L’affirmation du tequila, référence identitaire, succès commercial et première « Indication Géographique » du Mexique
Résumés
Les dernières décennies ont vu l’affirmation du tequila, à la fois comme une référence identitaire officiellement reconnue par la création d’une « Identité géographique », mais également par le développement considérable de sa consommation. Le tequila devient progressivement un des alcools parmi les plus connus dans le monde, même si sa consommation reste avant tout le fait du Mexique et des Etats-Unis. Cette affirmation s’accompagne d’une mutation très importante dans la propriété des entreprises les plus importantes, pratiquement toutes passées sous le contrôle de non-Mexicains. Un effort très important a été effectué en parallèle dans le contrôle de la qualité et de l’origine du produit, effort dans lequel le « Consejo Regulador del Tequila » occupe une place centrale.
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- 1 Contrairement à un usage très répandu, « le » tequila est masculin…
- 2 Extraits du site internet de l’UNESCO.
1Les paysages du tequila1 ont été classés « patrimoine mondial de l’humanité » en 2006 par l’UNESCO. Le territoire concerné couvre 34 658 ha, situé au pied du volcan Tequila, au nord ouest de Guadalajara, dans l’Etat du Jalisco. Cette reconnaissance s’est imposée du fait de l’importance de ce milieu dans le monde mexicain et des aspects symboliques qui se rattachent à cette boisson. « Aujourd’hui, la culture de l’agave est considérée comme un élément intrinsèque de l’identité nationale mexicaine. La zone englobe un paysage vivant et exploité de champs d’agave bleus et les peuplements de Tequila, El Arenal, Amatitán abritant de grandes distilleries où le cœur de l’agave (l’ananas) est fermenté et distillé.[…]. La zone reflète d’une part le mélange culturel des processus de fermentation préhispanique et de la distillation européenne, d’autre part des styles architecturaux autochtones et espagnols…. »2.
- 3 « Con sus contrastes, la identidad mexicana encontró en el tequila un producto híbrido del cual eno (...)
2Ce classement confirme l’importance du produit lui-même, mais également de l’espace de production « tequila » au Mexique. De fait, cette boisson s’est progressivement imposée comme un élément identitaire extrêmement fort, au niveau local (ainsi un agave stylisé s’inscrit en relief sur les plaques d’immatriculation automobile de l’Etat du Jalisco) mais également au niveau national. Le tequila est considéré non seulement comme « la » boisson nationale, mais également comme un marqueur de la culture et de l’environnement mexicains, tout au moins dans ses aspects pittoresques, aux cotés du charro et du mariachi, avec d’innombrables références dans l’art populaire, la littérature ou le cinéma3. Cette identification du tequila avec l’image que souhaite se donner le Mexique tient largement à sa propre nature : le tequila est une produit métis, revendiqué comme tel, dans l’élaboration duquel se combinent des savoirs traditionnels préhispaniques et des technologies venues d’Europe.
- 4 Chapados A., Sautier D., « De la qualification des produits agroalimentaires à la diversité culture (...)
3C’est aussi une activité économique non négligeable, dont le développement s’appuie d’ailleurs très largement sur ses caractères identitaires, afin d’éviter la dissémination de la fabrication de produits qui s’appelleraient « tequila » ailleurs que dans sa région d’origine. Il s’agit également de se distinguer des autres boissons issues d’une distillation de l’agave, des autres mezcals, que l’on trouve partout, non seulement dans de nombreuses autres régions du pays, mais également dans les propres régions de production du tequila. Un énorme effort a donc porté non seulement sur l’identification du produit lui-même, mais également contre ses adultérations et contrefaçons très fréquentes. Cette lutte est passée en 1974 par la mise en place d’une « denominación de origen », d’une « Indication Géographique », la première du Mexique4, puis par la création d’un organisme rassemblant tous les acteurs de la filière tequila, chargé de faire respecter et de promouvoir cette Identité.
I - Un produit du métissage
a) L’agave, une plante aux usages multiples
- 5 Valenzuela Zapata A. G., op. cit., p. 29-32.
4C’est un agave (ou maguey), parmi les 136 espèces existantes (la plupart se rencontrent au Mexique) qui sert de matière première à l’élaboration du tequila. Il s’agit de l’agave tequilana Weber, mais beaucoup d’auteurs mexicains5 utilisent également comme synonymes mezcal azul, mezcal tequilero, agave tequilero, agave tequilana Weber var. Azul, ou plus simplement agave tequilero. Le mot tequila dériverait de téquitl qui en náhuatl peut signifier travail, office, emploi, fatigue et de tlan, qui signifie lieu. L’agave tequilana Weber, peut se rencontrer dans la nature, mais les quantités nécessaires à la production du tequila imposent sa culture sur des surfaces relativement importantes. Ce sont ces champs d’agave tequilana Weber, avec leur couleur bleu-vert très particulière, que l’on rencontre en abondance dans le territoire défini par l’UNESCO.
- 6 Blombert L., Tequila, mezcal y pulque, lo auténtico mexicano, ed. Diana, Mexico, 2000, 315 p. ; p. (...)
- 7 Luna Zamora R., La historia del tequila, de sus regiones y sus hombres, Consejo Nacional para la Cu (...)
5Parmi ces 136 variétés d’agave, beaucoup se prêtent à de multiples d’emplois. Tout au long de la période préhispanique, et même longtemps après dans certains cas, cette plante a servi pour la construction, l’habillement (seule l’élite s’habillait de coton, le peuple utilisait des toiles à base de fibres d’agaves), les chaussures (alpargatas), l’alimentation (racines incluses) et pour bien d’autres usages : « el valioso maguey fue ampliamente aprovechado como alimento, bebida, ropa, combustible y papel »6. Le henequen, dont les fibres ont fait la fortune des grands propriétaires du Yucatan durant une période relativement brève, en particulier pendant la période du porfirisme7, est également un agave.
6La première utilisation de l’agave pour l’élaboration d’un breuvage s’est effectuée avec l’élaboration du pulque, une boisson fermentée dotée d’un degré d’alcool relativement faible, massivement consommé durant des siècles par les populations modestes du pays. Jusque dans l’Entredeux guerres, de nombreux vendeurs ambulants de pulque parcouraient les rues des cités, avec leurs mules ou leurs charrettes. Il existait surtout une très grande quantité de débits de boisson, de « pulquerías ». Certains prétendent qu’on en rencontrait à tous les angles de rues de toutes les villes du pays. Même si elles n’ont pas toutes disparu, ce n’est plus du tout le cas désormais, la consommation de bière (supposée être plus moderne et soutenue par la promotion des grandes brasseries) s’étant substituée à cette consommation traditionnelle. Il est probable également que la nécessité de consommer rapidement le pulque, qui se décompose vite, a précipité sa décadence, et avec elle la fin des grandes haciendas du centre du pays, qui s’étaient spécialisées dans la production de maguey destiné à sa fabrication. Le pulque a très souvent été accusé de favoriser l’alcoolisme parmi les couches les plus modestes de la population, alors que son degré alcoolique est plus faible que celui de la bière. Il est vrai que tout doit être mis en relation avec la quantité consommée.
b) Le tequila est un mezcal, un produit distillé
7En fait le, tequila d’aujourd’hui n’est que la plus célèbre parmi les boissons alcoolisées à base de maguey élaborées dans bien des régions du Mexique, dont le terme générique est mezcal. Autrefois on disait souvent « vino mezcal ». Aujourd’hui encore, dans bien des villages, certains appellent « vinito » un mélange de mezcal et de coca cola.
8Tous les mezcals sont issus de la distillation de divers agaves (le pulque est seulement fermenté), effectuée dans des fabriques (parfois très modestes) disséminées dans tout le pays. Cette production plus ou moins artisanale se maintient encore aujourd’hui, avec la vente de mezcals autre que le tequila, mais toujours dotés d’une excellente réputation, comme ceux du Guerrero ou de l’Oaxaca, parmi bien d’autres. Dans l’Etat même du Jalisco, il existe d’ailleurs encore des distilleries de « liqueurs d’agave » autres que celles du tequila, mais dont la production n’a plus le droit de s’appeler tequila, parce qu’elle n’est pas reconnue par les instances officielles, ou tout simplement parce que le propriétaire ne le souhaite pas. A Mascota et dans ses environs (nordouest du Jalisco), il existe même depuis quelques années un groupement de producteurs (dans lequel on rencontre d’ailleurs d’anciens migrants vers les Etats-Unis de retour dans leur région) qui cherche à son tour à promouvoir une nouvelle appellation, appelée « raicilla ». A la différence du tequila, ce mezcal est élaborée à partir de différents agaves, dont beaucoup d’ailleurs ne sont pas cultivés, mais cueillis dans la nature. Un des arguments de vente de cette nouvelle association est justement de rester au plus près des matières premières et de méthodes « naturelles », et d’élaborer leur produit selon les techniques traditionnelles (avec en particulier la construction de nouveaux fours en terre).
- 8 Blombert L., op. cit., p. 109.
- 9 Gómez Gómez C. V., Consejo regulador del tequila. Estudio de caso como asociación profesional en el (...)
- 10 Blombert L., op. cit., p. 108.
9Avant la délimitation de son territoire de production, le tequila se distinguait d’abord des autres mezcals par l’utilisation du seul agave tequilana Weber, celui que l’on rencontre aujourd’hui en abondance dans la région de Tequila. Sa culture n’est pas évidente, parce qu’il faut lutter contre diverses agressions, des feuilles et des racines, et qu’il faut attendre un laps de temps relativement long, entre 8 et 12 ans, pour qu’il soit prêt à l’emploi. Les feuilles (pencas) ne sont pas utilisées. Elles sont séparées du cœur, que l’on appelle « piña » (« ananas », dont il a tout à fait l’apparence, en beaucoup plus énorme) par le « jinador », un ouvrier spécialisé dans cette tâche. Les « piñas » sont imposantes, elles pèsent en moyenne une trentaine de kg, mais certaines peuvent aller jusqu’à 80 et même 100 kg8. Toutefois, un litre de tequila demandant une grande quantité de « piña » (entre 3,5 kg9 et 7 kg10 selon les sources), il est nécessaire de disposer d’un bon approvisionnement, ce qui n’est pas toujours évident.
10Les « piñas » sont découpées avant d’être cuites pendant 48 heures dans les fours traditionnels en terre, en usage encore aujourd’hui dans certaines entreprises artisanales, et seulement pendant 12 heures dans les autoclaves utilisés dans les des grandes fabriques. Ainsi attendries, elles sont ensuite broyées et le jus issu du broyage est placé dans des cuves de fermentation, dans lesquelles des levures sont ajoutées. La levure agit sur les sucres de l’agave et les transforme en alcool. Les jus fermentent alors pendant plusieurs jours et aboutissent au « mosto ».
11C’est à cette étape qu’interviennent les technologies venues d’Europe, les populations préhispaniques ne connaissant pas la distillation, ce qui fait vraiment du mezcal un produit « métis ». Le « mosto » est d’abord distillé une première fois (le « destrozamiento »), produisant un alcool de 30 à 50 degrés, puis une seconde fois (la « rectificación ») pour aboutir à un alcool de 75°. Le premier alcool extrait est de très haut degré alcoolique, c’est la « cabeza ». On ne le garde pas, pour cause de présence de substances nocives. Ensuite vient l’ordinaire (« le corazón »), puis la « cola », que l’on rajoute éventuellement au « mosto » pour une nouvelle distillation. On ajuste le degré alcoolique (il doit tourner autour de 40°, mais il peut atteindre 50°), par adjonction d’eau pure venue de la montagne ou d’eau distillée.
c) Les différentes formes de tequila
- 11 Luna Zamora R., op. cit., p. 171.
12Avant les années 1960, tout au moins officiellement, le tequila devait être exclusivement produit à partir du seul agave tequilana Weber. Mais la longue durée nécessaire à sa maturation, et donc avant de pouvoir le récolter, a souvent provoqué des difficultés ou même des ruptures d’approvisionnement11. En 1964, confrontés à cette situation, les industriels ont demandé et obtenu des instances gouvernementales une forme officielle d’adultération avec la permission d’ajouter une quantité importante de sucre, d’une quelconque origine (le plus souvent du sucre de canne). Cette adjonction ne devait alors pas dépasser 30 %, mais en 1970 des dispositions nouvelles accordent le droit d’aller jusqu’à hauteur de 49 % du total ! La norme vient à nouveau de changer depuis peu. A présent, le maximum autorisé est de 40 %.
13En fait, à côté de ce breuvage qui a toujours le droit de s’appeler « tequila », en dépit du fait qu’il est en réalité un mélange, il a toujours existé une production exclusivement élaborée à partir de la formule originale 100 % agave. Depuis 1970, celle-ci a le droit de se distinguer du tequila commun (que l’on l’appelle parfois tequila « mixto »), grâce à l’autorisation d’inscrire sur la bouteille : « tequila elaborado 100 % con agave tequilero ». Afin de mieux contrôler cette qualité « supérieure », celle-ci doit être embouteillée sur le propre lieu de fabrication, et n’a donc pas le droit d’être exportée en vrac. Cette reconnaissance officielle a reçu un bon accueil des consommateurs, les Mexicains en particulier, avec une croissance des ventes largement supérieure à celle du tequila « mixto ».
- 12 Arte de México – Guía del Tequila, Mexico, 1998, 191 pages.
14Il existe ainsi deux grandes variétés de tequila, qui sont ainsi identifiées dans les statistiques, le tequila (celui avec une adjonction de sucres ne provenant pas de l’agave tequilana Weber) et le tequila 100 %. Mais à la vente, la distinction s’effectue d’abord entre cinq grandes variétés, reconnues comme telles12 :
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Le « tequila blanco » (ou « white », « plata », « silver »), transparent, directement obtenu après la seconde distillation, sans vieillissement.
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Le « tequila joven abocado » (ou « young », « gold »), c’est le même tequila que le précédent, auquel on ajoute un colorant et des arômes. Il s’agit de la catégorie la plus exportée.
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Le « tequila reposado » (ou « rested »), qui peut être préparé avec du 100 % ou du « mixto ». Il nécessite entre deux mois et un an de vieillissement dans des fûts de chêne. C’est le type de tequila qui est le plus consommé au Mexique.
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Le « tequila añejo » (ou « aged », « vintage ») avec un vieillissement entre 1 et 3 ans en baril de chêne.
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Le « tequila extra añejo » (ou « extra aged, « ultra premium »), que l’on peut considérer comme une variété de « tequila añejo », mais avec un vieillissement plus important, d’un minimum de trois ans, toujours en barils de chêne.
II – Une activité économique importante
- 13 Ces données chiffrées, comme les suivantes concernant la production de tequila, sont issues des ser (...)
15En 2008, selon les données proposées par le « Consejo Regulador del Tequila13 », la production totale de tequila (tequila et tequila 100 %) s’est élevée à 312 millions de litres, dont 138 millions ont été exportés dans 120 pays (les Etats-Unis constituant de très loin le principal débouché).
a) Une période récente de forte croissance
16Même si l’on produit du tequila dans 5 Etats du Mexique, il est clair qu’il s’agit avant tout d’une production du Jalisco, avec plus de 309 millions de litres en 2008, c’est-à-dire 99 % du total (Guanajuato : 2,8 millions de litres ; Michoacan : 0,07 ; Tamaulipas : 0,04 ; Nayarit : 0,007…). Le tequila a connu une très forte embellie au cours de la dernière décennie, avec une croissance ininterrompue entre 2002 et 2008. Les dernières années sont toutefois plus difficiles, avec une diminution des ventes assez marquée.
Tableau n° 1 – Evolution de la production de tequila (millions de litres à 40° d’alcool)
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1995 |
1999 |
2003 |
2007 |
2008 |
2009 |
|
|
Tequila 100 % |
15,6 |
61,5 |
36,0 |
135,7 |
163,6 |
142,5 |
|
Tequila |
88,7 |
129,1 |
104,3 |
148,5 |
148,5 |
106,5 |
|
Total |
104,3 |
190,6 |
140,3 |
284,2 |
312,1 |
249,0 |
Source : Consejo Regulador del Tequila
17Il faut souligner cette forte augmentation de la production. Il s’agit même d’une évolution que l’on peut qualifier de tout à fait spectaculaire, puisque de 1995 à 2008, date à laquelle s’inverse la tendance, la production a augmenté de 199 % ! Il faut toutefois observer que cette croissance n’est pas du tout régulière. A une progression soutenue, mais sans plus, entre 1995 et 1999 succède une période de repli assez marquée jusqu’en 2003. Ce n’est qu’à cette date que débute une expansion exceptionnelle, avec une production qui fait plus que doubler en cinq ans. Quant au tequila 100 %, la croissance s’élève à 949 % entre 1995 et 2008, dépassant même au cours des dernières années la production du tequila « mixto ». La demande des consommateurs pour une boisson de meilleure qualité apparaît donc particulièrement significative, y compris en temps de crise, puisque la diminution de la production depuis 2008 affecte avant tout le produit le plus commun.
Tableau n° 2 – Evolution des exportations de tequila (millions de litres à 40° d’alcool)
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1995 |
1999 |
2003 |
2007 |
2008 |
2009 |
|
|
Tequila 100 % |
1,1 |
7,2 |
11,8 |
34,0 |
35,9 |
37,4 |
|
Tequila |
63,4 |
90,1 |
89,8 |
101,0 |
101,1 |
99,0 |
|
Total |
64,5 |
97,3 |
101,6 |
135,0 |
137,0 |
136,4 |
Source : Consejo Regulador del Tequila
18Cette demande qualitative s’exprime également à l’exportation : quasi inexistante en 1995, avec seulement 1,1 million de litres, les ventes du tequila 100 % augmentent régulièrement jusqu’à représenter aujourd’hui largement plus du tiers des achats étrangers. Ce souci de la qualité, avec en plus la volonté d’être davantage sûr de ce que l’on consomme, s’exprime également dans la forme dans laquelle le tequila est exporté, avec également une croissance régulière, ininterrompue, de la vente en bouteilles, à la différence de la vente en vrac qui est la seule à supporter les fluctuations de la conjoncture. Ces ventes en bouteille sont passées de 6,5 millions de litres en 1995 (10 % du total exporté) à 57,8 millions en 2008 (42 % du total exporté), contre 79,6 pour celles en vrac.
19Dans le détail, on observe une évolution plus heurtée des exportations que dans le cas de la production totale, avec une chute beaucoup plus brutale des ventes à l’extérieur entre 2000 et 2001, ensuite une croissance relativement soutenue, mais qui s’arrête en 2006, c’est-àdire, deux ans plus tôt que dans le cas de la production totale. Quant à la destination, les Etats-Unis (probablement favorisés en cela par la présence d’une communauté importante d’origine mexicaine, mais aussi grâce à la mode des cocktails à base de tequila, en particulier le margarita qui serait le plus vendu dans le monde) constituent de très loin le principal débouché, avec presque 112 millions de litres sur 135 exportés en 2007. Les autres marché apparaissent beaucoup plus négligeables. Le deuxième importateur, l’Allemagne, ne reçoit que 6,6 millions de litres, l’Espagne 5,4, la France 2,6, le Canada 1,3, la Russie 1,2, le Japon1,2, la Grèce1,1, le Portugal 1,05, le Royaume Uni 1,04…
- 14 Tulet J. Ch., « Amérique latine : la plus forte croissance de production agricole au monde », Quest (...)
20Toutefois, contrairement à ce que beaucoup pourraient croire, il n’est pas possible d’attribuer aux exportations la seule responsabilité de la croissance (tableau n° 2). Elles ont pourtant beaucoup progressé, avec un taux de croissance de 113 % entre 1995 et 2008, ce qui est tout à fait important. On observe malgré tout qu’il est nettement plus faible que celui de la production totale (199 %). En 1995, les exportations s’élevaient approximativement à 62 % de la production totale. En 2008, elles ne représentaient plus que 44 %. La récente baisse de la consommation interne vient de faire remonter cette proportion. Il faut malgré cela souligner que dans le cas du tequila comme dans celui de la quasi-totalité de la production agricole (au Mexique comme dans tout le reste de l’Amérique latine14), la consommation interne est le premier facteur, le plus déterminant, de la croissance de la production ! Les Mexicains consomment davantage, et des produits plus diversifiés. Une part non négligeable de la population souhaite également des produits de meilleure qualité, que ce soit dans le cas du tequila comme dans celui de l’ensemble de la diète alimentaire (en particulier, avec la hausse de la consommation des légumes).
b) Les producteurs d’agave tequilero
- 15 A titre de comparaison : la surface d’un des deux plus grands vignobles du monde, celui de la Régio (...)
- 16 Les données provenant de la Cámara Nacional de la Industria Tequilera (cité dans Gómez Cómez, op. c (...)
- 17 Les services du Consejo Regulador disposent d’une vue exacte de zones de production, avec l’utilisa (...)
21En 2008, selon les données proposées par le « Consejo Regulador del Tequila » (CRT) les parcelles d’agave tequilana Weber couvriraient 168 000 ha pour un total de 33 millions de plantes15. Même si l’on peut rencontrer de grands planteurs, les producteurs sont pour la plupart très modestes et ne disposent que de quelques parcelles plantées en agave. Cela explique partiellement que leur nombre varie assez fortement selon les sources, de 12 800 jusqu’à 33 00016, en dépit du fait que, en principe, le CRT oblige les producteurs à faire enregistrer les nouvelles plantations d’agave et que celles-ci ne doivent être localisées que dans certaines régions bien définies. Dans la réalité, le Jalisco concentre l’essentiel des surfaces. Toutefois, les données du CRT indiquent que le nombre des municipios producteurs d’agave a très fortement augmenté au cours de la dernière décennie, passant de 37 en 1997 à 171 en 2008. Une redistribution de l’aire de production se ferait donc jour, avec un étalement des surfaces plantées au-delà des frontières du Jalisco, mais toujours (là encore en principe) dans les zones définies au préalable17.
22La production d’agave s’élèverait annuellement à un total de 1 125 000 tonnes. On observe toutefois une fluctuation très importante des quantités plantées, avec depuis 2003 une très forte diminution, liée à un effondrement du prix de la matière première (suite à de trop nombreuses plantations au cours de la période précédente). Toujours compte tenu qu’il faut longtemps pour que l’agave soit en état d’être utilisé, il est donc à craindre qu’il y ait à terme une nouvelle pénurie de matière première , comme il s’en est déjà produit dans le passé. Une meilleure planification de la production serait donc souhaitable, mais elle se heurte précisément à la volatilité des cours. Il est probable que la multiplicité des organisations de producteurs, une dizaine, reflet de leur très grande hétérogénéité, aggrave le problème.
Figure n° 1 - : Nombre de pieds d’agaves selon l’année de plantation (millions de plantes)
Source : Franco Gordo, à partir des données du CRT “Informe de las principales actividades. Enero-diciembre 2008” (CRT, 2009 : 27).
23Diverses études tentent de trouver des solutions, par exemple diminuer la durée végétative nécessaire, trouver des ressources alternatives dérivées de l’agave, ou encore signer des contrats d’approvisionnement à long terme…, mais tout cela n’a pas abouti jusqu’à présent à des résultats tangibles. Des relations contractuelles entre producteurs d’agaves et producteurs de tequila existent bien, mais elles n’offrent pas toujours les garanties souhaitées : dans le passé on a observé que certains producteurs (les plus petits en particulier), tendaient à ne pas respecter les contrats établis lorsque les prix du marché s’élevaient au-dessus de ceux fixés par le contrat. Les affrontements du passé risquent donc de se renouveler :
- 18 Cité dans Valenzuela Zapata A. G., op. cit., p. 163.
Esta falta de visión conjunta de la cadena, ha permitido que los problemas y conflictos en la industria se multipliquen y en algunos casos se añejen. Tal vez el más reciente se dio a partir de 1994 y solo menguó en 1998. Los productores de agave se enfrentaron a los productores de tequila. En algunos casos, este conflicto llegó a extremos realmente graves que no beneficiaron a nadie : sobreproducción de agave, fábricas cerradas, miles de toneladas de agave en extrema madurez no utilizadas, caída vertical de los precios, y esto en un período de crecimiento, cuando los actores deberían de estar preocupados en buscar nuevos mercados y en servir a sus consumidores, incrementando las ventas del sector18.
- 19 Gutiérrez González S., Realidad y Mitos del Tequila. Genio y figura del Mexicano a través de los si (...)
24Le problème reste donc entier. Il risque de se poser de manière très aiguë dans les prochaines années, avec des conséquences redoutables pour les entreprises de production de tequila : dans un proche passé (entre 2000 et 2003), certaines d’entre elles, les plus petites, les plus vulnérables, ont encore été obligées de cesser leurs activités par manque de matière première. Le péril est moins grand pour les plus grandes, parce qu’elles ont des capacités de stockage beaucoup plus grandes et qu’elle peuvent mobiliser des solutions alternatives. Dans tous les cas, il est clair que la position des agaviculteurs reste subordonnée à celle des autres acteurs de la filière, comme d’ailleurs en témoigne la part qu’ils prennent dans les revenus tirés des ventes de tequila : en 2000, elle était la plus faible de tous les acteurs avec seulement 5,6 % du total (coût de production : 13,9 % ; Industriels 15,5 %, Commerçants : 19,4 %, taxes : 45,6 %)19.
c) La très grande hétérogénéité des producteurs de tequila
- 20 Données transmises par le CNIT. Le CRT a pour tache de réguler l’industrie du tequila et de protége (...)
25Toujours selon le CRT, en 2008, il existerait 144 fabriques de tequila, avec 920 marques enregistrées et au total 7 800 emplois directs. Elles sont de taille très diverses. Même si leur nombre a fortement augmenté au cours des dernières années, cela n’a pas modifié la structure par taille de l’ensemble qui reste très inégalitaire (tableau n° 320) : les neuf plus grandes sociétés assurent 84 % de la production, tandis que les plus petites, celles produisant moins d’un million de litres, n’y participent que pour 7 %. Ces entreprises disposent donc de stratégies de vente très différentes, ne défendent donc pas toujours les mêmes intérêts, ce qui engendre divers problèmes.
Tableau n° 3 – Les entreprises productrices de tequila selon leur taille
|
Categorie |
Production (litres) |
Nombre |
% |
% prod. |
|
Grande |
> 3 millions |
9 |
7 |
84,0 |
|
Moyenne |
< 3 millions |
14 |
11 |
8,8 |
|
Petite |
< 1 million |
27 |
21 |
3,0 |
|
Micro |
< 300,000 |
80 |
61 |
4,2 |
|
Total |
130 |
100 |
100,0 |
Source : CNIT « Planeación Estratégica de la Industria Tequilera », 2007 :11)
- 21 Gutiérrez González S., op. cit., p. 236.
- 22 Bayardo Moreno H. V., La integración de la industria tequilera ; las exportaciones de tequila a gra (...)
26La place toujours écrasante de quelques entreprises semble pourtant avoir un peu diminué au cours des dernières décennies. Avant les années 2000, deux marques (Cuervo et Sauza) représentaient à elles seules 52,6 % des ventes21. En 199922, le groupe des entreprises les plus importantes demeurait toujours plus réduit que ne l’indiquent les données du tableau précédent, avec surtout quatre entreprises dominantes. Selon leur part dans la valeur des ventes, ces entreprises étaient :
-
Sauza, 22,1 %
-
Herradura 20,1 % - Cuervo 15,2 %
-
Cazadores 13,1 %.
27Six autres entreprises s’appropriaient chacune entre 1 et 3 % des ventes, tandis que l’ensemble des autres fabricants se partageait seulement 17 % du total…
28Même s’il s’est récemment produit une légère déconcentration de la place des sociétés les plus importantes, il est donc toujours possible d’affirmer que l’on reste encore aujourd’hui en présence d’un véritable oligopole. Cela se note y compris dans le paysage local, les grandes sociétés traditionnelles prenant bien soin de mettre leur patrimoine en valeur, Herradura avec son Hacienda San José del Refugio, José Cuervo à Tequila (la qualité des bâtiments, en particulier de la vieille hacienda est d’ailleurs tout à fait remarquable), Sauza avec son Hacienda La Quinta.... La plupart des ces grandes entreprises cultivent donc leurs références culturelles mexicaines. Cela ne les a pas empêché de céder l’essentiel de leur capital à des sociétés étrangères.
d) Prise de contrôle des entreprises les plus importantes par le capital étranger
- 23 Luna Zamora R., op. cit., p. 234.
29Pendant très longtemps les fabricants locaux, en écoulant l’essentiel de leur production sur le marché national, se trouvaient relativement à l’abri de toute influence extérieure. La situation se modifie à partir des années 1960, avec la croissance de la production et des exportations et la nécessité d’étoffer la structure productive et administrative. Cela se manifeste en premier lieu par une relative concentration des activités de gestion et même de production (avec l’arrivée de 6 usines de mise en bouteille) à Guadalajara23. Cette croissance implique également un recours à des augmentations de capital, facilitant l’arrivée d’investisseurs étrangers.
- 24 Luna Zamora R., op. cit., p. 241 et suivantes.
30Toutefois la prise de contrôle de l’ensemble de ces sociétés ne semble pas avoir été aisée dans un premier temps. Elle s’est faite également grâce aux avantages, réels ou supposés, dont elles pouvaient bénéficier concernant la modernisation de l’ensemble de leurs activités, modernisation qui aurait conditionné leur survie. Le premier investisseur étranger fut Seagram’s en 1967, avec la prise de contrôle de trois distilleries en difficultés, et il est alors apparu pour les industriel du tequila comme « el fantasma del imperialismo ». Cette première tentative s’est d’ailleurs soldée par un échec commercial. Ce ne fut pas le cas des initiatives ultérieures : dans les années suivantes Cuervo s’associe à Heublein Co (une des grandes sociétés américains de liqueur), Domecq prend le contrôle de Sauza à partir de 1977 (avec la vente de petits paquets d’actions à de petits intermédiaires contrôlés par Domecq…)24, Bacardi Cia celui de Cazadores en 2000. Herradura a résisté plus longtemps, mais a finalement été rachetée en 2006 par Brun-Forman. La pénétration du capital étranger ne s’arrête pas aux seules plus grandes marques. Des sociétés moyennes comme La Madrileña (rachetée par des capitaux espagnols), Tres Magueyes (associée à l’entreprise nord américaine Bartom), Tequila Viuda de Romero (rachat par PernodRicard en 2000), se trouvent désormais étroitement associées à du capital non mexicain. Ces opérations sont celles qui ont été portées à la connaissance du public, via leur publication dans des périodiques, ce qui n’exclut évidement pas les cessions restées méconnues.
31Certains auteurs locaux s’interrogent sur les raisons de l’ampleur d’un tel phénomène, et vont jusqu’à penser qu’il s’agit en fait de changer les habitudes de consommation nationale en faveur de produits moins coûteux :
- 25 Bayardo Moreno H. V., op. cit., p. 65.
Es muy posible que las compañías transnacionales, a más de pretender dominar la industria tequilera, también tengan como estrategia disminuir y cambiar las tendencias del consumo de tequila, tanto en el interior del país como a nivel internacional ; en el mercado interno se da la aparencia que será a través del precio, dado que la bebidas populares como los brandies y los rones, ahora son más baratos que la bebida nacional de tequila25.
- 26 Gutiérrez González S., op. cit., p. 239.
- 27 Il faut ajouter que la présence au CRT des représentants des sociétés dont le capital est désormais (...)
32Il semble pourtant difficile de partager ce point de vue, d’abord parce qu’il a été démenti par l’évolution ultérieure. Ces propos ont été écrits avant 2000, c’est-à-dire avant l’extraordinaire croissance de la consommation de tequila (à l’intérieur comme à l’extérieur du pays) et son orientation vers une meilleure qualité générale. D’autre part, la « bebida nacional », avec seulement 20 % du total, n’a toujours représenté en réalité qu’une part largement minoritaire de la consommation de boissons alcoolisées. Dès 2001, les brandys (avec 38,5 %) et le rhum (29,4 %) bénéficiaient d’une consommation autrement plus importante26. Par contre lorsque le même auteur précise tout de suite après que « por lo que corresponde al mercado exterior, lo han venido haciendo con bebidas alteradas, propiciados por las exportaciones a granel principalmente a los Estados Unidos de Norte América », il rappelle un problème redoutable, qui a pratiquement toujours été présent dans l’histoire du tequila et contre lequel s’est édifiée précisément toute une nouvelle législation. Ce sont les fabricants de tequila eux-mêmes, avec la mise en place du « Consejo Regulador del Tequila27 », le CRT, et avec la promotion d’une « indication géographique », qui ont cherché à trouver des règles et des contraintes destinées à lutter contre une fraude parfois massive.
III – Mise en place d’une « Indication Géographique »
a) La réponse à un problème historique récurrent
33La fraude délibérée pour abaisser les coûts de production et augmenter les profits semble avoir été assez largement pratiquée depuis toujours. Elle aurait toutefois pris davantage d’importance pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque la demande avait brutalement augmenté. La pratique a ensuite perduré, certains affirmant que pour un litre de tequila légal on en vendait un autre adultéré... Selon un des meilleurs connaisseurs de l’histoire du tequila, la situation encore dans les années 1990 était tout à fait claire :
- 28 Luna Zamora R., op. cit., note de la p. 174.
…Por otra parte, la adulteración no es nueva, más bien ha sido una constante en la industria tequilera y ha sido practicada tanto por comerciantes voraces, como por indusriales y envasadores deshonestos. Aunque han sido varias las industrias clausuradas temporalmente por la Secretaría de Comercio –cuando ocasionalmente detectan estas anomalías– dicha Secretaría no tiene por regla hacer revisiones y estudios de la composición de azúcares y alcoholes de manera permanente o al menos periódicamente a cada una de las industrias. Llama la atención la flexibilidad de la vigilancia de sus normas, dando lugar al capricho y corrupción de algunos embotelladores e industriales deshonestos28.
- 29 Luna Zamora R., op. cit., p. 174.
34Il faut ajouter que la tentation était grande pour les industriels de trouver des solutions « alternatives » en cas de pénurie de la matière première adéquate. C’est ce qui a amené les autorités nationales à autoriser l’adjonction de sucres autres que ceux de l’agave tequilero dans les années 1960… avec le risque de l’amorce d’un cercle particulièrement vicieux, puisque cette autorisation permettait également aux industriels de comprimer les prix d’achat de ces agaves, la demande étant moins importante, ce qui n’incitait guère les producteurs à planter un produit aussi peu rentable. En conséquence, entre 1960 et 1980, la croissance moyenne annuelle de la plantation d’agave n’a été que de 3 %, alors que la distillation du tequila augmentait de 9 %... L’adultération était donc devenue la règle, dépassant de beaucoup les normes admises, dans certains cas elle allait jusqu’à 90 % du produit29 !
35Jusqu’en 1994, le Gouvernement fédéral était officiellement chargé de contrôler l’observation des normes de production. C’est à cette date qu’il délègue cette fonction à une nouvelle institution, associant producteurs d’agave, industriels et négociants, le « Consejo Regulador del Tequila », organisme de certification du tequila. La mise en place en parallèle d’une « Denominación de Origen » rendait cette création d’autant plus nécessaire.
b) La « Denominación de Origen Tequila »
36Le CRT rappelle qu’il y a eu, dès 1943, diverses démarches pour protéger la dénomination « tequila » et obtenir l’exclusivité de son utilisation, aboutissant en 1949 à la promulgation d’une première appellation, où il est notamment défini que le tequila est un produit distillé de l’agave bleu. En 1958, le Mexique souscrit à « l’Accord de Lisbonne » relatif à la propriété intellectuelle, à la protection des Dénominations d’origine et à son enregistrement au niveau international. Mais cet accord est très imparfait et il est peu suivi d’effet. De fait plusieurs pays (Espagne, Japon…) se mettent à produire du « tequila » dans la décennie 1960. Les producteurs du Jalisco exercent alors une plus forte pression sur les autorités pour que soit enfin définie une « Dénomination de Origen », une Indication Géographique.
- 30 François M., Seyverath P., Indications Géographiques. Protéger les marques de territoire au profit (...)
37« L’indication Géographique permet aux producteurs de spécialités traditionnelles de protéger le nom de leurs produits, de la même façon qu’une marque commerciale permet à une entreprise de protéger la marque qui signale la qualité de son produit. […] Le nom du produit associé à une indication géographique représente donc un Capital de notoriété, de reconnaissance sur le marché à protéger au profit du territoire »30. Au prix de discussions très difficiles, l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) reconnaîtra ultérieurement ces IG, avec la ratification par tous les Etats membres de l’ADPIC, « Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle » au cours du « Cycle Uruguay » (1986-1994).
38Une Indication Géographique est donc :
-
Un nom connu sur le marché
-
Une qualité spécifique du produit - Un territoire de production.
- 31 Gómez Gómez C. V., op. cit., p. 98.
39Dans le cas du tequila, cette définition du territoire va faire l’objet de débats et d’affrontements particulièrement vifs. La définition de l’aire de l’appellation tequila en 1974 résulte donc du rapport de force qui s’est alors exprimé. Cette aire est immense, même si ne sont considérés comme aptes à la culture qu’une petite fraction (3 %) de la superficie des Etats ou des municipios intéressés. Elle n’a rien à voir avec celle habituellement définie dans une AOC française, puisqu’elle comprend (voir carte)31 :
-
1 634 513 ha dans l’Etat du Jalisco.
-
779 738 ha dans 30 municipios du Michoacán
-
215 342 ha dans 7 municipios du Guanajuato
-
112 129 ha dans 8 municipios du Nayarit - 769 776 ha dans 11 municipios du Tamaulipas.
40Cela fait au total plus de trois millions et demi d’hectares, ce qui est énorme… Ce qui amène à se demander quelles ont été les raisons qui, dans ces conditions, ont permis d’en exclure d’autres régions potentiellement productrices d’agave bleu. Les agaviculteurs de ces régions non intégrées peuvent avoir d’autant plus d’amertume que le territoire du Tamaulipas, qui a obtenu le droit d’y appartenir, n’est en rien contigu du reste de l’appellation, il en est éloigné de plusieurs centaines de kilomètres.
c) La lutte du CRT pour la reconnaissance de l’appellation
41On peut affirmer que c’est le « Consejo Regulador del Tequila » (CRT) qui pour la première fois va entreprendre une vraie lutte contre la fraude, que ce soit à l’intérieur du pays ou à l’extérieur. Il semble d’ailleurs que la lutte à l’extérieur soit finalement plus efficace que celle menée intérieurement, puisqu’il y aurait toujours un flux d’importation de « piñas » d’agave bleu depuis le Yucatan et le Oaxaca vers le Jalisco, ce qui est tout à fait interdit. On pourrait y voir un reflet d’un rapport de force défavorable aux producteurs d’agave au sein du CRT.
42En revanche, le CRT peut revendiquer un vrai succès dans sa volonté de reconnaissance de la DO « Denominación de origen » à l’étranger. Il faut ajouter que même avant le début de son action, des résultats très importants avaient été obtenus, en particulier avec les Etats-Unis, où le « Federal Register » avait reconnu la « Denominación de origen Tequila » dès 1974. Divers accords, souvent bilatéraux, ont ensuite permis de consolider cette reconnaissance. En mai 1997, le Mexique et l’Union européenne ont signé un accord commercial dans lequel l’Europe reconnaît le tequila comme DO. Tous les problèmes ne sont pas pour autant réglés, en particulier à propos de l’observation concrète de l’accord : un an et demi après la signature de celui-ci, le CRT estimait qu’il existait encore au moins une trentaine de marques qui vendaient des pseudo-tequilas en Europe, sous des noms plus ou moins fantaisistes (« Blue Tarantula » en Italie, « Hot Tequila » en Finlande, « Silver Hommes armés » en Belgique…).
43Un autre problème concerne la Chine, un pays avec lequel le Mexique n’a pas signé d’accord bilatéral. Depuis 2008, les Chinois vendent sur le marché international un alcool qu’ils fabriquent à partir de nopal importé des USA et qu’ils appellent tequila. Ce produit est vendu moitié moins cher que le vrai tequila. Les Mexicains craignent, non seulement une perte de marché, mais également que la Chine soit en mesure de développer la culture de l’agave bleu (à partir de plants importés du Mexique) pour produire massivement un simili tequila… Le Mexique serait prêt à limiter l’accès de certains produits chinois (textiles, jouets) si un accord n’était pas trouvé.
d) Les autres actions du CRT
- 32 Pacheco Ponce de León M., Regulación de las denominaciones de origen en México, tesis de licenciatu (...)
44La visite des installations du CRT à Guadalajara ne manque pas d’impressionner, par l’ampleur des investissements qui ont été consentis. Il est vrai que les tâches qui lui ont été confiées par le législateur sont particulièrement importantes. Pour accomplir celles-ci, le CRT dispose de deux structures, une « organique » pour répondre à toutes les démarches qu’une personne ou une entreprise doit accomplir pour obtenir le droit de produire du tequila, l’autre « fonctionnelle », pour analyser si un produit remplit toutes les obligations nécessaires pour recevoir la dénomination « tequila ». Plus concrètement la responsabilité du CRT est engagée dans les fonctions suivantes32 :
-
Vérification de la norme « tequila »
-
Garantir l’authenticité du produit
-
Certifier l’accomplissement de la norme et la protection de l’Indication Géographique au Mexique comme à l’étranger
-
Transmettre aux autorités compétentes de l’Etat le rapport technique permettant d’accorder l’autorisation de produire
-
Vérifier la qualité des produits au moyen de tests de laboratoire.
45Sur la centaine de salariés du siège social, près de la moitié est employée aux tâches de vérification de la bonne observation des normes de production, ce qui témoigne de l’importance consentie par le CRT à cette fonction essentielle. Celle-ci s’appuie également sur 160 points de contrôles répartis sur le territoire national. Par ailleurs, les laboratoires du centre reçoivent du monde entier des échantillons à contrôler. En cas de fraude avérée, le CRT a le droit de retirer l’autorisation d’utiliser la norme tequila.
46On ne saurait dire si l’ensemble de ces dispositions et de ces actions a permis de faire totalement disparaître les fraudes et l’adultération des produits. Il n’est cependant pas douteux qu’il en a très largement diminué l’importance. On a vu toutefois que des problèmes se posent toujours, et pas seulement au niveau international, où les marges de manœuvres sont parfois plus limitées ou plus délicates. Il faut aussi ajouter que certains contrôles sont plus difficiles ou bien font l’objet d’une attention moins soutenue, par exemple ceux qui concernent la circulation de la matière première à l’intérieur du pays. Les ventes en vrac (« a granel ») à l’extérieur posent également des problèmes. Si le tequila 100 %, en étant obligatoirement embouteillé sur le territoire de l’appellation, est beaucoup moins sujet à la fraude, ce n’est pas le cas du reste de la production, souvent exportée en l’état et mis en bouteille par l’importateur, ce qui évidemment peut permettre diverses manipulations. Le problème est important : en 2004, il existait 289 marques qui embouteillaient du tequila ailleurs qu’au Mexique, à partir d’importations en vrac, dont 129 aux Etats-Unis.
Conclusion
47Les dernières années ont ainsi vu la valorisation économique d’un produit profondément ancré dans la culture mexicaine, au point d’être revendiqué comme un de ses éléments constitutifs. Il semble évident que cette identification a contribué au succès récent du tequila, tant au niveau intérieur comme à l’international : que ce soient les travailleurs immigrés des USA, les amateurs de cocktails, ou les nationaux même, lorsqu’on boit un tequila, il y a forcément une référence au Mexique, ce qui n’est pas toujours le cas pour d’autres alcools, beaucoup plus déterritorialisés.
48La création d’une Indication Géographique (principalement pour éviter que le marché soit inondé de tequilas non mexicains ou non conformes) est aujourd’hui un des éléments essentiels du combat des promoteurs du tequila pour la reconnaissance de ses qualités spécifiques. Le bras armé est représenté par le « Consejo Regulador del Tequila », organisme doté d’une véritable efficacité pour faire respecter celles-ci et pour lutter contre les fraudes, ce qui constitue également une innovation majeure. De toute évidence, ces mesures et ce nouvel organisme ont acquis un poids et une reconnaissance importantes. On peut toutefois observer qu’une référence nationale est désormais la propriété d’un ensemble géographique, certes très vaste, et d’un groupe privé, certes multiforme, où le capital étranger domine désormais, mais où justement les avantages ne sont pas toujours équitables, les producteurs d’agave paraissant être les oubliés du système mis en place.
Notes
1 Contrairement à un usage très répandu, « le » tequila est masculin…
2 Extraits du site internet de l’UNESCO.
3 « Con sus contrastes, la identidad mexicana encontró en el tequila un producto híbrido del cual enorgullecerse. El tequila y su cultura son el microcosmos de lo mexicano, del orgullo nacional, donde el macho mexicano es dueño y señor, charro agradable, mujeriego y valiente » In Valenzuela Zapata A. G., El agave tequilero. Cultivo e industria de México, Ed. Mundi-Prensa, Mexico, 2003, 214 pages ; p. 14.
4 Chapados A., Sautier D., « De la qualification des produits agroalimentaires à la diversité culturelle et biologique : une analyse comparée de quatre expériences d'indications géographiques dans les pays du Sud ». In : Colloque International Localiser les produits : une voie durable au service de la diversité naturelle et culturelle de Sud ?, 9-11 juin 2009, Paris, France.
5 Valenzuela Zapata A. G., op. cit., p. 29-32.
6 Blombert L., Tequila, mezcal y pulque, lo auténtico mexicano, ed. Diana, Mexico, 2000, 315 p. ; p. 31.
7 Luna Zamora R., La historia del tequila, de sus regiones y sus hombres, Consejo Nacional para la Cultura y las Artes, Mexico, 1991, 303 pages ; p. 27.
8 Blombert L., op. cit., p. 109.
9 Gómez Gómez C. V., Consejo regulador del tequila. Estudio de caso como asociación profesional en el aprendizage individual y colectivo, tesis, Univ. de Guadalajara, Centro Universitario de Ciencia económica, Zapopan, Jalisco, 2006, 247 p. ; p. 89.
10 Blombert L., op. cit., p. 108.
11 Luna Zamora R., op. cit., p. 171.
12 Arte de México – Guía del Tequila, Mexico, 1998, 191 pages.
13 Ces données chiffrées, comme les suivantes concernant la production de tequila, sont issues des services d’information du « Consejo Regulador del Tequila ».
14 Tulet J. Ch., « Amérique latine : la plus forte croissance de production agricole au monde », Questions de Géographie. L’Amérique latine, Ed. du Temps, Nantes, 2005, 285 pages, p. 55-77.
15 A titre de comparaison : la surface d’un des deux plus grands vignobles du monde, celui de la Région Languedoc-Roussillon couvre 350 000 ha ; celui de Midi-Pyrénées, 40 000 ha. Le vignoble chilien s’étend sur 120 000 ha.
16 Les données provenant de la Cámara Nacional de la Industria Tequilera (cité dans Gómez Cómez, op. cit., p. 99) accordent davantage de place aux producteurs d’agave, dont le nombre serait passé de 20 000 en 1994 à 33 000 en 2004.
17 Les services du Consejo Regulador disposent d’une vue exacte de zones de production, avec l’utilisation d’un Système d’Information Géographique allant jusqu’au niveau de la parcelle. Mais ces informations demeurent confidentielles.
18 Cité dans Valenzuela Zapata A. G., op. cit., p. 163.
19 Gutiérrez González S., Realidad y Mitos del Tequila. Genio y figura del Mexicano a través de los siglos, ed Agata, Mexico, 2001, 340 pages ; p. 181.
20 Données transmises par le CNIT. Le CRT a pour tache de réguler l’industrie du tequila et de protéger la dénomination, tandis que la « Cámara Nacional de la Industria del Tequila » (CNIT) informe les sociétaires et le public en général des thèmes en relation avec le tequila, et assure la promotion du produit, en organisant des foires nationales et internationales.
21 Gutiérrez González S., op. cit., p. 236.
22 Bayardo Moreno H. V., La integración de la industria tequilera ; las exportaciones de tequila a granel, causa del desequilibrio de la cadena agave-tequila e integración de la rama, tesis profesional para el grado de Maestro en administración, Instituto Tecnológico y Estudios Superiores de Occidente, Guadalajara, 2000, 93 pages, annexe 22. (Des données plus récentes sur les entreprises ont été impossibles à obtenir pendant les enquêtes de terrain…).
23 Luna Zamora R., op. cit., p. 234.
24 Luna Zamora R., op. cit., p. 241 et suivantes.
25 Bayardo Moreno H. V., op. cit., p. 65.
26 Gutiérrez González S., op. cit., p. 239.
27 Il faut ajouter que la présence au CRT des représentants des sociétés dont le capital est désormais non mexicain, est particulièrement discrète !
28 Luna Zamora R., op. cit., note de la p. 174.
29 Luna Zamora R., op. cit., p. 174.
30 François M., Seyverath P., Indications Géographiques. Protéger les marques de territoire au profit des producteurs locaux, rapport, fév. 2009, Groupe de recherche et d’échange technologiques GRET, 24 pages.
31 Gómez Gómez C. V., op. cit., p. 98.
32 Pacheco Ponce de León M., Regulación de las denominaciones de origen en México, tesis de licenciatura en Derecho, Universidad Panamericana, Campus Guadalajara, Zapopán, 2006, 134 pages ; p. 99.
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Figure n° 1 - : Nombre de pieds d’agaves selon l’année de plantation (millions de plantes) |
| Crédits | Source : Franco Gordo, à partir des données du CRT “Informe de las principales actividades. Enero-diciembre 2008” (CRT, 2009 : 27). |
| URL | http://journals.openedition.org/caravelle/docannexe/image/7333/img-1.png |
| Fichier | image/png, 18k |
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| Titre | Figure N°2 : Aire couverte par l’indication géographique du tequila (Mexique) |
| URL | http://journals.openedition.org/caravelle/docannexe/image/7333/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 476k |
Pour citer cet article
Référence papier
Margarita Franco Gordo et Jean-Christian Tulet, « L’affirmation du tequila, référence identitaire, succès commercial et première « Indication Géographique » du Mexique », Caravelle, 95 | 2010, 119-139.
Référence électronique
Margarita Franco Gordo et Jean-Christian Tulet, « L’affirmation du tequila, référence identitaire, succès commercial et première « Indication Géographique » du Mexique », Caravelle [En ligne], 95 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/caravelle/7333 ; DOI : https://doi.org/10.4000/caravelle.7333
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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