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Blaise Pascal et Pierre de Fermat, géomètres du hasard

Pierre Mathieu et Grégory Miermont
p. 53-89

Texte intégral

Nous remercions Jean-Yves Briend pour sa relecture attentive du texte, ainsi qu’Étienne Ghys pour une conversation enrichissante sur la correspondance dont il a été question ici.

1Ce texte a été rédigé suite à la préparation d’un exposé à la Bibliothèque nationale de France et à l’Université de Clermont-Ferrand, dans le cadre du cycle de conférences « un texte, un mathématicien » organisé par la Société Mathématique de France. L’exposé était consacré à la correspondance entre Blaise Pascal et Pierre de Fermat, qu’on voit généralement comme l’acte de naissance de la théorie des probabilités. Plus précisément, les contributions de ces deux géomètres à la mathématisation du hasard consistent en des textes de différentes natures :

  • la correspondance Pascal-Fermat de l’été 1654, avec deux lettres de Pascal datées des 29 juillet et 24 août, deux lettres de Fermat du 29 août et du 25 septembre, et enfin une dernière lettre de Pascal le 27 octobre ;
  • une adresse de Pascal faite en 1654 aux membres de « l’académie parisienne », hébergée par Jacques Le Pailleur, dans laquelle il annonce la rédaction prochaine d’un traité sur une matière entièrement nouvelle, qu’il nomme avec un sens magnifique de l’oxymore Géométrie du Hasard ;
  • le Traité du triangle arithmétique de Pascal, portant sur le tableau de nombres qui porte désormais son nom. La rédaction de ce traité commence avant la correspondance avec Fermat sur les jeux de hasard, mais se nourrira certainement ensuite de cette dernière, et notamment son chapitre III, Usage du triangle arithmétique pour déterminer les partis qu’on doit faire entre deux joueurs qui jouent en plusieurs parties ;
  • une correspondance ultérieure entre Pascal et Fermat, sans doute en tout ou partie indirecte, par l’intermédiaire de Pierre de Carcavi : l’existence et le contenu de ces échanges sont attestés notamment dans des lettres entre Carcavi et Huygens datées de 1656.

2Il existe bien entendu un grand nombre de résumés et de commentaires de ces différents textes, explorant à fond leur contexte historique et leur portée épistémologique. Le but du présent article est moins ambitieux : nous allons proposer une reconstitution possible, et même, nous l’espérons, plausible, voire probable, de ce qu’a pu être le cours des réflexions de Pascal et de Fermat dans un langage accessible aux non-mathématiciens. Pour ce faire, l’article remarquable de Pierre-José About et Michel Boy, « La correspondance de Blaise Pascal et Pierre de Fermat. La Géométrie de Hasard ou le début du calcul des probabilités », s’avère un guide précieux dans la correspondance visible et invisible.

3Une question qui reviendra souvent sera celle de l’actualité de cette correspondance. De fait, près de 370 ans plus tard, elle semble traiter, à première vue, de problèmes relativement élémentaires et spécifiques, et, bien qu’au début du xixe siècle Laplace pouvait encore consacrer un chapitre de son traité Théorie analytique des probabilités au problème des partis, ils ont désormais essentiellement disparu des ouvrages de probabilités modernes. Si Pascal et Fermat furent les premiers à avoir « résolu des questions de ce genre, un peu compliquées », pour citer Laplace, doit-on cependant conclure que ces problèmes eux-mêmes n’ont aujourd’hui qu’un intérêt historique ?

4Comme nous l’avons dit, la partie « émergée » de la correspondance a lieu en l’année 1654. Elle traite de deux problèmes, dits des dés et des partis. Mais on a toutes les raisons de penser que les deux hommes ont continué à échanger après cette année, et donc après la fameuse « nuit de feu » du 23 novembre 1654, pourtant réputée mettre un coup d’arrêt à la vie scientifique de Pascal – cette idée, qui prend son origine dans la légende familiale fixée par sa sœur Gilberte Périer, est au mieux une simplification. Ainsi, une lettre du 28 septembre 1656 de Carcavi à Huygens mentionne des discussions entre Pascal et Fermat sur plusieurs questions de probabilités. La plus remarquable, que Pascal « juge sans comparaison plus difficile que toutes les autres », est le célèbre problème de la ruine du joueur, que tout traité de probabilités moderne ne peut manquer de mentionner. Il est peu connu que Pascal en est l’inventeur, et que Fermat et lui sont les premiers à l’avoir résolu.

5Précisons que de nombreuses lettres de la correspondance ont été perdues, y compris dans leurs échanges de 1654. En particulier, la solution de Fermat au problème des partis n’est pas connue dans ses propres termes. Qui découvre leurs échanges se retrouve immanquablement à ressentir le frisson de l’enquêteur, tout en imaginant avec émotion l’état d’impatience que pouvaient éprouver l’un et l’autre des correspondants lorsqu’il délivrait ou attendait le coup suivant de ce ping-pong intellectuel. Faisons donc revivre l’espace d’un instant les « coups fourrés » de ces deux grands esprits.

Enjeux et paris

6Pascal s’intéresse aux propriétés des jeux de hasard et cherche à déterminer les avantages qu’il y a à parier sur les résultats de jets de dés.

7Laplace nous dit, dans sa notice historique sur le calcul des probabilités, que « depuis longtemps, on a déterminé dans les jeux les plus simples, les rapports des chances favorables ou contraires aux joueurs : les enjeux et les paris étaient réglés d’après ces rapports. »

  • 1 En 1564, Cardano terminait son Livre des jeux de dés, qui ne devait néanmoins avoir eu guère d’inf (...)

8Et de fait, bien avant Pascal et Fermat, plusieurs savants, parmi lesquels les Italiens Pacioli, Cardano, Tartaglia et Galilée, avaient pensé, pour des raisons philosophiques, morales et économiques, mettre un peu de rationalité dans les jeux de hasard1.

9Pascal procède en géomètre, suivant en cela les principes qu’il a lui-même précisément décrits dans ses textes sur L’esprit de géométrie et L’art de persuader. Il cherche donc à identifier quelques axiomes de départ « très évidents » pour en déduire des propositions suivant les règles des démonstrations géométriques. S’il développe souvent ses démonstrations sur des exemples, il veille à n’utiliser que des « règles générales et sans exception ».

  • 2 Adresse de Pascal faite en 1654 aux membres de « l’académie parisienne ».

10Pascal imite ainsi la démarche qu’Euclide avait employée avec grand succès pour la géométrie plane. Mais en analysant les jeux de dés, Pascal s’aventure sur « une matière absolument inexplorée jusqu’ici » dont il aura à découvrir les principes. Ce n’est qu’après avoir résolu le problème des partis et démontré que « la fortune incertaine y est si bien maîtrisée par l’équité du calcul qu’à chacun des joueurs on assigne toujours exactement ce qui s’accorde avec la justice » qu’il pourra « à bon droit » proclamer la naissance de « La Géométrie du Hasard2 ».

11Un premier principe stipule que, dans un jeu équitable, les « rapports des chances favorables ou contraires » sont réglés selon les proportions des cas favorables aux différents joueurs. C’est ainsi que, par exemple, si le jeu consiste en un unique jet d’un dé à 6 faces, que le premier joueur parie sur l’apparition d’un six alors que le second joueur gagne dans tous les autres cas, la justice commande que la répartition des mises suive la proportion de « 1 contre 5 ». Autrement dit, le pari sera juste si, quand le premier joueur apporte un euro, le second mise cinq euros.

12En termes modernes, nous dirions que, dans l’exemple ci-dessus, la probabilité que le premier joueur emporte la mise est de 1/6 car, parmi les 6 résultats possibles du jet du dé, un seul lui confère la victoire. La probabilité de victoire du second joueur vaut alors 5/6 puisque cinq parmi les six résultats possibles le font gagner. On trouve ainsi la formule qui exprime la probabilité d’un succès comme le rapport Image (1).

Il va de soi que le raisonnement fait ci-dessus et la formule (1) ne s’appliquent que si le dé est bien symétrique, que « le jeu est de pur hasard et qu’il y ait autant de hasards » pour chacun des cas. Finalement, pour qu’un jeu soit équitable, il convient que les mises des différents joueurs soient fixées selon des proportions égales aux probabilités de victoire.

  • 3 Il est intéressant de noter par exemple que chez Bernoulli, dans son ouvrage Ars conjectandi publi (...)
  • 4 L’interprétation fréquentiste ouvre la perspective d’une vérification expérimentale des calculs de (...)

13On notera cependant que le vocabulaire moderne de la théorie des probabilités n’est pas encore en usage du temps de Pascal. La notion de probabilité d’un événement ne sera introduite que plus tard3. Pour suivre correctement les raisonnements de Pascal, il faut donc renoncer à l’idée qu’une probabilité pourrait être attribuée à des événements dont elle indiquerait le degré de vraisemblance. Un autre écueil guette les lectrices et lecteurs modernes, à savoir interpréter la proportion « 1 contre 5 » comme une fréquence asymptotique qui signifierait que, si le jeu est répété un grand nombre de fois, le second joueur gagnera à peu près cinq fois plus souvent que le premier. Cette interprétation fréquentiste de la notion de probabilité est totalement absente des considérations des contemporains de Pascal et Fermat, et devra attendre la fin du xviie siècle pour prendre corps avec la loi des grands nombres énoncée par Jakob Bernoulli dans son traité Ars conjectandi4.

14La description que nous avons donnée du jet d’un unique dé à six faces permet également de déterminer dans quelle mesure un pari peut être avantageux ou pas. Dans notre exemple, la proportion de « 1 contre 5 » implique clairement qu’il n’est pas avantageux de parier sur l’apparition d’un six.

15La formulation du problème des partis est de nature subtilement différente de celle que nous avons considérée jusqu’à présent. Plutôt que de s’interroger sur la juste contribution des joueurs à un pari, on considère un jeu dont la mise a déjà été fixée (et dont naturellement les règles sont connues des joueurs). La question est alors de répartir équitablement la mise, si les deux joueurs « veulent se séparer sans jouer et prendre ce qui leur appartient légitimement ». Dans notre exemple du jet d’un unique dé, il semble bien équitable que cette répartition se fasse selon la même proportion de « 1 contre 5 » et c’est cette règle que Pascal posera comme principe dans le Traité du triangle arithmétique. On notera cependant qu’un tel principe aurait pu prêter à discussion : en effet la position d’un joueur qui doit décider d’engager une certaine somme lors d’un pari n’est pas tout à fait équivalente à celle d’un joueur qui revendique sa part d’une somme déjà présente. On observera par exemple que, dans le second cas, le joueur ne court pas le risque de se ruiner.

  • 5 S’il est délicat d’imaginer la forme d’un dé symétrique à trois faces, on peut imaginer donner à u (...)
  • 6 J. Bernoulli, dans Ars conjectandi, observera qu’il n’y a aucun hasard dans la trajectoire d’un dé (...)

16Bien loin de toute considération fréquentiste donc, Pascal aborde les jeux de dés comme des objets abstraits. Il ne s’inquiète ni des conditions concrètes des jeux (au point que, dans sa lettre à Fermat du 24 août 1654, il n’hésite pas à parler de dés à trois ou deux faces5), ni des avantages concrets que des joueurs pourraient tirer de ses calculs pour s’enrichir. Il ne se préoccupe pas plus de la nature du hasard qu’il entend maîtriser par « la rigueur des démonstrations6 ». En revanche, les mots d’équité et justice reviennent sous la plume de Pascal dans l’adresse à l’académie.

  • 7 Même s’il est bien connu que des considérations d’ordre juridique sont intimement liées au dévelop (...)
  • 8 La question des fondements mathématiques de la théorie des probabilités sera reprise en particulie (...)

17Il n’existe pas de définition universelle rigoureuse qui rendrait compte en termes mathématiques de la notion d’équité7. Cependant, pour ce qui concerne les jeux de dés, on ne peut s’empêcher de faire un lien entre d’une part l’équité d’un pari tel que celui du dé unique et, d’autre part, la forme symétrique du dé lui-même. C’est aussi l’exacte symétrie des deux joueurs avant le premier lancer du dé qui laisse espérer l’existence d’une solution équitable au problème des partis, et c’est cette même symétrie qui fonde les principes mathématiques sur lesquels Pascal va appuyer sa démarche8.

18Problème après problème, des questions de dés au problème des partis, puis pour la question de la ruine du joueur, Pascal recherche une solution mesurée qui compose avec des écarts aux symétries de plus en plus marqués : dans le problème des partis, dès le premier jet du dé, l’un des deux joueurs prend l’avantage ; dans la question de la ruine, ce sont les chances de succès des deux joueurs qui diffèrent à chaque manche. Pascal fait certes preuve d’audace, mais aussi de retenue.

19En réponse aux sollicitations de Pascal, Fermat propose deux solutions dont les méthodes diffèrent de celle de Pascal mais qui parviennent aux mêmes conclusions. Nous ne connaissons la première méthode de Fermat que par l’exposé que Pascal en fait dans sa lettre datée du 29 juillet. En revanche Fermat détaille (contrairement à ses habitudes) sa seconde méthode dans sa lettre du 25 septembre. Il est frappant de constater que, alors que les raisonnements de Pascal sur le hasard ont fait l’objet de très nombreux commentaires selon des perspectives variées, aussi bien historiques et philosophiques que scientifiques, la plupart des auteurs omettent de discuter les arguments de Fermat. Il est vrai que Fermat, bien que magistrat par ailleurs, ne s’embarrasse pas d’un vocabulaire juridique.

20Dans un premier temps, via l’introduction de « parties feintes », Fermat propose une description alternative du jeu qui lui permet de ramener la question des partis à un jeu équitable. Pour conclure, il lui suffit alors de dénombrer les cas favorables et d’appliquer la formule (1). L’introduction des manches feintes soulèvera des réserves de la part de Roberval ainsi que quelques malentendus avec Pascal que Fermat s’empressa de clarifier. La seconde méthode de Fermat repose sur une décomposition du jeu en sous-jeux, tous équitables et qui relèvent donc de nouveau de la formule (1).

21Si les méthodes de Fermat offrent peu de prises aux commentaires d’ordres philosophique ou historique, elles n’en révèlent pas moins une compréhension profonde de la structure mathématique du problème des partis qui trouve des échos dans la théorie des probabilités jusqu’à nos jours.

22Nous invitons maintenant nos lectrices et lecteurs à parcourir avec nous les différentes étapes du chemin tracé par Pascal et Fermat.

Problème des dés

23Rappelons dans un premier temps ce que sont les problèmes posés par Antoine Gombaud, chevalier de Méré, à Blaise Pascal et Gilles Personne de Roberval, sans doute fin 1653 ou début 1654. Ce sont d’ailleurs ce dernier et Pierre de Carcavi qui communiqueront ces problèmes à Fermat, et encourageront Pascal à entamer la correspondance qui nous occupe.

24Le premier problème, dit « problème des dés », consiste à savoir s’il y a avantage à parier qu’en vingt-quatre lancers de deux dés, au moins un des lancers produira un double-six.

25Ici, par « avoir avantage à parier », on entend qu’il y a plus de hasards favorables que défavorables. En langage moderne, on dirait que la probabilité est plus grande que 1/2, et dans la langue courante qu’il y a plus de 50 % de chances de gagner.

26Toujours est-il qu’en 1654, le chevalier de Méré savait, et, si l’on en croit Pascal, savait même démontrer, qu’il y a avantage à parier qu’au moins un six sortira de quatre lancers d’un dé, et plus précisément, « par 671 chances contre 625 ». Nous appellerons cette situation le « jeu à un dé ».

  • 9 La lectrice ou le lecteur qui s’inquiéterait de ce que la couleur des dés puisse entrer en compte (...)

27Lorsqu’on jette un dé (équilibré), on est bien dans une situation de hasards égaux, et nous avons déjà vu que parier sur l’apparition d’un six se fait « à 1 contre 5 ». Si maintenant on jette deux dés, dont l’un disons est bleu et l’autre rouge9, il est égal que les dés sortent tous les deux un 1, ou que le dé bleu sorte 1 et le dé rouge sorte 2, ou n’importe laquelle des 6 × 6 = 36 possibilités. Ainsi, la chance d’obtenir un double-six en un lancer de deux dés est de « 1 contre 35 ». Comme il est six fois moins probable d’obtenir un double-six en un lancer de deux dés, que d’obtenir un six en un lancer d’un dé, Méré devait en conclure, par un simple calcul de proportionnalité, qu’il suffit de répéter six fois le lancer des deux dés pour que le jeu à deux dés ait des chances de succès égales à celles du jeu à un dé.

  • 10 Voir par exemple la tribune Accident nucléaire : une certitude statistique publiée en 2011 dans le (...)

28Ce raisonnement est faux, mais plutôt que de l’admettre, Méré préférait, semble-t-il, y voir une incohérence dans l’arithmétique. À sa décharge, cette erreur, une des fautes les plus classiques de la théorie des probabilités, a toujours cours aujourd’hui, et mène parfois à des résultats absurdes10. La raison pour laquelle ce raisonnement de proportionnalité ne peut être vrai se comprend aisément si l’on prolonge indéfiniment les lancers. Par exemple, si nous jetons cent fois deux dés, il n’est évidemment pas cent fois plus probable d’observer un double six que si on avait jeté les dés une seule fois, puisque le résultat de 100/36 est plus grand que 1, et ne peut donc pas être une probabilité.

  • 11 On dirait aussi, comme les bookmakers, « à 671/625 contre un ». Le quotient 671/625 est simplement (...)

29Réparons donc l’erreur en commençant par résoudre le problème du jeu à un dé. Plutôt que de jeter le même dé quatre fois d’affilée, jouons au jeu équivalent consistant à jeter quatre dés (colorés) d’un coup. Cette fois, le nombre de possibilités total de cette expérience aléatoire est de 6 × 6 × 6 × 6 = 1296. Parmi ces possibilités, combien y en a-t-il qui soient telles qu’aucun des dés ne soit tombé sur six ? La réponse est 5 × 5 × 5 × 5 = 625, puisqu’on cherche désormais tous les résultats où chaque dé a produit un nombre entre un et cinq. Par soustraction, les possibilités où au moins un six est tombé parmi les quatre dés est de 1296 – 625 = 671. Et donc parier sur l’apparition d’un six en quatre lancers se fait bien « par 671 chances contre 625 ». Il y a avantage à parier, et notre calcul donne raison à Méré11.

  • 12 On utilise ici la notation 3624 (trente-six puissance vingt-quatre) pour signifier qu’on multiplie (...)

30Nous effectuons un raisonnement similaire pour le jeu à deux dés : comme deux dés produisent 36 possibilités, dont 35 sont différentes d’un double-six, vingt-quatre lancers de deux dés produisent 3624 possibilités12 équiprobables, parmi lesquelles 3524 ne contiennent aucun double-six. Un joueur pariera sur l’apparition d’un double-six par 3624 – 3524 chances contre 3524. Or, un calcul montre que le premier nombre est strictement inférieur au second, c’est-à-dire que le parieur est en réalité désavantagé. Il convient en fait de jeter les dés vingt-cinq fois pour récupérer un avantage à parier qu’un double-six sortira, car 3625 – 3525 est cette fois plus grand que 3525. Ceci résout le problème des dés, et achève de montrer que le raisonnement trop hâtif du chevalier de Méré ne pouvait pas être valide. Plus précisément, on peut supposer que, si Méré était en mesure d’effectuer le raisonnement ci-dessus, puisqu’il l’avait déjà mené pour le jeu à un dé, il devait reculer devant la peine de calculer ces grands nombres, et pensait avoir trouvé un moyen plus rapide d’arriver à la solution.

31Nous venons ici d’affirmer que nous avons 3624 − 3524 < 3524 mais que 3625 − 3525 > 3525, et ceci peut se vérifier instantanément sur tout outil de calcul moderne. Néanmoins, il s’agit tout de même de nombres à 38 ou 39 chiffres en base dix, et on peut se demander à bon droit comment Pascal, Fermat et les autres mathématiciens du siècle les manipulaient effectivement. Les premières tables de logarithmes de Neper, utilisées par les astronomes pour accélérer leurs calculs, ne datant que du début du xviie siècle, et n’étant sans doute pas encore d’un usage commun, il nous paraît plausible que Pascal et ses contemporains effectuaient des calculs approchés, en ne gardant à chaque étape du calcul que suffisamment de chiffres significatifs. Dans son traité Du calcul dans les jeux de hasard, Huygens donne du crédit à cette affirmation, puisqu’il résout le problème des dés en concluant : « Dans ce calcul, comme il s’agit surtout de chercher pour quel nombre de coups les chances des deux joueurs commencent à devenir égales, on peut omettre une partie des derniers chiffres des nombres qui sans cela deviendraient très grands. Je trouve que celui qui joue en 24 coups a encore un léger désavantage, et qu’on ne peut accepter la partie avec avantage qu’en jouant en 25 coups au moins ».

Problème des partis

  • 13 Voir Ernest Coumet, « Le problème des partis avant Pascal » in Œuvres d’Ernest Coumet (T. 1), Besa (...)

32Le second problème de Méré est donc le fameux problème des partis. Il est lui aussi déjà connu, depuis au moins deux siècles, et il a des applications concrètes lors de la rupture d’un contrat de gré à gré, ou dans le calcul d’une assurance. Mais sur ce problème, les savants italiens du xvie siècle ont achoppé durement : de façon remarquable, Pacioli (1494), Cardano (1539) et Tartaglia (1556) en ont proposé des solutions différentes, qu’ils jugeaient eux-mêmes insatisfaisantes13.

33Deux personnes que nous nommerons P et F lancent successivement une pièce ; si la pièce tombe sur pile, P marque un point, si la pièce tombe sur face, c’est F qui marque un point. Le premier à atteindre trois points a gagné. Au début du jeu, les deux adversaires misent une somme égale d’argent, et le vainqueur récupère l’ensemble de l’argent mis en jeu. Supposons que le jeu s’interrompe avant la fin, par exemple, qu’après trois lancers, P ait deux points, et F ait un point. Comment les joueurs doivent-ils se répartir les mises de façon juste, c’est-à-dire, suivant les mots de Pascal, « proportionnellement à ce qu’ils sont en droit d’espérer de la fortune » ? C’est cette juste répartition que l’on appelle le parti.

34Ce problème, Pascal déclare à Fermat « l’admirer bien davantage que celui des dés ». Les raisons en sont sans doute multiples, mais la plus évidente est qu’il ne s’agit plus d’une simple situation d’équiprobabilité. Dans le cas décrit ci-dessus où P a deux points et F en a un, P peut remporter le jeu si le prochain lancer tombe sur pile, ce qui arrive avec probabilité 1/2, mais dans le cas contraire, P et F seront à deux points chacun, et on voit que la suite du jeu est déterminée par une nouvelle expérience aléatoire. Ces deux situations sont, en quelque sorte, incommensurables du point de vue des chances.

35L’un des grands intérêts de la résolution de ce problème dans la correspondance entre Pascal et Fermat est que leurs deux solutions sont très différentes. Elles parviennent pourtant au même résultat, ce qui nous vaudra le joli mot de Pascal : « je vois bien que la vérité est la même à Toulouse et à Paris ». En langage moderne, on dirait que Fermat trouve un bon espace de probabilités dans lequel le problème se ramène à une simple question de dénombrement. De son côté, Pascal voit le jeu comme une sorte de contrat passé entre les joueurs, et s’intéresse toujours à ce que chacun peut revendiquer sur une somme engagée dans le jeu. Ce faisant, il invente la notion d’espérance mathématique.

La solution de Pascal

36Il est un peu plus simple d’exposer la solution de Pascal. Nous supposons, comme il le fait dans sa lettre du 29 juillet, que chacun des joueurs a misé 32 pistoles.

37Si les joueurs sont à deux points chacun, la solution au problème va de soi. Chacun doit récupérer la moitié de l’argent mis en jeu, c’est-à-dire sa mise initiale de 32 pistoles, puisque l’issue finale du jeu sera déterminée par un dernier lancer de pièce équilibrée : si elle tombe sur pile, P aura gagné par trois points contre deux, alors que si elle tombe sur face, P aura perdu par deux points contre trois. On pourrait également avancer l’argument que, les deux joueurs ayant un nombre égal de points, les parts qui reviennent à chacun doivent être les mêmes par symétrie des rôles.

38Intéressons-nous maintenant à la situation où P a deux points, et F en a un. Examinons la manche suivante. Si la pièce tombe sur pile, P aura gagné par trois points à un, et remportera donc les 64 pistoles mises en jeu. Si la pièce tombe sur face, les deux joueurs se trouveront à deux points chacun. Or, nous venons de voir que dans ce cas, chaque joueur doit récupérer à bon droit 32 pistoles. Ainsi, P serait assuré, si les joueurs décidaient d’arrêter le jeu un coup plus tard, et ce, qu’il remporte ou qu’il perde la manche, de récupérer 32 pistoles, et il aurait autant de chances de remporter les 32 pistoles restantes que de les perdre. Par conséquent, il peut récupérer à bon droit la moitié de ces 32 pistoles restantes, en plus des 32 « qui lui sont sures ». Ainsi la part qui revient à P s’élève à 32 + 16 = 48 pistoles, et celle de F aux 16 restantes.

39Ce petit raisonnement peut se poursuivre jusqu’à épuiser toutes les situations possibles. Par exemple, si P a deux points et F zéro, après le prochain lancer de pièce, nous serons ou bien à trois points pour P et zéro pour F, synonyme d’une victoire de P, qui récupérera donc les 64 pistoles, ou bien à deux points pour P et un point pour F, auquel cas P doit récupérer 48 pistoles par le cas précédent. Il convient donc de répartir équitablement les 16 pistoles restantes entre les deux joueurs, c’est-à-dire que P doit récupérer 56 pistoles, et F récupérer les 8 restantes.

40Enfin, si P a un point et F zéro, nous laissons aux lectrices et aux lecteurs le soin de montrer que P doit récupérer 44 pistoles, et F récupérer les 20 pistoles restantes, confirmant ainsi que la vérité est la même au xxie et au xviie siècle.

  • 14 Pacioli avait eu l’intuition de ce fait, sans pour autant pousser le raisonnement jusqu’au bout, e (...)

41Essayons de dégager quelques principes généraux des considérations précédentes. Constatons tout d’abord que, plus que les points déjà remportés, ce sont les manches restant à gagner pour chacun des deux joueurs qui sont importantes14. En effet, l’argument de Pascal consiste, pour ainsi dire, à remonter dans le passé depuis les situations où l’un des deux joueurs a remporté le jeu. Supposons donc désormais que P et F jouent à un jeu où il manquerait p manches à gagner pour P, et f manches à gagner pour F, les nombres entiers p et f étant quelconques mais non nuls simultanément, et que la quantité d’argent mise en jeu est un nombre M. On note E(p, f) le montant que P doit retirer en cas d’interruption du jeu à ce stade. On voit alors que E(0, f) = M pour tout f non nul, puisque dire qu’il reste 0 manche à gagner pour P signifie qu’il a remporté le jeu. De même, E(p, 0) = 0 pour tout p non nul, puisque dire qu’il reste 0 manches  à gagner pour F signifie que P a perdu le jeu. L’argument de Pascal consiste à établir l’équation suivante :

42E(p, f ) = E(p, f Image 1)+Image (E(p Image 1, f )Image E(p, f Image 1)). (2)

En effet, le premier terme de cette somme, E(p, f − 1), représente la part de la mise qui revient au premier joueur dans le cas où il perdrait la manche suivante et resterait donc à p points de la victoire alors qu’il ne manquerait plus que f – 1 points au second joueur. Cette part de la mise est acquise au joueur puisqu’elle lui revient même dans l’hypothèse qui lui est défavorable. Dans l’hypothèse favorable où le premier joueur emporte la manche suivante, il gagnerait E(p − 1, f), soit E(p − 1, f) − E(p, f − 1) en plus du cas précédent. Comme l’acquisition de cette seconde partie de la mise est soumise aux caprices du hasard, il ne peut légitimement prétendre qu’à la moitié, soit E(p − 1, f) − E(p, f − 1) /2. On peut réécrire l’équation (2) sous la forme :

E(p, f ) = Image E(p − 1, f ) + Image 1 E(p, f − 1) , p, f > 0. (3)

43Que nous raconte aujourd’hui cette solution ? Comme on l’a dit plus haut, Pascal est le premier à utiliser, quoique de façon implicite, la notion d’espérance mathématique, qui sera l’outil-clé développé par Huygens, dans son traité, deux ans plus tard. Huygens y démontre que l’espérance mathématique d’une variable aléatoire, soit la valeur qu’un joueur est en droit d’attendre d’un jeu de hasard, est la moyenne pondérée des valeurs possibles de cette variable, par les probabilités qu’elle prenne ces différentes valeurs.

44Par exemple, nous avons vu que si nous jetons cent fois deux dés, il n’est pas vrai que la probabilité de voir sortir un double-six est de 100/36, mais ce dernier nombre a tout de même un sens. Au jeu du double-six avec deux dés et avec une mise unité, l’espérance de gain est de 1/36 et coïncide bien avec la probabilité d’une victoire. Quand on répète le jeu cent fois, l’espérance croît en proportion du nombre de parties et devient de 100/36. De même, d’une part, l’espérance du nombre de six tombant au cours de quatre lancers d’un dé est de 4/6 = 2/3, et d’autre part, l’espérance du nombre de double-six tombant au cours de vingt-quatre lancers de deux dés est de 24/36 = 2/3. Ces deux espérances sont bien égales, ce qui peut être une façon de réconcilier Méré avec l’arithmétique : Méré avait ainsi correctement calculé, non un rapport de chances comme il le croyait, mais une espérance de gain dans un jeu répété.

  • 15 Le gain total lors de l’enchaînement de plusieurs jeux serait aujourd’hui représenté par une somme (...)

45La règle que nous venons d’appliquer, à savoir l’addition des espérances quand on enchaîne plusieurs jeux, est une illustration de la propriété de linéarité des espérances dont les conséquences sont multiples en théorie moderne des probabilités15.

46Mais la solution de Pascal ne se limite pas à introduire un outil de calcul pratique, elle est beaucoup plus profonde. Une équation du type de (3) détermine, en langage mathématique moderne, une fonction harmonique, dont l’étude relève de ce qu’on appelle la théorie du potentiel. Cette dernière a joué un rôle fondamental dans le développement de la théorie des probabilités au xxe siècle, avec l’introduction du concept probabiliste de martingale, qui est en quelque sorte un processus aléatoire naturellement associé à une fonction harmonique. Si Pascal ne pouvait évidemment pas anticiper ce fait, il est clair qu’il éprouvait pour sa solution une sorte de fascination, qui transparaît dans ses lettres, dans le traité du triangle arithmétique, et même plus tard dans les Pensées, montrant qu’il avait senti qu’il touchait là à un résultat profond.

  • 16 Laplace lui-même écrira curieusement : « [La méthode de Pascal] est limitée au cas de deux joueurs (...)

47On pourrait généraliser à l’envi, en particulier en ajoutant un nombre quelconque de joueurs, et même en considérant des manches dont l’issue ne serait pas déterminée par un hasard équiprobable, la notion de fonction harmonique devant être adaptée à la situation donnée. Réparons dès maintenant une injustice communément répandue16 : la solution de Pascal est parfaitement générale.

  • 17 On dirait aujourd’hui un algorithme. On renvoie à l’article de Claude Dellacherie, « Pascal et Fer (...)

48Pour autant, Pascal n’est pas entièrement satisfait par cette solution, puisqu’elle ne permet d’aboutir au résultat numérique que par une procédure itérative17 consistant à appliquer la formule (3) suffisamment de fois. Existe-t-il une formule explicite permettant de calculer les nombres E(p, f) directement ? Pascal était particulièrement intéressé par la quantité V(n) = E(n − 1, n) − E(n, n), qu’il appelait la valeur de la première partie. Expliquons cela : cette fois, le jeu se termine lorsque l’un des deux joueurs atteint n points (dans notre exemple précédent, on a n = 3). La valeur de la première partie correspond alors au gain que peut espérer remporter chaque joueur, en cas d’interruption du jeu après la première manche. On peut également changer de point de vue, en interprétant cette valeur comme le « prix d’entrée » à payer pour jouer la première manche. On pourra consulter à ce sujet l’article de Yves Derriennic, « Pascal et les problèmes du chevalier de Méré », qui discute de façon remarquablement pédagogique les liens avec des considérations modernes de mathématiques financières et de stratégie.

49Pascal donne une formule pour cette valeur de la première partie dans sa lettre à Fermat du 29 juillet, et va la démontrer sous une forme un peu différente dans son traité du triangle arithmétique.

50Elle vaut : Image (4)

Par exemple, on calcule, avec M = 64, V (3) = 32 x Image = 12, ce qui est cohérent avec le calcul E(2, 3) = 44 que nous avions déjà effectué plus haut.

51Pour expliquer l’origine de cette formule, nous devons tout d’abord discuter la solution de Fermat.

La première solution de Fermat

52La méthode de Fermat pour le problème des partis n’a rien de commun avec celle de Pascal. Ce dernier affirmera dans sa lettre du 29 juillet que c’est la première méthode qui lui est venue à l’esprit, mais que « la peine en est excessive ». Pourtant, cette méthode permet de fournir la formule générale que Pascal souhaitait, et en particulier, de déterminer la valeur de la première partie.

  • 18 Pascal, en effet, consacre près de la moitié de sa lettre à expliquer à Fermat sa propre méthode. (...)

53Tout d’abord, il convient de préciser que la lettre de Fermat à Pascal où il expose sa solution du problème des partis est perdue, et qu’on ne peut la reconstruire que par l’exposé détaillé que Pascal en fait dans sa lettre du 24 août18. La jolie idée de Fermat est que l’on peut en fait se ramener à un problème d’équiprobabilité, comme nous allons d’abord le voir sur l’exemple déjà considéré ci-dessus où il manque deux parties à gagner pour P et trois parties à gagner pour F, correspondant au calcul de E(2, 3) dans nos notations. Changeons un peu la règle du jeu, en faisant jouer exactement quatre manches à P et F. Ceci signifie en particulier que nous prolongeons si nécessaire le jeu au-delà de la victoire de P ou de F, jusqu’à avoir joué quatre manches dans tous les cas. Remarquons alors que si parmi ces quatre manches, P en a remporté au moins deux, alors F en aura remporté au plus deux. Cela signifie donc que P aura nécessairement remporté le jeu, puisqu’il lui restait à acquérir deux points, tandis que F avait besoin d’au moins trois points. De même, si P a remporté au plus une manche, c’est que F en aura remporté au moins trois, et donc que F aura remporté le jeu. Ces deux situations couvrent l’ensemble des cas possibles, et s’excluent évidemment l’une de l’autre. Bien sûr, cela signifie que les joueurs devront possiblement jouer un certain nombre de manches sans objet, puisque l’un des deux aura déjà remporté le jeu : Fermat parle de manches feintes. Comme ces manches supplémentaires n’ont aucune incidence sur l’issue du jeu, on peut bien, pense Fermat, supposer qu’elles ont lieu. Nous reviendrons plus loin sur les objections de Roberval à ce sujet.

  • 19 De même que pour les questions de dés, nous devons supposer que les pièces sont distinguées par le (...)

54Or, comme nous jouons maintenant en un nombre fixé de manches, chacune étant déterminée par un jet de pile ou face, nous nous sommes placés à nouveau dans une situation d’équiprobabilité. Les lectrices et lecteurs qui voudront s’en convaincre peuvent par exemple réinterpréter le jeu de la façon suivante : nous jetons quatre pièces d’un seul coup19. Si au moins deux tombent sur pile, c’est P qui gagne, et sinon, c’est F qui gagne. Bien sûr, le nombre de possibilités total, correspondant aux résultats possibles de ces lancers de pièces, est de 24 = 16. Il s’agit donc de compter combien de possibilités aboutissent à un nombre de piles supérieur ou égal à deux. Il est un peu plus facile de compter combien de possibilités aboutissent à la chute d’au plus une pièce sur face : ou bien aucune pièce ne tombe sur face (une possibilité) ou bien une seule des quatre pièces tombe sur face (quatre possibilités), soit un total de cinq possibilités aboutissant à une victoire de F, et donc 16−5 = 11 possibilités aboutissant à une victoire de P. La probabilité de victoire de P est donc de 11/16, et la mise qu’il doit récupérer est en proportion de cette probabilité, soit, dans le cas de M = 64 pistoles misées, 64 × 11/16 = 44. C’est bien ce que nous avions trouvé ci-dessus par la méthode de Pascal.

55Ce petit raisonnement peut être généralisé pour couvrir tous les cas possibles, comme nous allons le faire à présent. Supposons donc que l’on souhaite calculer E(p, f), et pour cela, faisons jouer exactement p + f – 1 manches à P et F. Nous faisons le même raisonnement qu’au-dessus : si parmi ces p + f − 1 manches, P en a remporté au moins p, alors F en aura remporté au plus f − 1, et donc P aura nécessairement remporté le jeu. De même, si P a remporté au plus p − 1 manches, c’est que F en aura remporté au moins f, et donc que F aura remporté le jeu. À nouveau, nous sommes désormais dans une situation d’équiprobabilité, le jeu étant équivalent à jeter p + f – 1 pièces d’un coup, et de désigner P vainqueur si au moins p tombent sur pile, de désigner F vainqueur dans le cas contraire.

56Pour continuer le raisonnement, il nous faut donc compter les possibilités menant à une victoire de P, mais nous devons utiliser un moyen plus systématique que le comptage ad hoc que nous avons effectué pour calculer E(2, 3). Nous avons besoin ici d’une sorte de couteau suisse de la combinatoire : les coefficients binomiaux, que Fermat et Pascal appellent plutôt les combinaisons. Ces nombres sont aussi les indispensables compagnons des joueurs de cartes. Supposons que nous disposions d’un jeu de n cartes distinctes (dans la vie de tous les jours, on prend souvent n = 32 ou n = 52), et qu’on cherche à déterminer combien de mains distinctes de k cartes on peut former à partir de ce jeu, où k est un nombre plus petit que n – les joueurs de poker seront intéressés notamment par les valeurs de k comprises entre 3 et 5. Nous notons ce nombre par le symboleImage .

Évidemment, ce dernier nombre ne sert pas seulement à compter des mains de cartes ; c’est plus abstraitement le nombre de façons de sélectionner k objets parmi une collection de n objets distincts.

57Dans le cas qui nous intéresse ici, ces « objets » désigneront n = p + f − 1 pièces distinctes, parmi lesquelles nous allons sélectionner les k qui sont tombées sur pile. Pour compter les possibilités menant à une victoire de P, nous devons considérer que k est un nombre compris entre p et p + f − 1, et nous concluons que le nombre de possibilités menant à une victoire de P est

Image +Image +…+Image (5).

58Dans cette somme un peu compliquée, le premier terme compte les possibilités où précisément p pièces sont tombées sur pile, le second, celles où p + 1 pièces sont tombées sur pile, etc. Finalement, nous voyons que la probabilité de victoire de P est le quotient de (5) par le nombre total de possibilités, c’est-à-dire 2p+f−1. La valeur du parti E(p, f) est en proportion de cette probabilité, c’est-à-dire que

Image (6).Image

  • 20 Voir Kokiti Hara, « Pascal et l’induction mathématique », Revue d’Histoire des Sciences, 1962.

59Voilà ce que furent peut-être le raisonnement et la formule que Fermat communiqua à Pascal avant juillet 1654. C’est probablement cela que Pascal appelle la solution par les combinaisons du problème des partis dans son traité du triangle arithmétique. En tout cas, cette solution fournit à Pascal la formule explicite que ne donnait pas l’équation (3), et la formule (4) pour la valeur de la première partie V (n) = E(n − 1, n) − E(n, n) peut s’en déduire, même s’il s’agit d’un exercice qui requiert un peu de connaissances sur la manipulation des coefficients binomiaux20.

Équivalence des deux solutions

  • 21 Que certains considèrent comme le tout premier exemple de preuve par récurrence : « Quoique cette (...)
  • 22 Il peut paraître surprenant pour l’œil contemporain que Pascal différentie la solution par les com (...)

60On peut légitimement se demander a posteriori si les deux solutions que nous venons de donner sont bien cohérentes, c’est-à-dire, si les nombres calculés par (3) donnent bien les nombres (6). Nous l’avons déjà vérifié sur l’exemple du calcul de E(2, 3) mais nous voulons maintenant établir l’égalité en toute généralité. Or c’est bien le cas, et Pascal en apportera une preuve21 dans son traité du triangle arithmétique, donnant ce qu’il appelle la « solution du problème des partis par le triangle arithmétique22 ». Donnons un aperçu de cette démonstration. Dans le traité que nous venons de mentionner, Pascal étudie la structure du tableau triangulaire qui porte aujourd’hui son nom, et dans lequel on range les nombres (n k). La propriété fondamentale de ce triangle, qui sert à Pascal de définition, est la formule suivante : si n et k sont strictement positifs, on a

Image , (7)

propriété qui se démontre simplement par le fait qu’une main de k cartes parmi n est ou bien une main de k cartes parmi les n − 1 premières cartes, ou bien une main de k – 1 cartes parmi les n – 1 premières, à laquelle on a ajouté la dernière carte pour en faire une main de k cartes. Si l’on ajoute les valeurs Image =Image = 1, cette formule permet de déterminer tous les termes du triangle, c’est-à-dire tous les nombres Image .

61On peut voir que cette dernière équation a un fort lien de parenté avec (3). En fait, si l’on prend M = 1 et qu’on étudie les nombres F(n, k) = 2nE(k, n – k + 1), définis pour deux nombres entiers n et k, où 0 ≤ k ≤ n + 1, on voit par (3) que

F(n, k) = F(n − 1, k) + F (n − 1, k − 1) (8)

  • 23 Dans un raisonnement par récurrence, on montre que si une propriété P(n) est vraie, alors P(n + 1)(...)

dès que n et k sont tous deux non nuls. Par proximité avec (7), on pourrait en déduire un peu hâtivement que F(n, k) n’est autre que Image , mais cela serait une erreur23, parce que la valeur initiale F(1, 0) = 2 diffère de celle de Image = 1. On montre plutôt de cette façon que

F (n, k) = Image + · + Image (9)

avec la convention que le membre de droite est nul pour k = n + 1. En effet, cette formule donne le bon résultat pour n = 0 et k = 0 et k = 1. Par ailleurs, si elle est vraie pour une valeur de n donnée et pour tout k entre 0 et n + 1, alors par l’équation (8), on a, pour tout k entre 1 et n + 1,

Image (10)

par des applications successives de (7). Ainsi, la formule (9) est encore vraie pour la valeur n + 1 à la place de n, et pour tout k entre 0 et n + 2 (la vérification pour k = n + 2 étant évidente puisque F(n + 1, n + 2) = 0, et celle pour k = 0 est une propriété élémentaire du triangle de Pascal). Par conséquent, la formule (9) est vraie pour toute valeur de n, et en l’appliquant à k = p et n = p + f − 1, on voit qu’elle implique la formule (6). Ceci termine la résolution du problème des partis « par le triangle arithmétique » proposée par Pascal, qui n’est autre, comme on vient de le voir, qu’une preuve de la cohérence entre les méthodes de Pascal et de Fermat.

Objections de Roberval et de Pascal

62La solution de Fermat ne convainc pas Roberval, qui critique l’utilisation des manches feintes : pour lui, Fermat n’a pas répondu à la question posée. Ces objections sont rapportées par Pascal dans sa longue lettre à Fermat du 24 août 1654, où Pascal se fera d’abord l’avocat de la cause de Fermat contre Roberval (il sait d’ailleurs probablement déjà que leurs deux solutions aboutissent au même résultat), avant de se faire procureur. En effet, il ne reconnaît pas à la solution de Fermat le même degré de généralité que la sienne : dans le cas où trois joueurs s’affrontent et non plus deux, Pascal « croit avoir démonstration qu’elle est mal juste ».

  • 24 Le lecteur ou la lectrice qui ne disposerait pas d’un dé à trois faces à portée de main ou dans so (...)

63Résumons en quelques mots le point qui le chagrine. Imaginons que trois joueurs P, F et R s’affrontent à un jeu similaire au précédent : à chaque manche jouée, chacun des trois a une chance égale de marquer un point24. Le premier arrivé à deux points a gagné. Supposons que P ait un point, et F et R aucun. On voit que le sort du jeu sera scellé après trois manches jouées, puisqu’au moins un des trois joueurs aura alors atteint deux points, tandis qu’après deux manches, il se peut que chacun des trois joueurs ait un point et qu’une manche supplémentaire soit nécessaire.

  • 25 Pascal donne la bonne réponse dans sa lettre. Il utilise « sa méthode générale » qui « va partout (...)

64Le problème que voit Pascal est qu’à l’issue de ces trois manches, il se peut que P et F aient deux points chacun. Dans ce cas, comment départager P et F25 ? Il s’agit là d’une faiblesse apparente dans l’argument de Fermat, et Pascal hésite, dans ce cas, à attribuer la victoire aux deux joueurs à la fois et à partager également la mise entre eux. Il voit bien là que cette répartition correspond à un jeu différent de celui du problème des partis, et que la juste répartition doit être autre : il donne également la bonne réponse au problème en détaillant correctement les différents scénarios qui mènent à cette situation d’égalité apparente, tout en voyant bien qu’il convient de décerner la victoire à celui des joueurs qui marque deux points le premier. Fermat, lui, ne voit pas de difficulté : parmi les 3 × 3 × 3 = 27 possibilités des trois manches jouées, il compte à raison 17 possibilités aboutissant à la victoire de P, 5 aboutissant à la victoire de F, et 5 autres aboutissant à la victoire de R. Sa solution reste donc valide « par le même principe » que pour les deux joueurs, comme il l’écrira à Pascal le 29 août 1654.

65Cette petite incompréhension entre les deux correspondants est à l’origine de ce qu’on a pu parfois voir comme une controverse, tournant plutôt à l’avantage de Fermat. Nous ne la voyons pas vraiment ainsi : même si la solution était claire dans l’esprit de Fermat, ce dernier était aussi connu pour communiquer des démonstrations souvent peu détaillées, et on voit bien que Pascal cherche à développer, là où Fermat semble s’arrêter dès qu’il a la bonne réponse. Et même si le raisonnement de Fermat était correct, il n’est pas évident de tirer une formule générale analogue à (6) par sa méthode des manches feintes pour trois joueurs ou plus : en fait, il ne semble pas vraiment avoir expliqué de méthode systématique par laquelle il dénombrait les possibilités aboutissant à une victoire de chacun des trois joueurs. Ainsi, quoique la réponse de Pascal puisse paraître légèrement embrouillée par moments, elle va néanmoins pousser Fermat à détailler un peu plus son raisonnement et à proposer une solution similaire, mais subtilement différente, et riche d’enseignements.

Seconde solution de Fermat

66Pour Fermat, l’utilisation de manches feintes n’est qu’un petit artifice de calcul permettant de se ramener à une situation d’équiprobabilités, ou dans ses propres termes, de réduction « à la même dénomination » (on dirait aujourd’hui au même dénominateur) des fractions définissant les différentes probabilités en jeu. Puisque cela ne convient pas à Roberval, il va donc montrer que l’on peut en fait s’en passer de la façon suivante, qu’il détaille dans sa lettre du 25 septembre 1654. Nous reprenons l’exemple des trois joueurs ci-dessus, où P a un point, et F et R zéro, et le premier atteignant deux points remporte le jeu.

67Suivant Fermat, P peut arriver à la victoire après une, deux ou trois manches. Un « dé à trois faces produit trois hasards », dont un attribue un point à P, et donc à sa victoire finale. Cela arrive donc avec probabilité 1/3. Deux dés produisent 9 hasards, dont deux aboutissent à la victoire de P en deux manches (le premier point allant à F ou R, et le second, à P), et cela arrive avec probabilité 2/9. Enfin, trois dés produisent 27 hasards, parmi lesquels deux aboutissent à la victoire de P en trois manches (le premier point allant à F, le second à R, le troisième à P, ou bien, le premier point allant à R, le second à F, et le troisième à P). Cela se produit avec probabilité 2/27. La somme de ces trois fractions donne la probabilité de la victoire de P, c’est-à-dire

Image (11)

conformément au résultat ci-dessus.

  • 26 Bien que Fermat obtienne le résultat sans avoir explicitement recours aux manches feintes, il a pa (...)

68Cette fois-ci, Fermat n’a pas besoin d’introduire de manches feintes pour appuyer son raisonnement26, mais il utilise un découpage de l’espace des possibilités de sorte que, sur chacun des morceaux de la partition, le jeu est maintenant équiprobable. C’est dans ce but que l’on a partitionné l’événement de victoire de P selon la valeur des nombres de manches remportées par F et R.

69p−1 Utilisons ce point de vue pour le problème à deux joueurs, c’est-à-dire pour calculer la quantité E(p, f). Cette fois, nous séparons les possibilités menant à la victoire de P par p manches à k, où k est un nombre compris entre 0 et f − 1. Pour une valeur de k fixée, et avant la victoire finale de P, qui est toujours un lancer tombant sur pile, le jeu est déterminé par p + k − 1 lancers de pièces dont p − 1 tombent sur pile, et nous savons que le nombre de possibilités correspondant est égal au coefficient binomial Image . Quant au nombre de possibilités total associé au lancer de p + k pièces, il vaut 2p+k. Ainsi, par ce nouveau calcul, nous obtenons

Image (12)

Il est intéressant de comparer ce résultat à la première formule (6) de Fermat : montrer que les deux formules donnent le même résultat est un bon exercice de manipulation du triangle de Pascal. Nous l’épargnons aux lectrices et aux lecteurs, qui pourront vérifier par exemple que la formule donne bien le bon résultat pour la quantité E(2, 3) que nous avons déjà calculée plusieurs fois.

70Cette fois-ci, Pascal se déclare entièrement satisfait, et reconnaît la validité et la généralité de la preuve de Fermat. En effet, la formule (12) se généralise à un nombre quelconque de joueurs, éventuellement avec des probabilités de succès différant selon les joueurs, et c’est cette formule que Laplace décrira plus tard dans son traité.

  • 27 On peut faire une analogie avec l’exercice qui consiste à choisir un repère cartésien du plan avec (...)
  • 28 Dans la situation considérée ici, l’introduction des manches feintes se faisant après que le vainq (...)

71En précisant ainsi sa pensée, Fermat a mis le doigt sur deux points cruciaux de la théorie des probabilités à venir. Tout d’abord il met en évidence l’existence de plusieurs représentations pour un même problème de probabilités, et tout l’intérêt que l’on peut trouver à avoir recours à différentes représentations d’un même problème27. En introduisant les « manches feintes », Fermat modifie la définition formelle du jeu et, sur ce point, on peut comprendre les réserves de Roberval. Ce que Roberval semble avoir du mal à admettre, c’est que, comme la modification introduite par les manches feintes ne change rien à l’issue du jeu, les solutions au problème des partis dans les deux jeux sont nécessairement identiques28, et Fermat répond bien à la même question que Pascal. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, la solution au problème des partis dans le jeu avec manches feintes est un élémentaire problème de dénombrement. On observera enfin que le recours par Fermat à deux représentations du problème des partis permet d’affirmer sans calcul que les expressions des formules (6) et (12)) coïncident.

72Le second point important que Fermat met en valeur, c’est le caractère additif des probabilités, à savoir que la probabilité de la conjonction de deux événements incompatibles qui s’excluent mutuellement est la somme des probabilités des deux événements. C’est ce qui fait que les probabilités ne peuvent être entièrement le fait d’une théorie de l’énumération des « nombre de cas favorables » ou « nombre de cas total ». En effet, pour parvenir à la formule (11), ce ne sont pas les « nombres de cas » qu’il faut additionner, mais bien les quotients de la forme (1). On peut y percevoir en germe le fait que la théorie des probabilités pourra s’épanouir bien plus tard, sous la plume de Borel, Lebesgue et enfin Kolmogorov, dans le cadre de la théorie de la mesure.

Problèmes de dés à horizon non borné

73Comme nous l’avons dit plus haut, les échanges entre Pascal et Fermat ont dû continuer après 1654, à la fois directement et par l’intermédiaire de Carcavi et Roberval. Entre-temps, un nouveau protagoniste a fait son apparition en la personne de Christiaan Huygens, mathématicien et physicien néerlandais. Au cours d’un séjour parisien où il rencontre Carcavi et Mylon, l’un des membres réguliers de l’académie parisienne, il s’emploie à résoudre les problèmes que Pascal et Fermat avaient considérés peu avant lui, et à en inventer de nouveaux. Pour cela, il entre à son tour en correspondance avec Pascal et Fermat, où Carcavi joue encore une fois un rôle d’intermédiaire. Huygens publiera en 1657 son essai « Du calcul dans les jeux de hasard », qu’on peut voir comme une sorte de succession d’exercices de calculs de probabilités de plus en plus élaborés, et où l’idée-force est la définition de l’espérance mathématique. Plusieurs de ces exercices provenaient directement de suggestions de Pascal et Fermat.

74Nous nous concentrerons ici sur deux problèmes seulement, qui nous semblent significatifs, parce qu’ils touchent à des jeux qui se décident en un nombre de manches fini, mais non borné a priori, contrairement aux problèmes discutés jusqu’ici. Ces problèmes sont intéressants parce qu’ils permettent en particulier de tester les limites des méthodes combinatoires de Fermat.

75Considérons donc un premier tel problème, mentionné dans une lettre de Fermat à Carcavi en juin 1656, et posé sans doute par Huygens aux mathématiciens français : nos deux joueurs P et F jouent désormais en jetant à tour de rôle deux dés, P jouant le premier coup. Le jeu continue jusqu’à ce que les deux dés jetés par P totalisent six points, auquel cas P est déclaré vainqueur, ou bien que les deux dés jetés par F affichent sept points, auquel cas c’est F qui gagne.

76On voit que la nature de ce jeu est différente des problèmes des dés ou des partis, puisque maintenant le jeu pourrait potentiellement durer éternellement, si ni P ni F n’obtenaient jamais le résultat qui leur vaudrait la victoire. Pourtant, on se doute bien (et c’est là l’expérience que feraient les joueurs se pliant à un tel jeu) que le jeu prendra bien fin, et ce, après un nombre raisonnable de coups.

77Le nombre de possibilités pour que deux dés affichent un total de six points est de 5, correspondant à une probabilité de 5/36, tandis que le nombre de possibilités pour obtenir sept points est de 6, pour une probabilité de 6/36 = 1/6. On voit donc que F a un léger avantage à chaque coup, mais peut-être cet avantage est-il contrebalancé par le fait que P joue le premier…

78Aujourd’hui, nous serions prêts à parier que quelqu’un, disposant d’un peu de bagages mathématiques, attaquerait ce problème avec peu ou prou le raisonnement suivant : la probabilité que P gagne au n-ème coup est de (31/36)n−1 × (5/6)n− 1 × (5/36), correspondant au produit des probabilités de ses n – 1 premiers échecs, par celui des probabilités des n – 1 échecs de F, puis par la probabilité de sa victoire survenant au coup final. La somme de ces probabilités sur toutes les valeurs possibles de n ≥ 1 est une somme géométrique classique, dont la valeur est 30/61. Ainsi, P gagne avec probabilité 30/61 et, par un raisonnement similaire, F gagne avec probabilité 31/61. On en conclut que F conserve un léger avantage.

79Or, même si Pascal, Fermat ou Huygens savaient certainement calculer des sommes de séries géométriques, il n’est pas certain qu’ils auraient reconnu l’opération que nous avons faite à l’instant comme licite. Même si Fermat avait bien préparé le terrain en pointant implicitement la propriété d’additivité des probabilités, le passage à une additivité dénombrable représente tout de même un certain saut conceptuel, à une époque où la notion de limite n’était pas encore naturelle, attendant son heure avec la naissance toute proche de l’analyse.

  • 29 Dans sa lettre à Carcavi du 6 juillet 1656.
  • 30 D’après Carcavi, dans sa lettre à Huygens du 28 septembre 1656, Pascal utilisait la même méthode, (...)
  • 31 Précisément, Huygens appelle x l’espérance du gain de P, ce qui revient au même si l’on considère (...)

80Il est instructif de voir comment Huygens29, et, certainement, Pascal30, proposent de résoudre le problème en n’ayant recours qu’à des opérations finies et par un raisonnement analogue à celui qui mène à l’équation (5). Notons x la probabilité31 de victoire de P. Nous envisageons les deux scénarios mutuellement exclusifs menant à la victoire de P : ou bien P gagne du premier coup, ce qui arrive avec probabilité 5/36, ou bien P gagne ultérieurement. Mais pour que ce dernier scénario advienne, il faut tout d’abord que P, puis que F, manquent successivement leurs premiers coups, ce qui arrive avec probabilité (31/36) × (5/6) = 155/216, et ensuite, que P gagne le jeu. Dans l’hypothèse où les deux premiers coups de P et de F ont échoué, nous nous retrouvons alors dans la situation initiale, c’est-à-dire que la probabilité de victoire de P, sachant que les deux premiers coups ont échoué, est encore de x. Nous obtenons donc l’équation

Image (13)

La solution de l’équation (13) est x = 30/61, comme attendu. Le raisonnement que nous venons d’expliquer est aussi une preuve élégante de l’égalité entre 30/61 et la somme des termes (31/36)n−1 × (5/6)n− 1 × (5/36) pour n ≥ 1.

L’ultime défi de Pascal à Fermat : la ruine du joueur

81Comme on l’a dit dans l’introduction de ce texte, la ruine du joueur est un problème fondamental que tout ouvrage de probabilités se doit de mentionner, mais peu en attribuent la paternité à Pascal. La lettre de Carcavi à Huygens du 28 septembre 1656 nous dit pourtant que Pascal avait proposé ce problème à Fermat.

82Les joueurs P et F disposent chacun initialement d’une pile de douze jetons, et jouent des manches successives d’un jeu de hasard. Quand P gagne une manche, F lui donne un jeton de sa pile, et sinon, c’est P qui donne un de ses jetons à F. Le jeu s’arrête lorsque l’un des deux joueurs n’a plus de jetons. La question consiste à déterminer la probabilité de victoire de P, ou, ce qui revient au même, les justes sommes que devraient miser l’un et l’autre pour jouer à ce jeu avec intérêt égal.

83Comme on le voit, ce problème est dans le même esprit que celui des partis, mais cette fois avec un horizon infini, puisque les joueurs peuvent potentiellement se passer successivement un jeton l’un à l’autre sans que l’état du jeu ait évolué après plusieurs allers-retours.

84Évidemment, si les chances de victoire de P et F à chaque manche sont égales, la symétrie parfaite des rôles montre que P et F ont autant de chances de remporter le jeu. Pour « casser » cette symétrie, Pascal suppose donc que les chances de succès de P contre F à chaque manche sont « de 27 chances à 15 » (c’est-à-dire que la probabilité de succès de P est de 27/42). Pourquoi ces nombres-là ? Eh bien, Pascal « implémente » cette inégalité des chances en imaginant que le résultat de chaque manche est déterminé par un arbitre, qui jette trois dés. Il donne le point à P si les trois dés affichent 11 points, et à F si les trois dés affichent 14 points. Si les trois dés donnent un autre résultat que 11 ou 14, l’arbitre relance les dés. On compte 27 possibilités pour que trois dés donnent 11 points, et 15 pour qu’ils donnent 14 points, ce qui aboutit aux probabilités ci-dessus.

85On perçoit bien les difficultés spécifiques de cette question, quand on compare au problème des partis : pour énumérer les différents scénarios du jeu menant à une victoire de P, il faut potentiellement considérer une infinité de combinaisons.

86Nous allons voir dans les paragraphes suivants comment Pascal a pu néanmoins adapter sa méthode et comment l’approche combinatoire de Fermat peut également donner la solution.

Application de la méthode de Pascal

  • 32 Ici encore, Pascal aurait certainement préféré utiliser des espérances, ce qui revient au même en (...)

87La méthode de Pascal s’applique presque sans changement. Expliquons-en le principe dans le cas qui nous occupe ici : nous pensons que Pascal a dû effectuer un raisonnement similaire, même si malheureusement sa solution est perdue. Nous notons E(p) la probabilité32 que P remporte le jeu en partant d’une situation où P dispose de 12 + p jetons, et donc que F en ait 12 − p. Ici, p est un nombre entier compris entre −12 et 12. Bien sûr, nous avons E(12) = 1, puisque P a gagné s’il dispose de la totalité des 24 jetons, et E(−12) = 0. La quantité que nous recherchons est E(0).

  • 33 Il y a bien sûr une proximité avec l’équation (3).

88Comme pour le problème des partis, ou pour le problème du dé à horizon non borné, Pascal a certainement argumenté que, si p est compris entre −11 et 11, on a l’équation « harmonique » suivante33 :

Image E(p − 1), (14)

le premier terme de droite correspondant au gain de la première manche par P, ce qui lui vaut un jeton de plus dans son tas, et le second terme correspondant à la perte de la première manche pour P. Cette équation, Pascal a pu l’écrire sous la forme équivalente :

27(E(p + 1) − E(p)) = 15(E(p) − E(p − 1)) . (15)

89Nous pouvons itérer cette formule : si p est entre −9 et 12, on a, en appliquant la formule avec des valeurs décalées de p (savoir, p − 1 et p − 2) : 272(E(p) − E(p − 1)) = 27 × 15(E(p − 1) − E(p − 2)) = 15 × 27(E(p − 1) − E(p − 2)) = 152(E(p − 2) − E(p − 3)) .

90En appliquant un raisonnement similaire, on arrive ainsi au fait que, si p est entre 1 et 12, 2712(E(p) − E(p − 1)) = 1512(E(p − 12) − E(p − 13)).

91Et si on somme membre à membre toutes ces égalités pour p allant de 1 à 12, après simplification « télescopique », nous obtenons 2712(E(12) − E(0)) = 1512(E(0) − E(−12)) .

92Or, nous savons déjà que E(12) = 1 et E(−12) = 0, et nous trouvons donc

Image (16).

93On peut évidemment en déduire la valeur de E(0), mais nous avons là une expression qui nous dit que nous pouvons parier sur la victoire de P « à (27/15)12 contre 1 ».

La réponse de Fermat

94Ce problème, si l’on en croit Carcavi, et pour les raisons que nous avons soulignées plus haut, Pascal « doutait si M. de Fermat en viendrait à bout », tant la question lui paraissait difficile. Pourtant, écrit encore Carcavi à Huygens, Fermat lui répondit « incontinent » à Pascal que P pouvait parier sur sa victoire « à 1156 contre 1, mais non pas 1157 contre 1 ». Comparons au résultat de Pascal :

Image

95Incroyable ! Fermat a trouvé ! On peut imaginer que Pascal a été un peu piqué d’avoir été si facilement égalé, mais pour montrer qu’il avait lui-même une solution (et peut-être aussi pour avoir le dernier mot), il envoie à Fermat les chances exactes : P peut parier sur sa victoire à

96150 094 635 296 999 121 contre 129 746 337 890 625,

qui ne sont autres que les nombres 2712 et 1512, calculés en écriture décimale de la main de Pascal.

97Remarquons à ce sujet que, quitte à donner une réponse exacte à Fermat, Pascal aurait pu la lui communiquer sous une forme plus simple, puisque la fraction 27/15 est une expression non irréductible de 9/5. Il suffisait donc de dire que P pouvait parier sur sa victoire à 912 = 282 429 536 481 contre 512 = 244 140 625. Néanmoins, comme les nombres 27 et 15 correspondaient à des possibilités, des « chances » concrètes dans les jets des dés déterminant les gains des manches du jeu, peut-être que Pascal considérait que les nombres 2712 et 1512 avaient plus de sens.

  • 34 On consultera aussi avec avantage l’article de A.W.F. Edwards, « Pascal’s Problem: The Gambler’s R (...)

98Évidemment, cela ne nous dit rien de la façon dont Fermat a pu arriver au bon résultat. Une hypothèse raisonnable est qu’il a pu user d’une symétrie cachée du problème, que nous allons expliquer34. Tout scénario du jeu opposant P à F peut être vu comme une ligne brisée issue du point de coordonnées (0, 0) du plan cartésien, avançant à chaque manche d’un pas le long de l’axe des abscisses, et montant ou descendant d’un pas le long de l’axe des ordonnées selon que P a gagné ou perdu la manche en question. Enfin, cette ligne s’arrête la première fois où son ordonnée atteint la valeur 12 (victoire de P) ou −12 (victoire de F). On verra un exemple sur la figure 1, en remplaçant les douze jetons dont disposent les joueurs par trois, pour faciliter la visualisation.

Fig. 1. Un scénario de jeu gagnant pour P (en vert), et le scénario symétrique gagnant pour F (en rouge), dans le cas où les joueurs jouent avec chacun trois jetons au lieu de douze.

Fig. 1. Un scénario de jeu gagnant pour P (en vert), et le scénario symétrique gagnant pour F (en rouge), dans le cas où les joueurs jouent avec chacun trois jetons au lieu de douze.

99Fermat a pu observer la chose suivante : les lignes brisées correspondant aux victoires de P sont en correspondance biunivoque avec celles correspondant aux victoires de F, par une simple symétrie horizontale.

100Quelles sont les « chances » d’observer une quelconque de ces lignes ? Pour répondre à cette question, considérons une ligne L qui fait h pas vers le haut et b pas vers le bas. Comme nous l’avons vu, chaque pas vers le haut a 27 chances de se produire, et chaque pas vers le bas, 15 chances, et donc, la ligne L a 27h · 15b chances de se produire. Nous désignons par L’ la ligne symétrique de L. Comme la symétrie change les pas vers le haut en pas vers le bas et réciproquement, on voit de même que les chances de L’ sont 27b · 15h. Le rapport entre les chances de L et L’ vaut donc 27h × 15b/27b × 15h = 27h−b/15h−b. L’ordonnée du point final de la ligne L vaut la différence h − b. Ainsi L correspond-elle à l’une des possibilités gagnantes pour P si et seulement si h – b = 12. Dans ce cas, le rapport entre les chances de L et L’ est donc égal au rapport entre 2712 et 1512. Il est remarquable que ce rapport ne dépende pas des autres caractéristiques du chemin L telles que sa longueur.

101De là, Fermat pouvait conclure, sans se soucier davantage de sommer les probabilités ou même de diviser les « chances » ainsi calculées par les dénominateurs appropriés, que la seule réponse possible était que les chances de victoire de P et F sont dans le rapport de « 2712 contre 1512 ».

102Même s’il ne s’agit pas là d’une démonstration rigoureuse, du moins, sans préciser davantage les règles élémentaires de manipulation des probabilités, Fermat était sans doute parvenu directement à l’essence du problème par un raisonnement de ce type. Il y a fort à parier d’ailleurs que Fermat aurait eu de réelles difficultés à donner une expression des nombres E(p) introduits ci-dessus sans utiliser la méthode de Pascal, l’argument de symétrie ne permettant de donner que la valeur E(0). En revanche, la méthode de Pascal permet de donner la valeur générale sans difficulté supplémentaire :

Image

Peut-être Pascal n’avait-il jamais été aussi près de poser une véritable colle à son interlocuteur.

Prolongements

103Il nous semble intéressant de mettre en regard dans cette section, les résultats évoqués ci-dessus avec le penseur de l’infini qu’était Pascal. Nous l’illustrerons par deux exemples.

Frontières à l’infini

104Rappelons que les premiers faits d’armes scientifiques de Pascal concernent des propriétés des courbes appelées coniques, qu’il avait étudiées, à la suite de Desargues qui fut un de ses mentors, sous l’angle nouveau de ce qu’on a appelé plus tard la géométrie projective. Celle-ci définit le cadre mathématique dans lequel travaillent, depuis le début de la Renaissance, les peintres qui rendent les effets de perspective. Dans cette conception de la géométrie, contrairement à sa consœur euclidienne, il n’y a plus de notion de parallélisme, puisque deux droites se rencontrent toujours en un point, mais ce dernier peut éventuellement être un point de fuite situé à l’infini. Nous faisons l’expérience palpable de la géométrie projective à chaque fois que nous contemplons un horizon lointain, droite constituée de points de fuite. Si en plus nous nous trouvons sur une route partant tout droit devant, nous constatons que les deux bords de la route se rejoignent en l’un de ces points à l’horizon.

105Par un concours de circonstances particulièrement frappant, il se trouve que les fonctions harmoniques considérées par Pascal définissent, pour ainsi dire, des points de fuite probabilistes. Rappelons que les fonctions E(p, f) ou E(p) que nous avons considérées au cours de ce texte sont déterminées non seulement par les équations caractéristiques (3) et (14), mais aussi par des conditions au bord données par les valeurs E(p, 0), E(0, f) et E(12), E(−12) dans les exemples que nous avons discutés. Intéressons-nous plus avant au problème de la ruine du joueur, où les joueurs B et P disposaient d’un tas de 12 jetons chacun, et supposons maintenant que B et P disposent d’un nombre J très grand de jetons, par exemple un million. Nous voyons que le problème de la ruine du joueur nous renseigne sur la façon dont la trajectoire aléatoire matérialisée par le gain net de jetons du joueur P au cours du jeu « s’échappe » en atteignant soit la valeur J, soit en atteignant la valeur −J. Cette fois, la fonction harmonique associée sera définie sur les entiers compris entre −J et J. Si on suppose maintenant que chacun dispose d’une infinité de jetons, c’est-à-dire qu’on prend formellement J infini, le jeu ne prendra jamais fin, mais il existe pourtant des fonctions harmoniques associées à ce jeu infini sans condition de bord, qui déterminent comment le gain net de jetons du joueur P s’enfuit vers l’infini, c’est-à-dire que la fonction harmonique porte en elle une notion de bord à l’infini.

  • 35 On peut par exemple considérer trois joueurs P, F et R, qui possèdent chacun, au début du jeu, un (...)

106Dans le cas précis que nous discutons ici, seuls deux comportements asymptotiques sont envisageables, à savoir que P ou F finisse par prendre le dessus et, avec les choix des probabilités de succès de Pascal, il est facile de se convaincre que c’est P qui va toujours l’emporter. Cependant, de même que nous avons déjà vu comment généraliser à plusieurs joueurs le problème des partis, il est possible de considérer des versions à plusieurs joueurs du problème de la ruine, également décrites par des fonctions harmoniques, lesquelles déterminent la « direction à l’infini » dans laquelle s’éloigne le jeu quand on le prolonge indéfiniment35.

107Ainsi, Pascal, qui avait lui-même contribué au développement de la géométrie projective, avait aussi introduit les premiers ingrédients permettant de définir ces horizons probabilistes où les droites sont remplacées par des trajectoires au hasard.

Jeux à espérance infinie

108Il serait difficile, dans un texte sur le hasard chez Pascal, de ne pas évoquer les conséquences philosophiques, morales et théologiques que l’auteur des Pensées a pu tirer de ses considérations sur le problème des partis. « Saint-Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain sur mer, en bataille, etc., mais il n’a pas vu la Règle des partis qui démontre qu’on le doit », écrit-il. Ou encore, « Or quand on travaille pour demain et pour l’incertain on agit avec raison, car on doit travailler pour l’incertain, par la Règle des partis qui est démontrée » (les mots en italique sont de notre fait). Dans l’esprit de Pascal, la géométrie du hasard était donc l’outil rationnel par lequel décider d’affronter une situation incertaine, par le biais du calcul du parti, c’est-à-dire de l’espérance de gain.

109Bien sûr, l’argument du pari, exposé dans le fragment « Infini rien » des Pensées, est tout proche. Les auteurs de ces lignes n’étant pas en mesure de traiter en profondeur cette question extraordinairement débattue, nous voudrions simplement évoquer quelques résonances de l’argument du pari avec les points discutés dans ce texte. Rappelons que l’argument du pari a pour but de convaincre un interlocuteur libre-penseur (comme l’était par exemple Méré) qu’il est rationnel de croire en Dieu et de régler sa vie en fonction. L’argument comporte une partie mathématique, directement inspirée des réflexions de Pascal sur le problème des partis : quelque petite que soit la probabilité que Dieu existe, elle ne peut être nulle, et le gain de qui a parié sur son existence est celui d’une « infinité de vie infiniment heureuse », la perte à mettre en face étant finie. Dans ce jeu, à espérance infinie, il est donc raisonnable de parier, et d’y engager une mise finie : sa vie, ou du moins, ses passions.

110L’argument mathématique semble imparable. Pourtant, l’espérance, qui permet par un seul nombre de jauger l’avantage procuré par un jeu de hasard, ne peut pas toujours en résumer la complexité. Pour donner un exemple très prosaïque, un jeu offrant un million d’euros avec probabilité 1/1000 donne une espérance de gain de 1 000 euros. Pour autant, seriez-vous effectivement prêt à payer 1 000 euros pour jouer à ce jeu ?

  • 36 Ainsi nommé parce qu’il fut mentionné dans un célèbre article publié aux Mémoires de l’Académie de (...)

111Pour aller un peu plus loin, et en guise de conclusion, nous allons finalement discuter du fameux Paradoxe de Saint-Pétersbourg36 inventé au début du xviiie siècle par Nicolas Bernoulli. Un joueur lance successivement une pièce équilibrée. Une banque place 2 euros, que le joueur remportera, en quittant le jeu, s’il obtient pile au premier lancer. Si en revanche il obtient face, la banque place 2 euros supplémentaires, pour un total de 4, que le joueur remportera, en quittant le jeu, s’il obtient pile au second lancer. Et ainsi de suite : à chaque fois que le joueur obtient face, la banque double la somme à gagner, et dès que le joueur obtient pile, il remporte la somme mise en jeu par la banque, et quitte le jeu. Quelle est l’espérance de gain du joueur ? On voit que pour tout entier n ≥ 1 le joueur gagne 2n euros s’il obtient pile pour la première fois au n-ème coup, ce qui arrive avec probabilité 1/2n. Le gain espéré du joueur est donc :

112Image

113Le gain espéré est donc infini ! Maintenant, combien seriez-vous prêt à payer pour jouer à un tel jeu ? Il semble peu raisonnable de penser que la pièce tombera sur face plus de quelques fois, disons 3 ou 4, ou par extraordinaire, une dizaine de fois, avant que sorte le premier pile, et donc il paraît peu raisonnable de miser plus d’une dizaine d’euros. Pourtant, l’espérance de gain est infinie !

114Il nous semble que Pascal aurait aimé connaître cet exemple. Du point de vue mathématique, il cache une fonction harmonique, valant 2 n pour un joueur étant arrivé jusqu’au n + 1-ème coup sans sortir du jeu. La différence 2n − 2n−1 = 2n− 1 entre deux termes consécutifs est précisément ce que le joueur devrait miser pour avoir le droit de jouer le n-ème coup, c’est-à-dire, dans les termes de Pascal évoqués dans sa résolution du problème des partis, la valeur du n-ème coup. L’explication est simple : le premier coup permet de gagner 2 avec probabilité 1/2, son espérance est donc 1, qui est donc le juste prix pour jouer ce coup. De même, le n-ème coup permet de gagner 2 n avec probabilité 1/2 et sa valeur est donc 2 n− 1. Notons d’ailleurs qu’un joueur misant systématiquement ces valeurs gagnerait nécessairement 1 euro à l’issue du jeu : la somme de ses mises 1 + 2 + · · · + 2n−1 avant de gagner au n-ème coup différant de son gain 2n par une unité.

  • 37 L’espérance de la mise nécessaire pour jouer cette stratégie est infinie.

115Ainsi, confronté à ce jeu, un joueur prudent comme l’interlocuteur libertin de Pascal – « N’y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ? », nous dit-il – serait prêt à miser à chaque coup jusqu’au double de la mise du coup précédent, alors qu’il verrait augmenter devant ses yeux le gain potentiel. Impossible de ne pas penser à ces autres lignes du pari : « Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie, et qu’à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude de gain et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné ». Notons cependant que le joueur qui accepterait de doubler sa mise à chaque manche, contrairement au libertin qui ne perd rien, court néanmoins un risque sérieux de se ruiner avant que le jeu n’aboutisse – et ce, quelle que soit sa fortune de départ37 !

Conclusion

  • 38 Pascal avait organisé anonymement un concours en  1658 portant sur les propriétés de la « Roulette (...)
  • 39 Ressenti dès 1713 par de Montmort, voir sa correspondance avec Nicolas Bernoulli dans les compléme (...)

116La correspondance épistolaire prendra définitivement fin à l’été 1660, après un dernier échange assez poignant entre les deux hommes, tous deux en mauvaise santé. Ayant appris que Pascal se repose chez sa sœur et son beau-frère à Bienassis, près de Clermont– Ferrand, Fermat lui propose de faire la moitié du chemin depuis Toulouse pour converser avec lui quelques jours, tout en ajoutant avec malice : « si vous ne prenez pas ce parti, vous courrez hasard de me voir chez vous et d’y avoir deux malades en même temps ». Mais Pascal est à la fois trop affaibli, et retenu par d’autres engagements, et la rencontre n’aura pas lieu. Par ailleurs, l’esprit de Pascal semble être cette fois tout à fait détaché des mathématiques depuis « un an ou deux », ce qui fait certainement référence au concours de la Roulette38, et, tout en louant en Fermat « le plus galant homme du monde » et le « plus grand géomètre de toute l’Europe », il ne souhaite plus, à ce stade de sa vie, faire « deux pas pour la Géométrie ». Si cette dernière lettre peut laisser un goût amer39, on peut cependant se réjouir du fait que la correspondance de l’été 1654 nous soit parvenue. Désormais, la géométrie du hasard passera définitivement aux mains des successeurs de Pascal et Fermat, parmi lesquels Huygens, Leibniz, Jakob et Daniel Bernoulli, Montmort, de Moivre, Bayes, Euler, Lagrange, Gauss et Laplace, avant de connaître une refondation profonde au début du xxe siècle.

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Bibliographie

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Christiaan Huygens, Œuvres complètes, publiées par la Société hollandaise des sciences, tome quatorzième, La Haye, M. Nijhoff, 1920.

Jakob Bernoulli, Ars conjectandi, opus posthumum. Accedit Tractatus de seriebus infinitis, et epistola gallicé scripta de ludo pilae reticularis, Bâle, Thurneysen Brothers, 1713.

Pierre Rémond de Montmort, Essay d’analyse sur les jeux de hazard, Paris, J. Quillau, 1713.

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Notes

1 En 1564, Cardano terminait son Livre des jeux de dés, qui ne devait néanmoins avoir eu guère d’influence sur notre histoire, puisqu’il ne fut publié à titre posthume qu’en 1663 ; il en eut néanmoins sur Bernoulli, et il faut lui reconnaître la primauté dans la grande famille à venir des traités de probabilités.

2 Adresse de Pascal faite en 1654 aux membres de « l’académie parisienne ».

3 Il est intéressant de noter par exemple que chez Bernoulli, dans son ouvrage Ars conjectandi publié en 1713, la probabilité de victoire est définie comme la proportion de la mise qui revient à un joueur dans un jeu de hasard. On voit donc que la notion de probabilité, qui est aujourd’hui considérée comme première dans la théorie mathématique, fut historiquement introduite comme seconde, à partir de la notion d’espérance.

4 L’interprétation fréquentiste ouvre la perspective d’une vérification expérimentale des calculs de chances (et par là la possibilité de s’enrichir sans limites en répétant un grand nombre de fois un pari avantageux). Dans son adresse à l’académie de 1654, Pascal précise bien que la question des partis est « demeurée rebelle à l’expérience » et qu’il n’est pas possible « d’être renseigné par l’expérience ». L’assertion surprend aujourd’hui : il aurait en effet suffi à Pascal de répéter assez longtemps le jeu qui le préoccupe pour confronter ses résultats abstraits à une expérience concrète. Mais Pascal, par ailleurs remarquable expérimentateur sur des questions de physique, raisonne ici plus en juriste, sur la base d’une approche géométrique.

5 S’il est délicat d’imaginer la forme d’un dé symétrique à trois faces, on peut imaginer donner à un dé à deux faces la forme d’une pièce. Encore faut-il, comme le précise Laplace, lancer « une pièce large et très mince dont les deux grandes faces opposées […] soient parfaitement semblables », afin qu’elle retombe indifféremment sur l’une de ses faces, sans jamais s’immobiliser sur la tranche. Quant au cas où le dé ne retomberait pas du tout, comme dans le roman L’Anomalie d’Hervé Le Tellier, ni Pascal ni Laplace n’en touchent mot.

6 J. Bernoulli, dans Ars conjectandi, observera qu’il n’y a aucun hasard dans la trajectoire d’un dé. On connaît la fameuse citation de Laplace sur le déterminisme universel, laquelle est extraite de l’Essai philosophique sur les probabilités.

7 Même s’il est bien connu que des considérations d’ordre juridique sont intimement liées au développement de la géométrie de l’antiquité depuis au moins Anaximandre. On renvoie, entre autres, au livre de M. Serres sur Les origines de la géométrie, Flammarion, 1993.

8 La question des fondements mathématiques de la théorie des probabilités sera reprise en particulier par Kolmogorov dans son mémoire Grundbegriffe der Wahrscheinlichkeitrechnung publié en 1933 et qui fait aujourd’hui figure de référence. Ni Pascal ni Huygens n’y sont cités et le mot de symétrie en est absent. Kolmogorov fonde la notion d’espérance sur un argument fréquentiste. Doit-on pour autant conclure au divorce entre hasard et géométrie quelque part entre Laplace et le début du xxe siècle ? Rien n’est moins sûr. Ainsi que le rappelle un autre grand mathématicien moderne, M. Gromov, dans un article publié en 2015 par la revue Entropy, « The success of the probability theory decisively, albeit often invisibly, depends on symmetries of systems this theory applies to. »

9 La lectrice ou le lecteur qui s’inquiéterait de ce que la couleur des dés puisse entrer en compte dans le résultat final peut se rassurer entièrement. Simplement il est important, dans les problèmes d’énumération liés aux dés ou aux pièces, de distinguer les objets utilisés les uns des autres, et c’est ce que nous ferons désormais implicitement.

10 Voir par exemple la tribune Accident nucléaire : une certitude statistique publiée en 2011 dans le journal Libération, où l’auteur calcule que la probabilité d’un accident nucléaire majeur en Europe dans les trente prochaines années dépasse 100 %.

11 On dirait aussi, comme les bookmakers, « à 671/625 contre un ». Le quotient 671/625 est simplement le rapport des probabilités de succès et de défaite du joueur.

12 On utilise ici la notation 3624 (trente-six puissance vingt-quatre) pour signifier qu’on multiplie successivement 36 avec lui-même, et ce, vingt-quatre fois de suite.

13 Voir Ernest Coumet, « Le problème des partis avant Pascal » in Œuvres d’Ernest Coumet (T. 1), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2016 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.4000/books.pufc.13768.

14 Pacioli avait eu l’intuition de ce fait, sans pour autant pousser le raisonnement jusqu’au bout, et Cardano avait déjà proposé une formule basée uniquement sur les manches restant à gagner ; voir l’article d’Ernest Coumet sus-cité pour une analyse plus poussée.

15 Le gain total lors de l’enchaînement de plusieurs jeux serait aujourd’hui représenté par une somme de variables aléatoires indépendantes (les résultats des jeux considérés n’influent pas les uns sur les autres) et, dans ce cas, la propriété de linéarité est assez intuitive. Notons cependant que la linéarité de l’espérance est aussi vérifiée pour des variables aléatoires arbitraires (non indépendantes).

16 Laplace lui-même écrira curieusement : « [La méthode de Pascal] est limitée au cas de deux joueurs : celle de Fermat, fondée sur les combinaisons, s’étend à un nombre quelconque de joueurs. Pascal crut d’abord qu’elle devait être, comme la sienne, restreinte à deux joueurs ; ce qui établit entre eux, une discussion à la fin de laquelle Pascal reconnut la généralité de la méthode de Fermat. »

17 On dirait aujourd’hui un algorithme. On renvoie à l’article de Claude Dellacherie, « Pascal et Fermat. La naissance du calcul des probabilités », qui commente le fait que les équations harmoniques telles que (3) n’admettent pas toujours de solutions explicites.

18 Pascal, en effet, consacre près de la moitié de sa lettre à expliquer à Fermat sa propre méthode. Il n’y a là rien que de très ordinaire dans une discussion entre scientifiques, cependant, on ne peut pas s’empêcher de penser que cette longue explication est en partie due au fait que le premier exposé par Fermat devait être très rapide et lacunaire. Fermat était connu pour être à la fois d’une grande précision, tout en étant avare de détails.

19 De même que pour les questions de dés, nous devons supposer que les pièces sont distinguées par leur couleur, voir la note 11.

20 Voir Kokiti Hara, « Pascal et l’induction mathématique », Revue d’Histoire des Sciences, 1962.

21 Que certains considèrent comme le tout premier exemple de preuve par récurrence : « Quoique cette proposition ait une infinité de cas, je la démontrerai en peu de mots », écrit Pascal.

22 Il peut paraître surprenant pour l’œil contemporain que Pascal différentie la solution par les combinaisons et la solution par le triangle arithmétique, puisque les coefficients du triangle sont précisément les combinaisons. Or, du point de vue de Pascal, il s’agit d’une proposition, conséquence de la définition (7), et non pas d’une définition.

23 Dans un raisonnement par récurrence, on montre que si une propriété P(n) est vraie, alors P(n + 1)est également vraie. Mais on ne peut déduire que P(n) est vraie pour tout n que si l’on a vérifié préliminairement que P(0) est vraie, ce qu’on appelle initialiser la récurrence. Pascal prend grand soin de le faire dans son traité du triangle.

24 Le lecteur ou la lectrice qui ne disposerait pas d’un dé à trois faces à portée de main ou dans son cartable pourrait néanmoins aisément en simuler un. Il suffit par exemple de jeter un dé classique et d’attribuer un point à P, F ou R selon que le reste de la division euclidienne du résultat par 3 vaille 0, 1 ou 2.

25 Pascal donne la bonne réponse dans sa lettre. Il utilise « sa méthode générale » qui « va partout et sans obstacle », mais sans expliciter les détails. Il est exact que les problèmes à trois joueurs peuvent être résolus via une généralisation de l’équation (3) où il y a maintenant trois termes dans le membre de droite correspondant aux trois issues possibles d’une manche et où les coefficients 1/2 doivent être remplacés par 1/3. Il est possible que Pascal soit parvenu à une telle équation et on aurait aimé connaître son raisonnement. Huygens, de son côté, donne dans la proposition IX de son traité « De ratiociniis in ludo aleae »   la forme générale de l’équation (3) pour un nombre arbitraire de joueurs.

26 Bien que Fermat obtienne le résultat sans avoir explicitement recours aux manches feintes, il a parfaitement conscience du fait que les trois termes de (11) réduits au même dénominateur correspondent bien au dénombrement des évolutions du jeu avec manches feintes, menant à une victoire de P.

27 On peut faire une analogie avec l’exercice qui consiste à choisir un repère cartésien du plan avec astuce pour résoudre une question de géométrie dont on sait a priori que la solution ne dépend pas du repère choisi.

28 Dans la situation considérée ici, l’introduction des manches feintes se faisant après que le vainqueur ait été désigné par le sort, l’identité des solutions au problème des partis dans les deux versions du jeu semble évidente. Il faut cependant dire en faveur de Roberval que la notion de « jeux différents mais donnant la même distribution des gains » est assez subtile à définir dans un cadre général. Ce point ne pourra être vraiment clarifié qu’après les travaux de Kolmogorov sur la définition du cadre mathématique de la théorie des probabilités vers 1930. Il permettra l’émergence de la notion moderne de couplage qui est au cœur de la théorie moderne des probabilités et de ses applications. On renvoie à l’exposé de David Aldous dans les Proceedings of the International Congress of Mathematicians (Hyderabad, India, 2010), pour une réflexion plus poussée sur les probabilités vues comme l’art de jouer avec plusieurs représentations d’un même problème.

29 Dans sa lettre à Carcavi du 6 juillet 1656.

30 D’après Carcavi, dans sa lettre à Huygens du 28 septembre 1656, Pascal utilisait la même méthode, mais celle de Fermat n’est pas connue, même s’il avait également trouvé la bonne solution.

31 Précisément, Huygens appelle x l’espérance du gain de P, ce qui revient au même si l’on considère que le vainqueur remporte un gain unité.

32 Ici encore, Pascal aurait certainement préféré utiliser des espérances, ce qui revient au même en supposant que la mise totale en jeu est de M = 1.

33 Il y a bien sûr une proximité avec l’équation (3).

34 On consultera aussi avec avantage l’article de A.W.F. Edwards, « Pascal’s Problem: The Gambler’s Ruin », International Statistical Review, vol. 51, no1, p. 73-79 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.2307/1402732.

35 On peut par exemple considérer trois joueurs P, F et R, qui possèdent chacun, au début du jeu, un très grand nombre de jetons. À chaque manche du jeu, on tire au sort deux des trois joueurs et ceux-ci échangent un jeton. Les probabilités des échanges entre P et F, F et R et P et R sont fixées à l’avance comme dans le cas de deux joueurs. Le jeu s’arrête quand l’un des joueurs est ruiné. Les fortunes finales des deux autres joueurs déterminent alors une direction dans un sens qui peut être rendu précis. De façon générale, les liens entre l’évolution en temps long de jeux de hasard et les fonctions harmoniques reposent sur les notions mathématiques de frontière de Poisson-Furstenberg et de bord de Martin.

36 Ainsi nommé parce qu’il fut mentionné dans un célèbre article publié aux Mémoires de l’Académie de Saint-Pétersbourg par Daniel Bernoulli, connu entre autres choses pour être le pionnier de l’épidémiologie.

37 L’espérance de la mise nécessaire pour jouer cette stratégie est infinie.

38 Pascal avait organisé anonymement un concours en  1658 portant sur les propriétés de la « Roulette », une courbe remarquable aujourd’hui appelée cycloïde. Il ne s’agit pas ici de jeux de hasard, contrairement à ce que le nom pourrait laisser penser ! Wallis, Wren, Huygens et Roberval notamment s’illustreront par leurs réponses, avant que Pascal, sous le nom d’emprunt d’Amos Dettonville, ne publie ses propres solutions dans son Traité de la Roulette.

39 Ressenti dès 1713 par de Montmort, voir sa correspondance avec Nicolas Bernoulli dans les compléments à son Essay d’analyse sur les jeux de hasard.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Un scénario de jeu gagnant pour P (en vert), et le scénario symétrique gagnant pour F (en rouge), dans le cas où les joueurs jouent avec chacun trois jetons au lieu de douze.
URL http://journals.openedition.org/cbp/docannexe/image/1058/img-33.jpg
Fichier image/jpeg, 75k
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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Mathieu et Grégory Miermont, « Blaise Pascal et Pierre de Fermat, géomètres du hasard », Courrier Blaise Pascal, 45 | 2023, 53-89.

Référence électronique

Pierre Mathieu et Grégory Miermont, « Blaise Pascal et Pierre de Fermat, géomètres du hasard », Courrier Blaise Pascal [En ligne], 45 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2024, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cbp/1058 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cbp.1058

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Auteurs

Pierre Mathieu

Institut de Mathématiques de Marseille, Université d’Aix-Marseille, CNRS, Centrale Méditerranée.

Grégory Miermont

Unité de mathématiques pures et appliquées, École normale supérieure de Lyon, et Institut universitaire de France.

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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