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Comptes rendus

Pilar GARCÍA JORDÁN.- Unas fotografías para dar a conocer al mundo la civilización de la república guaraya

Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 2009.- 358 p.
Catherine Heymann
p. 234-238
Référence(s) :

Pilar GARCÍA JORDÁN.- Unas fotografías para dar a conocer al mundo la civilización de la república guaraya.-Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 2009.- 358 p.

Texte intégral

1Dans son précédent ouvrage « Yo soy libre y no indio : soy guarayo ». Para una historia de Guarayos, 1790-1948 (Lima, 2006), après avoir analysé les différentes composantes de la politique « orientale » de l’État bolivien depuis l’indépendance jusqu’à la moitié du XXe siècle, Pilar García Jordán étudiait plus particulièrement l’exemple des missions franciscaines de la province de Guarayos, située dans l’actuel département de Santa Cruz. De sa réflexion sur l’élaboration d’un nouvel espace « chrétien et civilisé », puis sur le projet d’une « république guaraya », concrétisé à la fin du XIXe siècle, ressortait la complexité des relations entre l’État, les élites économiques régionales, les missionnaires franciscains et les indigènes qui se retrouvaient au cœur de conflits d’intérêts, dans le contexte spécifique de la construction de l’Etat-nation. Parmi la riche documentation que proposait l’auteure, se trouvaient 41 photographies (provenant des Archives du Collège franciscain de San José de Tarata). Leur classement à la rubrique « Figuras » − elles étaient associées à des plans d’urbanisation ou à des croquis − aussi bien que leur présence exclusive dans la partie consacrée au projet missionnaire disaient clairement la valeur illustrative qui leur était assignée.

2De ce matériau photographique initial, considérablement enrichi (247 prises), ordonné en quatre séries et « questionné de manière adéquate » (p. 167), P. García Jordán a fait une source historique en soi, dans son dernier ouvrage dont on ne peut qu’apprécier la complémentarité avec le précédent, en soulignant la très grande qualité des reproductions. Outre la valeur documentaire des différents clichés (quant à l’organisation sociale, aux activités économiques, aux manifestations de la vie religieuse dans les missions guarayas), elle interroge aussi la « construction » qui a présidé à leur élaboration car ce furent, dans certains cas, des commandes, destinées à « représenter » la réalité dans le but de servir le projet missionnaire, tant auprès de la société civile et de l’Etat bolivien que de la hiérarchie franciscaine. Le titre choisi pour l’ouvrage est d’ailleurs repris et adapté des propos de Bernardino Pesciotti, éloquent promoteur du projet de république guaraya. Le Préfet franciscain célébrait ainsi, en 1898, dans le journal de la mission, l’arrivée d’un photographe engagé par ses soins pour « dar a conocer al mundo barbarizado la civilización de nuestra floreciente república » (p. 171).

3L’ouvrage est construit en deux parties. La première récapitule les principales étapes de l’histoire de la conquête et de la réduction des Guarayos entre 1790, date des premiers contacts, et 1939, année où les missions furent sécularisées. Définis comme « groupe ethnico-culturel des Orients boliviens » (p. 17), les Guarayos, ou plus exactement, l’un des cinq groupes de langue guarani qui portent ce nom, ceux qui résident sur les rives des fleuves San Miguel-Sapocós, au sud de la province de Guarayos, sont décrits dans le premier chapitre à travers la perception contrastée qu’en eurent le naturaliste français Alcide d’Orbigny qui séjourna un temps dans la région, en 1831, et les missionnaires franciscains José Cors et Manuel Viudez, qui y arrivèrent à la fin des années 1840.

4P. García Jordán évoque ensuite l’évolution de la politique de l’État bolivien envers ses provinces orientales, de l’indépendance à la fin des années 1930. Elle rappelle l’importance accordée aux missions franciscaines dans la conquête et l’occupation des vastes régions, souvent inexplorées, habitées par des populations nomades ou semi-nomades, insoumises, qui se trouvaient au nord/nord-est (Amazonie) de la toute jeune république. C’est dans ce contexte que prit corps la mission auprès des Guarayos pour laquelle P. García Jordán distingue deux périodes : l’une, de 1790 à 1880, fut marquée au milieu du siècle par la volonté de faire des missions l’instrument privilégié de la réduction de ces indigènes et de l’avancée de la frontière interne. Caractérisée par la concentration progressive de la population guaraya, elle fut accompagnée d’une acculturation croissante de ses membres : furent alors fondées les missions d’Ascensión, Urubichá, Yotaú et Yaguarú puis San Pablo en 1900. L’autre étape, comprise entre 1880 et 1939, vit se consolider le projet missionnaire, bien que le retour d’un gouvernement libéral à partir de 1899 ait signifié un contrôle accru des missions et que la pression des groupes économiques locaux et régionaux, favorables à la sécularisation, ait augmenté. Pour ces groupes d’éleveurs et d’entrepreneurs de caoutchouc, provenant essentiellement des départements de Santa Cruz et du Beni, il s’agissait d’obtenir de la main-d’œuvre sans avoir affaire aux missionnaires. Le décret de sécularisation finit par être publié en 1939.

5En lien direct la república guaraya (nature, acteurs, formes) les chapitres quatre et cinq présentent quelques traits biographiques caractéristiques de ceux que P. García Jordán définit comme des « intermédiaires culturels » (p. 117), en particulier l’évolution de leur origine géographique (Italie, Espagne puis à partir de la fin du XIXe siècle Autriche, Allemagne). Les aspects concrets du projet missionnaire sont ensuite analysés à travers le modèle d’occupation territoriale et la configuration du nouvel espace (organisation spatio-temporelle, introduction de cultures nouvelles, création d’ateliers). Les antécédents de la république guaraya et ses objectifs sont abordés dans le chapitre cinq. Pour l’auteure, il s’agit d’un projet « idéologico-culturel », dépourvu d’un caractère politique (p. 154), conçu par les Franciscains arrivés à Guarayos dans la dernière décennie du XIXe siècle et inspiré du modèle des missions jésuites de l’époque coloniale. De type paternaliste, il fonctionnait sur un modèle ségrégationniste qui, en protégeant les indigènes d’une mainmise à caractère privé ou étatique, rendait impossible leur intégration au processus de « bolivianisation », alors à l’œuvre dans la Bolivie républicaine. Parallèlement, « l’identité » guaraya se voyait transformée du fait de l’imposition de la religion catholique dont l’historienne souligne qu’elle ne fut pas incompatible avec le maintien de « quelques éléments de la cosmovision traditionnelle » (p. 154), comme par exemple la prise en compte du mythe de l’origine guaraya (Tamoi). La république se dota d’éléments symboliques destinés autant à assurer la cohésion du groupe qu’à la faire connaître à l’extérieur. Outre un hymne, il y eut un écu et un drapeau (dont il n’existe à ce jour aucune trace matérielle) qui participaient des rituels instaurés par les missionnaires. Ainsi en allait-il des cérémonies de prise de fonction des caciques, de réception des autorités civiles ou religieuses et des fêtes patronales. La faiblesse de la documentation existante sur ces différents aspects donne toute leur valeur aux photographies.

6Dans la seconde partie, un dernier chapitre fixe le cadre dans lequel ont été réalisées les différentes séries. La première série a été réalisée entre 1898 et 1907 par un photographe engagé par les religieux (Luis Lavadenz Reyes) et un franciscain Juan Bernabei afin qu’ils fassent connaître les « civilisés » guarayos lors de l’Exposition des Missions Catholiques de Turin (1898). Dans un espace aménagé (église, maisons, école), on découvre, en feuilletant l’album, des guides, des messagers, des porteurs, des « guarayos modernes » à cheval, des facteurs qui acheminent le courrier entre les missions. Une reproduction « représente », d’une manière symbolique très expressive, ce passage du « sauvage » au « civilisé » : dans « Grupo de varones guarayos junto a Fr. Daniel Carvallo » (n° 30), au cœur de la mission (semble-t-il celle d’Urubichá), un « tigre » supposément domestiqué (naturalisé ?) se tient paisiblement assis au milieu d’un groupe d’indigènes alignés de manière symétrique. Sur la droite quatre représentants guarayos portant le bâton, symbole de leur autorité, tout de blancs vêtus ; sur la gauche quatre archers guarayos, munis de leurs arcs, portant les vêtements sombres, « typiques » de la période précédant leur arrivée à la mission ; à leurs côtés, un missionnaire dont la légende précise le nom.

7La seconde série date de 1918 et a été réalisée dans le cadre de la visite pastorale du représentant du Vatican à Guarayos : il s’agissait alors de montrer à Rome et à la société bolivienne la réussite des missions, alors en butte aux hostilités de certains secteurs économiques de la société civile désireux de trouver de la main-d’œuvre. Les vues privilégiées sont celles d’édifices religieux dont l’ornementation des autels témoigne de la « civilisation », de même que les photographies de manifestations à caractère religieux ou festif attestent de l’ordre social. Les autorités religieuses sont alors représentées, seules ou en compagnie des autorités guarayas dans une relation hiérarchisée.

8Les deux autres séries plus tardives (respectivement les années 20-30 et les années 40-50) traduisent une évolution. Dans le contexte de forte remise en cause qui précéda le décret de sécularisation, les photographies de la troisième série s’attachent à montrer la vie des missions (Ascensión, Yaguarú) : les activités quotidiennes (confection de briques, chargement de tobachi pour le blanchiment des maisons, cueillette du coton), les éléments constitutifs de l’espace social et religieux. La constitution d’une « mémoire historique » de la mission et la valorisation de la communauté franciscaine sont visibles à travers les nombreux clichés qui représentent les membres de la communauté. Mais surtout, et cela se vérifie dans la quatrième série, des photographies rendent compte de la réalité dans deux nouvelles missions fondées à la fin des années trente (Santa María et Salvatierra) pour y « réduire » les Sirionó, groupe ethnique ayant pratiquement disparu de nos jours. Dans une démarche nettement ethnographique, l’œil des photographes (respectivement le frère Alfredo Hoeller et Hildeberto Walpoth) saisit les transformations en cours et privilégient les photos d’individus ou de groupes appréhendés dans leur état « naturel ». Dans une même série, le contraste entre Sirionós « primitifs » et Guarayos est parfois saisissant, comme le montre par exemple la photographie (n°221) « Guarayo entregando regalos a un grupo de sirionós ».

9Le commentaire synthétique de chacune des séries auquel se livre P. García Jordán dans les vingt dernières pages démontre, de manière claire, l’intentionnalité qui a présidé à la réalisation de ces photographies, qui cherchent non la « spontanéité » mais le « moment biographique ou historique », selon la formule de J. Berger (p. 171). De ce point de vue, les photographies nous informent plus sur le projet missionnaire que sur les Indiens eux-mêmes. Dans le travail de longue haleine que l’historienne a engagé sur la construction des Orients bolivien et péruvien à l’époque contemporaine, cet ouvrage met en lumière et analyse les différents processus qui furent à l’œuvre dans la province de Guarayos à partir d’un riche matériau photographique qu’elle s’emploie avec bonheur à « faire parler ».

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Pour citer cet article

Référence papier

Catherine Heymann, « Pilar GARCÍA JORDÁN.- Unas fotografías para dar a conocer al mundo la civilización de la república guaraya », Caravelle, 95 | 2010, 234-238.

Référence électronique

Catherine Heymann, « Pilar GARCÍA JORDÁN.- Unas fotografías para dar a conocer al mundo la civilización de la república guaraya », Caravelle [En ligne], 95 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/caravelle/7548 ; DOI : https://doi.org/10.4000/caravelle.7548

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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