanueva, Fernando, op. cit., p. 608.

54Diego de Rosales a laissé de l’histoire coloniale du Chili et des Indes espagnoles, un témoignage dont il faut tenir compte. Progressivement, le Jésuite madrilène « se ha chilenizado »52 car plus de quarante années de terrain l’ont façonné en un redoutable acteur témoin de l’époque coloniale. Il a joué un rôle décisif tant dans l’évangélisation des indigènes que dans la guerre d’Arauco et l’histoire du manuscrit s’apparente à une épopée à l’issue heureuse car, bien qu’amputé, il est parvenu jusqu’à nous.

55Malgré les dangers et un laxisme révélateur des autorités chiliennes, l’historien et politicien Benjamín Vicuña Mackenna a patiemment traqué le manuscrit, il a su en faire l’acquisition, le rapporter dans son pays d’origine et le publier sans appui économique. Le présent travail de recherche a eu comme objectif de rassembler les matériaux nécessaires pour expliquer, éclairer le parcours de ces écrits et leurs relations avec les hommes et le temps.

56Cette chronique est aujourd’hui incontournable et reste un outil précieux pour l’historien. L’ignorer, c’est occulter la version intéressante d’un Jésuite engagé, avec les défauts et les qualités que cela implique, ainsi qu’un passage important de l’histoire coloniale du Chili. Diego de Rosales a rédigé le manuscrit, Benjamín Vicuña Mackenna l’a protégé et publié, tandis que Mario Góngora a su le rendre plus accessible aux historiens de notre temps.

57Dans l’œuvre du Père Diego de Rosales, l’un des problèmes fondamentaux soulevés est l’évangélisation et la domination militaire des Indiens « rebelles » du royaume. Il est très intéressant de constater qu’au XXIe siècle, comme d’autres pays de l’Amérique espagnole, le Chili porte le poids de son histoire : quatre cent soixante-neuf ans après sa conquête par le conquistador espagnol don Pedro de Valdivia, le problème de l’autochtone persiste et reste non résolu.

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Bibliographie

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Notes

1 Au XVIIe siècle, le père Nicolás de Lillo exerçait les fonctions de professeur au collège de Santiago, de recteur du collège de Concepción et de commissaire du Saint Office de l’Inquisition à l’évêché de La Imperial.

2 Rosales, Diego de, Historia General del Reino de Chile, Flandes Indiano, segunda edición íntegramente revisada por Mario Góngora, prefacio de Benjamín Vicuña Mackenna, editorial Andrés Bello, Santiago de Chile, 1989, tome I, p. LIX.

3 Ibid., p. XLVII.

4 Entrevue avec Madame Eugenia Barrientos, Archives Nationales de Santiago du Chili, vendredi 12 août 2005.

5 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. 507, note 1.

6 Ibid., p. 507.

7 Voire carte p. 49.

8 Aucune source ne mentionne si Diego de Rosales avait des frères et des sœurs, y compris la plus habilitée à livrer des informations à ce sujet, celle de l’historien de la Compagnie de Jésus, Francisco Enrich (Enrich, Francisco, Historia de la Compañía de Jesús en Chile, Barcelona, 1891).

9 Rosales, Diego de, Seis misioneros en la frontera mapuche, introduccio!n, transcripcio!n y notas de Gustavo Valde!s Bunster, Ediciones Universidad de La Frontera, Temuco, Chile, 1991, p. 9.

10 L’âge d’entrée dans la Compagnie ne cessa de baisser par rapport à l’âge d’admission au temps d’Ignace de Loyola qui était de vingt-deux ans pour les futurs prêtres et coadjuteurs spirituels. Or, dès les années 1560, il est passé à dix-neuf ans, et dans l’Assistance d’Allemagne, 31,9 % des recrues ont seulement seize ans ou moins (Cohen, T. V., « Why the Jesuits joined 1540-1600 », Historical papers – Communications historiques, The Canadian Historical Association – La Société historique du Canada, Toronto, 1974, vol. 9, n°1, p. 251).

11 Rappelons qu’en 1599, les Jésuites oeuvrent dans plusieurs centaines de collèges répartis dans toute l’Europe catholique et dans les pays d’outre-mer vivant dans la mouvance de l’Espagne et du Portugal. Ils reçoivent alors la charte organisatrice de leur enseignement : le Ratio studiorum. Soit à leur initiative, soit le plus souvent à l’appel des autorités, ils prirent en charge une partie importante des établissements scolaires anciens ou nouveaux. Dix ans avant que Rosales ne dispense ses cours (1608), la Compagnie de Jésus possède 293 collèges en Europe et 28 hors d’Europe (Demoustier, Adrien et Julia, Dominique, Ratio Studiorum, Paris, éditions Belin, 1997, p. 12). En 1616, le nombre des collèges dirigés par l’Ordre s’élève à 372 et le nombre des jésuites à 13112 (Hamy, Alfred, Documents pour servir à l’histoire des domiciles de la Compagnie de Jésus dans le monde entier de 1549 à 1773, Paris, Alphonse Picard, 1892, p. 96). Pour plus d’informations à ce sujet, voir l’article de Lamalle, Edmond : « Les catalogues des provinces et des domiciles de la Compagnie de Jésus. Notes de bibliographie et de statistique », Archivum Historicum Societatis Iesu, tome XIII, 1944, p. 77-101. Les cours de logique, de physique et d’art dispensés par Rosales provenaient ainsi des fondements de l’enseignement jésuite. Les livres suivants donnent des indications détaillées des études scolastiques du XVIIe siècle de la première classe (huit-neuf ans) à la huitième et dernière classe (de quinze à seize ans) : Auteur anonyme, De l’éducation publique, Imprimerie de Lottin, Amsterdam, 1763 et Burrieza Sánchez, Javier, Los jesuitas en España y en el mundo hispánico, Madrid, Fundación Carolina, M. Pons Historia, 2004.

12 Hanisch, Walter, «La formación del historiador Diego de Rosales», Boletín de la Academia de la Historia, n° 94, Santiago de Chile, 1982, p. 130. L’observation sur la somme léguée par le père de Diego de Rosales à l’Ordre est intéressante. En effet, 2.000 ducats équivalaient à 2.750 pesos, c’est-à-dire beaucoup d’argent, paiement qui représentait « un poco más de la mitad del sueldo anual del Gobernador de Chile. Equivalente al sueldo de diez años de un Capitán de Caballería en Concepción » (Rosales, Diego de, Seis misioneros en la frontera mapuche [libro IV de la Conquista Espirirual del Reino de Chile, vol. 1], introducción, transcripción y notas de Gustavo Valdés Bunster, Ediciones Universidad de La Frontera, Temuco, Chile, 1991, p. 10, note 5).

13 « En Cádiz se embarcó en la flota del almirante Fadrique de Toledo que con sus 41 barcos y galeones se hizo a la mar el 9 de mayo de 1628 » (Rosales, Diego de, Seis misioneros en la frontera mapuche, op. cit., p. 10).

14 Malgré de nombreuses recherches, je n’ai pas pu trouver une source fiable susceptible d’expliquer ce rapide départ pour le Nouveau Monde, ni quels ont été les requêtes et les arguments de Diego de Rosales devant ses supérieurs pour y parvenir. En revanche, ce qu’il est important de préciser, c’est que, si la conversion des Jésuites à d’autres emplois plus directement pastoraux tels que la prédication et les missions était une situation normale, elle ne s’effectuait pas avant trente-cinq à quarante ans (Demoustier, Adrien et Julia, Dominique, Ratio Studiorum, éditions Belin, Paris, 1997, p. 27). Or, en 1628, Diego de Rosales n’a que vingt-cinq ans, et il est bien jeune encore pour assumer ses futures responsabilités. Les raisons sont sans doute en relation avec les trois facteurs suivants : la maturité particulière de Diego de Rosales, son exceptionnel enthousiasme pour l’évangélisation, et la forte demande de Jésuites aux Indes et en particulier au Chili, compte tenu de la résistance indigène. Pour la traversée de l’Atlantique, le jeune membre de la Compagnie de Jésus a été placé sous la direction du Père Alonso de Buiza, sans doute avec d’autres membres de l’Ordre.

15 Diego de Rosales n’avait donc pas encore prononcé le quatrième vœu des Jésuites (obéissance au Pape) afin de devenir profès. Rappelons que chez les Jésuites, les prêtres se répartissaient de manière interne entre les profès des quatre vœux qui avaient suivi un cours complet en théologie et les coadjuteurs spirituels qui, bien qu’ayant moins de connaissance en la matière, pouvaient cependant rendre des services aux autres par les confessions, la prédication et l’enseignement (Constitutions de la Compagnie de Jésus, Quatrième partie, ch. 13, § 518, in Loyola, Ignace de, Écrits, traduits et présentés sous la direction de M. Giuliani, Paris, Desclée de Brouwer, 1991).

16 Barros Arana, Diego, Historia General de Chile, Editorial Universitaria, Santiago de Chile, 2000, tomo V, p. 295

17 Casanueva, Fernando, « Chile, el Reino de la guerra sin fin : la visión del P. Diego de Rosales S. J. », Des Indes occidentales à l’Amérique latine, textes réunis par Alain Musset et Thomas Calvo en hommage à Jean-Pierre Berthe, Ecole Normale Supérieure Editions, Paris, 1997, p. 602.

18 Le Père Francisco Ferreira indique (sans doute avec exagération) que Diego de Rosales apprit avec tant d’application « la lengua de Chile que ninguno de los araucanos razonaba más diestro ni disponía con más propiedad un parlamento » (Ferreira y Zapata, Francisco, Vida del P. Diego de Rosales, publicada con notas y varios documentos inéditos por Enrique Torres Saldamando y José M. Frontaura Arana, Santiago de Chile : imprenta ‘Santiago’, 1890, p. 7).

19 Le fort d’Arauco était stratégique dans le dispositif militaire espagnol au Chili car il se trouvait aux portes du territoire ennemi. Il était considéré comme « el más poderoso de los tercios de la frontera que albergaba entre ochocientos y mil soldados mestizos y españoles » (Rosales, Diego de, Seis misioneros en la frontera mapuche, op. cit., p. 11).

20 Ferreira y Zapata, Francisco, op. cit., p. 15.

21 Casanueva, Fernando, op. cit., p. 602.

22 Le Jésuite fut le témoin oculaire du peuplement progressif de Tucapel et du développement de l’évangélisation dans la région nord-ouest de l’Araucanie : « mientras se hizo la población estuve acompañando al tercio, y discurriendo por todas aquellas reducciones de estos nuevos amigos infieles todos, y que nunca habían oído la palabra divina » (Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome II, p. 1231-1232).

23 Ibid., p. 1292.

24 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XIV. Rosales, homme de terrain, a été une pièce importante dans le dispositif jésuite au Chili. Nommé Rector del Colegio Máximo de Concepción en 1655-1656, Viceprovincial en 1661-1662 et Rector del Colegio Máximo de Santiago en 1666-1672, il s’éteint à l’âge de soixante-quatorze ans et se définit comme étant « la persona con más autoridad en el Reyno de Chile » (Rosales, Diego de, Seis misioneros en la frontera mapuche, op. cit., p. 13).

25 Achevée en décembre 1674, cette production traitait la période historique allant de l’arrivée des premiers indigènes au Chili jusqu’aux derniers événements vécus par l’auteur.

26 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XLVIII.

27 Ibid., p. XLVIX.

28 Ibid., p. L, note 1.

29 Ibid., p. L, note 2.

30 Ovalle, Alonso de, Histórica relación del Reino de Chile, tercera edición, Colección Ciencias Sociales y Humanidades de la Biblioteca del Bicentenario n°2, Pehuén Editores, Santiago de Chile, 2003, p. 9.

31 Voir carte p. 49.

32 Molina, Juan Ignacio, Compendio de la Historia Civil del Reino de Chile, dans, Medina, José Toribio, Colección de Historiadores de Chile, Santiago de Chile, 1901, tome XXVI, p. 371.

33 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XX, note 2.

34 Ibid., p. XX, note 3. Dans une note explicative de son catalogue, Vicente Salvá définit le travail du Père Rosales de manière très flatteuse: « the best and most complete history of Chili existing […] a modelo of good castillian […] la mejor historia de Chile en existencia y un modelo de buen español » (Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XX, note 3). Nous pouvons nous demander si ces louanges étaient sincères ou si elles n’étaient pas tout simplement vouées à des fins commerciales. Le libraire avait-il su évaluer correctement la richesse de l’oeuvre ? Si cela avait été le cas, aurait-il essayé de la vendre ? Ou avait-il tout simplement besoin d’argent à ce moment-là ? Les indices semblent converger vers notre première hypothèse, celle de vouloir faire une marge bénéficiaire. Cette stratégie commerciale n’eut cependant pas le résultat escompté car il n’y eut aucun acquéreur. Neuf ans après cet échec (1835), Vicente Salvá se tourna vers un de ses amis, le Vénézuélien Andrés Bello, « figure exemplaire de l’histoire de la culture en Amérique latine » (Weingerg, Gregorio, « Andrés Bello (1781-1865) » in Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée, Unesco : Bureau international d’éducation, Paris, 1993, vol. XXIII, n° 1-2, p. 69) avec le même résultat que lors des tentatives précédentes.

35 Benjamín Vicuña Mackenna obtient son diplôme d'avocat à l'université du Chili en 1856 et fonde deux ans plus tard le journal La Asamblea Constitucional. Il participe en 1858 à une action hostile au gouvernement, la révolution de Colihue, lors de laquelle il est emprisonné. Il est ensuite expulsé du Chili et s’exile en Angleterre (Liverpool), période durant laquelle il examine le manuscrit du Père Rosales à Valence.

36 Un député justifia son refus en soulignant que le manuscrit venait d’être acheté par un lord anglais et que, par conséquent, il ne pouvait plus être acquis. Quand Benjamín Vicuña Mackenna reprit contact avec Pedro Salvá pour vérifier cette information, il s’aperçut non seulement que cette information était dénuée de tout fondement, mais aussi que son propriétaire était souffrant. A cet instant, « golpeó todas las puertas, la de la Universidad, la del Ministerio de Instrucción Pública, la del Congreso mismo, en demanda de una suma que en el presupuesto era una migaja. Y todo, no obstante, fue en vano, hasta que el peregrino tuvo que contar sus propios zequines en la mesa » (Donoso, Ricardo, Don Benjamín Vicuña Mackenna. Su vida, sus escritos, su tiempo, Santiago de Chile, Impr. Universitaria, 1925, p. 289).

37 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XXII, note 1. De son côté, Ricardo Donoso indique que Benjamín Vicuña Mackenna acheta le manuscrit «por la apreciable suma de 3.000 francos» (Donoso, Ricardo, Don Benjamín Vicuña Mackenna. Su vida, sus escritos, su tiempo, Santiago de Chile, Impr. Universitaria, 1925, p. 289) ce qui équivaut bien à douze mille réaux billon car un real est égal à trente quatre maravedis, soit vingt-cinq centimes.

38 Rosales, Diego de, op. cit., 1989, tome I, p. XXII-XXIII.

39 Ibid., p. XXIII.

40 Une comparaison imagée des deux plus intéressants auteurs jésuites du XVIIe siècle, Alonso de Ovalle et Diego de Rosales, indique que : « De olfacto sensible como Ovalle pero sin aquella gula de colores distintiva del santiaguino, Diego de Rosales existe en amplitud : en su apetito gozosamente, choros de “carne amarilla”, con carne “gustosa de ganso”» (Andrés, Sabella, « Diego de Rosales : Capellán esforzado », número 042, Santiago de Chile, 1963, p. 4).

41 La conférence donnée par Benjamín Vicuña Mackenna est publiée dans le Suplemento al Mercurio du 20 décembre 1871 dans les Anales de la Universidad du premier semestre 1872.

42 Donoso, Ricardo, Don Benjamín Vicuña Mackenna. Su vida, sus escritos, su tiempo, Santiago de Chile, Impr. Universitaria, 1925, p. 291.

43 Benjamín Vicuña Mackenna écrivit un volume entier sur les projets d’embellissement de la capitale, interdisant la mendicité et la prostitution, prévoyant la canalisation du fleuve Mapocho, la construction d’un périphérique pour faciliter le trafic et réduire les distances, la transformation des quartiers sud pour enrayer les épidémies et les troubles, l’amélioration de l’accès à l’eau potable, l’achèvement du Mercado Central et la construction d’édifices spécifiques pour les écoles municipales. Ce travail se trouve à la Bibliothèque Nationale du Chili et possède les références suivantes : Vicuña Mackenna, Benjamín, La transformación de Santiago. Notas e indicaciones respetuosamente sometidas a la Ilustre Municipalidad, al Supremo Gobierno y al Congreso Nacional, Santiago : Impr. de la Libr. del Mercurio, 1872.

44 Ces personnes étaient le Père Moisés Picón, le docteur don Pedro Paz Soldán (son ami d’exil) et Wenceslao Vidal, le premier pompier de Santiago.

45 Dans ce travail, Benjamín Vicuña Mackenna se démarque des théories d’Andrés Bello, Diego Barros Arana et autres écrivains en affirmant que le général était né le 20 août 1780, et non en 1778.

46 Le 17 avril 1877, Crescente Errázuriz écrit un article dans El Estandarte Católico. Le 19 avril 1877, El Independiente commente cette publication avec le titre « Una empresa digna de general apoyo » et fit reproduire la préface. De leur côté, El Ferrocarril du 17 avril et El Mercurio du 19 avril, « dedicaron asimismo entusiastas editoriales » (Donoso, Ricardo, op. cit., p. 346).

47 Lettre de Benjamín Vicuña Mackenna adressée au général Mitre le 25 avril 1877 in Donoso, Ricardo, op. cit., p. 346. Cet isolement montre aussi un homme à la fois déçu et désabusé face à l’indifférence de son pays : « Es tan profunda la indiferencia de nuestro país por las letras que sólo se sabe a veces su publicidad por lo que dicen fuera del país. Triste, pero verdadera confesión » (Lettre de Benjamín Vicuña Mackenna adressée au général Mitre le 3 novembre 1877 in Donoso, Ricardo, op. cit., p. 350).

48 Olivares, Miguel de, Historia de la Compañía de Jesús en Chile (1593-1736), Colección de Historiadores de Chile, tomo VII – Introducción biográfica y notas por Diego Barros Arana, Imprenta Andrés Bello, Santiago de Chile, 1874, p. 2.

49 L’édition de Mario Góngora (1989) se compose de dix livres et s’arrête brutalement au chapitre XI, ce dernier n’étant pas achevé. Le manuscrit original de Rosales comporte en revanche deux chapitres supplémentaires d’une très grande importance : XII et XIII.

50 « Volvió a Chile dicha historia i de mano en mano de los curiosos que la quisieron ver, se ha desaparecido sin saber dónde para » (Olivares, Miguel de, op. cit., p. 2).

51 Diego Barros Arana émet des doutes quant à ce nouveau retour au Chili de l’oeuvre : « No nos parece, sin embargo, seguro que el manuscrito del padre Rosales volviera otra vez a Chile » (Barros Arana, Diego, op. cit., p. 299, note 54).

52 Casanueva, Fernando, op. cit., p. 608.

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Table des illustrations

Titre Le parcours du jésuite Diego de Rosales (1603-1677)
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Titre L’itinéraire du manuscrit
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Pour citer cet article

Référence papier

Thierry Nouaille, « Un auteur, une chronique, un destin : Diego de Rosales et le Chili  », Caravelle, 95 | 2010, 35-58.

Référence électronique

Thierry Nouaille, « Un auteur, une chronique, un destin : Diego de Rosales et le Chili  », Caravelle [En ligne], 95 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/caravelle/7262 ; DOI : https://doi.org/10.4000/caravelle.7262

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