Consuelo NARANJO OROVIO (Coord.).- Historia de Cuba - Historia de las Antillas, Volume I
Consuelo NARANJO OROVIO (Coord.).- Historia de Cuba - Historia de las Antillas, Volume I.- Aranjuez, Doce Calles, 2009, 625 p.
Texte intégral
1Cuba connaît aujourd’hui une transition politique, matérialisée par le passage de témoin entre Fidel et son frère Raúl, et nombreux sont les questionnements sur l’avenir envisageable après Castro. L’historiographie cubaniste depuis 1959 est souvent marquée par la prise de position des auteurs quant au régime politique en vigueur dans l’île. Plus que jamais, pour comprendre les enjeux actuels, les chercheurs, les étudiants et les personnes intéressées par le devenir de cette île caraïbe ont besoin de repères clairs et de faits précis sur le passé comme sur l’actualité. L’imposant ouvrage − plus de 600 pages – qu’il nous est donné de présenter ici est le premier d’une série de cinq livres sur l’histoire des pays antillais : Cuba, la République dominicaine, Porto Rico, les Antilles non hispanophones, le cinquième volume consistant en une histoire comparée des pays de la zone. L’objectif de cette collection est de sonder cette région du monde sous tous ses aspects et de souligner les spécificités de chacun des pays des Caraïbes, mais également de déterminer l’existence de points communs qui les unissent. Déjà dans ce volume, certains auteurs ont pris en considération cette insertion dans une perspective caribéenne plus large que la seule île de Cuba et ont abordé certaines thématiques de manière comparatiste.
2Louable ambition mais épineux défi que d’exposer en un seul ouvrage cinq siècles de l’histoire d’un pays. L’idée de départ des ouvrages qui composent la collection est exposée très clairement dans la « Présentation » : « Las obras tienen una estructura similar que recoge de un modo e intensidad variables –en función de las características de cada país− los temas centrales que vertebraron el acontecer de estos pueblos y que generaron culturas, estructuras sociales y económicas y prácticas políticas diversas. » (p. 10) La particularité de cette histoire de Cuba est d’avoir été rédigée par quinze auteurs originaires de différents pays, (Cuba, Espagne, Etats-Unis, France, Italie et République Tchèque) et spécialistes de différentes disciplines (histoire, géographie, droit, littérature comparée, sciences politiques, économie) à savoir Joan Casanovas Codina, Alejandro de la Fuente, Leida Fernández Prieto, Armando García González, Luis Miguel García Mora, Antonio Santamaría García, María Dolores González-Ripoll Navarro, Zoila Lapique Becali, Carmelo Mesa-Lago, Françoise Moulin Civil, Consuelo Naranjo Orovio, Josef Opatrný, Vanni Pettinà, José A. Piqueras, Rafael Rojas. Signalons que parmi les auteurs participant à l’ouvrage, Zoila Lapique Becali et Armando García González, résident encore à Cuba. En dix-neuf chapitres, ces chercheurs se proposent d’étudier Cuba de 1511 aux récents événements de 2008. L’ouvrage se divise en six grandes parties thématiques : « Population », « Economie », « Société », « Politique », « Culture et science », « Un demi-siècle de politiques économiques et sociales dans la Cuba Socialiste ». La première et l’avant-dernière parties couvrent l’intégralité des cinq siècles, les seconde, troisième et quatrième parties sont consacrées à toute la période prérévolutionnaire, la dernière se centre, comme son nom l’indique, sur l’après 1959.
3Le choix d’ouvrir le livre par deux parties portant respectivement sur la population et l’économie confirme le rôle déterminant de ces deux facteurs pour la compréhension postérieure de l’histoire. Alejandro de la Fuente (de 1510 à 1770) et Consuelo Naranjo Orovio (de 1760 à aujourd’hui) présentent les populations autochtones, les régions du monde dont sont originaires les populations libres et les esclaves. Ils détaillent les évolutions des foyers de peuplement et les mouvements de dépeuplement et repeuplement. Ils décrivent les différentes vagues migratoires y compris, même si elle n’est que rapidement évoquée, l’émigration vers les Etats-Unis des XXe et XXIe siècles. Les auteurs, s’appuyant sur de nombreux graphiques, cartes et rapports de recensements étudient la composition de la population selon la couleur de peau et expliquent l’évolution des mentalités à ce sujet.
4Les auteurs de la partie économique, Alejandro de la Fuente (1500-1700) et Antonio Santamaría García (1700-1959), passent exhaustivement en revue les politiques économiques de l’île et centrent logiquement leur étude sur l’histoire du produit dominant, le sucre. Les zones géographiques et populations concernées, les causes de la spécialisation, l’impact de la Colonie, de l’Indépendance, de l’abolition de l’esclavage et des conflits mondiaux sur la production, les relations commerciales internationales, les âges d’or et les crises sont méthodiquement exposés. Mais, comme le rappelle De la Fuente en page 147, l’économie de plantation ne s’est développée à Cuba qu’à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle ; de ce fait, les autres productions, cuir, tabac, bétail, cacao, agrumes et autres ne sont pas oubliées. De nombreuses cartes ponctuent agréablement la lecture.
5La partie « Société » débute par une description complète de l’esclavage pratiqué pendant presque quatre siècles. Alejandro de la Fuente dresse un tableau complet : les pays d’origine, les différents statuts des esclaves, le rapport entre l’esclavage et la plantation, l’histoire de la traite et les conflits internationaux. Il termine en ouvrant la réflexion sur le racisme engendré par cette période. D’autres chapitres de cette même partie signalent la création de nouvelles formes d’esclavage après l’abolition (celle des travailleurs chinois par exemple). L’auteur détaille ensuite les processus de formation et de pérennisation des élites. Tous les groupes sociaux se situant entre les deux extrémités de la pyramide sont décrits, tant sur le plan de leur organisation interne que sur celui des interactions. Le second chapitre de cette troisième partie se clôt par une réflexion sur l’apparition du métissage qui rompt la segmentation voulue par les oligarchies. A partir du XVIIIe siècle et des événements dans les pays voisins, le pouvoir des élites péninsulaires est remis en question et l’ascension des Créoles débute. Le troisième chapitre de cette partie est consacré aux indépendances, puis le dernier porte sur la « república mediatizada » et Vanni Pettinà entreprend de dénoncer des contre-vérités, principalement celle qui consiste à décrire ces années comme une période d’immobilisme. La partie s’achève sur l’émergence de la figure de Fidel Castro et à l’aube de ce qui représentera le principal changement dans la structure de la société : la Révolution.
6La quatrième partie est essentiellement historique et politique. Signalons le choix de consacrer le premier chapitre -écrit par Opatrný- à une histoire de la position de Cuba sur la scène internationale du XVIe siècle à la Révolution de 1959 (notamment ses relations avec l’Espagne, la France, la Grande-Bretagne et l’Amérique du Nord). Dans toute cette quatrième partie, histoire nationale et relations internationales (contrebande et piraterie, modèle espagnol et réformes, représentation des élites cubaines dans la péninsule, ingérences diverses, guerres de successions et leur impact, etc.) sont constamment imbriquées, s’éclairant mutuellement. Le deuxième chapitre est un retour sur les XVIe et XVIIe siècles et sur les premiers temps de la colonie. A cette époque, à l’échelle du continent, l’histoire de Cuba a été souvent éclipsée par les découvertes mésoaméricaines et andines, pourtant, l’auteur rappelle que c’est à ce moment-là que Cuba se définit politiquement, économiquement et culturellement. Le découpage des trois derniers chapitres est le suivant : 1708-1878, 1878-1898, 1898-1962. Les dernières pages de la partie « 1878-1898 » sont consacrées à « José Martí et l’indépendantisme cubain ».
7La cinquième partie dresse un état des lieux de la culture et des sciences dans leurs formes les plus diverses et sur l’intégralité de la période. Tous les auteurs s’appliquent à mettre en évidence les liens entre vie culturelle, vie politique et construction identitaire. Signalons tout particulièrement le chapitre où Rafael Rojas revient méthodiquement sur toutes les polémiques intellectuelles nées durant la première décennie révolutionnaire. Cette partie permet au lecteur de bien situer chronologiquement, artistiquement et politiquement les grandes personnalités des XIXe et XXe siècles. Les autres chapitres sont dédiés à un panorama de l’art cubain ; la littérature, le cinéma, la musique et l’art plastique sont respectivement traités par Françoise Moulin Civil, Dolores González-Ripoll et Zoila Lapique Becali. Mais outre ces arts incontournables, l’ouvrage se tourne également vers des domaines moins souvent traités : l’architecture (Lapique Becali) et la presse (González-Ripoll). La partie se referme sur un chapitre original au sujet des sciences par Leida Fernández Prieto et Armando García González.
8La sixième et dernière partie qui fait également office de conclusion concerne l’ensemble de la période révolutionnaire jusqu’à aujourd’hui, et son auteur, Carmelo Mesa Lago, choisit l’angle économique. A travers cette spécialité, il réussit à dresser un portrait politique et social de ces cinquante dernières années. Il propose une périodisation fort éclairante qui oppose des « cycles idéalistes » et des « cycles pragmatiques » − ce qu’il nomme le « pendule idéologico-économique » −. Il analyse les différentes réformes, évoque les théories d’Ernesto Guevara (« l’Homme nouveau », « les stimulants matériels »), les facteurs exogènes et endogènes agissant sur l’économie. Mesa Lago livre enfin au lecteur quelques conjectures et pistes de réflexion sur l’avenir postCastro dans lesquelles il appelle de ses vœux un « cycle pragmatique ».
9On observe tout au long de l’ouvrage un même souci didactique, dans le fait d’exposer des idées communément admises dans l’historiographie traditionnelle pour ensuite les affiner, dans la citation constante de sources très diversifiées et dans l’utilisation de nombreux graphiques, tableaux et cartes (parties I, II, III et VI). Cette Historia de Cuba s’enrichit d’une iconographie variée et de qualité répartie tout au long des chapitres (portraits, cartes postales, gravures et dessins satiriques, photographies, plans, reproductions de documents de la vie quotidienne révolutionnaire…) ainsi que de trente-huit pages d’index très utiles dans le cadre d’une simple consultation. Les quarante et une pages de bibliographie regroupent, tous chapitres confondus, des publications de toutes origines. Elle sera d’une aide précieuse pour les chercheurs.
10Le traitement à la fois thématique et chronologique aurait pu entraîner des répétitions, mais celles-ci sont soigneusement évitées. En effet, s’il est souvent fait allusion à un même moment historique, chacun des auteurs apporte de nouveaux éléments. Ceci contribue d’ailleurs à la dimension encyclopédique de l’ouvrage. Seule ombre à ce travail qui se démarque par ailleurs par son souci constant d’exhaustivité : l’histoire révolutionnaire se trouve cantonnée aux très bonnes mais trop brèves Ve et VIe parties. Certes les quatre premières parties donnent des informations essentielles pour comprendre la genèse du mouvement révolutionnaire, les héritages intellectuels et matériels des siècles passés, l’état de l’économie et de la société en 1959, mais malgré tout, le lecteur pourra déplorer le fait que la périodisation de la majorité des chapitres s’achève en 1959 ou au mieux en 1962.
11Comme nous le signalions au début de ce compte rendu, les ouvrages historiques, économiques et culturels sur Cuba laissent pour beaucoup entrevoir un positionnement politique fort. Cette indispensable somme sur la question, notamment du XVIe au début du XXe siècle, s’efforce de présenter les faits de la façon la plus précise possible sans jamais prendre position de manière définitive. Le choix d’une pluralité d’auteurs soulignant différents points de vue, loin de provoquer un quelconque éclatement, contribue au contraire à une recherche de la nuance.
Pour citer cet article
Référence papier
Magali Kabous, « Consuelo NARANJO OROVIO (Coord.).- Historia de Cuba - Historia de las Antillas, Volume I », Caravelle, 95 | 2010, 240-243.
Référence électronique
Magali Kabous, « Consuelo NARANJO OROVIO (Coord.).- Historia de Cuba - Historia de las Antillas, Volume I », Caravelle [En ligne], 95 | 2010, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/caravelle/7568 ; DOI : https://doi.org/10.4000/caravelle.7568
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