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Comptes rendus

Sergio RIVERA-AYALA.- El discurso colonial en textos novohispanos. Espacio, cuerpo y poder

Woodbridge, G.B., /Rochester NY, Tamesis, 2009, 221 p
Marie-Cécile Bénassy
p. 231-233
Référence(s) :

Sergio RIVERA-AYALA.- El discurso colonial en textos novohispanos. Espacio, cuerpo y poder.- Woodbridge, G.B., /Rochester NY, Tamesis, 2009, 221 p.

Texte intégral

1L’auteur enseigne aux Etats-Unis. Nous savions déjà que les habitants de la grande république, en dépit d’autres mérites, se caractérisaient souvent par une connaissance déficiente de l’Europe et de son histoire. La lecture de ce livre vient renforcer pareille conviction.

2Il faut dire que l’entreprise est extrêmement ambitieuse. Non seulement toute la période coloniale espagnole est couverte, et la vision manichéenne du fait colonial est en réalité étendue à l’ensemble de l’Europe occidentale, mais maintes sciences humaines sont considérées : plusieurs branches de l’histoire dont celle du « genre », l’anthropologie, la géographie culturelle, en fait la psychanalyse, etc. La bibliographie, assez souvent européenne, est impressionnante par sa variété, et elle est scrupuleusement citée. La question est de savoir si, comme le prétend la quatrième de couverture, l’ouvrage réellement « va más allá de las lecturas previas y sugiere nuevas direcciones para el análisis e interpretación de la espacialidad, corporalidad y agencia de la América española ». Michel Foucault semble être l’inspirateur principal, avec José Rabasa, Enrique Dussel, Judith Butler, et aussi Michel de Certeau. Le premier n’a-t-il pas dit déjà l’essentiel sur « l’anatomie politique », et le dernier sur « la colonisation du corps » ?

3Les principaux auteurs analysés sont Christophe Colomb, Americo Vespucci, Cervantes de Salazar, Bernardo de Balbuena, Carlos de Sigüenza y Góngora, Francisco Javier Clavijero, et aussi, bien entendu, Huarte de San Juan, puis Buffon, de Pauw et Cie. Aucune allusion n’est faite à des auteurs non mexicains, mais bien significatifs comme Garcilaso de la Vega el Inca, ou Ercilla qui rencontra un beau succès éditorial en Espagne lorsqu’il célébra les Indiens vaincus. L’admiration de Cortés et de ses hommes face à Tenochtitlan n’est pas mentionnée : selon l’auteur, leurs préoccupations auraient été uniquement stratégiques. Il n’est pas question non plus des poèmes que Sor Juana Inés de la Cruz consacre aux Indiens passés et présents, et à peine d’Alexandre de Humboldt. Autre absence : les mots « turco » et « otomán » ne figurent pas dans l’index. S’emparer de milliers d’enfants chrétiens pour en faire une soldatesque musulmane n’était pourtant pas de l’humanitarisme.

4L’admiration que le « corps » des indiens et des indiennes souleva chez Vespucci n’est guère considérée. Rivera-Ayala se souvient surtout du thème de l’anthropophagie. Le compte-rendu sur Siguënza y Góngora − un homme en fait assez peu représentatif − est également assez superficiel. En revanche, l’auteur est à son affaire avec Cervantes de Salazar qui montre à peine les Indiens de Mexico alors qu’à son époque la langue nahuatl s’entendait partout dans les rues. De toute façon, l’échantillonnage peut sembler insuffisant.

5C’est du point de vue anthropologique que la thèse devient parfois insoutenable. Rivera Ayala, suivant Raphaël Uebel, nous dit à la fin d’un long chapitre sur les monstres : « Los cinocéfalos representaban de manera simbólica lo opuesto al mundo civilizado y cristiano, y es por ello que durante la Edad Media su imagen va a ser utilizada para identificar a los enemigos del cristianismo, especialmente a los musulmanes, ya que su naturaleza física y moral los relacionaba con ese estado limítrofe entre la condición humana y la animal » (p. 41-42). En effet, on traitait souvent les musulmans de « perros » avant d’en faire autant pour les Indiens. Mais, justement, selon le savant Henry Laurens, en 1597, un pasteur d’Europe centrale employa cette injure quand il voulut dissuader des paysans chrétiens trop exploités de se mettre volontairement sous la souveraineté des Turcs musulmans (L’Europe et l’Islam, Paris, 2009, p. 189). Rien à voir avec les cynocéphales. Les relations commerciales ou autres entre les croyants des deux religions furent fréquentes durant des siècles, et l’étrangeté réciproque assez limitée.

6On a oublié le mépris abyssal qu’éprouvaient durant tout le haut Moyen Age et au delà, les Orientaux, chrétiens et musulmans réunis, à l’égard des « francs », ces barbares marginaux de religion suspecte dont seul le courage était estimable et qui, en fait, représentaient pour eux l’Occident. On devrait se souvenir que les nombreux chrétiens qui vivaient sous un souverain musulman devaient se soumettre « humblement », (Coran 9, 29), que nos XIIe et XIIIe siècles se sont mis à l’école de la science arabe, qu’au XIVe la Divine comédie met Averroès sur le même plan qu’ Aristote, qu’au XVe, Marsile Ficin et Pic de la Mirandole admirent encore la science arabe (L’Europe et l’Islam, p. 113), qu’au XVIe, l’art arabe était vu comme de l’art tout court, pas de l’exotisme, qu’en 1683 encore, on craignait que les Turcs ne se rendissent maîtres de Vienne.

7Dirons-nous que ce qui est bon dans ce livre n’est pas nouveau, et que ce qui est nouveau n’est pas bon ? N’exagérons rien. Sur la période « baroque » Rivera Ayala a parfois des expressions heureuses : « Los letrados se valían del artificio barroco para intentar poner un orden estético y moral a la realidad social » (p. 125). Sur le XVIIIe siècle, il est assez crédible. Les propos sur le rôle politique des classifications de Linné, et le long développement sur Clavijero semblent fort utiles. Mais, dans la perspective binaire de l’auteur, le statut des créoles et des métis est-il bien clair ? Décidément ce livre est victime de l’immensité de son sujet. Pour le lecteur européen, il peut constituer une occasion de se familiariser avec toute une production universitaire d’Outre-Atlantique que l’on n’est pas forcé d’admirer mais dont on ne peut pas ignorer l’existence.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie-Cécile Bénassy, « Sergio RIVERA-AYALA.- El discurso colonial en textos novohispanos. Espacio, cuerpo y poder », Caravelle, 95 | 2010, 231-233.

Référence électronique

Marie-Cécile Bénassy, « Sergio RIVERA-AYALA.- El discurso colonial en textos novohispanos. Espacio, cuerpo y poder », Caravelle [En ligne], 95 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 18 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/caravelle/7523 ; DOI : https://doi.org/10.4000/caravelle.7523

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Auteur

Marie-Cécile Bénassy

Université de Paris III

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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