Serge GRUZINSKI.- Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et Islam à l’orée des temps modernes
Serge GRUZINSKI.- Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et Islam à l’orée des temps modernes.- Paris, Seuil, 2008.- 226 p.
Texte intégral
1Quelle heure est-il là-bas ? Ou les prémices de la pensée globale. Dans cet ouvrage, Gruzinski revient sur les problématiques de la mondialisation. En étudiant le regard croisé de deux auteurs cosmopolites et contemporains, Heinrich Martin et l’Anonyme, Gruzinski nous montre comment, avec la découverte de l’Amérique, le regard savant évolue et tente de « penser le monde ». Heinrich Martin, né dans la ville luthérienne de Hambourg, est formé au métier d’imprimeur à Séville ; il est étudiant en mathématiques à Paris, ce qui lui permet d’obtenir la charge de cosmographe du roi à son arrivée au Mexique en 1598 − où il devient un proche collaborateur de la « sainte inquisition ». Nous apprenons bien peu de choses de l’Anonyme mais il est clair qu’il fait partie d’une élite stambouliote où il lui est permis de croiser de nombreux Vénitiens, Italiens, Florentins, Genevois… et où il ne fait aucun doute qu’il a accès à une riche bibliographie. Ces deux hommes ont alors conscience de la naissance des vastes espaces géographiques au sein desquels les routes maritimes sont des enjeux politiques et pour lesquels les intérêts extrême-orientaux sont primordiaux.
2Heinrich Martin rédige en 1606 son ouvrage Repertorios de los tiempos, dans lequel il consacre deux chapitres à l’Empire Ottoman, tandis que son homologue turc écrit une chronique en 1580 sous l’appellation d’Histoire de l’Inde de l’Ouest.
3Pour Gruzinski, l’intérêt de croiser ces sources se situe à différents niveaux. D’une part, les deux auteurs vivent et rédigent leurs ouvrages dans des villes qui agissent comme « passeurs culturels ». Elles sont en effet toutes deux des villes nouvelles, construites sur les ruines d’anciennes civilisations ; leur emplacement géographique en fait des carrefours culturels de premier ordre ; et leur taille (400 000 habitants pour Istanbul, 100 000 pour Mexico) en font des centres urbains de grande importance. Mais c’est aussi pour le parallélisme des inquiétudes, des références méthodologiques et culturelles, que l’étude comparée de ces ouvrages s’avère intéressante.
4Bien qu’il n’y ait pas de contact direct entre les deux villes, les auteurs s’initient à penser un monde grandissant où les intérêts se chevauchent. L’Anonyme tente de convaincre ses compatriotes que l’expansion chrétienne sur le Nouveau Monde, qui leur permet d‘avoir un accès direct à l’Asie, leur est préjudiciable ; tandis que Martin essaie, lui, de montrer à quel point l’Empire Ottoman, rival privilégié de la Couronne espagnole, est une menace non négligeable – bien qu’en déclin.
5Mais chacun est animé du « deseo de saber », qui, poussé par les intérêts économiques, est renforcé par la volonté universaliste de leur monothéisme respectif. L’avancée européenne sur les différents espaces du globe conduit à « penser le monde ». Cette réflexion, qui se fait de plus en plus précise avec les connaissances géographiques, ethniques, amène à vouloir symboliser ce monde, à « l’embrasser d’un seul regard », tout en délimitant son centre et sa périphérie. Istanbul, Mexico ou Madrid ? Ainsi, chacun s’essaye à la cartographie, par le terrain pour Martin et par le recensement d’informations pour l’Anonyme, mais force est de constater que l’un comme l’autre sont les héritiers de Ptolémée et du savoir antique. Chacun doit alors jongler et mettre en porte-à-faux ses connaissances pour les faire coïncider avec les Saintes Ecritures, Coran ou Bible, tout en ajoutant et interprétant les données géographiques nouvelles afin de mieux les intégrer dans le prolongement logique de leur histoire.
6La construction géographique lie des territoires, des peuples, et construit une sorte d’empathie pour l’ensemble de la planète même si « montrer le monde n’est qu’un passe-temps d’humaniste imbu d’irénisme ». La consolidation de la société coloniale tend peu à peu à favoriser la distanciation vis-à-vis de l’Europe et plus encore de son hispano-centrisme, notamment pour Martin qui, au travers de ces prédications astrologiques, laisse paraître l’émergence du Nouveau Monde face au vieux continent en déclin.
7A travers cet ouvrage, Gruzinski, bien que reconnaissant avoir lui-même quelques lacunes au niveau du monde islamique, nous révèle avec force, soutenu par une riche bibliographie et nombre de références, comment la construction d’un monde global s’est opérée. Il dévoile enfin comment la dualité du monde chrétien et islamique s’est effectuée comme un jeu de miroir où le reflet de l’autre est essentiel pour pouvoir concevoir ce nouveau monde naissant. De plus, démonstration est faite que le creuset de civilisation n’est qu’une construction répondant à des besoins géopolitiques et religieux puisque, malgré tout, l’échange de savoir et de connaissances entre les deux civilisations perdure depuis des millénaires.
Pour citer cet article
Référence papier
Benjamin Sauvère, « Serge GRUZINSKI.- Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et Islam à l’orée des temps modernes », Caravelle, 95 | 2010, 233-234.
Référence électronique
Benjamin Sauvère, « Serge GRUZINSKI.- Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et Islam à l’orée des temps modernes », Caravelle [En ligne], 95 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/caravelle/7533 ; DOI : https://doi.org/10.4000/caravelle.7533
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