Silvia CAPANEMA, Anaïs FLECHET (dir.).- De la démocratie raciale au multiculturalisme : Brésil, Amériques, Europe
Silvia CAPANEMA, Anaïs FLECHET (dir.).- De la démocratie raciale au multiculturalisme : Brésil, Amériques, Europe.- Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2009.- 273 p.
Texte intégral
1Cet ouvrage présente les recherches d’un groupe de travail sur le Brésil, dont les contributions ont été présentées lors du V congrès du CEISAL à Bruxelles, tenu en avril 2007. Un des rares ouvrages en français sur la démocratie raciale et le multiculturalisme, il ouvre le débat sur un thème d’une brûlante actualité au Brésil. Bien que la politique d’action positive occupe le devant de la scène dans les affrontements entre partisans d’un pays en noir et blanc et les défenseurs du métissage, la question raciale soulève bien des interrogations sur la formation de la société et de l’identité nationale.
2En dépit de l’abolition de l’esclavage, et face à l’impossibilité de mener toute enquête sur les origines serviles des citoyens, la définition des couleurs constitue le cœur du racisme au Brésil. La démocratie brésilienne se serait construite sur le paradigme de l’exclusion, où le métissage représente une variante conduisant à la dissimulation des traits culturels et symboliques de l’héritage africain. Au-delà des questions propres à l’étude des communautés Noires, dont l’influence politique est débattue dans différents articles de l’ouvrage, celui-ci soulève un certain nombre de problématiques essentielles pour comprendre le pacte démocratique.
3L’ouvrage propose une approche interdisciplinaire divisée en trois axes thématiques. Dès les premières pages, l’explication des limites de la traduction des termes définissant les nuances de couleurs au Brésil (environ 120 termes) révèle la complexité du classement phénotypique. La première partie se consacre ainsi aux études sur la mémoire et l’histoire de l’esclavage et insiste sur les origines de la discrimination raciale. La deuxième partie attire l’attention du lecteur sur l’aspect sociologique de la démocratie raciale et élucide les limites, les apports et les réponses gouvernementales pour lutter contre le racisme. Enfin, la troisième partie ouvre le débat aux autres pays d’Amériques, notamment en Colombie, au Mexique et aux Etats-Unis.
4Dans son article, l’historienne Hebe Mattos montre, à travers une étude croisée de textes anciens et de témoignages contemporains, la construction de la mémoire de l’esclavage et sa transmission dans les communautés de Noirs marrons. Les mémoires de l’exode africain se mêlent à celle de la fuite devant la situation d’exploitation esclavagiste. Par ailleurs, l’impact des résistances noires est directement proportionnel à la violence de l’esclavage. La dernière révolte à caractère racial est celle des marins à Rio de Janeiro, en 1910. Le héros de la « révolte du fouet » (chibata), le marin João Candido, incarne la nature des rapports de force entre Blancs et Noirs dans le Brésil républicain (1889). Silvia Capanema révèle les méandres d’une mutinerie inspirée du soulèvement du cuirassier Potemkine (1905) : épisodes révélateurs de la brutalité des conflits hiérarchiques à l’intérieur de la Marine nationale.
5D’un autre côté, Benito Bisso Schmidt montre que le discours racial est un élément peu mobilisé par les syndicalistes brésiliens du début du XXe siècle. Dans leurs stratégies personnelles, les acteurs dissimulent certaines attaches ethniques pour en valoriser d’autres, ceci afin de faciliter leur ascension dans la carrière. Ainsi, le socialiste Xavier da Costa se définit-il comme ouvrier et non pas comme métis.
6L’étude de Vassili Rivron sur les métiers radiophoniques au Brésil est aussi un bon révélateur d’un système d’exclusion discrète. Dans celui-ci, le Noir est relégué aux fonctions techniques. La valorisation de la samba serait liée au processus de modernisation des industries audio-visuelles. Paradoxalement, sa diffusion sur les chaînes de la radio nationale est caractéristique d’une société qui vit le malaise de dénier sa réalité pour reconstruire son identité.
7Jean-Yves Mérian et Antônio Sérgio Alfredo Guimarães contribuent à comprendre la construction d’un espace américain de revendication ethnique. Le premier congrès du Noir brésilien réunit en 1950 des militants contre la discrimination raciale venus des différents Etats. Abdias do Nascimento surgit dès cette époque comme un leader du mouvement Noir brésilien. La naissance du Mouvement Noir unifié (MNU), en 1978, indique un changement significatif dans la perception de la couleur. Ses militants s’interrogent sur l’universalisation de l’éducation et sur l’absence de ségrégation officielle. Seraient-elles suffisantes pour lutter contre les inégalités raciales ? Pour eux, le premier point est de reconnaître la discrimination raciale.
8Dans un article assez illustratif, Elielma Ayres Machado décrit les étapes de l’adoption légale du système des quotas, mis en application en décembre 2003, dans l’état de Rio de Janeiro. D’ailleurs, l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro (UERJ) réserve 40% du total des places de première année aux candidats Noirs et métis auto-déclarés. L’auteur laisse une place secondaire à l’analyse des politiques d’action affirmative, notamment quant aux limites sociales de ces mesures. Néanmoins, si le classement chromatique dans les universités suggère un corps participant aux luttes politiques, dans les hôpitaux et les casernes on classe un corps perçu dans sa dimension biologique et naturalisé. C’est pourquoi dans l’étude de Valéria Ribeiro Corossacz la déclaration de couleur est un aspect essentiel du classement chromatique. Dans le recensement tous les Brésiliens déclarent leur couleur selon quatre critères : noir, pardo (brun), blanc, jaune. Toutefois, entre la couleur annoncée et la couleur perçue existe un écart important, souligné par Laura Guimarães Corrêa et Paulo Berbardo Ferreira Vaz. Dans leur étude les auteurs ne laissent pas sous silence la notion de pouvoir et considèrent ce processus comme une structure complexe de domination.
9Enfin, les perspectives comparatistes permettent de retrouver des similitudes, des ressemblances et de dégager des modèles. Les différents cas de figure sont traversés par une même interrogation : comment intégrer les masses populaires dans une communauté nationale, alors même que la société qui élabore cette communauté est issue de leur discrimination ? Aussi bien au Mexique qu’au Brésil les figures nationales doivent faire face à la même ambiguïté intrinsèque aux Nations américaines : comment résoudre les inégalités héritées de l’exploitation de type colonial puis post-colonial ? La reconnaissance des droits des populations héritées de l’esclavage revêt un aspect crucial pour la construction de la nation : elle révèle l’histoire de la transition du modèle d’exploitation coloniale à celui de l’exploitation capitaliste.
10Enfin, Anaïs Fléchet et Julie Jourdain revisitent le mythe de la démocratie raciale, et montrent comment la fable des trois races de Gilberto Freyre crée l’illusion d’une harmonie raciale. Selon ces auteurs, la démocratie raciale est un des principaux mythes fondateurs de la Nation brésilienne. Ce modèle de démocratie fondé sur l’assimilation des races par le métissage fonde une image équivoque du Brésil, d’après laquelle le racisme a une faible importance dans la construction de l’Etat et de la société. La démocratie raciale se constitue en paradigme politique brésilien et circule à travers la plume des écrivains et sociologues brésiliens dans les Amériques et en Europe. Il s’exporte comme un moyen à la fois pour lutter contre l’exclusion et pour régler les conflits raciaux.
11La principale conclusion de cet ouvrage concerne l’usage politique du langage racial : il sert autant à discriminer les Noirs dans la construction d’une hiérarchie sociale dissimulée, qu’à unifier les liens communautaires entre les Noirs brésiliens. Ce livre retrace la trajectoire d’une notion, celle de race, de ses conceptions et de ses usages à différents moments de l’histoire du Brésil. L’ouvrage est foisonnant bien que la contribution des articles soit inégale. Certains articles sont plus descriptifs que d’autres.
Pour citer cet article
Référence papier
Rodrigo Nabuco De Araujo, « Silvia CAPANEMA, Anaïs FLECHET (dir.).- De la démocratie raciale au multiculturalisme : Brésil, Amériques, Europe », Caravelle, 95 | 2010, 238-240.
Référence électronique
Rodrigo Nabuco De Araujo, « Silvia CAPANEMA, Anaïs FLECHET (dir.).- De la démocratie raciale au multiculturalisme : Brésil, Amériques, Europe », Caravelle [En ligne], 95 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/caravelle/7556 ; DOI : https://doi.org/10.4000/caravelle.7556
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page




