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Miquel Utrillo, des arts aux astres

Sarah Jammes

Résumés

Cet article cherche à démontrer l’influence qu’exerce la formation scientifique de Miquel Utrillo, dans les domaines de la météorologie et de l’astronomie, sur son travail de peintre et d’illustrateur. Notre travail se concentre sur trois de ses productions iconographiques réalisées durant les années 1890, lorsqu’Utrillo est clairement identifié au mouvement artistique du Symbolisme.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Rusiñol, Santiago. Desde el Molino. Illustrations de Ramon Casas. Barcelone : L’Avenç, 1894, p. 141 (...)

1« El ingeniero convertido al gremio de San Lucas ». C’est en ces termes que l’écrivain et peintre Santiago Rusiñol dépeint son ami Miquel Utrillo i Morlius (1862-1934) dans l’une de ses chroniques recueillies dans l’ouvrage Desde el Molino, paru en 1894 et illustré par Ramon Casas1.

2L’ingénieur agronome Utrillo présente en effet la particularité d’avoir reçu une formation scientifique avant de se consacrer quasi exclusivement, dès la décennie 1880, à la pratique artistique. Aussi les années 1880 marquent-elles une période charnière dans sa carrière, étant celles durant lesquelles il décide de délaisser son métier d’ingénieur pour se lancer résolument dans diverses activités artistiques et culturelles, sans, toutefois, mettre de côté ses connaissances scientifiques. C’est sans doute la conjugaison de ces deux domaines tout au long de sa vie qui l’amènera à placer sa revue Pèl & Ploma, qu’il dirige avec Casas entre 1899 et 1903, sous l’égide de la déesse des sciences et des arts : Minerve. De fait, dans le premier numéro de 1899, il mentionne l’affiche que Ramon Casas a réalisée pour annoncer la parution de la nouvelle publication et qui donne à voir une jeune femme rousse allongée sur un divan et dont le haut de la coiffure remplace le casque antique2. Utrillo dit alors de ce personnage qu’il est « la Minerve d’aujourd’hui »3 ; cette même Minerve / Athéna dont Utrillo dessinera un portrait pour réaliser le célèbre logotype de l’Enciclopedia universal ilustrada europeo-americana Espasa-Calpe [Fig. 1]4, ouvrage publié entre 1907 et 1933 et dont il dirigera la partie artistique entre 1905 et 1919. Minerve permet également de faire le lien entre Utrillo et la science astronomique. En effet, selon l’homme politique et intellectuel français François Noël (1756-1841), dans l’Antiquité, la déesse Minerve était profondément liée à l’astronomie. Voici ce que nous pouvons lire dans le deuxième tome de son Dictionnaire de la fable dont la quatrième édition, que nous avons pu consulter, est parue en 1823 : « On attribuait à cette déesse [Minerve] l’invention de l’astronomie »5. Par ailleurs, dans les périodiques illustrés Luz et Pèl & Ploma, nous avons pu constater que l’un des pseudonymes de Utrillo est « A. L. de Barán », jeu de mot autour du nom Aldébaran qui est l’étoile principale de la constellation du Taureau.

Fig. 1 – Portrait de la déesse Athéna de profil6

Fig. 1 – Portrait de la déesse Athéna de profil6

Logotype conçu par Miquel Utrillo pour l’Enciclopedia universal ilustrada europeo-americana Espasa-Calpe

  • 7 Locher, Fabien. Le Savant et la tempête. Étudier l’atmosphère et prévoir le temps au xixe siècle. R (...)

3Cette double inclination, artistique et scientifique, nous intéresse tout particulièrement car elle nous amène à nous demander si sa formation scientifique, plus précisément son attrait pour la météorologie et l’astronomie, a exercé une influence sur sa pratique artistique durant la décennie 1890. C’est à cette question que nous allons tâcher de répondre ici, en nous concentrant exclusivement sur trois productions artistiques qu’il réalise durant cette décennie : il s’agit de sa peinture Vista de l’absis de Notre-Dame de París, sota la neu, ainsi que de l’affiche et de l’une des illustrations qu’il réalise pour le recueil poétique Oracions de Santiago Rusiñol. Le point commun de ces trois images est la présence, non seulement du « regard vertical » – de la Terre vers les cieux – de la part d’Utrillo7, mais aussi de cathédrales reliées à l’iconographie céleste.

4Pour l’heure, commençons par le commencement : la formation en sciences du jeune Utrillo.

Miquel Utrillo, entre sciences et arts

5Dans les lignes qui suivent, nous souhaitons recenser les diverses activités scientifiques de Miquel Utrillo, déjà connues ou que nous avons pu découvrir durant nos recherches, afin de démontrer que sa formation en sciences est loin d’être anecdotique et qu’elle peut donc s’avérer déterminante dans sa carrière d’artiste.

  • 8 Jammes, Sarah. Miquel Utrillo et Pèl & Ploma : ou comment participer à la renaissance des Arts cata (...)
  • 9 Banlin-Lacroix, Catherine. Miquel Utrillo i Morlius, critique d’art. Mémoire en vue de l’obtention (...)
  • 10 Jammes, Sarah. Miquel Utrillo et Pèl & Ploma : ou comment participer […]. Op. cit., p. 84.

6Très certainement sur décision de son père – l’avocat Miquel Utrillo i Riu, actionnaire de l’Institución Libre de Enseñanza, et fortement empreint des idées régénérationnistes et progressistes de son temps, tant sur le plan technologique que politique8 –, le jeune Miquel se lance dans une formation essentiellement tournée vers les sciences. Ainsi que l’explique Catherine Banlin-Lacroix, Utrillo obtient en 1879 un baccalauréat scientifique puis s’inscrit dans une école d’ingénieur à Barcelone avant de se rendre à Paris où il se forme à l’Institut National Agronomique entre les années 1880 et 1882 – date du second exil en France de son père, qui se rend alors avec sa famille dans la capitale française. Bien que cet Institut ne lui délivre pas le diplôme d’ingénieur agronome9, il travaille comme tel au moins jusqu’en 1887, date de la fin de ses voyages professionnels à travers l’Europe10.

  • 11 Utrillo, Miquel. « Determinación del color de los vinos Por el Vino-Colorímetro de L. Salleron ». N (...)

7Son intérêt pour les questions agricoles est très certainement une autre influence paternelle, ainsi que nous invite à le penser le fait que son père Utrillo i Riu crée et dirige à Paris un journal intitulé Noticia mensual de los vinos españoles en Francia. Son fils Miquel Utrillo y collabore dès le premier numéro dans lequel nous avons pu consulter un article signé M. U. y M. – Miquel Utrillo y Morlius – portant le titre « Determinación del color de los vinos Por el Vino-Colorímetro de L. Salleron »11. Comme l’explique clairement le titre, le jeune Utrillo s’intéresse à un nouvel appareil créé par Jules Salleron (1829-1897) pour déterminer la coloration exacte des vins. Aussi constatons-nous comment, chez Utrillo, l’observation scientifique, à travers le descriptif de cet instrument et de ses résultats, se mêle à des questions d’ordre esthétique comme peut l’être la détermination de la couleur d’un liquide.

8Durant cette période, il s’adonne à d’autres activités scientifiques. Par exemple, dans les archives Miquel Utrillo de la Biblioteca Popular Santiago Rusiñol à Sitges, nous avons trouvé l’une des pages de couverture de la revue scientifique Crónica científica. Revista internacional de ciencias [Fig. 2]. Cette revue est publiée et dirigée à Barcelone par l’ingénieur catalan Rafael Roig y Torres (1855-1931) entre 1878 et 1892, et se compose de divers articles et études relatifs à différentes branches de la Science, dont la météorologie et l’astronomie. Sur cette première de couverture, correspondant au numéro 28 du 25 février 1879, est mentionné parmi les collaborateurs « Utrillo », sans plus de précisions. Nous avons donc consulté l’année 1879 de cette revue, intégralement accessible en ligne sur le site de l’Université polytechnique de Barcelone, et n’avons trouvé aucune trace d’Utrillo. De cette manière, il nous est impossible d’affirmer s’il s’agit de Miquel Utrillo i Morlius ou de son père, bien que tout porte à croire qu’il soit question du premier, puisque durant cette même année, il est étudiant en agronomie et, très certainement, impliqué dans des revues scientifiques spécialisées. L’autre question qui se pose est en quoi consiste cette collaboration. Nous ne pouvons, là aussi, qu’émettre des hypothèses : peut-être s’agit-il d’une collaboration dans la mise en forme de la revue, ou bien dans la traduction des articles produits par des scientifiques étrangers. À titre d’exemple, durant cette année 1879, la revue publie un texte en espagnol de Camille Flammarion intitulé « ¿Está habitada la Luna? ». Le texte original en français doit certainement provenir d’une revue ou d’un fascicule, et nombre des passages traduits dans la Crónica científica apparaîtront dans l’un des chapitres – « La Lune est-elle habitée ? » – de l’Astronomie populaire : description générale du ciel écrit par Flammarion et dont la première édition date de l’année 1879. Nous observons, en somme, que Miquel Utrillo – s’il s’agit bien de lui dans ce cas précis – s’engage dans des activités qui se font l’écho d’une actualité scientifique alors brûlante.

Fig. 2 – Première page de couverture

Fig. 2 – Première page de couverture

Crónica científica. Revista internacional de ciencias du numéro 28, 25.02.1879, Barcelone

Bibliothèque Santiago Rusiñol. Fonds Miquel Utrillo

  • 12 Association Française pour l’avancement des sciences. Compte rendu de la 10e session Alger 1881, Pa (...)

9De plus, en 1881, Miquel Utrillo est membre de l’Association française pour l’avancement des sciences (AFAS), créée en 1872 avec un clair projet de rénover la France par le biais de la recherche et de la diffusion scientifiques. Sa devise est précisément « Par la science, pour la patrie ». Nous savons qu’Utrillo en est membre grâce à une carte actuellement conservée dans les archives de la Biblioteca Popular Santiago Rusiñol faite à l’occasion d’un congrès qui s’est tenu en avril 1881 à Alger. Le nom d’Utrillo Morlius apparaît en lettres manuscrites sur cette carte au-dessous duquel est précisé « membre de l’association ». Par ailleurs, le compte-rendu de cette 10e session, à Alger, recense Utrillo dans la « Liste générale des membres de l’Association française pour l’avancement des sciences », avec la précision de son adresse parisienne : « Utrillo-Morlius (Michel), 16, boulevard de Strasbourg – Paris »12. Cette adresse correspond à celle des bureaux du périodique fondé par son père, Noticia mensual de los vinos españoles en Francia, et se trouve juste à côté de ce qui deviendra à la toute fin du xixe siècle le Théâtre Antoine. Cependant, précisons que Utrillo ne s’est pas rendu au congrès en question, aussi n’apparaît-il pas d’autres références à son sujet dans le compte-rendu de l’Association française que nous venons de mentionner.

  • 13 Panyella, Vinyet. « Miquel Utrillo i les arts ». Dans Panyella, Vinyet (dir.). Miquel Utrillo i les (...)
  • 14 Jammes, Sarah. Miquel Utrillo et Pèl & Ploma ou comment participer […]. Op. cit., p. 34.
  • 15 Panyella, Vinyet. « Miquel Utrillo i les arts ». Dans Panyella, Vinyet (dir.). Miquel Utrillo i les (...)

10L’intérêt d’Utrillo pour la météorologie est bien connu13. Déjà en 1879, il s’intéresse à cette science, comme l’atteste la correspondance que son père entretient avec l’astronome, physicien et météorologue français Edme Hippolyte Marié-Davy (1820-1893), qui a dirigé l’Observatoire municipal de Montsouris (1873-1887). Dans un courrier qu’adresse Marié-Davy à Utrillo i Riu, daté de mai 1879, le scientifique français salue les capacités de son fils – selon toute vraisemblance, Miquel Utrillo i Morlius – dans le domaine de la météorologie14. Par ailleurs, le jeune Utrillo collabore à la même époque au journal catalaniste et républicain que fonde Valentí Almirall en 1879, Diari català, dans lequel il se charge de la notice météorologique. Devenu membre en 1879 de l’Associació d’Excursions Catalana, Utrillo participe aussi à des excursions au cours desquelles il s’intéresse non seulement au patrimoine artistique mais également à l’observation météorologique en installant, notamment, en cette même année 1879, le premier thermomètre au sommet de Sant Jeroni à Montserrat : « És ell qui, en el transcurs d’una excursió a Montserrat, instal·la el primer termòmetre meteorològic a Sant Geroni i qui, des del seu particular interès per la qüestió, intercanvia dades de Barcelona o de París amb altres estacions d’observació meteorològica »15. Nous remarquons, partant, que pendant presque dix ans (1879-1887), le jeune Miquel Utrillo se consacre à la science de l’agronomie et de la météorologie.

11Il est également intéressant de noter que derrière ces diverses activités scientifiques se trouve une profonde volonté de la part de Utrillo i Morlius de contribuer à la régénération et à la modernisation du territoire catalan et, plus généralement, de l’Espagne. L’idée de progrès est en effet une obsession chez Utrillo ; obsession qui passera chez lui du domaine scientifique au domaine artistique. Revenons à la correspondance de Marié-Davy : ainsi que nous avons pu le comprendre dans notre thèse de doctorat, l’étude du climat, selon le scientifique français, présente un intérêt certain lorsqu’elle est mise en pratique dans le domaine de l’agriculture, jouant, de cette manière, un rôle essentiel dans le développement et le progrès de l’exploitation des richesses du sol national. Cette même conception de la science comme outil au service du progrès national est également défendue par le Diari català. Durant l’année 1879, et dès le premier numéro, sous les bulletins météorologiques reproduits en première page, au-dessous de la manchette du titre de la publication, est placée une définition, différente selon les numéros, de la science de la météorologie. Ce besoin de définir pratiquement tous les jours cette branche scientifique nous invite à penser que la météorologie est une science peu connue des lecteurs, et donc assez nouvelle en cette deuxième moitié du xixe siècle. Voici ce que nous pouvons lire dans les premiers numéros de 1879 – nous ne citerons que les cinq premiers :

- « Meteorologia: Es la ciencia del temps. Sos fonamens son la observació pacien dels fenómenos que neixen en la atmófera »16;
- « Meteorologia. — Son fí es retirar del estudi dels climas, vents, etc., la major utilitat pel home » (Diari català, 2, 05.V.1879) ;
- « Meteorologia. — Las ciencias moderna [sic] y l’ telégrafo son sos medis de creixer y ser útil al home » (3, 06.V.1879) ;
- « Meteorologia. — Veyent l’home, que molts cops los fenómens astmosférichs perturban sos projectes, ha probat de crear la [previsió] del temps ‘próxim’ » (5, 08.V.1879).

12En somme, la météorologie selon le Diari català et, en toute logique, selon Miquel Utrillo qui élabore lui-même plusieurs de ses bulletins météorologiques, est directement liée, d’une part, à l’observation de l’atmosphère et des cieux et, d’autre part, à l’idée de modernisation : cette science présentée comme innovante doit favoriser le progrès de l’homme et inscrire le pays au cœur de l’innovation scientifique internationale ; pensée qui est au cœur également de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences dont Utrillo est membre.

13Cependant, durant ses années d’étudiant à l’Institut Agronomique, Utrillo commence à fréquenter les milieux artistiques et bohèmes de Paris, en particulier de Montmartre, où il se rend déjà dans divers cabarets, dont le tout récent « Le Chat noir ». Lorsqu’il s’installe à nouveau à Paris en 1889, il renoue avec ce milieu artistique, auquel il se consacre, à partir de ce moment, pleinement.

Les activités artistiques de Miquel Utrillo à la charnière des années 1880-1890

14Depuis petit, Miquel Utrillo est attiré par le dessin et la peinture : très tôt, sa vocation est celle de devenir peintre, comme en témoignent ses différents carnets de croquis, aujourd’hui conservés à la Biblioteca Popular Santiago Rusiñol. Sans connaître la date exacte, nous savons qu’il étudie pendant une année à l’Académie des Beaux-Arts de San Fernando à Madrid. Puis, durant les années 1880, Utrillo découvre la vie artistique parisienne, plus spécifiquement montmartroise. Durant son second séjour à Paris, qui s’étend de 1889 à 1893, il se plonge résolument dans la vie bohème et artistique, et fréquente la plupart des artistes d’alors, avant de partir vers de nouveaux horizons, les États-Unis d’Amérique. Désormais, l’art est au centre de ses diverses entreprises, sous plusieurs formes : critique artistique, peinture, création de revues illustrées, etc.

15Aussi, nous nous proposons dans les lignes qui suivent de nous centrer sur les productions artistiques dans lesquelles nous avons pu vérifier des liens avec sa formation scientifique, et plus précisément avec ses connaissances en matière de météorologie et d’astronomie. Pourquoi unir ces deux branches scientifiques ? Car elles étaient souvent indissociables au xixe siècle.

Miquel Utrillo entre Symbolisme, météorologie et astronomie

  • 17 Locher, Fabien. Le Savant et la tempête. Étudier l’atmosphère et prévoir le temps au xixe siècle. O (...)

16Nombre de scientifiques qui s’intéressent à la météorologie se soucient simultanément de questions astronomiques, et vice-versa. Cela est particulièrement le cas de Camille Flammarion (1842-1925), astronome, journaliste scientifique, célèbre vulgarisateur de la science astronomique et fondateur en 1887 de la Société Astronomique de France. Lui aussi, par le biais de plusieurs ascensions en ballon, entre 1867 et 1880, observe et décrit l’atmosphère et les phénomènes météorologiques. Et précisément, l’atmosphère est l’élément commun qui réunit météorologues et astronomes dont les yeux sont rivés vers elle : « L’atmosphère elle-même apparaît comme une ''nouvelle frontière'' à conquérir et explorer », nous explique l’historien des sciences et des techniques Fabien Locher17.

17Observons donc de quelle manière Utrillo intègre ses connaissances scientifiques dans certaines de ses œuvres iconographiques.

Les prémisses de la fusion art et sciences

Fig. 3 – Dessin au crayon

Fig. 3 – Dessin au crayon

Miquel Utrillo, réalisé à Luchon le 1er septembre 1875

Bibliothèque Santiago Rusiñol. Fonds Miquel Utrillo

18Bien que nous sortions du cadre chronologique de cet article, nous avons observé dans l’un des albums d’Utrillo, conservé à la Biblioteca Popular Santiago Rusiñol de Sitges et daté d’entre 1875 et 1876, différents croquis que celui-ci, alors tout jeune adolescent, a exécutés à divers endroits, dont Barcelone et Luchon. De manière plus ou moins aboutie, ces images représentent des scènes tout à fait différentes – paysage maritime, portraits, façades de bâtiments –, mais deux d’entre elles ont retenu notre attention car elles ont trait au domaine astronomique. En effet, l’un des dessins, daté du 1er septembre 1875, représente la façade de La Chaumière à Luchon [Fig. 3]. Devant le bâtiment, se tiennent plusieurs personnages masculins dont un homme qui regarde dans une lunette astronomique. Bien que rien ne nous permette de l’affirmer, nous pouvons supposer qu’Utrillo reproduit au crayon une scène prise sur le vif et que, par conséquent, l’observation astronomique lui était pour le moins familière.

19L’autre dessin est un portrait en buste et de profil du célèbre savant et astronome italien Galilée (1564-1642), derrière lequel est esquissé un globe tandis qu’au-dessus de sa tête est écrit au crayon « Galileus » [Fig. 4]. Peut-être l’image a-t-elle été copiée d’un médaillon que nous n’avons pu retrouver à ce jour. En tous les cas, nous constatons que durant son adolescence, le domaine astronomique était connu d’Utrillo.

Fig. 4 – Dessin au crayon de Miquel Utrillo

Fig. 4 – Dessin au crayon de Miquel Utrillo

Bibliothèque Santiago Rusiñol. Fonds Miquel Utrillo

20Voyons maintenant ce qu’il en est lorsque, après avoir délaissé son métier d’ingénieur, il se consacre aux arts, et de quelle façon ses connaissances scientifiques acquises durant toute sa jeunesse sont régulièrement mobilisées, comme l’atteste l’une de ses peintures parisiennes datant des années 1890.

Variations chromatiques et atmosphériques

  • 18 Utrillo, Miquel. « Desde París – El frío ». La Vanguardia, Barcelone, (23.I.1891), p. 4-5.
  • 19 Ibid., p. 4 : « Suele decirse que los inviernos recrudecen sus rigores cada diez ú once años, hacié (...)

21Lorsqu’il séjourne à Paris au cours des années 1880 et 1890, Miquel Utrillo est chroniqueur pour le journal barcelonais La Vanguardia. Il envoie des articles ayant pour objet l’actualité et la vie culturelle parisiennes, et fait notamment allusion aux salons artistiques du moment. Or, il est intéressant de constater qu’il décrit aussi, de manière très précise, des événements météorologiques qui ont lieu dans la capitale française. Cela est le cas dans ses articles du début de l’année 1891 : il y fait souvent référence au froid intense qui s’est abattu sur Paris, et se penche sur la science météorologique, en particulier dans son papier intitulé « Desde Paris – El frío » dont plusieurs paragraphes sont consacrés à « Una ciencia atrasada », en d’autres termes, à la météorologie18. Il y montre des connaissances approfondies de cette science, comme lorsqu’il contredit l’idée communément admise selon laquelle l’intensité du froid hivernal serait due à l’activité solaire ou bien, au contraire, lorsqu’il soutient l’argument que les températures basses dépendent de l’axe de rotation de la Terre19. En somme, même si Utrillo ne travaille plus en tant qu’ingénieur, sa formation en météorologie et sa curiosité pour ce domaine sont toujours présentes dans sa vie de journaliste. En 1891, l’artiste a, dès lors, préservé un regard scientifique sur les phénomènes atmosphériques du moment ainsi que, et c’est là l’hypothèse que nous défendons, dans son travail de peintre.

22En effet, la présence de la météorologie est tout à fait explicite dans son tableau intitulé Vista de l’absis de Notre-Dame de París, sota la neu20[Fig.5], huile sur carton aux petites dimensions, peinte pendant l’hiver 1894-1895. Comme l’indique le titre, cette œuvre se fonde sur un phénomène météorologique hivernal : l’enneigement d’un paysage urbain, ici de la cathédrale Notre-Dame observée depuis l’île Saint-Louis à Paris. Nous apercevons des branches d’arbres enneigées, tout comme la toiture du bâtiment qui longe le quai de Seine ainsi que celle de la cathédrale. L’une des petites silhouettes noires qui se détachent de la façade ocre de l’immeuble semble s’abriter sous un parapluie, ce qui met davantage en évidence l’inclémence du climat.

  • 21 Rusiñol, Santiago. « La Isla mística ». La Vanguardia, Barcelone, (2.III.1894), p. 4.

23Nous pensons que ce qui intéresse Utrillo dans cette scène est la représentation des effets atmosphériques sur les variations de couleurs et de lumières : la pierre de l’édifice médiéval n’est pas grise ou brune, mais teintée d’un bleu outremer, conséquence du reflet de la neige et de l’eau de la Seine dans une atmosphère dorée et glaciale. De même, les arbres ne sont pas simplement blancs, mais l’air et la lumière en cet instant font apparaître des touches roses et bleutées. En cela, il se rapproche des recherches esthétiques menées par les impressionnistes, notamment par Claude Monet qui, souvent, représente des paysages enneigés. Cela est le cas, par exemple, de sa toile Effet de neige à Vétheuil ou Église de Vétheuil neige datée de l’hiver 1878-1879, ou encore de sa série de la cathédrale de Rouen, dont Monet représente la façade à différents moments du jour et dans les conditions climatiques les plus diverses. Remarquons que le peintre impressionniste français exécute une partie de cette série la même année que la petite huile d’Utrillo, en 1894. Aussi les préoccupations artistiques que partagent ces deux artistes, à savoir les effets que produit l’atmosphère sur la lumière et les couleurs, sont-elles toujours d’actualité en 1894-1895. Toutefois, précisons bien qu’Utrillo n’est pas un impressionniste, dans la mesure où il ne pratique pas la juxtaposition de couleurs sur le support de l’œuvre, ainsi qu’en témoignent les touches de peinture dans ce tableau qui sont le résultat d’un mélange de couleurs élaboré initialement sur la palette. Nous savons que l’artiste catalan est en réalité proche du Symbolisme, à l’instar de Santiago Rusiñol. Tous deux partagent des conceptions artistiques et esthétiques similaires, comme le montre leur intérêt commun pour la cathédrale parisienne que décrit Rusiñol dans un article de La Vanguardia environ un an avant la réalisation de la toile d’Utrillo, soit en février 1894. Santiago Rusiñol y écrit : « vemos tornarla ultramar y recibir las llamaradas de fuego del sol que va al ocaso en los vidrios de sus larguiruchas ventanas […] »21. Nous constatons ici un écho entre la plume de Rusiñol et le pinceau d’Utrillo qui peignent de bleu outremer l’édifice.

Fig. 5 - Vista del ábside de Notre-Dame de París, bajo la nieve

Fig. 5 - Vista del ábside de Notre-Dame de París, bajo la nieve

Miquel Utrillo, Paris, Hiver 1895, Peinture à l’huile sur carton, Museo del Cau Ferrat, Sitges. Col. Santiago Rusiñol, n° inv. 30.805

Arxiu Fotogràfic del Consorci del Patrimoni de Sitges

  • 22 Ibid.

24Mais Utrillo va plus loin dans la représentation de Notre-Dame. Il aborde la peinture de ce paysage urbain en accordant un rôle de premier plan à l’atmosphère et à une certaine densité de l’air rendues, d’une part, par l’absence de détails des éléments représentés. Cela est en particulier le cas de l’architecture de la cathédrale, « vaga y vaporosa » selon la description qu’en fait Santiago Rusiñol dans son article « La Isla mística »22, comme si l’édifice se dissolvait dans l’atmosphère. D’autre part, l’air froid et empreint de reflets de neige enveloppe, comme un voile, l’ensemble de la scène et filtre les couleurs. Ce travail sur les variations chromatiques et lumineuses dues à un contexte météorologique particulier témoigne du fait que, en plus de partager des similitudes avec les courants artistiques et des artistes de son temps, les intérêts scientifiques de Miquel Utrillo, notamment en matière de météorologie, se manifestent dans sa peinture, dans sa technique et dans le choix de ses thèmes. Cet intérêt pour l’atmosphère et ses effets ne pourrait-il pas être lié aux préoccupations scientifiques d’alors ?

25Bien que nous ne puissions établir de liens directs entre l’art de Miquel Utrillo et la recherche scientifique, nous pouvons émettre l’hypothèse que son travail artistique, ou plutôt son « œil » de peintre, a été influencé par les écrits scientifiques sur l’atmosphère. En effet, en 1888, soit quelques années avant la réalisation de cette peinture, paraît l’édition originale de l’ouvrage L’Atmosphère, météorologie populaire écrit par Camille Flammarion. Un passage de cet ouvrage nous a particulièrement frappés si nous le mettons en rapport avec l’œuvre picturale de Miquel Utrillo :

  • 23 Flammarion, Camille. L’Atmosphère : météorologie populaire. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1888 (...)

[…] l’Atmosphère est encore le laboratoire aérien et léger du monde splendide des couleurs qui égayent la surface de notre planète. C’est grâce à la réflexion des rayons bleus que le ciel et les hauteurs lointaines de l’horizon prennent cette belle parure azurée, qui varie avec l’altitude des lieux, l’abondance de la vapeur d’eau, le contraste des nuages […]. Sans l’enveloppe gazeuse de notre planète, nous n’aurions jamais ces jeux de lumière si variés, ces harmonies changeantes de couleur, ces transformations graduelles de nuances délicates qui éclairent le monde […] 23.

  • 24 Eitner, Lorenz. La Peinture du xixe siècle en Europe. Paris : Hazan, 2007, « Bibliothèque des arts  (...)

26Bien que la démarche d’Utrillo ne soit nullement scientifique mais purement artistique, nous constatons que les yeux du savant français et ceux de l’artiste catalan vont dans la même direction : tous deux se rejoignent dans leur intérêt d’observer et de décrire les effets de lumière et de couleurs provoqués par un état atmosphérique précis. Nous supposons donc que cet intérêt chez le peintre barcelonais est en partie influencé par la littérature scientifique qu’il a étudiée pendant sa jeunesse et qui contribue à voir différemment le monde environnant. Comme Flammarion, Miquel Utrillo rend compte des phénomènes chromatiques générés par un événement climatique et atmosphérique précis. Cette supposition nous paraît d’autant plus probable qu’en 1891, nous l’avons vu dans l’un de ses articles pour La Vanguardia, Utrillo continue de s’intéresser aux théories météorologiques de son époque. En cela, il rejoint d’autres peintres qui, avant lui, abordaient la peinture avec un certain regard scientifique, ainsi du peintre britannique John Constable (1776-1837). Ce célèbre peintre des cieux s’intéressait déjà aux phénomènes atmosphériques et météorologiques et prononça cette fameuse affirmation : « La peinture est une science, et elle doit être pratiquée en tant qu’investigation des lois de la nature »24.

  • 25 Ibid., p. 187.
  • 26 Rusiñol, Santiago. « La Isla mística ». Op. cit., p. 4 : « santa poesía ».
  • 27 Ibid. : « No sé si tendrán alma los edificios, pero de que éste la tiene estoy seguro. Tiene un alm (...)

27Du reste, la vision que nous souhaiterions qualifier de scientifique chez le peintre catalan dévoile ce qui pourrait apparaître à première vue comme un paradoxe. D’une part, l’observation rationnelle de la scène que celui-ci représente l’amène à adopter des préceptes avant-gardistes de son temps, en représentant les couleurs et les contrastes colorés des objets ainsi qu’il les voit et non selon des normes imposées. D'autre part, l’œil scientifique d’Utrillo n’empêche pas la dimension onirique et mystique de la scène dans laquelle les tours et la flèche de la cathédrale semblent se hisser vers les cieux drapés d’une lumière dorée. D'ailleurs, dans son ouvrage précédemment cité, Flammarion fait allusion à Notre-Dame de Paris dont il souligne la majesté : « […] sortant des flots, la haute, imposante et sombre silhouette de Notre-Dame, dont les tours carrées dominent royalement l’espace et dont la flèche perce le ciel »25. Comme dans l’huile d’Utrillo, l’astronome français établit un lien entre la flèche et les cieux, conférant ainsi à son récit une certaine dimension poétique non exempte de mysticisme. Coïncidence ou lien direct, toujours est-il que l’œil du scientifique et celui de l’artiste se confondent à nouveau face au spectacle d’une nature toujours mouvante, en mutation, et en quelque sorte mystérieuse, que tous deux cherchent à comprendre et à représenter. Le caractère mystique est d’autant plus présent que la cathédrale Notre-Dame joue un rôle important tant dans le texte de Camille Flammarion que dans la petite huile de Miquel Utrillo. L’édifice fait le lien entre la terre et le ciel – cet horizon vers lequel se lève l’œil des météorologues et astronomes et, ici aussi, celui du peintre –, entre la prose humaine et la poésie céleste voire divine. En somme, le regard scientifique ne rejette pas une certaine dimension mystique, cette « sainte poésie » dont parle Santiago Rusiñol au sujet de la cathédrale26 ; dimension bien présente chez Utrillo tout comme chez Rusiñol27 et la plupart des artistes symbolistes.

  • 28 Van Renterghem, Anouk. « "Ma chère Florence" : Maurice Maeterlinck – Florence Perkins. Vingt années (...)
  • 29 Christen, Justine. « Loïe Fuller et la poésie des voiles ». Fabula-LhT, 18, « Un je-ne-sais-quoi de (...)
  • 30 Société Astronomique de France. Bulletin de la Société Astronomique de France et Revue Mensuelle d’ (...)

28Le symbolisme n’est donc pas dans le rejet de la science, laquelle, au contraire, semble à leurs yeux révéler les beautés et le grandiose de la nature. Ce phénomène peut sans doute expliquer le fait que nombre de personnalités de cette époque, parmi lesquelles, précisément, des symbolistes, s’intéressent à la fois aux sciences dures et aux sciences occultes : Camille Flammarion lui-même et Maurice Maeterlinck – amateur d’astronomie – en sont des exemples28. La danseuse nord-américaine Loïe Fuller, créatrice à la tout fin du xixe siècle de la danse « serpentine » faite de jeux de voiles et de lumières colorées, attire tout particulièrement l’attention de divers artistes symbolistes dont Auguste Rodin et Stéphane Mallarmé29. Or, Loïe Fuller côtoie le scientifique Camille Flammarion et deviendra « membre perpétuel », en 1895, de la Société Astronomique de France fondée par ce dernier30. L’exemple de Loïe Fuller témoigne de cette relation étroite qui existe véritablement entre les arts et les avancées scientifiques, en particulier météorologiques et astronomiques, durant cette dernière décennie du xixe siècle, ce dont rend compte, selon notre hypothèse, l’art de Miquel Utrillo, ainsi que l’attestent deux images que celui-ci réalise pour l’ouvrage Oracions.

29Ainsi que l’explique Alexis Drahos, la seconde moitié du xixe siècle assiste à un tournant dans le domaine de l’astronomie :

  • 31 Drahos, Alexis. L’Astronomie dans l’art de la Renaissance à nos jours. Paris : Citadelles & Mazenod (...)

Au cours de la seconde moitié du xixe siècle, l’astronomie entre dans une nouvelle phase, une période qui correspond à une accélération des connaissances sous l’effet de l’amélioration des instruments d’optique. Barbara Larson parle à ce titre d’une « nouvelle astronomie » qui commence à se former autour des années 1860. C’est dans le domaine de l’astronomie stellaire et de l’analyse spectrale, notamment, que les progrès sont les plus visibles. […] L’ancienne vision des étoiles, conçues comme des astres fixes et immuables, est totalement révolue31.

  • 32 Ibid.

30Des artistes de la même période vont tout justement représenter dans leurs œuvres des paysages célestes étoilés, sans qu’il soit réellement possible d’établir une relation directe entre leurs productions et les connaissances astronomiques. Toutefois, celles-ci font l’objet d’un travail de vulgarisation et de diffusion par le biais de la presse d’alors qui arrive très certainement entre les mains des artistes32.

31Et les motifs stellaires sont présents dans le répertoire iconographique de Miquel Utrillo. Cela est le cas de certaines de ses illustrations pour l’ouvrage poétique de Rusiñol, Oracions, recueil de poèmes en prose paru en 1897 et véritable hymne à la Beauté et à l’Art qui atteignent ainsi un statut quasi sacré.

32Observons d’abord l’affiche annonçant la parution d’Oracions [Fig. 6]. Tandis que le premier plan est occupé par une jeune femme, en buste et de profil, tenant dans ses mains, comme dans un geste d’offrande tendu vers le ciel, l’ouvrage ouvert à la page dédiée au texte « A l’Alba », se dressent derrière elle, près d’un point d’eau, deux rangées parallèles d’arbres, certainement des cyprès. Les cimes de certains de ces arbres se rejoignent formant ainsi des arcs en ogive, comme s’il s’agissait de la voûte d’un édifice gothique. Ces arcs brisés naturels se détachent du ciel nocturne teinté d’un bleu ardoise et orné d’étoiles de différentes dimensions que suggèrent quatre branches disposées en croix. Miquel Utrillo relie donc les motifs stellaires au domaine mystique à travers la suggestion de la cathédrale, reflétant ainsi le contenu de l’œuvre de Rusiñol dont le titre fait clairement référence au domaine religieux. Aussi l’affiche d’Utrillo cherche-t-elle à rendre compte de la portée transcendante de cet ouvrage symboliste à travers la représentation de la nature qui relie, grâce aux cyprès, la Terre au cosmos suggéré par les étoiles, et de la jeune femme rousse lisant la série de prières. Comme dans l’huile de 1894 Vista de l’absis de Notre-Dame de París, différents éléments – la flèche de la cathédrale ou, dans l’affiche, les arcs brisés formés par les cyprès – créent un mouvement ascendant, vertical, qui guide le regard vers les cieux dans une atmosphère de méditation et de contemplation, à la manière d’une prière qui s’élève du livre vers les hauteurs célestes.

Fig. 6 –Oracions

Fig. 6 –Oracions

Miquel Utrillo, 1897, chromolithographie sur papier, 63 x 44,2 cm33

33Bien que nous ne puissions l’affirmer, nous pensons que les étoiles représentées dans cette affiche, si nous l’inversons à 180°, forment la constellation d’Hercule, selon un planisphère réalisé en 1884 sous la direction de Camille Flammarion [Fig. 7]. En somme, Utrillo cherche à représenter la nature de manière plus ou moins scientifique tout en faisant ressortir un ensemble cosmique harmonieux et transcendant ainsi que Rusiñol tend à l’exprimer dans ses différentes oraisons :

  • 34 Rusiñol, Santiago. Oracions. Barcelone : L’Avenç, 1897, p. 8-9.

[…] l’home resa davant de lo que contempla amb els ulls idealisats, i pressenteix, tot resant, que l’oració és corresposta, que s’enllaça am les coses que ’l rodejen, i que tot resa a sa manera, formant un concert harmonic d’essencia misteriosa34.

Fig. 7 – Fragment de la Planisphère

Fig. 7 – Fragment de la Planisphère

Réalisée sous la direction de Camille Flammarion, 1884, Bibliothèque Nationale de France

Source : gallica.bnf.fr

  • 35 Trouvelot, Étienne Léopold. Astronomical drawings. New York : Charles Scribner’s & Sons, 1882.

34Par ailleurs, sur le planisphère est dessinée la voie lactée, ce qui démontre que celle-ci est clairement connue et diffusée en cette fin de xixe siècle, notamment grâce aux dessins de Etienne Léopold Trouvelot (1827-1895), illustrateur scientifique et astronome français. Celui-ci publie à New York, en 1882, l’album Astronomical drawings composé de plusieurs de ses pastels donnant à voir divers objets cosmiques, dont la Voie lactée35. C’est très certainement à partir de ce type de document que Miquel Utrillo a dessiné l’une des illustrations d’Oracions intitulée « A les catedrals Gotiques » [Fig. 8].

Fig. 8 – A les Catedrals Gòtiques

Fig. 8 – A les Catedrals Gòtiques

Miquel Utrillo, , illustration publiée dans Santiago Rusiñol, Oracions. Barcelone : L’Avenç, 1897, p. 19336.

35Dans cette image fondée sur un camaïeu bleu, sont représentés les contours de différents éléments architecturaux d’édifices religieux gothiques. Nous observons tout particulièrement au premier plan la silhouette à contrejour d’une gargouille de profil. Ce contrejour nocturne provient de la lumière de l’univers qui est suggéré par Utrillo à travers la représentation d’étoiles et d’un fragment de la voie lactée. Celle-ci, semblable à une poudre scintillante, se divise en deux branches dont la direction va de la partie supérieure à la partie inférieure de l’image, exactement comme dans le pastel de Trouvelot que nous avons précédemment mentionné. Autre point commun : dans la partie inférieure du pastel de l’illustrateur français Trouvelot, des éléments du paysage – rochers et bateau – paraissent également à contrejour sous l’effet de l’éclat des astres de nuit et de la trainée lumineuse formée par la Galaxie.

36Devons-nous voir, là aussi, dans ces illustrations d’Utrillo, une coïncidence ou une véritable référence aux dessins scientifiques qui se diffusent dans les livres et la presse spécialisés ? Bien qu’il soit difficile de l’affirmer de manière catégorique, nous pensons qu’Utrillo a réalisé cette image de la Voie lactée à partir de l’iconographie scientifique de son époque, tout en défendant la dimension mystique de la nature et de ses mystères sans cesse scrutés par l’œil des scientifiques.

Conclusion

37Dans son texte « El Reino de las Sombras » paru dans le recueil Desde el Molino, Santiago Rusiñol parle de l’intérêt de Miquel Utrillo pour le théâtre des ombres chinoises, dont il met au point des spectacles. Il insiste particulièrement sur l’influence de la formation et du métier d’ingénieur de son ami dans l’art des ombres :

  • 37 Rusiñol, Santiago. Desde el Molino. Op. cit., p. 141.

Poseyendo como posee el ingeniero convertido al gremio de San Lucas, conocimientos prácticos, debidos á lo que él llama su profesión que fué, ha sabido hermanar el arte con la ciencia, obteniendo raros contrastes de colores, cambiantes que con apariciones de luz y efectos suaves, violentos ó brutales, y otras nuevas modificaciones, desconciertan á los artistas que hasta ahora han pasado por muy duchos en la materia37.

38Santiago Rusiñol établit donc un lien fort entre la pratique des ombres chinoises par Utrillo et sa formation scientifique. Nous ajouterons que la preuve la plus évidente de ce lien est la pièce que crée Miquel Utrillo lorsqu’il fait partie de la compagnie du Théâtre des Ombres parisiennes dans les années 1890 : La Conquête de la Lune. Et c’est précisément ce que cet article a cherché à démontrer : l’esthétique choisie par Utrillo en tant que peintre et illustrateur symboliste est en grande partie déterminée par ses connaissances dans les domaines de la météorologie et de l’astronomie. En fin de compte, le travail du météorologue ou de l’astronome n’est-il pas identique à celui de l’artiste, à savoir observer la nature et ses phénomènes ? Nous affirmons que oui. Cela est déjà notable au début du xixe siècle : afin de rendre compte de l’idée de sublime à travers une nature dotée d’une puissance infinie, certains artistes passent par l’observation et la restitution de phénomènes atmosphériques complexes, comme l’atteste la peinture des cieux tourmentés et sans limites de William Turner et de John Constable. Et en même temps que l’étude de ces sciences invite le scientifique à découvrir un ailleurs physique nouveau, elle entraine l’artiste vers des mondes mystiques et mystérieux, comme nous l’avons vu à travers plusieurs œuvres de Miquel Utrillo.

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Bibliographie

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Notes

1 Rusiñol, Santiago. Desde el Molino. Illustrations de Ramon Casas. Barcelone : L’Avenç, 1894, p. 141.

2 Consultable sur : https://visitmuseum.gencat.cat/fr/museu-municipal-joan-abello/objet/cartell-de-la-revista-pel-i-ploma [consulté le 05-07-2021].

3 Utrillo, Miquel. « La Minerva d’ara ». Pèl & Ploma, Barcelona, 1, (03.VI.1899), p. 3 : « És la noia del cartell de Pèl & Ploma. […] És la Minerva d’ara […]. Les armes d’ara, les que enderroquen titans i cobreixen la terra d’oliveres, són les que juntes té als dits : el pinzell de l’art i la ploma de la raó […]. Del temps passat, lo més bonic que li queda és el casc, que formen els cabells, coronats per airosa cimera […] ». Nous avons maintenu l’orthographe de la revue.

4 Castellano, Philippe. L’Enciclopedia Espasa. 1907-1933. Histoire d’une entreprise d’édition espagnole. Thèse de doctorat de civilisation espagnole, dirigée par Jean-François Botrel, Université Rennes II, 1994.

5 Noël, François. Dictionnaire de la fable, tome 2. Paris : Le Normant, 1823 (4e éd.) (1e éd. 1801), p. 155.

6 Source : https://archive.org/details/enciclopediauniv0000unse/page/n7/mode/2up [consulté le 05-07-2021].

7 Locher, Fabien. Le Savant et la tempête. Étudier l’atmosphère et prévoir le temps au xixe siècle. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, « Collection Carnot », 2008, p. 177.

8 Jammes, Sarah. Miquel Utrillo et Pèl & Ploma : ou comment participer à la renaissance des Arts catalans et internationaux (1899-1903). Thèse de doctorat dirigée par Mme la professeure Marie-Linda Ortega, Université Toulouse II-Le Mirail, 2014, p. 30 : « Les Utrillo, en particulier Utrillo i Riu, témoignent en effet d’un profond attachement aux notions de progrès et de régénération en faveur de la région catalane ainsi que de l’Espagne ».

9 Banlin-Lacroix, Catherine. Miquel Utrillo i Morlius, critique d’art. Mémoire en vue de l’obtention de la Maîtrise dirigé par le Professeur Paul Guinard, Université de Paris IV, 1971, p. 12-13.

10 Jammes, Sarah. Miquel Utrillo et Pèl & Ploma : ou comment participer […]. Op. cit., p. 84.

11 Utrillo, Miquel. « Determinación del color de los vinos Por el Vino-Colorímetro de L. Salleron ». Noticia mensual de los vinos españoles en Francia, Paris, 1, avril 1881, p. 6.

12 Association Française pour l’avancement des sciences. Compte rendu de la 10e session Alger 1881, Paris, 1882, p. 107. http://archive.org/details/compterendu10asso/page/n111/mode/2up ?q =utrillo [consulté le 01-07-2021].

13 Panyella, Vinyet. « Miquel Utrillo i les arts ». Dans Panyella, Vinyet (dir.). Miquel Utrillo i les arts. Sitges : Ajuntament de Sitges, 2009, p. 18.

14 Jammes, Sarah. Miquel Utrillo et Pèl & Ploma ou comment participer […]. Op. cit., p. 34.

15 Panyella, Vinyet. « Miquel Utrillo i les arts ». Dans Panyella, Vinyet (dir.). Miquel Utrillo i les arts. Op cit., p. 18.

16 Diari català politich y literari. Barcelone, 1 (04.V.1879), p. 1, https://arca.bnc.cat/arcabib_pro/ca/publicaciones/numeros_por_mes.do ?idPublicacion =198 [consulté le 17-02-2021]. Tout au long de ce travail, les citations en catalan respecteront l’orthographe originale.

17 Locher, Fabien. Le Savant et la tempête. Étudier l’atmosphère et prévoir le temps au xixe siècle. Op. cit., p. 11.

18 Utrillo, Miquel. « Desde París – El frío ». La Vanguardia, Barcelone, (23.I.1891), p. 4-5.

19 Ibid., p. 4 : « Suele decirse que los inviernos recrudecen sus rigores cada diez ú once años, haciéndose coincidir los grandes frios con el máximum de manchas, visibles en la giratoria superficie solar ; esta teoría, no se confirma en el presente invierno, porque raras veces el deslumbrador farol de nuestro sistema, ha presentado más tersa superficie á la curiosidad de los astrónomos […]. Por otra parte es cosa averiguada, que la variación relativa del eje de la Tierra, que produce lo que los astrónomos llaman la precesión de los equinoccios, ocasionará un enfriamiento considerable de nuestro miserable planeta […] ».

20 Consultable sur https://museusdesitges.cat/ca/top-100/vista-de-labsis-de-notre-dame-de-paris-sota-la-neu [consulté le 28-06-2021].

21 Rusiñol, Santiago. « La Isla mística ». La Vanguardia, Barcelone, (2.III.1894), p. 4.

22 Ibid.

23 Flammarion, Camille. L’Atmosphère : météorologie populaire. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1888, p. 27-28, https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k408619m ?rk =21459 ;2 [consulté le 21-04-2021].

24 Eitner, Lorenz. La Peinture du xixe siècle en Europe. Paris : Hazan, 2007, « Bibliothèque des arts », p. 228.

25 Ibid., p. 187.

26 Rusiñol, Santiago. « La Isla mística ». Op. cit., p. 4 : « santa poesía ».

27 Ibid. : « No sé si tendrán alma los edificios, pero de que éste la tiene estoy seguro. Tiene un alma grande y triste como un nocturno, un alma misteriosa y gris como su misma patina […] ».

28 Van Renterghem, Anouk. « "Ma chère Florence" : Maurice Maeterlinck – Florence Perkins. Vingt années de correspondance inédite ». In Monte Artium, 10, 2017, p. 186-187 : « Intéressé par les sciences, notamment l’astronomie, il partage avec Florence Perkins le goût des mystiques, des sciences occultes et des sciences dures ». https://www.brepolsonline.net/doi/pdf/10.1484/J.IMA.5.114687 [consulté le 20-04-2021].

29 Christen, Justine. « Loïe Fuller et la poésie des voiles ». Fabula-LhT, 18, « Un je-ne-sais-quoi de ‘poétique’« , avril 2017, http://www.fabula.org/lht/18/christen.html [consulté le 20-04-2021] : « Lorsqu’ils découvrent les danses de Loïe Fuller, tous les symbolistes saluent leur beauté désincarnée. Parmi eux, le poète Stéphane Mallarmé attribue aux draperies et aux voiles en pongée de soie de la danseuse un fort pouvoir d’abstraction. L’invisibilité miraculeuse du corps de la danseuse constitue un défi fascinant pour les illustrateurs et les hommes de lettres qui s’interrogent sur l’existence réelle de cette danseuse ».

30 Société Astronomique de France. Bulletin de la Société Astronomique de France et Revue Mensuelle d’Astronomie, de Météorologie et de Physique du Globe, Paris, vol. 14, p. 581. http://articles.adsabs.harvard.edu/cgi-bin/nph-iarticle_query ?bibcode =1900BSAFR..14..563.&db_key =AST&page_ind =2&plate_select =NO&data_type =GIF&type =SCREEN_GIF&classic =YES [consulté le 20-04-2021].

31 Drahos, Alexis. L’Astronomie dans l’art de la Renaissance à nos jours. Paris : Citadelles & Mazenod, 2014, p. 114.

32 Ibid.

33 Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File :Miquel_Utrillo_-_Oracions_-_Google_Art_Project.jpg [consulté le 05-06-2021].

34 Rusiñol, Santiago. Oracions. Barcelone : L’Avenç, 1897, p. 8-9.

35 Trouvelot, Étienne Léopold. Astronomical drawings. New York : Charles Scribner’s & Sons, 1882.

36 Source : https://commons.wikimedia.org/w/index.php ?title =File :Oracions_(1897).djvu&page =191 [consulté le 05-07-2021].

37 Rusiñol, Santiago. Desde el Molino. Op. cit., p. 141.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 – Portrait de la déesse Athéna de profil6
Légende Logotype conçu par Miquel Utrillo pour l’Enciclopedia universal ilustrada europeo-americana Espasa-Calpe
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-1.png
Fichier image/png, 265k
Titre Fig. 2 – Première page de couverture
Légende Crónica científica. Revista internacional de ciencias du numéro 28, 25.02.1879, Barcelone
Crédits Bibliothèque Santiago Rusiñol. Fonds Miquel Utrillo
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-2.png
Fichier image/png, 1,1M
Titre Fig. 3 – Dessin au crayon
Légende Miquel Utrillo, réalisé à Luchon le 1er septembre 1875
Crédits Bibliothèque Santiago Rusiñol. Fonds Miquel Utrillo
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-3.png
Fichier image/png, 728k
Titre Fig. 4 – Dessin au crayon de Miquel Utrillo
Crédits Bibliothèque Santiago Rusiñol. Fonds Miquel Utrillo
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-4.png
Fichier image/png, 891k
Titre Fig. 5 - Vista del ábside de Notre-Dame de París, bajo la nieve
Légende Miquel Utrillo, Paris, Hiver 1895, Peinture à l’huile sur carton, Museo del Cau Ferrat, Sitges. Col. Santiago Rusiñol, n° inv. 30.805
Crédits Arxiu Fotogràfic del Consorci del Patrimoni de Sitges
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-5.png
Fichier image/png, 528k
Titre Fig. 6 –Oracions
Légende Miquel Utrillo, 1897, chromolithographie sur papier, 63 x 44,2 cm33
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-6.png
Fichier image/png, 367k
Titre Fig. 7 – Fragment de la Planisphère
Légende Réalisée sous la direction de Camille Flammarion, 1884, Bibliothèque Nationale de France
Crédits Source : gallica.bnf.fr
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-7.png
Fichier image/png, 244k
Titre Fig. 8 – A les Catedrals Gòtiques
Légende Miquel Utrillo, , illustration publiée dans Santiago Rusiñol, Oracions. Barcelone : L’Avenç, 1897, p. 19336.
URL http://journals.openedition.org/catalonia/docannexe/image/513/img-8.png
Fichier image/png, 187k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Sarah Jammes, « Miquel Utrillo, des arts aux astres », Catalonia [En ligne], 28 | Premier semestre 2021, mis en ligne le 01 juillet 2021, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/catalonia/513 ; DOI : https://doi.org/10.4000/catalonia.513

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Auteur

Sarah Jammes

Université Paris Sorbonne Nouvelle
sarah.jammes[at]sorbonne-nouvelle.fr

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