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AccueilNuméros46Pascal 2023 : Nouveaux échosPascal, élève des Perrault ?

Pascal 2023 : Nouveaux échos

Pascal, élève des Perrault ?

Des Enluminures du fameux Almanach aux Provinciales. Du nouveau sur une conversion et une entrée en littérature
Pascal, a Pupil of the Perrault Brothers? From the Enluminures du fameux Almanach to the Provinciales. Somes News on a Conversion and a Debut in Literature
Tony Gheeraert et Laurence Plazenet
p. 313-351

Résumés

Les Provinciales ont souvent été rapprochées des Enluminures du fameux Almanach, parues en 1654 pour rétorquer à une gravure satirique qui attaquait violemment Port-Royal. Les liens précis entre les deux œuvres n’ont, cependant, jamais été vraiment considérés. Les Provinciales, cultivant la forme épistolaire, semblent entretenir des rapports assez lâches avec la série de pièces en vers qui constitue les Enluminures. L’identification de l’auteur de ces dernières leur auteur n’a, du reste, jamais été sérieusement étudiée : on les attribue d’ordinaire, sans preuve, à Le Maistre de Sacy. L’examen scrupuleux du dossier réserve ainsi bien des surprises. Les Enluminures, en effet, furent sans doute composées par les frères Perrault, et en particulier Nicolas. Pascal, loin de les ignorer ou de s’en inspirer lâchement, conçut le projet des Provinciales à l’exemple de ce poème burlesque, incisif et minutieusement travaillé pour ridiculiser les jésuites auprès des gens du monde. Il existe, d’autre part, entre Nicolas Perrault et lui, des coïncidences qui amènent à proposer une hypothèse inédite sur l’origine de la conversion qui conduisit Pascal à faire l’expérience de la « nuit de feu » du 23 novembre 1654.

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Notes de la rédaction

Cet article est le résultat de recherches qui n’auraient jamais été entamées sans le dialogue préalable entre ses auteurs. Il est entièrement le fruit de cette collaboration. Dans le détail, Tony Gheeraert prit en charge la démonstration de l’attribution des Enluminures et rédigea la section intitulée « L’auteur des Enluminures, une fratrie : les Perrault ». Le reste de l’enquête revient à Laurence Plazenet.

Texte intégral

1Il était une fois un géomètre qui devint polémiste et composa, sous le titre de Lettres au Provincial, une des œuvres les plus célébrées du xviie siècle… Cet incipit apparemment absurde reflète, en fait, à peu près la nature de tout ce qui a pu être écrit sur l’origine des Provinciales. Indétermination temporelle, indétermination géographique, absence de causalité renvoyant à une épiphanie merveilleuse : la genèse des Provinciales tient du conte de fées, à consulter l’historiographie et la bibliographie pascaliennes.

  • 1 Le Recueil de choses diverses rassemble le script de conversations tenues chez lui, en 1670-1671, p (...)
  • 2 Les adversaires d’Arnauld multiplient eux-mêmes les écrits.

2Le début de l’histoire est connu. Le 31 janvier 1655, Charles Picoté, vicaire de Saint-Sulpice, refuse l’absolution à Roger du Plessis, duc de Liancourt, tant qu’il persistera à héberger l’abbé Amable de Bourzeis, proche de Port-Royal, et à faire élever sa petite-fille, unique héritière de son immense fortune, au monastère. Déjà engagé dans la querelle des cinq propositions, Antoine Arnauld se dresse contre l’offense faite au grand seigneur ami de Port-Royal1. Il publie le 24 février sa Lettre d’un Docteur de Sorbonne à une Personne de condition sur ce qui est arrivé depuis peu dans une paroisse de Paris à un seigneur de la Cour. Le 10 juillet, il récidive en adressant au duc de Luynes sa Seconde Lettre à un Duc et Pair de France pour servir de réponse à plusieurs écrits qui ont été publiés contre sa première Lettre. La dispute s’envenime2. Arnauld s’empêtre. Il est menacé d’être exclu de la Sorbonne.

  • 3 Sur Nicole et, spécifiquement, sa traduction des Provinciales, voir Jean Mesnard, « Pierre Nicole o (...)
  • 4 Voir Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis, et aux (...)
  • 5 Ibid., p. vii. Le propos rappelle le fragment 618 des Pensées, selon lequel la « manière d’écrire » (...)

3Trois textes proposent alors trois versions différentes de l’intervention de Pascal. Le premier est composé par Pierre Nicole et se trouve dans la troisième préface jointe à partir de 1665 à sa traduction latine des Provinciales (1658), mise en français en 1699 par Mlle de Joncoux. Nicole indique ne pas avoir été témoin des faits qu’il relate3, mais il insiste qu’il rapporte les propos de « personnes très dignes de foi4 ». Alors que l’auteur, qu’il appelle Montalte en utilisant le nom employé en tête de la première édition en recueil des Provinciales, en 1657, s’entretenait « à son ordinaire avec quelques amis particuliers5 », les uns et les autres exprimèrent « la peine » qu’ils avaient des fausses opinions et des calomnies propagées dans le public à propos de la Seconde lettre. Ils tombèrent d’accord que, le public désabusé, l’affaire s’éteindrait. Il poursuit alors :

  • 6 Ibid., p. vii-ix.

Sur cela un d’eux dit que le meilleur moien pour y réüssir étoit de répandre dans le public une espece de factum, où l’on fît voir que dans ces disputes il ne s’agissoit de rien d’important & de sérieux, mais seulement d’une question de mots & d’une pure chicane qui ne roulait que sur des termes équivoques, qu’on ne vouloit point expliquer. Tous aprouverent ce dessein ; mais personne ne s’offroit pour l’executer. Alors Montalte qui n’avoit encore presque rien écrit, et qui ne connaissoit pas combien il étoit capable de réussir dans ces sortes d’ouvrages, dit qu’il concevoit à la vérité comment on pourroit faire ce factum, mais que tout ce qu’il pouvoit promettre étoit d’en ébaucher un projet, en attendant qu’il se trouvât quelqu’un qui pût le polir, & le mettre en état de paroître.
Voilà comme il s’engagea simplement & ne pensant pour lors à rien moins qu’aux  Provinciales. Il voulut le lendemain travailler au projet qu’il avoit promis, mais au lieu d’une ébauche, il fit tout de suite la première Lettre, telle que nous l’avons. Il la communiqua à un de ses amis, qui jugea à propos qu’on l’imprimât incessamment, et cela fut executé.
Cette Lettre eut tout le succez qu’on pouvoit désirer. Elle fut luë par les savans & par les ignorans. Elle produisit dans l’esprit de tous l’éfet que l’on attendoit6.

  • 7 Le miracle de la Sainte Épine, en mars 1656, y contribua également.

4Le retentissement de la première Provinciale, publiée le 23 janvier 1656, amena l’auteur à récidiver. Ainsi rédigea-t-il dix-sept « petites lettres » de plus, la dernière paraissant le 24 mars 1657. Pascal ne sauva pas Arnauld, exclu de la Sorbonne en février, mais il remporta la bataille de l’opinion publique7.

5Le second récit, proposé par Marguerite Périer dans une addition manuscrite au Nécrologe (1723) de Port-Royal, diffère peu de la version de Nicole. Selon la nièce de Pascal, celui-ci était retiré à Port-Royal des Champs, « comme il faisait de temps en temps », quand les Messieurs invitèrent Arnauld, qui se trouvait lui-même à Port-Royal, à se défendre des attaques dont il était l’objet :

  • 8 Pascal, Œuvres complètes, éd. Jean Mesnard, Paris, Desclée de Brouwer, 1964, t. I, p. 1126 [ouvrage (...)

Il fit donc un écrit, lequel il lut lui-même en présence de tous ces Messieurs, qui n’y donnèrent aucun applaudissement. M. Arnauld, qui n’était point jaloux de louanges, leur dit : « Je vois bien que vous trouvez cet écrit mauvais, et je crois que vous avez raison. » Puis il dit à M. Pascal : « Mais vous qui êtes jeune, vous devriez faire pour quelque chose. » M. Pascal fit la première lettre, la leur lut. M. Arnauld s’écria : « Cela est excellent, cela sera goûté. Il faut le faire imprimer. » On le fit, et cela eut le succès qu’on a vu. On continua8.

  • 9 Ibid., t. I, p. 964-965 et Charles Perrault, Mémoires de ma vie, éd. Paul Bonnefon, Paris, Librairi (...)

6Le troisième texte relatif à l’origine des Provinciales figure dans les Mémoires de Charles Perrault écrits en 17029. Comme Nicole et Marguerite Périer, l’auteur des Contes de ma Mère l’Oye situe un entretien au commencement de toutes choses. Cette fois, il a lieu, cependant, entre ses frères et lui. Nicolas, Docteur de Sorbonne, que Charles désigne comme « le Théologien », montre aux autres que les procès intentés à Arnauld n’ont aucun fond. La fratrie est d’avis qu’il faut en persuader le public par un libelle. Pierre, rencontrant Nicolas Vitart, alors intendant du duc de Luynes, qui se trouvait à Port-Royal, le charge de transmettre le message aux Messieurs. Une semaine plus tard, Vitart se rend chez Pierre Perrault à Paris, rue Saint-François du Marais, et lui apporte « la première Lettre Provinciale de Pascal ».

  • 10 C’est le point de vue de Jean Mesnard, voir OC, t. I, p. 964 et Marc Soriano, Le Dossier Perrault, (...)
  • 11 Charles Clémencet (Histoire de Port-Royal, Livre IX, LXXXVI, p. 441 et suivantes) écrit que Pascal (...)
  • 12 Voir Philippe Sellier,  « Vers l’invention d’une rhétorique », in Port-Royal et la littérature. Pas (...)

7Les trois récits présentent l’intervention de Pascal sous un jour miraculeux, à la mesure du renversement inattendu des forces en présence qu’elle suscita. Si Perrault attribue l’idée de la riposte à sa tribu, selon un désir de valorisation familiale souvent relevé chez lui10, si le témoignage de Marguerite Périer est à mettre de côté, parce qu’il situe la scène à Port-Royal des Champs, ce que Jean Mesnard juge impossible11, les points de coïncidence entre les trois narrations méritent toutefois d’être soulignés. Tous insistent sur une concertation préalable entre plusieurs proches de Port-Royal, même s’ils proposent des variantes sur l’identité de ces personnalités. Tous établissent que Pascal œuvre seul. Tous passent sous silence que le néophyte n’en est pas vraiment un. Pascal, en effet, après sa première conversion de 1647 et les vœux de Jacqueline en 1652, s’est encore rapproché de Port-Royal depuis sa « nuit de feu » du 23 novembre 1654. Il a accompli une retraite aux Champs au début de l’année 1655. Ses textes scientifiques, élaborés selon une stratégie persuasive très forte, constituent, d’autre part, un certificat d’aptitude moins négligeable que les trois récits ne le suggèrent. Au début de l’année 1656, enfin, presque dix ans après sa première conversion, ses familiers ne devaient guère douter de sa culture théologique, n’eussent-ils pas connaissance des Écrits sur la grâce (qu’il n’avait pas achevés), ni de l’Abrégé de la vie de Jésus-Christ12. Pierre Nicole, Marguerite Périer, Charles Perrault, enfin, passent par pertes et profits la dette de Pascal envers un opuscule paru deux ans plus tôt, les Enluminures du fameux Almanach. L’œuvre constitue, en effet, une première intervention satirique de Port-Royal contre les jésuites. Très applaudie de son temps, Pascal ne l’a pas ignorée : les Provinciales lui empruntent un certain nombre de traits et Nicole l’évoque de manière très élogieuse dans la note qu’il consacre à la IIIe Provinciale. Le lien entre les Enluminures, lourdement décriées depuis la fin du xviiie siècle, et les Provinciales, n’a toutefois retenu l’attention de personne. Il a paru un détail de pure érudition, sans rapport autre qu’anecdotique avec la germination du chef-d’œuvre polémique de Pascal. L’identité de l’auteur des Enluminures n’a, du reste, jamais été clairement établie. Il est en général convenu qu’elles furent composées par Louis-Isaac Le Maistre de Sacy – leur ton fût-il peu compatible avec la piété vétilleuse du personnage. À vrai dire, la dissonance n’a pas été une des moindres causes de l’embarras causé par les Enluminures et de leur relégation par les spécialistes de Port-Royal : leur virulence jette un jour embarrassant sur le respectable traducteur de la Bible.

  • 13 Laurence Plazenet, « Le Bruit et la fureur : la chronique inouïe de Port-Royal », Cahiers du dix-se (...)
  • 14 Voir Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce. Port-Royal et la poésie d’Arnauld d’Andilly à Racine, Pa (...)

8Un des derniers jours de juillet 2023, tandis que je relisais un article où j’évoquais les Enluminures13, je butai néanmoins sur cette attribution qui ne me satisfaisait pas. J’interrogeai mon ami et collègue Tony Gheeraert, qui avait étudié l’ouvrage14. Quelques questions que nous nous étions posées dix fois, désormais considérées de façon méthodique, déclenchèrent en nous une véritable frénésie chercheuse. Au terme d’investigations parallèles et passionnées, il nous a semblé que nous étions en mesure de modifier sensiblement la connaissance et l’appréciation des Enluminures et, conséquemment, de réévaluer leur rôle dans la genèse des Provinciales. Voire, l’histoire du volume peut éclairer l’origine de la seconde conversion de Pascal. Ce sont les résultats de cette enquête qui se trouvent exposés ici.

L’objet du délit : Les Enluminures du fameux Almanach, portrait

9Le 31 mai 1653, la fulmination par le pape Innocent X de la bulle Cum Occasione provoqua un séisme : en condamnant cinq propositions censées résumer la pensée de Jansénius, elle menaçait la théologie augustinienne tout entière. Les adversaires des prétendus « jansénistes » le comprirent et n’eurent pas le triomphe discret : à la fin de l’année, ils firent publier chez Jean Ganière, un libraire de la rue Saint-Jacques, une gravure destinée à orner un almanach pour l’année 1654. Intitulée « La Déroute et confusion des jansénistes », elle représente Jansénius brandissant l’Augustinus, affublé d’ailes de démon et entouré de trois créatures sataniques, l’Erreur, la Tromperie et l’Ignorance. Chassé, sous les yeux du pape, par le jeune Louis XIV qui, installé entre la « Puissance de l’Église » et la « Vérité », tient un foudre enflammé, Jansénius se précipite vers un groupe d’hommes désignés comme « Les Calvinistes », si leur costume n’avait pas suffi à les identifier. L’évêque est précédé par une petite troupe de « jansénistes », au premier rang desquels une vieille dévote chafouine, bésicles sur le nez.

  • 15 Angélique Arnauld, Œuvres complètes, op. cit., t. I, volume II, « Lettres », lettre du 4 février 16 (...)
  • 16 Voir René Rapin, Mémoires, éd. L. Aubineau, Paris, Gaume et Duprey, 1865, t. II, p. 191-192. L’homm (...)

10La gravure fit scandale. Le 17 février, la Mère Angélique, désolée pour ses amis, écrivit à la reine de Pologne : « On les y représente excommuniés par Notre Saint Père le Pape, poursuivis par l’épée du Roi, mais ce qui est de plus horrible, on les envoie avec les Huguenots15 ». Le tollé fut tel qu’une seconde version fut imprimée, où Jansénius, au moins, est débarrassé de ses ailes. Le P. Rapin prétendit dans ses Mémoires que la pièce n’était pas l’œuvre de la Compagnie, mais l’initiative d’un confesseur des religieuses de la Visitation, « homme obscur », quoique « intelligent16 ». L’argument porte peu : le jésuite décrit, non la gravure de 1653, mais une reprise de 1660 par Albert Flamen. Parue sous le titre « Le Jansénisme foudroyé », elle substitue à Jansénius un dragon polycéphale semblable aux représentations traditionnelles de l’Antéchrist et, à la vieille femme de la première version, de belles dames en habit de cour. Rapin ne semble pas soucieux de la dernière exactitude.

  • 17 Angélique Arnauld, Œuvres complètes, op. cit., t. I, volume II, « Lettres », lettre du 4 février 16 (...)
  • 18 « Note unique sur la troisième lettre », Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte(...)

11Une lettre de la Mère Angélique révèle que 16 000 exemplaires de l’Almanach auraient été diffusés17. Le chiffre est considérable. Les accusations que la gravure figurait, en particulier que les « jansénistes », proches des calvinistes, récusaient que le Christ fût mort pour tous, se répandirent comme une traînée de poudre parmi les petites gens auxquelles l’ouvrage était destiné. Nicole observe dans le même sens : « Cet Almanach, ayant été répandu dans le menu peuple, faisait grand bruit parmi les harengères et les revendeuses18 ». Le P. Rapin confirme ce succès et les craintes qu’il souleva parmi les « amis de la Vérité » :

  • 19 René Rapin, Mémoires, op. cit., t. II, p. 193-194.

[…] il n’y eut point d’artisan à Paris qui n’eût l’almanach nouveau dans sa boutique, et qui ne l’expliquât à ses serviteurs, point de mère qui ne voulût rendre compte à ses enfants de ce mystère, qui ne put être ignoré de personne […] ce qui alarma fort les chefs du parti, par la crainte qu’ils eurent de se voir devenir odieux au peuple19.

  • 20 Yves Leblanc, « Les Enluminures de Le Maistre de Sacy », Dix-septième siècle, no 32, 1956, p. 475-5 (...)
  • 21 L’édition du texte est disponible sur la toile. Pour les copies, voir Bibliothèque municipale de Ly (...)

12Les proches de Port-Royal sentirent le danger où ils se trouvaient : non seulement la bulle pontificale affaiblissait leurs positions théologiques, mais ils étaient sur le point de perdre aussi le crédit dont ils jouissaient dans la population. Il fallait se résoudre à réagir. Toucher, eux aussi, le grand public, à leurs yeux trompé par cette vaste campagne de communication. C’est alors que parut, en janvier 1654, un petit volume intitulé LES // ENLUMINURES // DU FAMEUX //ALMANACH //DES // PP. JESUITES, // INTITULÉ,// LA DEROUTE// & la confusion des // Jansenistes. Longtemps réputé disparu, voire inexistant, même par les auteurs des trois seuls articles consacrés aux Enluminures20, il se trouve en réalité un exemplaire de l’ouvrage à la Bibliothèque nationale d’Autriche et aux moins trois copies manuscrites conservées, à Lyon, à Troyes et à Paris21. Il est donc possible de le décrire précisément.

13Il s’agit d’un livret de 46 pages (le texte se déploie des pages 3 à 46), imprimé sans lieu, sans nom d’éditeur, ni date. Il porte, cependant, après l’impression du mot « FIN », la précision : « Du 15 Janvier 1654 ». L’ouvrage se compose de dix « Enluminures », c’est-à-dire de tableaux qui mettent chacun en relief une caractéristique de la gravure de Ganière, afin d’en représenter la nocivité et d’en démentir les accusations. Ces « Enluminures » se composent d’octosyllabes en nombre variable selon les pièces. L’ensemble contient 1 122 vers. Le tableau ci-dessous fournit une synthèse de leur répartition en conservant l’orthographe et la ponctuation d’origine de ce texte rare.

Enluminure I Sur ce titre [La Déroute et la confusion des Jansénistes.] p. 3-4 40 vers
Enluminure II Sur la forme en laquelle est représenté le Pape, et le quatrain que les Pères Jésuites lui font dire. p. 5-8 104 vers
Enluminure III Sur le dessein qu’on eü les Pères Jésuites dans cet Almanach, qui a été de tromper les simples. p. 9-14 146 vers
Enluminure IV Sur ce que le Roi est représenté dans son trône, et la Justice à ses pieds, tenant une épée nue en une main, et des foudres en l’autre. p. 14-20 164 vers
Enluminure V Sur ce que la Tromperie est représentée avec un laid visage sous un beau masque, comme étant propre au Jansénisme. p. 20-23 72 vers
Enluminure VI Sur ce que l’Ignorance peinte sous la figure d’un idiot qui a des oreilles d’âne, est attribuée au Jansénisme. p. 23-26 64 vers
Enluminure VII Sur ce que la représentation de l’Erreur qui se ferme les yeux pour ne pas voir une lumière qui sort d’un livre où est écrit, Pro omnibus mortuus est. p. 26-35 244 vers
Enluminure VIII Sur ce que Janssenius peint en Évêque avec des ailes de Démon est représenté comme fuyant devant l’épée nue de la Justice et se retirant vers les Calvinistes. p. 35-39 108 vers
Enluminure IX Sur ce que d’autres sous le nom de Janssenistes sont encore représentés comme se retirant vers les Huguenots. p. 39-43 104 vers
Enluminure X Sur le débit de cet Almanach. p. 43-46 76 vers
  • 22 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et confusion des Jansenist (...)
  • 23 Ibid., Ire Enluminure, p. 4.
  • 24 Ibid.
  • 25 Ibid., IVe Enluminure, p. 20.
  • 26 Ibid., IIe Enluminure, p. 6.
  • 27 Ibid., IIIe Enluminure, p. 12.
  • 28 Ibid., IVe Enluminure, p. 20.
  • 29 Ibid., IIIe Enluminure, p. 10.

14L’ensemble est cohérent et se caractérise par un projet à cette date inédit, dans la mesure où les Enluminures répondent aux calomnies de la gravure en les dénonçant d’abord par la moquerie. Elles contiennent des passages d’indignation véhémente, mais ils s’insèrent à l’intérieur d’un tissu généralement satirique. Les jésuites, d’emblée, y sont présentés comme une « bande noire22 ». Ils font de leurs adversaires « de gros ânes23 » ; envoient les « belles raisons » des jansénistes « aux petites maisons », passant leurs adversaires « au fil de l’épée24 ». L’auteur ironise : l’Almanach met en fuite « tous ces preux,/qu’on croyait chevaleureux ». Archaïque, ce dernier adjectif vise à ridiculiser le combat de « Fierabras25 ». Les jeux de mots abondent : « Bulle Almanachale26 », « Séniste à double carillon » pour « janséniste27 », « C’est par Ferio qu’on dispute28 ». Dans la IIIe Enluminure, les bons pères se tiennent en embuscade dans la boutique du libraire pour épier, s’il vend bien leur livre. Ils espionnent les conversations des Alizons, des Guilmettes, et des « vendeuses d’allumettes29 ». Ils font leur miel des sottises de commères la bouche pleine de proverbes. Ainsi Perrette conclut-elle un échange par ce morceau de bravoure :

      S’il en faut venir au combat,

      Ma commere, à bon chat bon rat.

      Mais, comme dit Dame Françoise,

  • 30 Ibid., IIIe Enluminure, p. 12.

      Vivons en paix, & fuyons noise30.

  • 31 Ibid., IIIe Enluminure, p. 13.
  • 32 Ibid., IIIe Enluminure, p. 9.

15Noms populaires, langage trivial, proverbe ressortissant également de ce niveau de langue, références vieillies (« Je donnerois pour un niquet/Tout ce qui n’est que du caquet31 » – le niquet était une monnaie en usage sous Charles VIII), rabaissent les bons pères qui se commettent à telle enseigne. Le registre est burlesque. L’adjectif, du reste, est employé à propos de la gravure : « équipage burlesque/D’une fanfare si grotesque32 ». Les trouvailles comiques de l’auteur, sa liberté de ton bouffonne, dans la droite ligne des mazarinades, ont marqué les contemporains. Mais, à l’occasion, des éclairs dénonciateurs lacèrent l’ensemble. La péroraison fulmine :

      Mais que vostre verve feconde

      D’Almanachs remplisse le monde :

      Decriez, mordez, menacez :

      Et conte sur conte entassez :

      L’Augustinienne doctrine

      Vivra malgré votre Moline,

      Et tant que Rome fleurira,

      Sur sa pierre s’établira.

      L’Eglise n’est point variable :

      Ce qu’elle a dit cent fois est stable :

      On ne la pousse point à bout :

  • 33 Ibid., Xe Enluminure, p. 45-46.

      Le Ciel est maistre, & Dieu sur tout33.

16Si l’adversaire est moqué, le propos est sérieux. L’affleurement de la citation évangélique (Matthieu 16 : 18 : « Et moi aussi je vous dis que vous êtes Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église […] », selon la traduction de Sacy), l’invocation finale au ciel et à Dieu, en témoignent. L’auteur, après tout, a pour ambition de dénoncer l’imposture d’un colosse, la Compagnie de Jésus.

17Une seconde version (la seule commentée à ce jour) parut quelques semaines plus tard sous le titre : LES // ENLUMINURES // DU FAMEUX // ALMANACH // DES // PP. JESUITES ,//INTITULÉ ,//LA DEROUTE ET LA/ /confusion des Jansenistes. // OU // TRIOMPHE DE MOLINA JESUISTE SUR S. AUGUSTIN. Notablement amplifiée, la brochure s’ouvre désormais sur une « Lettre de l’auteur à un de ses amis, à qui il s’était confié de son ouvrage » datée du 18 février 1654. Vient ensuite une « Description exacte du fameux Almanach, intitulé la déroute et confusion des Jansénistes ». Elle représente la gravure pour les lecteurs qui ne l’auraient pas vue – signe que la diffusion des Enluminures entend dépasser celle de l’Almanach. Les pièces du recueil, enfin, sont désormais au nombre de 18. Le sous-titre de la première est augmenté de la précision : « Enrichies de nouvelles couleurs ». À la fin du volume, une dernière précision indique : « Enluminée pour la première fois le 15 Janvier, et pour la seconde le 18 Février 1654 ».

  • 34 Ainsi, page 72, la majuscule à « Augustin » manque, de même que page 86. La page 85 est imprimée «  (...)

18Deux éditions de cette seconde version existent. Dans l’une, les « Enluminures » sont imprimées de la page 1 à 102 et, dans l’autre, de 1 à 100. Leur collation montre que la différence est due à une erreur de pagination dans celle qui contient 102 pages (la numérotation saute sans raison de 61 à 64). Quelques erreurs typographiques entachent également le volume34. Le texte, en revanche, est identique. L’édition en 102 pages constitue-t-elle un premier tirage, ensuite corrigé ? S’agit-il d’une version plus tardive maladroitement imprimée ? Il est impossible de le déterminer. Leur comparaison justifie, en revanche, de citer plutôt l’édition en 100 pages.

19Cette deuxième édition des Enluminures modifie profondément le texte et l’agencement de la première. Pour commencer, elle propose désormais un ensemble de 2 056 vers, soit presque le double qu’en janvier. À l’exception des Enluminures 1, 2, 3 et 5, les dix premières Enluminures présentent toutes un nombre de vers différent et de nombreux remaniements. Le tableau ci-dessous permet de suivre la nouvelle organisation de l’œuvre et indique par l’usage de caractères gras les principales additions ou transformations qui lui ont été apportées.

Enluminure I Sur ce titre [La Déroute et la confusion des Jansénistes.] p. 1-3 40 vers
Enluminure II Sur la forme en laquelle est représenté le Pape, et le quatrain que les Pères Jésuites lui font dire. p. 3-7 104 vers
Enluminure III Sur le dessein qu’on eü les Pères Jésuites dans cet Almanach, qui a été de tromper les simples. Histoire agréable sur ce sujet. p. 8-14 146 vers
Enluminure IV Sur ce que le Roi est représenté dans son trône, et la Justice à ses pieds, tenant une épée nue en une main, et des foudres en l’autre. p. 14-21 176 vers
Enluminure V Sur ce que la Tromperie est représentée avec un laid visage sous un beau masque, comme étant propre au Jansénisme. p. 22-25 72 vers
Enluminure VI Sur ce que l’Ignorance peinte sous la figure d’un idiot qui a des oreilles d’âne, est attribuée au Jansénisme. p. 25-27 56 vers
Enluminure VII Sur ce que la représentation de l’Erreur qui se ferme les yeux pour ne pas voir une lumière qui sort d’un livre où est écrit, Pro omnibus mortuus est. p. 28-31 72 vers
Enluminure VIII Que les Jansénistes sont aveugles dans l’Écriture, comme l’Almanach les représente, en ce qu’ils n’y ont pas reconnu les nouvelles lumières, que les Pères Jésuites y ont découvertes, en trouvant un chemin très facile pour aller en Paradis. p. 31-36 110 vers
Enluminure IX Que cette facilité d’aller en Paradis n’est que pour les amis des Jésuites ; et que pour les autres, quelques pieux qu’ils soient, ils ont un Venin caché, qui les doit faire fuir comme des hypocrites et des trompeurs. p. 37-43 136 vers
Enluminure X Que l’une des plus grandes Erreurs des Jansénistes, qui sont représentés par cet Almanach sous la figure de l’Erreur, est de n’être pas tout à fait persuadés des grands éloges que les Jésuites se donnent à eux-mêmes. p. 43-47 80 vers
Enluminure XI Sur ce que feu M. Jansenius Évêque d’Ypres, est peint en Évêque avec des ailes de démon, et est représenté comme fuyant devant l’épée nue de la Justice, et se retirant vers les Calvinistes. p. 47-52 124 vers
Enluminure XII Sur le Tableau que le Curé de Flobecq proche de Cambrai, grand Moliniste a mis dans son Église depuis peu de mois, où les Jésuites sont relevés comme dompteurs de la rage des Jansénistes, et deux diables représentez forgeant les livres de Luther et de Calvin sur une enclume, et quatre celui de M. Jansenius. p. 53-59 132 vers
Enluminure XIII Sur une Procession que les Jésuites de Mâcon firent faire à leurs Écoliers le Lundi gras 1651, où un garçon vêtu en fille, et représentant leur Grâce suffisante menait en triomphe un Évêque, qui représentait feu M. d’Ypres. p. 59-64 110 vers
Enluminure XIV Sur ce que d’autres sous le nom de Jansénistes sont encore représentés dans cet Almanach comme se retirant vers les Huguenots. p. 64-66 58 vers
Enluminure XV Sur le Vœu des Jésuites de Caen à la sainte Vierge, du mois de juin 1653 par lequel ils demandent : Que JÉSUS-CHRIST ne soit point Rédempteur de ceux-là seuls qui ne seront pas de leur sentiment, touchant leur Grâce sufisante donnée à tous les hommes sans exception, et à chacun d’eux en particulier ; c’est-à-dire que tous ceux qui ne sont pas Molinistes soient damnés. p. 67-69 50 vers
Enluminure XVI Ce que c’est au vrai que le Jansénisme. Que c’est suivre dans la matière de la Grâce la doctrine de S. Augustin, et non celle de Molina Jésuite. Efforts de ces Pères pour ruiner l’autorité de ce grand Docteur. p. 70-81 260 vers
Enluminure XVII Sur le mépris de l’autorité de saint Augustin, que les Jésuites du Collège de Clermont témoignèrent dans une dispute publique, aussitôt après la Constitution du Pape. p. 81-92 264 vers
Enluminure XVIII Sur la manière, dont les Jésuites traitent ceux qu’ils appellent Jansénistes, dans leur Catéchisme de S. Louis : Et sur le début de cet Almanach. p. 93-100 166 vers

20L’auteur ne s’est pas contenté d’allonger son œuvre. Il en a intégralement revu la composition. À partir de la IVe Enluminure, on note des modifications ponctuelles, comme à propos du jésuite Brisacier, d’abord désigné comme « auteur brave et guerrier », puis « Père brave et guerrier » dans la deuxième édition :

      Mais qui dira les incartades,

      Les joustes, les rodomontades,

      De ce Pere brave et guerrier,

      Le Romanesque Brisacier ?

      Cét Escrivain à toute outrance,

      Ce Matamore en eloquence,

      Devoit par ses exploits hardis

  • 35 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansen (...)

      Effacer tous les Amadis35.

21La correction fait ressortir le scandale de l’attitude martiale et de la vindicte de l’ecclésiastique. Ses excès l’assimilent, par ailleurs, à une créature de fiction : c’est un comique « Matamore », un romanesque paladin rivalisant avec les Amadis. Brisacier joue un personnage invraisemblable et ridicule, entre le Capitaine de la Commedia dell’arte et les chevaliers du temps passé (les Amadis, en 1654, appartiennent au répertoire consacré de la Bibliothèque bleue : ils incarnent pour les lecteurs au goût du jour une littérature narrative dépassée). Si, à suivre son patronyme, Brisacier rompt des lances, c’est dans un monde obsolète.

22Les quatre vers qui viennent après « Effacer tous les Amadis » dans la première version sont remplacés, dans la seconde, par une suite de douze nouveaux huitains :

1re éd., p. 17 2e éd., p. 17-18
Ce Matamore en éloquence,
Devoit par ses exploits hardis
Effacer tous les Amadis.
Il a toujours le casque en teste ;
Sa plume est un trait de tempeste :
Qui foudroyant de toutes parts
Force, & murailles & ramparts.
Mais on a bien donné chasse
A ce Capitaine Fracasse :
Qui ne parut pas si vaillant
A soustenir, qu’en assaillant.
Ce Matamore en éloquence,
Devoit par ses exploits hardis
Effacer tous les Amadis.
Dans les perils qui l’environnent,
Lors que les plus vaillans s’estonnent,
Il est ferme, &
jamais la peur
N’eut de commerce avec son cœur.
Sa parole est toute guerriere,
Et sa science cavaliere :
Il fait des salves d’argumens ;
Et force des retranchemens.
Il est docte : il est intrepide :
Il est Phoebus : il est Alcide :
En l’école, aux champs il se bat :
Il est
Auteur : il est Soldat.
Mais on a bien donné la chasse
A ce Capitaine Fracasse :
Qui ne parut pas si vaillant
A soustenir, qu’en assaillant.

23La correction n’est pas un repentir : elle autorise une amplification. Elle trahit, en fait, une reprise minutieuse qui vient accentuer le trait et remplacer une pochade rapide par une description plus soignée, marquée par un rythme virevoltant et un vocabulaire nettement plus relevé. Augmenté, plus travaillé, le texte remanié est de bonne facture.

  • 36 Ibid., VIIe Enluminure, p. 34.

24Le même souci d’amélioration stylistique guide la suppression du distique : « Je donnerois pour un niquet/Tout ce qui n’est que du caquet » ou telle comparaison, dans la première version, des jésuites à des « Éléphants36 » :

1re éd., p. 34 2e éd., p. 46

Là, vostre sagesse rayonne ;

Icy, vostre bassesse estonne :

Là, vous estes des elephants ;

Icy, vous estes des enfans […]

Là, vostre sagesse rayonne,

Icy, vostre bassesse estonne :

Là, vos Heros sont triomphans,

Icy, vous estes des enfans […]

  • 37 Voir Marc Fumaroli, « Baroque et classicisme : l’Imago Primi Saeculi Societatis Iesu et ses adversa (...)

25La modification appelle, dans une note marginale, une glose qui la désigne comme une citation ironique de l’Imago primi saeculi Societatis Jesu (1640), où la Compagnie s’était employée à une tonitruante célébration de son premier centenaire37. L’auteur utilise une technique destinée à faire florès dans les Provinciales : l’exhibition du texte de l’adversaire, qui se retourne contre lui. Le travail de réécriture est minutieux, toujours médité, à l’exemple des vers qui suivent :

1re éd., p. 34-35 2e éd., p. 46-47

Là, Dieu vous a pour ses tesmoins ;

Icy, vous attaquez ses Oingts :

Là, vos soins les Prelats conduisent ;

Icy, vos efforts les détruisent :

Pardonnez-nous si nous croyons

Ce que de nos yeux nous voyons.

Là, Dieu vous a pour ses témoins ;

Icy, vous attaquez ses Oingts :

Là, vostre zele aime l’Eglise,

Icy, ses Prelats il méprise :

Là, les Pasteurs vous respectez,

Icy, vous les persecutez :

Là, vous secondez leur prudence,

Icy, vous choquez leur puissance :

Pardonnez-nous, si nous croyons

Ce que de nos yeux nous voyons.

26L’altération du troisième vers ménage les susceptibilités des « Prélats » auxquels il est fait allusion. Le vocable, employé une ligne plus bas, suscite désormais de façon bien plus efficace (et sûre) à la fois colère contre les jésuites et compassion pour ceux qu’ils maltraitent. Quatre vers ajoutés, qui peignent des situations systématiquement contradictoires, augmentent la charge contre des ennemis qui se signalent par leur versatilité : le lecteur comprend que leur attitude n’est guidée que par l’opportunisme et une politique soumise à la loi de l’intérêt, non par le souci de la vertu, laquelle, par définition, est immuable.

  • 38 Il s’agit du passage qui va de « Vous monstrez par vostre peinture […] » jusqu’à « Pour le bien de (...)
  • 39 Voir les vers qui vont de « Mais encor quelle est cette peste ? » jusqu’à « Par vous ont esté rappe (...)
  • 40 De « Mais quel est tout ce Janssenisme […] » à « À ses ennemis triomhans », respectivement p. 39-41 (...)
  • 41 De « Mais quel est donc ce nouveau crime […] » jusqu’à « Luy-mesme d’avoir inventé », respectivemen (...)
  • 42 De « Mais quittons ces discours severes » jusqu’à « Comme estant seurs de vostre jeu », respectivem (...)

27La seconde version des Enluminures contient, d’autre part, de nombreux développements tout à fait neufs. La XIIe Enluminure rapporte ainsi le scandale d’un tableau exposé à Flobecq qui représentait des démons forgeant les ouvrages de Luther, Calvin et Jansénius, la XIIIe une procession infâmante qui avait eu lieu à Mâcon trois ans plus tôt, la XVe l’affaire du vœu de Caen qui avait défrayé la chronique en juin 1653. La XVIIIe Enluminure dénonce les odieux catéchismes organisés par les jésuites dans leur maison professe de Paris. Ces additions ont lieu dans le cadre d’une redistribution générale du matériau des dix Enluminures originales. Une partie de la VIIe passe dans la VIIIe et lui donne son ouverture, tandis que d’autres morceaux sont déplacés dans la IXe et surtout dans la Xe38. Un passage de la VIIIe Enluminure, dans la version de janvier, devient, en février, l’ouverture de la Xe39. Le début de la IXe est transféré dans une XIVe Enluminure qu’il constitue entièrement, à deux légères adaptations près40. Un autre bloc qu’elle contenait va ouvrir la seizième pièce41. L’incipit de la Xe ouvre désormais la XVIIIe42. L’auteur ne se contente donc pas d’accroissements dénonciateurs centrifuges. Il s’emploie à insérer ses adjonctions dans le texte original, de sorte qu’elles renforcent le poids de son premier sujet, sans le perdre de vue. Le propos original est étoffé, aggravé par la présentation de nouveaux méfaits des jésuites. Leurs crimes, davantage documentés, deviennent une loi générale, au lieu que la version initiale pouvait donner l’impression de traiter d’un événement spécifique et, comme tel, moyennement signifiant. Il n’y a ni correction qui adoucisse les formules comiques, ni reniement, mais intensification. Le passage consacré à la dénonciation de La Dévotion aisée du P. Le Moyne, passé de la VIIe à la VIIIe Enluminure, est plus violemment récrit : l’auteur des Enluminures lui consacre dorénavant 92 vers au lieu de 48.

  • 43 Ces manchettes sont les suivantes : « Respect deû au Pape », « Resp. à l’Apol. de l’Université » et (...)

28Les deux états des Enluminures s’achèvent sur les mêmes vers. La transformation du volume ne concerne pas son dessein : elle affecte sa gravité et son rayonnement, l’une et l’autre renforcés. L’œuvre est minutieusement reprise pour gagner en puissance et en vigueur. Un troisième type de modification y contribue. La version originale est pourvue de quelques brèves manchettes (pages 7, 8, 10, 18, 28, 33, 36, 37, 38, 41, 42, 43, 44). Elles indiquent le sujet d’un développement (pages 7 et 8 ou 4443). Elles livrent à l’occasion une référence. Quand il est question de « Le Moine cet homme admirable » (p. 28), la manchette explicite : « La Dévotion aisée du P. Le Moine, d’où est pris tout ce qui est en autre caractère ». Ailleurs, la formule « Altière Image » (p. 33) est glosée : « Livre des Jésuites intitulé Image de leur premier siècle ». Le procédé est discret et ponctuel. La deuxième édition en use de façon tout à fait différente. Les manchettes explicatives faisant office de notes infrapaginales sont multipliées et allongées (ainsi à propos du P. Brisacier, p. 17). Elles viennent étayer chaque citation, par exemple dans l’insert ajouté à la IVe Enluminure (p. 18) ou à la VIIIe (p. 33). Voire, elles gagnent tant en extension, en venant apporter les références de tous les textes cités et en justifiant ou en explicitant l’intention de ces citations, qu’elles remplissent chaque marge et rognent sur l’espace des vers eux-mêmes. La disposition de la page n’a, dans ce cas, plus rien à envier à ce qu’il est possible de trouver dans un ouvrage savant du xvie siècle. Tel est le cas, par exemple, dans la VIIIe Enluminure (p. 34-35), la Xe (p. 44-45) et la XVIe (p. 71 et p. 73), qui portent toutes trois sur des points de doctrine capitaux. L’apparence mondaine du volume le cède à celle d’un usage érudit : la volonté de persuader l’emporte sur le désir de flatter les goûts du plus vaste public.

  • 44 Ainsi à la Bibliothèque de l’Institut de France (ms. 565), à la Médiathèque d’Orléans (ms. 1361 – j (...)
  • 45 Il s’agit du manuscrit 565.
  • 46 Même le jésuite Rapin en convient, op. cit., t. II, p. 194 : « […] le party que prirent les janséni (...)
  • 47 Lettre ecrite à une personne de condition, sur le sujet des secondes enluminures du celebre et fame (...)
  • 48 Voir Pascal, L’Œuvre, éd. Pierre Lyraud et Laurence Plazenet, Paris, Bouquins, 2023, p. 798-799, n. (...)
  • 49 Voir Antoine Arnauld, Œuvres, Paris et Lausanne, Sigismond d’Arnay & Cie, t. XXVII, 1779, p. 1-49.

29Le succès fut au rendez-vous. Le très grand nombre d’exemplaires du volume conservés en France et à l’étranger le prouve. Il existe également plusieurs copies manuscrites, souvent fort tardives44. Le soin qui leur est apporté (la palme revenant à une copie de la Bibliothèque de l’Institut de France, dont les caractères sont parsemés de poudre d’or45) est un autre indice certain de la valeur attribuée à l’ouvrage. À cela s’ajoute une collection impressionnante d’allusions élogieuses chez les contemporains46. Presque dans la foulée, parut une Lettre ecrite à une personne de condition, sur le sujet des secondes enluminures du celebre et fameux Almanach : en quinze pages, elle se livre à une célébration dithyrambique du volume47. Le ton est plus pondéré, mais non moins ferme dans une lettre de cent quatre pages datée du 20 mars 1654 et intitulée : Response à la lettre d’une personne de condition touchant les règles de la conduitte des Saints Pères dans la composition de leurs ouvrages, pour la deffense des Veritez combattuës, ou de l’Innocence calomniée. Publiée de façon anonyme, théorisant à partir des Enluminures la légitimité de la « risée » dans le contexte d’une polémique religieuse, la pièce est communément attribuée à Antoine Arnauld. Elle correspond, de fait, à son style, à sa façon d’argumenter, à sa prolixité. Arnauld exprime, de surcroît, les mêmes vues dans la Dissertation selon la méthode des géomètres qu’il adresse en 1680 à Pasquier Quesnel. Se souvenant des critiques essuyées au temps des Provinciales de la part de ses amis, emmenés par le P. Singlin, il se félicite qu’on n’y ait pas cédé48. La Response, enfin, fut jointe à ses œuvres complètes49. Guy Patin parle, quant à lui, des Enluminures à Charles Spon dès le 13 février 1654 :

  • 50 Lettre 338, in Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron, Paris (...)

Il court ici un sanglant livret contre l’Almanach  que les jésuites ont fait faire en dérision des jansénistes ; ce sont des vers français, je tâcherai de vous en envoyer un, il est intitulé Les Enluminures de l’Almanach des jansénistes, etc50. 

30Nicole évoque les Enluminures pendant la campagne des Provinciales. L’éloge est sans ambages dans la première « Note » qu’il compose sur la première Petite Lettre :

  • 51 Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte, op. cit., p. 61 (en latin dans Ludovici (...)

On n’avoit encore rien vu en France de si bien fait en ce genre, ni rien qui dépeignît les Jésuites d’une manière plus juste & plus naturelle51.

Il est repris, et appuyé dans la note qui suit la IIIe Provinciale :

  • 52 Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte, op. cit., p. 62 (en latin dans Ludovici (...)

Ce livre étoit entre les mains de tout le monde depuis le plus petit jusqu’au plus grand, étant fait d’une manière qu’il divertissait les simples et satisfaisoit les esprits les plus délicats. […] Joignant la science & la solidité à la beauté & à l’agrément des vers, il attaque par d’heureuses saillies les corruptions des Casuistes, il soûtient fortement l’autorité de saint Augustin, & il explique même avec une netteté admirable les mystères & la force de la grace52.

31Vingt ans plus tard, Godefroi Hermant réserve encore une place de choix aux Enluminures dans ses Mémoires :

  • 53 Godefroi Hermant, Mémoires, éd. A. Gazier, Paris, Plon-Nourrit, 1905, t. II, p. 380.

Le divertissement et le sérieux y étaient alliés d’une manière pleine d’esprit et d’élégance. La lumière et le feu y brillaient de toutes parts, et l’impiété sacrilège des auteurs de l’Almanach y était représentée avec l’horreur que méritait un si grand excès. Tous ceux qui étaient en réputation d’avoir le goût des bonnes choses avouaient que notre langue n’avait rien de si accompli en ce genre, quoique la structure du poème fût toute extraordinaire et n’eût jamais d’exemple53.

  • 54 Ibid., t. II, p. 517.
  • 55 Ibid., t. II, 379.

32Condamnées par décret de l’Inquisition le 23 avril 165454, les Enluminures incarnent, au xviie siècle, un modèle de réponse railleuse et satirique « pour arrêter un scandale », selon les termes de Godefroy Hermant, et ceci grâce à l’usage du vers, véritable « peinture parlante55 ». Le retentissement qu’elles eurent, aussi bien que leur caractère exemplaire, rendent stratégique l’identification de leur auteur.

L’auteur des Enluminures, une fratrie : les Perrault

  • 56 Poëme de S. Prosper contre les Ingrats, Paris, chez la veuve M. Durand, 1647. Les éditions se succè (...)
  • 57 Office de l’Église et de la Vierge en latin et en français avec les hymnes traduites en vers [encor (...)
  • 58 Pour une approche stylistique récente de cette proximité entre la versification racinienne et celle (...)
  • 59 Les Visionnaires, ou seconde partie des lettres sur l’hérésie imaginaire, contenant les huit derniè (...)
  • 60 Comédies de Térence, traduites en françois avec le latin à costé, et rendues très-honnestes en y ch (...)
  • 61 Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte, op. cit., p. 61.

33Les Enluminures sont traditionnellement attribuées à Isaac-Louis Le Maistre de Sacy (1613-1684). Celui-ci, disciple de Saint-Cyran, avait reçu les ordres sacerdotaux en 1650, et était devenu confesseur des religieuses. Il était aussi un auteur respecté de pièces en vers, au point qu’il pouvait à cette date faire figure de poète en titre de Port-Royal : il avait proposé en 1647 une double traduction du Poëme de S. Prosper contre les Ingrats, en vers et en prose56 ; et surtout, en 1650, il avait participé aux Heures de Port-Royal en offrant une traduction en vers très remarquée des hymnes de l’Église pour les dimanches et fêtes57. Son talent était tel qu’il exerça sur son élève Racine une influence durable58. Aussi Sacy s’imposait-il assez naturellement comme auteur présumé des Enluminures. Mais les éléments objectifs confirmant cette paternité, bien que généralement acceptés jusqu’aujourd’hui, se révèlent fragiles. Le plus ancien témoignage se trouve dans la préface des Visionnaires, due sans doute à la plume de Nicole. L’auteur mentionne les Enluminures à l’occasion d’attaques contre Racine, qui venait de prendre violemment position contre ses anciens maîtres dans sa Lettre à l’auteur des Imaginaires : Racine, selon le préfacier, y « déchiroit feu M. le Maistre, la feüe Mere Angelique, l’auteur des Enluminures et de la traduction de Térence59 ». Dans la mesure où Sacy était traducteur de Térence60, la mention semblait suggérer qu’il était aussi responsable des Enluminures. Mais en réalité, la mise en facteur commun du terme « auteur » ne signifie pas nécessairement que les deux ouvrages soient sortis de la même plume. La chose est même peu vraisemblable : le préfacier commettrait-il l’imprudence de désigner à la vindicte de la justice Le Maistre de Sacy, embastillé à cette date ? Par ailleurs, la « Note sur la troisième provinciale » citée plus haut montre que Nicole ne connaissait que la première version des Enluminures, qui comportait, précisait-il, mille vers61 : il ne semble pas très informé de cette affaire. On ne saurait rien conclure de décisif de cette préface des Visionnaires.

34Trois ans plus tard, le nom de Sacy circulait cette fois explicitement à l’hôtel de Liancourt. Le Recueil de choses diverses rapporte un témoignage de Pierre Lombert :

  • 62 Port-Royal insolite, op. cit., p. 230 (fo 31 du manuscrit Nouvelles acquisitions françaises 4333 de (...)

Monsieur de Sacy sent un peu son provincial dans ses Enluminures lorsqu’il fait parler une commère.
Lombert62.

  • 63 Ibid., n. 5.
  • 64 Figurent parmi les œuvres de Sacy « Les Enluminures du fameux Almanach des Jésuites, avec une Répon (...)
  • 65 Liège, Jacques Le Noir, 1683. Édition précédée d’un avertissement, dû peut-être à la plume d’Arnaul (...)
  • 66 Les Enluminures du fameux Almanach en estampe, qui parut en 1653. de la part des Jesuites, A Liège, (...)
  • 67 Ibid., « Avis de l’éditeur », non paginé.
  • 68 « Ajoutez ce qui suit pour le Moreri éditions de 1725 et de 1732. Il y a eu deux éditions consécuti (...)
  • 69 Voir Antoine-Alexandre Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, seconde édition, (...)

35On ne saurait accorder un crédit excessif à cette attribution expéditive : les notes de conversations contenues dans le recueil, certes précieuses à tous égards, ne peuvent être tenues pour autre chose que les traces de propos de salon. Les erreurs y sont nombreuses. De plus, Lombert peut avoir été abusé par l’ambiguïté de la préface des Visionnaires. Une note de Jean Lesaulnier à cet endroit invite à prendre cette allégation avec prudence63. Au demeurant, jusqu’au début du xviiie siècle, d’autres prétendants sont proposés : ainsi, après avoir laissé les Enluminures à leur anonymat, le Dictionnaire de Richelet les attribue à Pierre Nicole à partir de l’édition de 1732, jusqu’à la dernière en 1759. C’est toutefois le nom de Sacy qui s’impose peu à peu, ainsi dans la Table universelle des auteurs ecclésiastiques d’Ellies du Pin64. Puis sur la page de titre de l’ouvrage : il reste encore absent de la prétendue « troisième édition » en 168365, parue du vivant de Sacy, mais apparaît en 1733 au fronton d’une importante édition liégeoise ; encore est-ce assez timidement et avec les réserves que suggère le verbe « attribuer » : « Ces Enluminures ont été faites pour y répondre, & sont attribuées à feu Monsieur de Sacy66 ». La préface fait disparaître toute trace d’hésitation : « C’est sur ce fameux Almanach […] que M. de Saci composa 18 Enluminures qui parurent en 165467 ». En 1735, l’abbé Goujet confirme cette paternité supposée dans son Supplément au Dictionnaire historique de Moreri, en renvoyant à l’édition de 173368. En 1822, Barbier, dans une notice trop erronée pour entraîner la conviction, entérina l’attribution69. Celle-ci fut ensuite généralement admise sans réexamen. Au cours des deux derniers siècles, le mépris ou à tout le moins l’embarras dans lequel la tonalité burlesque des Enluminures plongea les amis de Port-Royal, entraîna désintérêt et négligence pour cette question. La paternité de Sacy ne fit plus débat, alors même que la plupart des lecteurs, de Sainte-Beuve à Geneviève Delassault, s’étonnaient de la discordance entre la personnalité de Sacy et la tonalité du texte.

  • 70 Geneviève Delassault, Le Maistre de Sacy et son temps, op. cit., p. 63.

L’on regrette, comme Sainte-Beuve, que Sacy, si calme, si pondéré, si mesuré dans ses actes et dans ses paroles, ne se soit pas mieux maîtrisé en cette circonstance. Sous un masque uniformément froid, la passion paraît à chaque page70.

  • 71 « Je […] suis conduit à parler avec sévérité de ce que je trouve la seule fausse démarche de M. de  (...)

Le jugement de valeur ne conduit pas la critique à remettre en cause l’attribution : Delassault se contente de déplorer dans les Enluminures la « seule erreur » de Sacy71.

  • 72 La mode du burlesque datait alors d’une dizaine d’années. Son chef-d’œuvre en vers fut le Virgile t (...)
  • 73 Pour une étude littéraire plus complète, voir Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce, op. cit., p. 39 (...)
  • 74 Le terme figure, du reste, dans le recueil, voir Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuite (...)
  • 75 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansen (...)
  • 76 Ibid., p. 21.
  • 77 Ibid., p. 93.
  • 78 Ibid., p. 17.

36En réalité, l’invraisemblance est si totale qu’on ne voit pas comment Sacy aurait pu être l’auteur des Enluminures. Ce recueil se rattache en effet à la veine burlesque, dont le succès était alors à son apogée72. Par l’usage des octosyllabes à rimes plates, l’emploi du style bas, les saynètes, ou la présence de calembours, les Enluminures manifestent une réelle maîtrise des procédés dont Scarron ou d’Assoucy étaient spécialistes73. Ils sont ici exceptionnellement mobilisés à des fins religieuses, pour défendre l’augustinisme en péril, mais ils ne se conforment pas moins à la poétique du genre. Les Enluminures trahissent un excellent connaisseur du burlesque74, par ailleurs lecteur des romans de chevalerie (les Amadis75), des chansons de geste véhiculées par la Bibliothèque bleue (Fierabras76), de Cervantès (« cet Almanach de Dom Guichot77 ») et de la comédie italienne (le capitaine Fracasse et Matamore78). Or, le bon et doux Monsieur de Sacy, versé dans l’étude des saintes Écritures et des Pères, ignorait tout de cette culture profane. Même la lecture de Montaigne l’effrayait, comme il l’expliquait à Pascal :

  • 79 Entretien de M. Pascal et de M. de Sacy, in Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 1538.

Vous pouvez juger qu’ayant passé ma vie comme j’ai fait, on m’a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n’ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin, Neque in Deum excitant humanum intellectum et affectum, parce que ses paroles ne paraissent pas sortir d’un grand fonds d’humilité et de piété79.

  • 80 Louis-Isaac Le Maistre de Sacy, Poëme contenant la tradition de l’Église sur le Très-Saint Sacremen (...)
  • 81 Sacy évoque dans une lettre « la dispute, dont il me semble que j’ai une grande aversion » (Archive (...)

On imagine mal le scrupuleux confesseur qu’effarouchaient les Essais se rendre clandestinement à la Commedia dell’arte ou lire sous le manteau des romans bleus. Certes, Sacy était poète, mais il se cantonnait à des traductions pieuses, en se gardant de composer non seulement des galéjades en octosyllabes, mais même des œuvres originales : son Poëme […] sur le Très-Saint Sacrement de l’Eucharistie, publié à titre posthume, n’est ainsi qu’un centon de commentaires patristiques80. Par ailleurs, Sacy s’est toujours tenu à l’écart des controverses : sa correspondance révèle un homme qui eut toujours « une grande aversion » pour « la dispute81 ». Le nom de Sacy apparaît s’être imposé par défaut, faute de meilleur candidat, mais rien, ni dans sa personnalité, ni dans les références culturelles et littéraires mobilisées, ni dans le ton satirique, ni dans le style poétique, ne plaide en faveur d’une attribution des Enluminures à Sacy, bien au contraire.

  • 82 « Vous croyez sans doute qu’il est bien plus honorable de faire des Enluminures, des Chamillardes, (...)

37Sacy raisonnablement ôté de la liste des prétendants, à qui donner le texte, toutefois ? Les adversaires de Port-Royal songèrent peut-être à incriminer Robert Arnauld d’Andilly, poète estimé et respecté dans les années 1620-1640, autant dans les salons mondains que dans les milieux dévots : la réponse jésuite aux Enluminures, parue sans lieu ni date et intitulée L’Étrille du Pégase janséniste. Aux rimailleurs du Port-Royal, brocarde les « deux maîtres » : « deux Arnaux », parmi lesquels on peut reconnaître d’Andilly. Mais celui-ci avait renoncé à la poésie en entrant à Port-Royal en 1644-1645, et rien dans ses vers chrétiens ou profanes ne rappelle de près ni de loin le goût burlesque. Il avait bien au contraire professé une idée très haute et très ambitieuse de la poésie dans la préface du Poëme de la Vie de Jésus-Christ (1634). On n’a pas non plus pensé à Racine, un peu jeune peut-être au moment de la rédaction des Enluminures, et surtout détracteur virulent de ce poème dans sa Lettre à l’Auteur des Imaginaires82.

  • 83 Pierre Lyraud, « Les Ragotins de Pascal : modalités du burlesque dans les Pensées », Courrier Blais (...)
  • 84 Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce, op. cit., p. 41.
  • 85 Dès 1664, à l’occasion de l’autodafé par les jésuites d’un livre de Saint-Amour, Barbier d’Aucour c (...)

38En réalité, même si Port-Royal ne dédaignait pas le burlesque, et même si les convergences entre Pascal et Scarron ne manquent pas83, on voit mal lequel de ces Messieurs aurait pu, sans coup d’essai préalable, manifester un talent aussi achevé pour ce style. Dans leur genre, et quelque surprenant que soit le principe même d’un burlesque employé comme arme de controverse religieuse, les Enluminures ont été prisées en leur temps. « Répétition générale » des Provinciales84, elles furent rééditées jusqu’au xixe siècle, et très tôt imitées85. L’auteur des Enluminures est trop doué pour qu’on songe à quelque poète dilettante. Il semble aussi trop informé des affaires parisiennes pour qu’on l’imagine vivre en ermite dans la retraite des Champs.

  • 86 Sur la pratique et la théorie du burlesque chez les Perrault, voir Claudine Nédelec et Jean Leclerc (...)
  • 87 Les Murs de Troye, ou l’origine du Burlesque, Paris, Louis Chamhoudry, 1653.
  • 88 Ms. 2956 de la Bibliothèque de l’Arsenal.

39Il convient de redéfinir le périmètre des recherches pour tenir compte de deux critères principaux : les Enluminures ont nécessairement été composées par d’habiles poètes burlesques qui furent aussi engagés en faveur de Port-Royal. Un nom surgit aussitôt : celui des frères Perrault, Pierre, Claude, Nicolas et Charles, nés entre 1611 et 1628. Les frères Perrault manifestèrent très tôt une attirance pour le genre burlesque qui les requit à plusieurs reprises86. Ils composèrent en particulier une Traduction du sixième livre de l’Énéide, en burlesque, diffusée sous forme manuscrite en 1649, puis Les Murs de Troye, ou l’origine du burlesque, dont le premier chant fut publié en 165387. Un second chant, œuvre du seul Claude Perrault, est resté manuscrit jusqu’au xxe siècle88. Par la façon dont ils font la nique à l’autorité des Anciens, et aussi par les allusions politiques à la Fronde, les quatre frères montrent que leur ambition ne se limite pas à la simple blague de potache lorsqu’ils s’adonnent au genre burlesque, mais que, dès cette date, ils sont mus par des intentions esthétiques et idéologiques qui les poursuivront dans la suite de leur carrière. Charles nous raconte dans ses Mémoires de ma vie que le talent de Nicolas fit l’admiration de Cyrano :

Il y a deux vers dans le sixième [livre] de l’Enéide qui ont été fort estimés : c’est dans l’endroit où Virgile dit que les héros conservent dans les champs Elisées les mêmes inclinations qu’ils ont eue pendant leur vie. On voyait là, dit la traduction, Tydaeus, le cocher

Qui, tenant l’ombre d’une brosse,
Nettoyoit l’ombre d’un carosse.

  • 89 Charles Perrault, Mémoires, op. cit., p. 23.

Cyrano fut si aise de voir que les chariots n’étoient que des ombres, de même que ceux qui en avoient soin, qu’il voulut absolument nous connoitre. Cette pensée étoit du docteur de Sorbonne89.

40Or, ces professionnels de la burla étaient aussi de fervents Amis de la Vérité, fidèles de la cause augustinienne. Nicolas, en particulier (1624 ?-1661), fut un brillant théologien, admiré par ses maîtres. Il reçut en 1653 le titre de docteur en théologie. Trois ans plus tard, il devait prendre vigoureusement la défense d’Arnauld en Sorbonne, attitude qui lui vaudrait d’être exclu de la faculté de théologie de Paris en même temps que ce dernier. Peu avant de mourir, il refusa de signer le Formulaire :

  • 90 Ibid., p. 27-28.

Mille gens lui disoient tous les jours qu’il devoit signer le formulaire. Il faisoit à tout cela une réponse qui assurément est bien chrétienne et bien sensée : « [Dieu] m’a fait par sa grâce docteur de Sorbonne, et je me regarde en cette qualité comme une sentinelle posée pour empêcher qu’il ne passe rien contre la vérité. Je n’ai que cela à faire, et je ferai beaucoup si je m’acquitte bien de cette commission. Dieu pourvoiera à tout le reste 90 ».

  • 91 La Morale des Jésuites, extraite fidellement de leurs livres, Mons, chez la veuve Waudret, 1667.

Il laissa à sa mort une Morale des jésuites, publiée en 1667 par Alexandre Varet, dans laquelle il s’en prend à la morale relâchée dans l’esprit des Provinciales91.

  • 92 Les Murs de Troye, « Privilège en vers », in Claudine Nédelec et Jean Leclerc (éd.), Le Burlesque s (...)

41Les hommages explicites rendus à Le Maistre et à Singlin dans le privilège en vers des Murs de Troye (« Les Traittez de Monsieur le Maistre ; /ou bien ceux de Monsieur le Prestre [Singlin]92 »), ou l’allusion au « jansénisme » dans L’Énéide burlesque (« On est un peu trop janséniste », v. 1056) montrent assez que les quatre frères ne séparaient pas complètement leur activité de poète de leur allégeance au groupe des augustiniens. On ne serait donc pas surpris que Nicolas, peu après la publication des Murs de Troye, ait proposé à ses frères de tourner leur veine littéraire commune sur un sujet qui lui paraissait plus urgent qu’une parodie d’épopée antique : la défense de l’augustinisme attaqué violemment par l’Almanach.

  • 93 Godefroi Hermant, Mémoires, op. cit., p. 379.

42Tous ces éléments constituent un faisceau d’indices vraisemblables invitant à ne pas écarter les Perrault de la liste des auteurs potentiels des Enluminures. Le nom de Nicolas est compatible avec cet auteur désigné par Hermant comme « un des plus pieux et des plus savants hommes de ce siècle93 ». On n’en resterait encore toutefois qu’à des hypothèses plausibles. Un dernier indice, ajouté aux précédents, est bien plus décisif. Il se trouve à la toute fin des Murs de Troye :

      Dés aussi-tost qu’il vit paraistre

      La chevelure de son Maistre,

      Qui du premier de ses rayons

      Enluminoit le haut des Mons,

      Et de sa rougeastre peinture

  • 94 Les Murs de Troye, in Le Burlesque selon les Perrault, op. cit., p. 261.

      Fardoit le nez de la Nature.94

Il ne saurait être indifférent que l’avant-dernier verbe de la partie tout juste publiée des Murs de Troye ait la même racine que le titre du poème des Enluminures. Dans cette famille qui aimait jouer de l’anonymat, des pseudonymes et de toutes les mystifications auctoriales, la reprise de ce verbe rare pouvait manifester discrètement le lien qui unissait les Murs de Troye aux Enluminures. Le titre des Enluminures ne saurait s’expliquer en dehors de ce clin d’œil : d’après Furetière, « Enluminer » ne s’emploie qu’au sens propre (« rehausser de couleur un dessein qui est simplement tracé ») ou moral (« La pudeur enlumine agreablement un visage »). Au sens littéraire, le lexicographe ne connaît comme exemple que le poème de 1654 : « On attribue aux Jansenistes un Poëme fameux qui avoit pour titre, Les Enlumineures de l’Almanach ». Le titre inattendu a été imaginé pour suggérer à un public d’initiés le lien entre Les Murs de Troye et les Enluminures.

43Reste à poser la question de la dimension collective de l’écriture et en particulier de la part éventuelle prise par Charles dans la composition de l’ouvrage. Le rôle de Nicolas dut être déterminant dans une œuvre qui par ailleurs n’affiche pas les préoccupations « modernes » chères dès cette époque à Claude et à Charles, mais plusieurs éléments peuvent suggérer une participation du frère cadet : ainsi la répétition sur deux strophes du verbe « enluminer » à la fin du Banquet des dieux, qui trahit l’affection de Charles pour ce terme, ou constitue là encore un lien délibéré avec ses ouvrages précédents dans le même ton burlesque :

      Bacchus

      Que chacun de ce jus enlumine sa trogne

      Et fasse honneur au prince fortuné

      Du fameux terroir de Bourgogne.

      Silène & les Satyres

      Que chacun de ce jus enlumine sa trogne

      Et fasse honneur au prince fortuné

  • 95 Charles Perrault, Le Banquet des dieux pour la naissance de Monseigneur le duc de Bourgogne, Paris, (...)

      Du fameux terroir de Bourgogne95.

  • 96 « Pensez-vous, conteurs de sornettes,/ Par ce jeu de marionnettes,/ Ternir la gloire d’un Prelat/ Q (...)
  • 97 « Pour moi j’ose poser en fait/ Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait/ Peut aimer sans (...)
  • 98 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansen (...)

44La rime « sornettes/marionnettes » de la XIe Enluminure96 peut aussi préfigurer la même rime employée plus tard dans Peau d’Âne97. L’invitation « conte sur conte entassez », dans la XVIIIe Enluminure98, trahit-elle un intérêt précoce pour le genre ?

45Les auteurs du Burlesque selon les Perrault soupçonnent l’existence d’œuvres collaboratives passées sous silence lorsque la fratrie Perrault s’est lancée sérieusement dans la carrière administrative, en 1654 :

  • 99 Claudine Nédelec et Jean Leclerc, Le Burlesque selon les Perrault, op. cit., p. 50-51.

On peut se demander finalement si Charles, de la même manière qu’il omet de mentionner la Fronde dans ses Mémoires, aurait composé d’autres œuvres burlesques de cette époque et, parce que trop impliquées dans les événements ou les intrigues de la Fronde, aurait cru bon de les laisser dans l’oubli99.

  • 100 Louis Débonnaire, Essai du nouveau conte de ma mère l’oie, ou les Enluminures du jeu de la Constitu (...)

Les Enluminures seraient-elles l’une de ces œuvres politiquement incorrectes composées clandestinement par les Perrault, et qu’il valait mieux laisser dans l’ombre, jusqu’à les laisser revendiquer par d’autres ? C’est la proposition que nous soumettons ici. Nul doute qu’afficher une proximité trop étroite avec Port-Royal aurait pu à cette date compromettre l’ascension des frères burlesques. Un autre indice, plus tardif, vient encore suggérer une parenté possible entre les Perrault et les Enluminures du fameux Almanach. Il date du premier quart du xviiie siècle. Louis Débonnaire, en 1722, voulut réitérer le coup éditorial des Enluminures du fameux almanach en composant les Enluminures sur le jeu de la Constitution, sur le modèle des premières. Une gravure, représentant cette fois un jeu de l’oie menant au Concile, précède des « enluminures » en octosyllabes. Or, Débonnaire complète le titre de son pamphlet burlesque par Essai du nouveau conte de ma mère l’Oye100. À cette époque, la fortune des Histoires ou contes du temps passé de Perrault, dont le frontispice porte sur un cartouche « Contes de ma Mère l’Oye », est déjà célèbre : « conte de ma mère l’oye […] On en a fait un petit livre, pour amuser les enfants, qu’on appelle Contes de ma mère l’oye », relève ainsi l’édition de 1727 du Dictionnaire universel de Furetière. On est donc autorisé à lire une référence à Perrault dans cette mention des contes. Débonnaire peut bien avoir délibérément lié dans son titre le genre des Enluminures à la veine burlesque théologique des Perrault, dans laquelle il s’inscrit à son tour. On ne saurait en tout cas exclure cette supposition.

Pascal à l’école des Perrault : genèse des Provinciales et autres conséquences

  • 101 René Rapin, Mémoires, op. cit., t. II, p. 194 en minore la spécificité en notant que l’œuvre est «  (...)

46Les Provinciales n’offrent pas une ekphrasis satirique en vers à la manière des Enluminures101. Elles racontent, en prose et sur le modèle épistolaire maintes fois pratiqué par Pascal, une enquête. Elles ne cessent pourtant de dialoguer avec les Enluminures, rendant impossible de ne pas reprendre le dossier de leur genèse, alors que Charles Perrault en impute l’origine à son frère Nicolas.

  • 102 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 679.
  • 103 Ibid., p. 680.
  • 104 Ibid., p. 680.
  • 105 Ibid., p. 699, à rapprocher des Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Derout (...)

47Des coïncidences textuelles témoignent que Pascal connaît, et exploite, les Enluminures. La IIIe Provinciale fait référence au catéchisme jésuite de Saint-Louis évoqué dans la XVIIIe Enluminure102, à la procession de Mâcon présentée dans la XIIIe103, ainsi qu’à l’Almanach qui inspire le recueil104. Dans la Ve Provinciale, Pascal se moque de l’Imago primi saeculi, déjà abondamment prise pour cible des Enluminures. Il en cite des passages qui figurent expressément dans la dixième pièce : le volume est à l’évidence la source à laquelle il puise105. Pascal lui emprunte ainsi l’art d’employer l’œuvre de ses adversaires en la faisant jouer contre eux-mêmes par un montage habile des citations qu’il en donne. Un peu plus loin, il fustige la conduite « obligeante » et « accommodante » des jésuites, reprenant des termes employés par le P. Petau. Dans la IXe Enluminure, les deux épithètes étaient déjà relevées et retournées contre les bons pères :

      Telle est la conduite obligeante

      De cette troupe accommodante :

      Qui pour complaire aux vicieux

  • 106 Ibid., p. 700 et Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusi (...)

      Élargit le chemin des cieux106.

  • 107 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 814.
  • 108 Ibid., p. 801-802. « Risée » est employé par Arnauld en 1654 dans sa Response a la lettre d’une per (...)

48La XIe Provinciale rapporte l’affaire du vœu de Caen, traitée dans la XVe Enluminure107. Le fragment 792 des Pensées, sans doute une note préparatoire aux Provinciales, y revient à son tour. Il nourrit sa propre démonstration. Le fragment 791 des Pensées cite expressément les Enluminures, donnant sans doute la parole à un jésuite : « Les Enluminures nous ont fait tort ». L’ouvrage a valeur de modèle. Les jésuites, contre lesquels Pascal s’acharne – les Pères Escobar, Adam, Petau, Brisacier et Le Moyne – sont ceux que visent aussi au premier chef les Enluminures. Pascal, enfin, cite, dans la XIe Provinciale, plusieurs passages des Écritures utilisés par Arnauld dans sa Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages pour la deffense des Veritez combattuës, ou de l’Innocence calomniée : preuve qu’il connaît ce texte, qui théorise à partir des Enluminures le recours à la « risée » dans les ouvrages de polémique religieuse108.

  • 109 Voir Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Janse (...)
  • 110 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 656 annonce : « Si ce récit ne vous déplaît pas, je continuerai de vo (...)
  • 111 Voir ibid., p. 960.
  • 112 Voir supra, p. 339.

49D’une façon plus générale, la structure des Provinciales mérite d’être rapprochée de celle du recueil de 1654. Comme celui-ci, elles s’intéressent d’abord à la question de la grâce (le terme jouit de 26 occurrences dans sa deuxième édition), puis se focalisent sur la morale relâchée des jésuites, notamment à partir de l’exemple de La Dévotion aisée du P. Le Moyne, et méditent sur le rapport de la vérité à la calomnie et à la violence. Le P. Le Moyne et son livre faisaient déjà l’objet d’un ample développement dans les Enluminures109. Les Provinciales font alterner les moments comiques et les temps d’indignation véhémente : ce faisant, elles reprennent un modèle forgé dans les Enluminures. En parfaite contradiction avec les témoignages sur l’origine des Provinciales qui ont subsisté, Pascal envisage du reste dès la première des Petites lettres qu’elle aura une suite110. N’est-ce pas que, loin d’avancer au hasard, il entame une entreprise dont le modèle est clair à ses yeux et fait qu’il prévoit d’emblée que, couronnée du succès minimal nécessaire, elle doit être amenée à connaître plusieurs épisodes ? Les liens sont si prégnants entre les deux œuvres qu’il est tentant, à ce stade, de se demander si la décision de Pascal d’interrompre les Provinciales après la dix-huitième lettre, alors que les Messieurs en escomptaient d’autres111, ne procède pas du désir d’établir une parenté formelle entre son recueil (dont les premières publications globales ont déjà eu lieu à cette date) et celui de 1654, parangon, depuis sa publication, de riposte enlevée et incisive. Telles quelles, les deux œuvres forment un diptyque vengeur, brillant, marqué par le choix de l’esprit, de l’ironie, de l’interlocution, sinon de la prise à partie (les dernières Provinciales, à leur tour, s’adressent directement aux jésuites) et de la mise en scène dramatique (ou dramaturgique) de l’adversaire. Elles inventent un type de défense exemplaire : Nicole y a de nouveau recours avec ses Imaginaires. Il s’impose encore au xviiie siècle112.

  • 113 Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 29.
  • 114 Ibid., p. 29.
  • 115 Voir ibid., p. 24 et Jacques M. Grès-Gayer, Le Jansénisme en Sorbonne 1643-1656, Paris, Klincksieck (...)
  • 116 Voir Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 26-27.
  • 117 Voir Jean Lesaulnier, « Nicolas Perrault, théologien de Port-Royal (1624-1661) », Dix-septième sièc (...)

50Or le phénomène est le résultat, selon toute probabilité, d’une stratégie concertée, s’agissant de Pascal. Les Provinciales, contrairement à leur légende, ne jaillissent pas de rien. Pascal n’intervient pas par hasard dans la querelle où Arnauld est embarqué en 1655-1656. Charles Perrault raconte, dans ses Mémoires, que son aîné, Pierre, informé par son puîné, Nicolas, docteur de Sorbonne, des débats et des calomnies que les jésuites y fomentaient contre Arnauld aurait déclaré à Vitart « que messieurs du Port-Royal devoient informer le public de ce qui se passoit en Sorbonne contre M. Arnauld, afin de le désabuser de la créance où il étoit qu’on accusoit M. Arnauld de choses fort atroces113 ». Huit jours plus tard, Vitart revit Pierre et lui remit la première Lettre provinciale : « Voilà, lui dit-il en lui présentant cette lettre, le fruit de ce que vous me dites il y a huit jours114 ». L’intervention de Nicolas est compatible avec son zèle augustinien et les témoignages unanimes qu’il a suscités chez ses contemporains, en particulier chez Beaurain et Jacques de Sainte-Beuve115. Charles Perrault raconte que Nicolas fit lire et méditer saint Augustin à Alexandre Varet, prévenu contre les « jansénistes », de telle sorte que le jeune homme devint un de leurs plus fervents partisans116. Particulièrement scandalisé par la morale relâchée des jésuites, Nicolas composa contre elle une volumineuse Morale des jésuites, publiée à titre posthume par Varet en 1667. Qu’il ait pu faire conseiller à Arnauld, qu’il soutint avec tant de passion en 1656 qu’il fut lui-même exclu de la Sorbonne117, de sortir de la nasse dans laquelle il était pris en renouvelant le coup d’éclat des Enluminures n’a rien d’absurde. Il s’agissait de répéter une opération déjà couronnée de succès, soutenue par Arnauld lui-même, puisqu’il est selon toute vraisemblance l’auteur de la Réponse à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages pour la deffense des Veritez combattuës.

  • 118 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 698 et Œuvres complètes de Blaise Pascal, éd. Léon Brunschvicg, (...)
  • 119 Voir Jean Mesnard, Pascal et les Roannez, Paris, Desclée de Brouwer, 1965, p. 402.
  • 120 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 950.
  • 121 Ibid., p. 1512.

51Le rôle attribué à Vitart accroît la vraisemblance de la notation de Charles Perrault. Dans l’interrogatoire auquel le libraire Langlois fut soumis par la police le 24 juin 1657, l’homme déclare que c’est Vitart, le cousin de Racine, intendant du duc de Luynes, qui lui amena la Ve Provinciale pour l’imprimer118 : l’homme servit bien de factotum pendant la campagne des « petites lettres ». La proximité de Vitart avec le duc de Luynes est un autre facteur en faveur de l’hypothèse. Luynes est le dédicataire de la Seconde lettre à un duc et pair d’Arnauld et il y a de fortes probabilités qu’il soit la « personne de qualité » à laquelle est adressée la Lettre écrite à une personne de condition sur les secondes Enluminures. En s’adressant à Vitart, Pierre Perrault est donc assuré que son propos sera transmis à Arnauld et à Luynes, mais aussi vraisemblablement à Pascal lui-même. Pascal, en effet, est en relation avec Arnauld, mais aussi avec Luynes. Il s’était d’abord retiré chez lui, à Vaumurier, fin 1655, avant de se rendre à Port-Royal des Champs119. Il cite, d’autre part, dans la XVIIIe Provinciale, un passage des Moralia de saint Grégoire avec une erreur faite par Luynes dans la traduction qu’il en établit et qui est à cette date encore inédite : Pascal dut avoir communication du manuscrit de l’ouvrage120. Pascal recommande par ailleurs la lecture d’un livret de Luynes à Mlle de Roannez dans une lettre de la mi-octobre 1656121. – Pourquoi les Perrault auraient-ils souhaité que leur requête passât aussi à Pascal ? Parce qu’ils le fréquentaient et qu’il entretenait sans doute des relations spécifiques avec Nicolas qui dut jouer un rôle capital dans l’élaboration de la seconde version des Enluminures, où la part de la théologie est tant augmentée par rapport à la première. Des relations assez étroites pour supposer que Nicolas ait vu en lui, au début de l’année 1656, la personnalité susceptible de renouveler l’exploit des Enluminures.

  • 122 La Morale des Jesuites, op. cit., « Avertissement sur la publication de cet ouvrage », p. 3. L’info (...)
  • 123 Voir BnF, Manuscrits, « Papiers de Nicolas et de Claude Perrault », Français 24713, fol. 109.
  • 124 Comme Varet écrit que Nicolas renonce aux mathématiques au cours de ses études de théologie et qu’i (...)
  • 125 BnF, Manuscrits, Français 24713, fol. 3 et Manuscrits, Latin 18142.
  • 126 Manuscrits, Français 24713, les deux documents se trouvent respectivement fol. 93 et fol. 105.
  • 127 In Charles Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1697, t. (...)
  • 128 Un paragraphe du même texte, ibid., p. 308 médite sur l’impossibilité, pour celui qui doute, de sor (...)
  • 129 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 927.
  • 130 Voir Charles Perrault, Mémoires, op. cit., p. 25.
  • 131 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 681.

52Après l’entrée de Jacqueline à Port-Royal, en 1651, Pascal, installé rue Beaubourg, mena une vie qui lui fait fréquenter le monde. Il présenta la machine arithmétique et ses travaux sur le vide chez la duchesse d’Aiguillon, fit la connaissance de Méré et de Mitton, rejoignit la société d’assèchement des marais poitevins du duc de Roannez, dont il se rapprocha. Pierre Perrault est un hydrologue réputé. Il publiera, en 1674, un traité De l’origine des fontaines qui atteste de ses compétences. Il fréquente Christian Huyghens, qui rencontre aussi Pascal. Ces dispositions ne sont pas étrangères à celles de Pascal au moment de ses travaux sur l’équilibre des liqueurs et les conditions d’assèchement des marais du Poitou. Les Perrault et Pascal fréquentèrent l’académie de Jacques Le Pailleur. C’est sans doute à cette date, en outre, que Pascal lit Cervantès, Scarron, Mlle de Scudéry, chez qui il dut avoir ses entrées. Ses goûts littéraires le portent vers les genres mêmes qui retiennent l’attention des Perrault, lesquels appartiennent aux mêmes cercles. Mais Pascal put être proche, surtout, de Nicolas, avec lequel il partage dispositions mondaines, intérêt pour les débats théologiques de l’époque et passion des mathématiques. Varet, rapportant dans l’Avertissement de La Morale des Jésuites les études de théologie brillamment menées par Nicolas Perrault, note : « La seule chose qu’il eut à combattre dans cette louable entreprise, fut la passion qu’il avait pour les Mathématiques122 ». Il subsiste, dans un recueil de pièces manuscrites composées par Nicolas et Claude Perrault conservé à la Bibliothèque nationale, une table arithmétique123. Le document est assez différent du triangle arithmétique de Pascal, mais il montre que Nicolas s’intéresse aux mêmes types de problèmes que ce dernier au début des années 1650124. Les papiers de Nicolas contiennent également une étude contre la « blanque », un jeu de loterie, qui révèle son intérêt pour une autre activité qui retint l’attention de Pascal et une étude autographe intitulée Quaestiones de gratia et libero arbitrio125. Dans le recueil manuscrit déjà cité, figure, enfin un « Discours contre la probabilité » (ou probabilisme), un sujet sur lequel Pascal revient à maintes reprises dans les Provinciales, et une note contre « la doctrine des principes de Descartes » qui les déclare dans le sous-titre et dans une accolade : « Impie, impossible, inutile126 ». Charles Perrault a publié, sous le titre « Sentiment d’un docteur de Sorbonne sur la doctrine des principes de connaissance de Descartes », un texte de son frère, où, dès le début, est isolée et imprimée en italique l’affirmation suivante : « Cette doctrine est téméraire, dangereuse et inutile127 ». La double déclaration ne peut manquer de faire songer aux fragments 118 des Pensées : « cela est inutile et incertain et pénible » et 445 : « Descartes inutile et incertain »128. Nicolas Perrault s’insurgea contre l’infaillibilité des papes, cible également de Pascal dans la XVIIe Provinciale, lequel s’attarde, comme Nicolas, sur l’exemple d’Honorius129. En 1656, Nicolas brave avec éclat la mesure du sablier imposée aux défenseurs d’Arnauld130 : Pascal dénonce le procédé dans la IIe Provinciale131. Perrault avait fustigé la morale relâchée des jésuites dans les Enluminures. Beaubrun écrit dans ses Mémoires :

  • 132 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 698 et En Sorbonne. Autour des Provinciales. Édition critique des Mém (...)

Le 21 mars [1656], M. Pascal s’acquitta de la promesse qu’il avait faite d’exposer au public la morale des jésuites, il le fit dans la cinquième Lettre au Provincial132. 

  • 133 Charles raconte, dans ses Mémoires, op. cit., p. 24 : « Quand il soutint sa tentative, il étoit déj (...)
  • 134 Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 19.
  • 135 Ibid., p. 25-26. Le fait que les deux hommes ne se connaissent pas est certifié par Arnauld, voir J (...)
  • 136 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 890.

53À qui Pascal aurait-il pu faire pareille promesse, sinon à Nicolas Perrault ? Pascal et Nicolas Perrault étaient de quasi-contemporains. Animés de goûts similaires, également brillants133, ils avaient été l’un et l’autre élevés par des pères qui professaient en la matière des principes iconoclastes et comparables134. Leurs sensibilités semblent encore se rejoindre, lorsque Nicolas explique ne pas connaître Arnauld, parce qu’il refuse qu’on puisse attribuer à l’amitié la façon dont il défend en Sorbonne sa position sur la grâce135 : ce refus est singulièrement consonant avec la crainte de l’attachement que Gilberte Périer évoque chez son frère et avec la façon dont Montalte se dit seul, n’étant pas de Port-Royal, dans la XVIe Provinciale136.

54Un dernier élément invite à rapprocher Nicolas Perrault et Pascal. La deuxième édition des Enluminures est accompagnée d’une lettre de l’auteur à un ami qui l’a conduit à introduire des corrections et qui est à l’origine d’une partie des faits nouveaux qu’il rapporte (il lui a transmis, écrit-il, des « mémoires »). Il l’a aussi pressé « de mettre à la marge ce qui est nécessaire pour justifier ce que je rapporte », l’épistolier rappelant : « je vous avais toujours opposé que cela ne se faisait point en vers ». L’identité de cet interlocuteur n’a jamais été éclaircie, mais le texte poursuit :

  • 137 Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Janseniste (...)

[…] ce que vous m’avez fait ajouter pour la justification de S. Augustin contre la manière injurieuse et tout à fait insupportable dont le Père Adam Jésuite l’a traité dans son livre, a été une des principales raisons qui m’a obligé de suivre votre avis touchant ces marges : parce qu’autrement il eût été à craindre qu’on me soupçonnât d’avoir beaucoup exagéré les excès de cet Auteur, aussi bien que les vanités tout à fait inconcevables dont les Jésuites se sont relevés eux-mêmes dans l’Image de leur premier siècle137.

  • 138 Et non Arnauld, comme l’avance Yves Leblanc, op. cit., p. 3.
  • 139 Louis Moréri, Supplément au grand Dictionnaire historique, Paris, Veuve Lemercier, Jacques Vincent, (...)
  • 140 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 1964.
  • 141 Voir Gérard Namer, op. cit., p. 39 et p. 98 sur l’amitié entre Pascal et Le Roy.
  • 142 Ibid., p. 83-91.
  • 143 On n’ose pas rapprocher le nom de « Montalte » que Pascal forge pour désigner l’épistolier des Prov (...)
  • 144 Au contraire, dans l’hypothèse d’une attribution des Enluminures à Sacy, les coïncidences entre les (...)

55La référence ne laisse guère de doute : l’ami en cause doit être Guillaume Le Roy, abbé de Hautefontaine, qui écrivit vigoureusement contre le P. Adam138. Natif de Caen, il y a toutes les chances que ce soit lui qui ait informé les Perrault de l’affaire du vœu de juin 1653. Au xviiie siècle, Louis Moréri affirme d’ailleurs dans son dictionnaire (sans avancer aucune preuve) : « La petite lettre sur les Enluminures de l’Almanach des jésuites, qu’on met après la grande lettre, est encore de M. le Roy139 ». Or l’abbé est aussi l’auteur d’une Prière à Dieu pour demander la grâce d’une véritable et parfaite conversion que Pascal connaît, lorsqu’il compose sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies140 et il reçut des félicitations de Thomas Esprit et de Mme de Sablé, pendant la campagne des Provinciales, ceux-ci lui ayant attribué l’œuvre, tant il existait de similitudes entre ses préoccupations et celles que l’ouvrage exprimait141. La complicité entre les trois hommes, en effet, est forte. Ils coopéreront au moment des écrits des curés de Paris et soutiendront contre Arnauld, sans varier, le refus de toute signature du Formulaire142. Ainsi est-ce un vaste faisceau d’indices qui invite à penser que Pascal, très au fait des Enluminures, ne s’engagea pas dans la campagne des Provinciales par accident et sans une notion claire de l’entreprise à laquelle il s’attelait143. L’existence d’une familiarité entre Nicolas Perrault et lui, suggère que Pascal est bien informé, non seulement des Enluminures, mais du sérieux de leur dessein. Tout le dispose à endosser le rôle que Nicolas Perrault avait déjà tenu en élaborant une œuvre similaire144.

  • 145 Voir Jean Mesnard, Pascal et les Roannez, op. cit., p. 392.
  • 146 Ibid., p. 385-386.

56L’existence d’une familiarité entre Pascal et Nicolas Perrault ne permet-elle pas, finalement, d’éclairer la volonté que le premier éprouve en 1654 de prendre des distances avec le monde, suspendant la publication des traités du triangle arithmétique et signant le bail d’une maison sise rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dès le 17 août, bien avant la nuit de feu et sa retraite à Port-Royal de 1655145 ? Ce déménagement précoce étonne Jean Mesnard, qui conteste l’affirmation de Jacqueline Pascal déclarant, dans une lettre du 8 décembre 1654 à Gilberte, qu’il y a plus d’un an que leur frère s’est éloigné du monde, soit que sa nouvelle conversion aurait commencé en 1653146. Mais Nicolas Perrault avait fait l’expérience d’un cheminement similaire peu de temps avant. Varet, après avoir fait état, dans l’Avertissement de La Morale des Jésuites, de la passion que le théologien éprouvait pour les mathématiques et du combat qu’il livra contre elles, poursuit :

  • 147 La Morale des Jesuites, op. cit., « Avertissement sur la publication de cet ouvrage », p. 3.

Car comme cette science est la plus assurée des sciences humaines, et presque l’unique où l’on trouve quelque chose de certain et capable de satisfaire un esprit qui aime la vérité, l’amour qu’il avoit pour cette mesme vérité formoit en luy une pente si violente vers cette science, qu’il ne pouvoit s’empescher de s’y appliquer et de s’occuper à inventer quelque nouvelle machine. Mais enfin l’Esprit saint qui le conduisoit dans ses études luy fit surmonter en peu de temps l’inclination qu’il avoit pour ces curiositez et ces recherches innocentes, et il crut que ce n’estoit pas assez à un Théologien de mépriser les divertissemens du monde, mais qu’il falloit encore qu’il se privast de ceux de l’esprit, et qu’il cherchast uniquement la vérité où elle se pouvoit trouver, c’est-à-dire dans les Ecritures sainctes et les Livres des Saints Pères. Et ainsi l’on peut bien dire de luy ce que S. Gregoire de Nazianze a dit à la loüange de son frere Caesarius qui avoit fort aimé l’Astrologie et les Mathematiques, qu’il avoit eu l’adresse de tirer de ces sortes de sciences tout ce qu’elles ont d’utile, en y apprenant à admirer les grandeurs invisibles de Dieu, qui éclattent dans ses ouvrages, et ayant sçu se deffendre de ce qu’elles ont de pernicieux, qui est l’attachement qu’ont ceux qui s’y appliquent à leurs conjectures et aux veritez pretenduës qu’ils y découvrent147.

  • 148 Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 27-28 : « Dieu n’a que faire de moi pour toutes (...)
  • 149 Lucien Goldmann, « Préface », in Gérard Namer, L’Abbé Le Roy et ses amis, op. cit., p. 7-8.
  • 150 Voir ibid., p. 27. Quand Nicolas est exclu de la Sorbonne, il ne fréquente plus les assemblées de l (...)
  • 151 Voir Jean Mesnard, Pascal et les Roannez, op. cit., p. 406-407.

57Le renoncement de Perrault aux mathématiques doit se situer entre 1652, date à laquelle il est licencié, et les mois qui suivent l’obtention de son doctorat de théologie en 1653. Le récit de Varet rappelle si fortement l’itinéraire de Pascal qu’il est tentant de penser que l’auteur plaque sa relation sur le modèle de celui-ci, sinon qu’en 1667 Varet ne peut pas avoir connaissance des textes qui le présentent sous ce jour (la préface d’Étienne Périer aux Pensées et la Vie de M. Pascal furent publiées des années plus tard). L’« Avertissement » propose donc une relation sans doute digne de foi. Dans ces conditions, Nicolas Perrault a pu faire office d’exemple pour Pascal et l’entraîner dans une voie comparable. Bien qu’il ait voulu dominer en lui des inclinations qui contrariaient la primauté qu’il entendait conférer aux choses de la religion (Nicolas Perrault se considère comme une « sentinelle » de la vérité, vouée à affirmer celle-ci inlassablement et contre tout148), le théologien ne se retira pas du monde. Guillaume Le Roy et lui font partie du petit groupe d’hommes qui, à Port-Royal, entendirent se soustraire au monde sans le quitter. Lucien Goldmann et Gérard Namer voient en eux des membres du « groupe des extrémistes intramondains149 ». Cette attitude n’est-elle pas aussi celle de Pascal au moment de sa conversion de 1654 ? Jacqueline Pascal s’ébahit du pénitent joyeux qu’il est et de la manière dont il entend continuer à s’employer à des matières mondaines au moment même où il se convertit. La décision de Pascal de s’installer rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel ne serait-elle pas motivée par le désir de se rapprocher, non seulement de Jacqueline, qui se trouve à Port-Royal, mais aussi de Nicolas Perrault ? Sa famille était établie près de Saint-Étienne-du-Mont et le docteur en était lui-même à cette date un paroissien assidu150. Perrault ne fut-il pas à l’origine de la conversion à laquelle Pascal s’applique à partir de 1653, voire de sa résolution de renoncer à publier, en 1654, ses traités du triangle arithmétique, reproduisant le geste du théologien à l’encontre de son attirance pour les mathématiques151 ?

58La prudence interdit de quitter le mode interrogatif, mais l’absence de document conclusif n’a rien d’un argument infirmatif. Gilberte et Jacqueline ne sont pas tenues au courant des préoccupations de leur frère pendant cette période, ou après coup, et de façon succincte. La correspondance de Jacqueline, mieux informée pourtant que Gilberte, montre l’étendue de ses ignorances quant à la vie que Blaise mène. S’agissant de Nicolas Perrault, il ne subsiste aucune correspondance entre ses frères et lui susceptible de livrer quelques informations. Après sa mort, ses frères n’eurent, d’autre part, aucun intérêt à faire valoir la nature exacte de relations avec le groupe de Port-Royal qui étaient de nature à les desservir. La prudence suffit à expliquer le silence qu’ils observent. Quant à Nicole, manifestement peu au fait de la situation en 1658, Jean Mesnard a établi qu’il avait rejoint de façon tardive le groupe qui œuvra aux Provinciales.

  • 152 Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints P (...)
  • 153 Lettre à une personne de condition sur les secondes Enluminures, op. cit., p. 6. Dans la Response à (...)
  • 154 Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints P (...)
  • 155 Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints P (...)

59Indépendamment de toute conclusion biographique, l’exploration du dossier ouvert par les Enluminures marque qu’il existe à Port-Royal, avant les Provinciales, une réflexion appuyée sur les moyens d’un discours de riposte efficace contre les calomnies et les accusations dont le groupe était la cible. Arnauld et Luynes y furent engagés et constituèrent des relais personnels entre Pascal et ces débats, s’il n’y fut pas initié directement par Nicolas Perrault. La stratégie retenue consistait à user du rire contre l’offense, de la moquerie face à ce qui ne mérite que mépris et s’apparente à des « bouffonneries déréglées152 », à reprendre l’argumentation de la Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages d’Arnauld. La Lettre à une personne de condition sur les secondes Enluminures va dans le même sens. Elle loue qu’on paraisse agir « en se divertissant et en se jouant153 ». Le pas de côté de la risée autorise à répondre à l’injure intolérable, ce qui est une nécessité, établit Arnauld, sans s’engager dans un affrontement qui ne peut rien produire, violence et vérité appartenant à deux ordres différents154. Il permet de sortir du dilemme exposé à la fin de la XIIe Provinciale. Arnauld parle ainsi de la « gravité forte et judicieuse » des Enluminures155. C’est aussi une manière habile d’infuser une leçon amère :

  • 156 Lettre à une personne de condition sur les secondes Enluminures, op. cit., p. 14. Le texte poursuit (...)

C’est un grand secret pour profiter aux personnes sensuelles, dont toute la terre est remplie, que de convertir les medecines en ragousts, et de contenter leur appetit en travaillant à guerir leurs maladies156.

60La leçon éclaire l’entreprise des Provinciales, leur recours à des procédés comiques et dramaturgiques, qui ne sont donc pas des dissonances ou des curiosités, mais des ressorts fondamentaux d’une dialectique réfléchie que Pascal, en 1656, n’est pas le premier à mettre en œuvre à Port-Royal. S’il ne fut pas un élève stricto sensu des Perrault, il paraît bien en avoir été l’émule et appliquer encore dans les Pensées la stratégie du détournement et de l’ambiguïté dont ils furent des maîtres : des traits marquants de l’œuvre, à l’instar de la difficulté que pose l’identification des différents locuteurs qu’elle met en scène, entretiennent des similitudes frappantes avec les techniques perraldiennes des premières pièces burlesques aux Contes, qui réfléchissent quant à eux une vision de l’humanité, ravagée par l’intérêt et l’amour-propre, éminemment augustinienne.

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61Au terme de cette enquête, indépendamment des énigmes anciennes qu’elle peut dissiper, quels enseignements dégager ? D’abord, qu’il a existé un courant, cautionné par plusieurs des meilleurs esprits à Port-Royal, inscrivant résolument et consciemment la pensée augustinienne au cœur de genres littéraires mondains, même apparemment les plus éloignés d’un propos spirituel. La constatation est essentielle pour en évaluer à sa juste mesure la présence dans les textes de la période, et s’abstenir d’en proscrire dorénavant a priori l’examen dans quelque œuvre que ce soit. Ce serait se méprendre sur les replis et les complexités de la littérature dite classique. Secundo, burlesques et pénétrées des intentions spirituelles les plus fermes, les Enluminures jettent un jour nouveau sur les Provinciales en invitant à les lire en rehaussant encore la part que l’ironie et la comédie y détiennent. Il ne s’agit pas d’une stratégie formulée tardivement – dans la XIe Provinciale – pour légitimer la posture adoptée par Pascal, mais d’une intention originelle et définitoire. C’est probablement une incitation à reconsidérer la part de l’équivoque dans les productions du groupe. Enfin, cette exploration de terres conjoignant de façon surprenante risée et conversion révèle qu’il est encore possible, et bienvenu, de s’employer à identifier de nouvelles résonances chez Pascal.

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Notes

1 Le Recueil de choses diverses rassemble le script de conversations tenues chez lui, en 1670-1671, par différentes personnalités proches de Port-Royal. Voir Port-Royal insolite, éd. Jean Lesaulnier, Paris, Klincksieck, 1992.

2 Les adversaires d’Arnauld multiplient eux-mêmes les écrits.

3 Sur Nicole et, spécifiquement, sa traduction des Provinciales, voir Jean Mesnard, « Pierre Nicole ou le janséniste malgré lui »,  Chroniques de Port-Royal, no 45, 1996, p. 239-240.

4 Voir Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis, et aux RR. PP. Jésuites sur la Morale et la Politique de ces Pères. Avec les notes de Guillaume Wendrock, Docteur en Théologie dans l’Université de Salzbourg en Allemagne. Traduites en françois sur la Ve Édition de 1660, s.l., s.n., 1699, t. I, p. vi.

5 Ibid., p. vii. Le propos rappelle le fragment 618 des Pensées, selon lequel la « manière d’écrire » qui est « le plus d’usage » et qui « se fait le plus citer » suit les « entretiens ordinaires de la vie ».

6 Ibid., p. vii-ix.

7 Le miracle de la Sainte Épine, en mars 1656, y contribua également.

8 Pascal, Œuvres complètes, éd. Jean Mesnard, Paris, Desclée de Brouwer, 1964, t. I, p. 1126 [ouvrage ensuite désigné par le sigle OC].

9 Ibid., t. I, p. 964-965 et Charles Perrault, Mémoires de ma vie, éd. Paul Bonnefon, Paris, Librairie Renouard, 1909, p. 28-29.

10 C’est le point de vue de Jean Mesnard, voir OC, t. I, p. 964 et Marc Soriano, Le Dossier Perrault, Paris, Hachette, 1972, p. 147, qui évoque une « discrète mythomanie ».

11 Charles Clémencet (Histoire de Port-Royal, Livre IX, LXXXVI, p. 441 et suivantes) écrit que Pascal partit vers le début de janvier 1656 faire un séjour à Port-Royal des Champs. Un avis concordant se trouve dans les « Remarques de M. de Pontchâteau sur ce qui est arrivé à Port-Royal en l’année 1656 », Recueil de plusieurs pièces pour servir à l’histoire de Port-Royal, Utrecht, Aux Dépens de la Compagnie, 1740, p. 229 : « Au commencement de l’année 1656, j’étois à Port-Royal des Champs. M. Pascal qui y étoit aussi, y commença les petites Lettres (Provinciales). Aussi-tôt après la Censure de Sorbonne, M. Arnauld sortit de Port-Royal, et vint se cacher à Paris avec M. Nicole & M. le Maître, qui l’aidoient dans la composition des Ouvrages qu’il fut alors obligé de faire ». Jean Mesnard conteste l’attribution à Pontchâteau et propose plutôt d’y voir un texte d’Antoine Baudry de Saint-Gilles d’Asson venant compléter son Journal (OC, t. I, p. 483). Il juge également erronée l’information relative à la présence de Pascal en se fondant sur les contradictions que le texte présente avec une lettre de la Mère Angélique datée du 4 janvier 1656 (voir OC , t. III, p. 447 et Angélique Arnauld, Œuvres complètes, éd. Jean Lesaulnier, Françoise Pouge-Bellais et Anne-Claire Volongo, Paris, Classiques Garnier, t. I, volume II, « Lettres », p. 1717-1718 : « Encore que nous ayons été consolées de voir mon cher neveu de Sacy, néanmoins ç’a été avec douleur de vous savoir seul, et, s’il ne fallait pas aimer tout ce que Dieu fait, je regretterais le pauvre frère Simon, sur qui je me reposais avec assurance pour son grand soin. On m’a dit que vous auriez M. Pascal ; j’en suis bien aise. Mais cela n’est bon que pour le spirituel. Pour le reste, je ne sais à qui vous pensez ; il vous faut quelqu’un »). La religieuse établit, en effet, que, le 4 janvier, Arnauld est à Paris, tandis que la note situe son retour après le 14 janvier, date de la censure. La Mère Angélique implique, en outre, que Pascal se trouve à Paris, s’il doit rendre visite à Arnauld. Voir aussi, à ce propos, Jean Mesnard, « Pierre Nicole ou le janséniste malgré lui », art. cit., p. 239.

12 Voir Philippe Sellier,  « Vers l’invention d’une rhétorique », in Port-Royal et la littérature. Pascal, Paris, Champion Classiques, 2010, p. 306-307.

13 Laurence Plazenet, « Le Bruit et la fureur : la chronique inouïe de Port-Royal », Cahiers du dix-septième, Gilles Declercq et Stella Spriet (dir.), à paraître.

14 Voir Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce. Port-Royal et la poésie d’Arnauld d’Andilly à Racine, Paris, Honoré Champion, 2003.

15 Angélique Arnauld, Œuvres complètes, op. cit., t. I, volume II, « Lettres », lettre du 4 février 1654, p. 1301.

16 Voir René Rapin, Mémoires, éd. L. Aubineau, Paris, Gaume et Duprey, 1865, t. II, p. 191-192. L’homme, dit-il, « n’a presque été connu que par l’aversion que Dieu luy avoit donnée des nouvelles opinions ». Le jésuite prétend également qu’Alexandre Boudan, imprimeur attitré de la Compagnie, refusa d’assurer la diffusion de l’Almanach, après en avoir été dissuadé par un recteur du collège de Clermont (voir ibid., t. II, p. 193). Ce témoignage est évidemment intéressé.

17 Angélique Arnauld, Œuvres complètes, op. cit., t. I, volume II, « Lettres », lettre du 4 février 1654, p. 1301. L’imprimeur gagna 1 000 écus selon René Rapin, op. cit., t. II, p. 193. Voir aussi Geneviève Delassault, Le Maistre de Sacy et son temps, Paris, Nizet, 1957, p. 62.

18 « Note unique sur la troisième lettre », Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte, op. cit., p. 61 (en latin dans Ludovici Montaltii Literae Provinciales […], Coloniae, Nicolaum Schouten, 1658, p. 33 : « Hæc tabella in vulgus sparsa grandem salsamentariis & laniis sermonem dabat »).

19 René Rapin, Mémoires, op. cit., t. II, p. 193-194.

20 Yves Leblanc, « Les Enluminures de Le Maistre de Sacy », Dix-septième siècle, no 32, 1956, p. 475-501, Marcel Israël, « Les Enluminures de Le Mestre de Sacy : réflexions sur un poème en porte-à-faux », Bulletin de la Faculté des Lettres de Mulhouse, 1973, fasc. 5, p. 9-13 et Anne-Élisabeth Spica, « Une querelle des images : les Enluminures de Sacy et l’almanach intitulé “La déroute et la confusion des Jansénistes” », in Dominique Descotes, Antony McKenna et Laurent Thirouin (dir.), Le Rayonnement de Port-Royal. Mélanges en l’honneur de Philippe Sellier, Paris, Honoré Champion, 2001, p. 539-555.

21 L’édition du texte est disponible sur la toile. Pour les copies, voir Bibliothèque municipale de Lyon, ms. 859, Médiathèque Jacques Chirac de Troyes, ms. 2374 et Bibliothèque nationale de France, Français, ms. 19149. J’adresse de vifs remerciements à M. François Berquet (Lyon) et Mme Lore Derail (Troyes) qui m’ont fourni tous les documents pour identifier l’édition du texte qui avait été copié.

22 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et confusion des Jansenistes, s.l., s.d., Ire Enluminure, p. 3.

23 Ibid., Ire Enluminure, p. 4.

24 Ibid.

25 Ibid., IVe Enluminure, p. 20.

26 Ibid., IIe Enluminure, p. 6.

27 Ibid., IIIe Enluminure, p. 12.

28 Ibid., IVe Enluminure, p. 20.

29 Ibid., IIIe Enluminure, p. 10.

30 Ibid., IIIe Enluminure, p. 12.

31 Ibid., IIIe Enluminure, p. 13.

32 Ibid., IIIe Enluminure, p. 9.

33 Ibid., Xe Enluminure, p. 45-46.

34 Ainsi, page 72, la majuscule à « Augustin » manque, de même que page 86. La page 85 est imprimée « 95 ».

35 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, s.l., s.d., IVe Enluminure, p. 17-18.

36 Ibid., VIIe Enluminure, p. 34.

37 Voir Marc Fumaroli, « Baroque et classicisme : l’Imago Primi Saeculi Societatis Iesu et ses adversaires », in L’École du silence. Le sentiment des images au xviie siècle, Paris, Flammarion, « Champs Arts », 2008, p. 445-476.

38 Il s’agit du passage qui va de « Vous monstrez par vostre peinture […] » jusqu’à « Pour le bien de tout l’univers » (p. 27-28) qui figure, dans la deuxième édition, p. 32-33.

39 Voir les vers qui vont de « Mais encor quelle est cette peste ? » jusqu’à « Par vous ont esté rappelées », respectivement p. 32-33 et p. 43-44.

40 De « Mais quel est tout ce Janssenisme […] » à « À ses ennemis triomhans », respectivement p. 39-41 et p. 64-66. Le premier vers est modifié et deux vers ajoutés dans la deuxième version pour former une conclusion.

41 De « Mais quel est donc ce nouveau crime […] » jusqu’à « Luy-mesme d’avoir inventé », respectivement p. 41-42 et p. 70-71. La suite, qui fait intervenir le pape Clément et saint Augustin, est réécrite.

42 De « Mais quittons ces discours severes » jusqu’à « Comme estant seurs de vostre jeu », respectivement p. 43 et p. 93.

43 Ces manchettes sont les suivantes : « Respect deû au Pape », « Resp. à l’Apol. de l’Université » et « Faux bruits ».

44 Ainsi à la Bibliothèque de l’Institut de France (ms. 565), à la Médiathèque d’Orléans (ms. 1361 – je remercie Mme Hélène Métreau qui m’a permis d’identifier la version que le document contient) et à la Bibliothèque nationale de France (ms. Nouvelles acquisitions françaises 1675).

45 Il s’agit du manuscrit 565.

46 Même le jésuite Rapin en convient, op. cit., t. II, p. 194 : « […] le party que prirent les jansénistes de plaisanter eux-mêmes de l’almanach, en les sauvant du ridicule où cette pièce les avoit mis, ne servit pas peu à les racommoder un peu avec le peuple, qu’ils réjouirent par un petit ouvrage en vers burlesques, qu’ils nommèrent les Enluminures du fameux almanach des jésuites. Cette manière d’écrire d’un style aysé et familier étoit alors fort à la mode […] le peuple s’en divertit ; mais les honnêtes gens en furent scandalisés, ne pouvant comprendre comment des personnes qui faisoient profession de réforme alloient de gaieté de cœur attaquer les jésuites en une entreprise où non-seulement ils n’avoient aucune part, mais qu’ils avoient formellement déconseillée […] ».

47 Lettre ecrite à une personne de condition, sur le sujet des secondes enluminures du celebre et fameux Almanach, s.n., Paris, 1654 : les secondes enluminures sont « si belles & si parfaittes que j’aurois grande inclination à vous les attribuer sans ce que vous asseurez que vous n’y avez point de part. De quel endroit nous pourroit donc venir un ouvrage de ce prix, et de la qualité qu’est celuy-là ? Il a tout le caractere & toute la marque de ces auteurs illustres & inconnus » (p. 3-4), « C’est une representation en miniature & en petit, qui n’est pas de moindre prix & qui ne merite pas moins de consideration que les plus grands & les plus magnifiques tableaux qu’on a faits jusques icy » (p. 4), « Cet excellent Poëme deviendra l’amour & les delices de tous les esprits les plus raisonnables » (p. 5), etc. Son auteur déclare, à la fin du texte, que son achèvement est concomitant à la parution de l’Étrille du Pégase janséniste qui vient rétorquer aux Enluminures. Justifiant le ton de l’œuvre, qui peut paraître blesser la charité chrétienne (p. 7 et suivantes), sa fonction est défensive, autant que laudatrice.

48 Voir Pascal, L’Œuvre, éd. Pierre Lyraud et Laurence Plazenet, Paris, Bouquins, 2023, p. 798-799, n. 1.

49 Voir Antoine Arnauld, Œuvres, Paris et Lausanne, Sigismond d’Arnay & Cie, t. XXVII, 1779, p. 1-49.

50 Lettre 338, in Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron, Paris, Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018, https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0338.

51 Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte, op. cit., p. 61 (en latin dans Ludovici Montaltii Literae Provinciales, op. cit., p. 34).

52 Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte, op. cit., p. 62 (en latin dans Ludovici Montaltii Literae Provinciales, op. cit., p. 34).

53 Godefroi Hermant, Mémoires, éd. A. Gazier, Paris, Plon-Nourrit, 1905, t. II, p. 380.

54 Ibid., t. II, p. 517.

55 Ibid., t. II, 379.

56 Poëme de S. Prosper contre les Ingrats, Paris, chez la veuve M. Durand, 1647. Les éditions se succèdent jusqu’au xviiie siècle. Voir Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce, op. cit., p. 35-36 et 589-590.

57 Office de l’Église et de la Vierge en latin et en français avec les hymnes traduites en vers [encore appelées Heures de Port-Royal], Paris, Pierre Le Petit, 1650.

58 Pour une approche stylistique récente de cette proximité entre la versification racinienne et celle de Sacy, voir Claire Fourquet-Gracieux, « “Vers défectueux”, mesures courtes. L’hypothèse disruptive de la poétique racinienne », in Tony Gheeraert, Caroline Labrune, Servane L’Hopital et Victoire Malenfer (dir.), Le Désert et l’Orient. Bajazet, Mithridate et autres études raciniennes, Paris, Classiques Garnier, 2024 (sous presse).

59 Les Visionnaires, ou seconde partie des lettres sur l’hérésie imaginaire, contenant les huit dernières, Liège, Adolphe Beyers, 1667, préface, p. 20.

60 Comédies de Térence, traduites en françois avec le latin à costé, et rendues très-honnestes en y changeant fort peu de chose, pour servir à bien entendre la langue latine et à bien traduire en françois, Paris, veuve Martin Durand, 1654.

61 Les Provinciales, ou lettres écrites par Louis de Montalte, op. cit., p. 61.

62 Port-Royal insolite, op. cit., p. 230 (fo 31 du manuscrit Nouvelles acquisitions françaises 4333 de la BnF).

63 Ibid., n. 5.

64 Figurent parmi les œuvres de Sacy « Les Enluminures du fameux Almanach des Jésuites, avec une Réponse à la Lettre d’une Personne de Condition », in Table universelle des auteurs ecclésiastiques, Paris, André Pralard, 1704, t. II, p. 2428-2429.

65 Liège, Jacques Le Noir, 1683. Édition précédée d’un avertissement, dû peut-être à la plume d’Arnauld, mais qui ne désigne pas d’auteur : « L’Editeur y joignit un Avertissement de dix pages, dans lequel on croit reconnoitre la plume de M. Arnauld, & des traits remarquables et relatifs aux affaires dont il étoit pour lors occupé », in Œuvres de Messire Antoine Arnauld, op. cit., t. VI, « Préface historique et critique », p. xix. L’édition des œuvres d’Arnauld attribue sans hésitation les Enluminures à Sacy (ibid.).

66 Les Enluminures du fameux Almanach en estampe, qui parut en 1653. de la part des Jesuites, A Liège, chez Le Curieux, 1733.

67 Ibid., « Avis de l’éditeur », non paginé.

68 « Ajoutez ce qui suit pour le Moreri éditions de 1725 et de 1732. Il y a eu deux éditions consécutives de ses Enluminures du fameux almanach des Jésuites, &tc., l’une du 15. de Janvier, la seconde du 8 [sic] février 1654. Celle-ci est augmentée : on les a réimprimées depuis & en dernier lieu en 1733 in-12. », Claude-Pierre Goujet, Supplément au grand Dictionnaire historique […] de M. Louis Moreri. Pour servir à la dernière édition de l’an 1732 et aux précédentes, Paris, veuve Lemercier, Jacques Vincent, Jean-Baptiste Coignard et Antoine Boudet, 1735, t. II, p. 15. Louis Moréri, Le Grand Dictionnaire historique, Paris, chez les libraires associés, 1759, t. VII, p. 112, article consacré à Le Maistre de Sacy : « Les Enluminures […] furent un jeu de son esprit ».

69 Voir Antoine-Alexandre Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, seconde édition, Paris, Baron l’Aîné, 1822, t. I, p. 387 : « 5106. Enluminures (les) […] (poëme en vers libres par Le Maître de Sacy) ». Les Enluminures ne sont pas un poème en vers libres, mais en octosyllabes.

70 Geneviève Delassault, Le Maistre de Sacy et son temps, op. cit., p. 63.

71 « Je […] suis conduit à parler avec sévérité de ce que je trouve la seule fausse démarche de M. de Saci, d’un écrit de sa façon les plus contraires à l’esprit de Saint-Cyran, et que je voudrais retrancher : les Enluminures de l’Almanach des Jésuites (janvier 1654) » (Sainte-Beuve, Port-Royal, éd. Maxime Leroy, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1953, t. I, p. 771) ; « C’est contre cette estampe que le doux Le Maître de Sacy va mobiliser sa verve et traduire son indignation dans un pamphlet versifié » (Yves Leblanc, « Les Enluminures de Le Maistre de Sacy », art. cit., p. 475-501) ; « Sacy […] répliqua par les Enluminures » (Geneviève Delassault, Le Maistre de Sacy et son temps, op. cit., p. 62). Au cours de la période contemporaine, seul Jean Lesaulnier émet quelques réserves sur l’attribution des Enluminures à Sacy (voir supra).

72 La mode du burlesque datait alors d’une dizaine d’années. Son chef-d’œuvre en vers fut le Virgile travesti, mais Scarron ne fut pas le seul à s’illustrer dans ce genre. D’Assoucy fut ainsi l’auteur, en 1650, d’un Ovide en belle humeur (Charles d’Assoucy, L’Ovide en belle humeur de Mr Dassoucy, enrichy de toutes ses figures burlesques, Paris, Charles de Sercy, 1650). Sur le burlesque, voir en particulier les travaux de Claudine Nédelec, « Le burlesque au Grand Siècle : une esthétique marginale ? », Dix-septième Siècle, no 224, 2004, p. 429-443 ; « Burlesques et polémiques », Littératures classiques, no 59, 2006, p. 28-46 ; et surtout ses États et Empires du burlesque, Paris, Honoré Champion, 2004. Sur le style burlesque, voir Francis Bar, Le Genre burlesque en France au xviie siècle : étude de style, Paris, Éditions d’Artrey, 1960.

73 Pour une étude littéraire plus complète, voir Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce, op. cit., p. 39-41, p. 245-261 (sur la question du burlesque) et p. 445-456. Voir également Anne Spica, « Une querelle des images : les Enluminures de Sacy […] », art. cit., p. 539-555.

74 Le terme figure, du reste, dans le recueil, voir Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit., VIIIe Enluminure, p. 8.

75 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit., IVe Enluminure, p. 17.

76 Ibid., p. 21.

77 Ibid., p. 93.

78 Ibid., p. 17.

79 Entretien de M. Pascal et de M. de Sacy, in Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 1538.

80 Louis-Isaac Le Maistre de Sacy, Poëme contenant la tradition de l’Église sur le Très-Saint Sacrement de l’Eucharistie, Paris, Guillaume Desprez, 1695.

81 Sacy évoque dans une lettre « la dispute, dont il me semble que j’ai une grande aversion » (Archives de la ville de Troyes, ms. 2222, « Recueil de huit lettres originales de M. de Sacy à M. de Barcos », lettre X, autographe, fos 24-26). Il écrit ailleurs : « En gardant la paix, & en fuyant toujours les contestations, & les disputes, on se sert à soi-même & on édifie les autres ». Nous remercions vivement Adeline Fontanilles qui nous a communiqué ces références.

82 « Vous croyez sans doute qu’il est bien plus honorable de faire des Enluminures, des Chamillardes, et des Onguents pour la brûlure. Que voulez-vous ? Tout le monde n’est pas capable de s’occuper à des choses si importantes, tout le monde ne peut pas écrire contre les Jésuites », in Lettre à l’auteur des Hérésies imaginaires et des deux Visionnaires, éd. François Lecercle, 2016, https://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/haine-theatre/racine_lettre-auteur-heresies_1666. Il évoque plus loin, dans le même texte, les « froides plaisanteries » des Enluminures.

83 Pierre Lyraud, « Les Ragotins de Pascal : modalités du burlesque dans les Pensées », Courrier Blaise Pascal, no 44, 2022, p. 141-162, https://doi.org/10.4000/cbp.904.

84 Tony Gheeraert, Le Chant de la grâce, op. cit., p. 41.

85 Dès 1664, à l’occasion de l’autodafé par les jésuites d’un livre de Saint-Amour, Barbier d’Aucour compose un poème intitulé Onguent pour la brûlure, dont la facture en octosyllabes reprend celle des Enluminures. Quelques décennies plus tard, après la publication de la bulle Unigenitus, l’Essai du nouveau conte de ma mère l’oie, ou les Enluminures du jeu de la Constitution, se présente comme de nouvelles Enluminures, dans le contexte similaire d’une fulmination pontificale. Ce poème, attribué à Louis Débonnaire (ou De Bonnaire), date de 1722.

86 Sur la pratique et la théorie du burlesque chez les Perrault, voir Claudine Nédelec et Jean Leclerc (éd.), Le Burlesque selon les Perrault. Œuvres et critiques, Paris, Honoré Champion, 2013.

87 Les Murs de Troye, ou l’origine du Burlesque, Paris, Louis Chamhoudry, 1653.

88 Ms. 2956 de la Bibliothèque de l’Arsenal.

89 Charles Perrault, Mémoires, op. cit., p. 23.

90 Ibid., p. 27-28.

91 La Morale des Jésuites, extraite fidellement de leurs livres, Mons, chez la veuve Waudret, 1667.

92 Les Murs de Troye, « Privilège en vers », in Claudine Nédelec et Jean Leclerc (éd.), Le Burlesque selon les Perrault, op. cit., p. 214. Les éditeurs identifient en note « Monsieur le Prestre » à Singlin.

93 Godefroi Hermant, Mémoires, op. cit., p. 379.

94 Les Murs de Troye, in Le Burlesque selon les Perrault, op. cit., p. 261.

95 Charles Perrault, Le Banquet des dieux pour la naissance de Monseigneur le duc de Bourgogne, Paris, Jean-Baptiste Coignart, 1682, p. 20.

96 « Pensez-vous, conteurs de sornettes,/ Par ce jeu de marionnettes,/ Ternir la gloire d’un Prelat/ Qui vous blesse par son éclat ? », Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit., XIe Enluminure, p. 47.

97 « Pour moi j’ose poser en fait/ Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait/ Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes/ Et qu’il est des temps et des lieux/ Où le grave et le sérieux/ Ne valent pas d’agréables sornettes » (Charles Perrault, Contes, éd. Tony Gheeraert, Paris, Honoré Champion, 2005, p. 139).

98 Les Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit., XVIIIe Enluminure, p. 99 (p. 46 dans la première version du recueil).

99 Claudine Nédelec et Jean Leclerc, Le Burlesque selon les Perrault, op. cit., p. 50-51.

100 Louis Débonnaire, Essai du nouveau conte de ma mère l’oie, ou les Enluminures du jeu de la Constitution, op. cit.

101 René Rapin, Mémoires, op. cit., t. II, p. 194 en minore la spécificité en notant que l’œuvre est « plutôt une espèce de prose rimée que de la poésie ». Il observe aussi que cette « manière d’écrire d’un style aysé et familier étoit alors fort à la mode » et qu’on s’en « servoit dans les sujets où l’on vouloit badiner ou bien rendre ridicules les personnes contre lesquelles on s’en servoit » et, en effet, « le dessein de cet ouvrage étoit une vraye satire contre les jésuites ».

102 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 679.

103 Ibid., p. 680.

104 Ibid., p. 680.

105 Ibid., p. 699, à rapprocher des Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit., p. 44.

106 Ibid., p. 700 et Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit., p. 37.

107 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 814.

108 Ibid., p. 801-802. « Risée » est employé par Arnauld en 1654 dans sa Response a la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages pour la deffense des Veritez combattuës, ou de l’Innocence calomniée, s.l., s.n., s.d., p. 36.

109 Voir Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit., p. 36.

110 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 656 annonce : « Si ce récit ne vous déplaît pas, je continuerai de vous avertir de tout ce qui se passera ».

111 Voir ibid., p. 960.

112 Voir supra, p. 339.

113 Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 29.

114 Ibid., p. 29.

115 Voir ibid., p. 24 et Jacques M. Grès-Gayer, Le Jansénisme en Sorbonne 1643-1656, Paris, Klincksieck, 1996, p. 176.

116 Voir Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 26-27.

117 Voir Jean Lesaulnier, « Nicolas Perrault, théologien de Port-Royal (1624-1661) », Dix-septième siècle, no 264, 2014, p. 419-420.

118 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 698 et Œuvres complètes de Blaise Pascal, éd. Léon Brunschvicg, Pierre Boutroux et Félix Gazier, Paris, Hachette, Grands Écrivains de la France, 1914, t. VII, p. 70-73. Voir aussi Jean Lesaulnier, « Nicolas Perrault, théologien de Port-Royal (1624-1661) », art. cit., p. 422-423.

119 Voir Jean Mesnard, Pascal et les Roannez, Paris, Desclée de Brouwer, 1965, p. 402.

120 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 950.

121 Ibid., p. 1512.

122 La Morale des Jesuites, op. cit., « Avertissement sur la publication de cet ouvrage », p. 3. L’information est d’autant plus intéressante que le texte présente des coïncidences avec les Mémoires de Charles Perrault, qui a pu y contribuer (voir Jean Dagincourt, « Une nouvelle légende pour un nouveau saint Nicolas ? Nicolas Perrault », Europe, no 68, 1990, p. 32).

123 Voir BnF, Manuscrits, « Papiers de Nicolas et de Claude Perrault », Français 24713, fol. 109.

124 Comme Varet écrit que Nicolas renonce aux mathématiques au cours de ses études de théologie et qu’il devint docteur en 1653, le feuillet doit être antérieur à cette date. La nature exacte de la table représentée n’a pas pu être déterminée pour le moment. Je remercie Thierry Lambre, Professeur de mathématiques à l’Université Clermont Auvergne de son aide pour tenter de le faire. Gérard Namer, L’Abbé Le Roy et ses amis, Paris, SEVPEN, 1964, p. 43-44 voit trop rapidement dans le feuillet « un triangle arithmétique du type de celui de Pascal » et un autographe. La page peut être imprimée en réalité.

125 BnF, Manuscrits, Français 24713, fol. 3 et Manuscrits, Latin 18142.

126 Manuscrits, Français 24713, les deux documents se trouvent respectivement fol. 93 et fol. 105.

127 In Charles Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1697, t. IV, p. 297.

128 Un paragraphe du même texte, ibid., p. 308 médite sur l’impossibilité, pour celui qui doute, de sortir du doute même de savoir « s’il veille ou s’il dort, comme on y entre necessairement, quand on doute de tout » : « puisque souvent on dort quand on pense veiller, et que dans cet estat on se confirme dans la pensée qu’on ne dort pas, par les mesmes raisons dont on se sert pour se convaincre qu’on ne dort pas, lorsque l’on veille », rappelant le passage du fragment 653 des Pensées qui scrute la difficulté de distinguer entre la vie et le songe.

129 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 927.

130 Voir Charles Perrault, Mémoires, op. cit., p. 25.

131 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 681.

132 Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 698 et En Sorbonne. Autour des Provinciales. Édition critique des Mémoires de Beaubrun (1655-1656), préface de Jean Mesnard, éd. Jacques M. Grès-Gayer, Paris, Klincksieck, 1997, p. 702.

133 Charles raconte, dans ses Mémoires, op. cit., p. 24 : « Quand il soutint sa tentative, il étoit déja en si grande reputation en Sorbonne que le professeur, étant monté en chaire dans les écoles extérieures, dit à ses écoliers : “Je ne vous ferai point de leçon, parce qu’il vous sera plus utile d’aller entendre le bachelier qui fait sa tentative. Je vous y invite tous, et j’y vas moi-même” ». Les anecdotes qui suivent vont dans le même sens.

134 Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 19.

135 Ibid., p. 25-26. Le fait que les deux hommes ne se connaissent pas est certifié par Arnauld, voir Jean Lesaulnier, « Nicolas Perrault, théologien de Port-Royal (1624-1661) », art. cit., p. 424. Michel Le Guern, « Pascal, Arnauld et les casuistes », in Serge Boarini (dir.), La Casuistique classique : genèse, formes, devenir, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2009, p. 120-121 envisage un possible rapprochement entre Nicolas Perrault et Pascal sans étudier vraiment l’hypothèse.

136 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 890.

137 Enluminures du fameux Almanach des PP. Jesuites, intitulé La Deroute et la confusion des Jansenistes. Ou triomphe de Molina Jesuiste sur S. Augustin, op. cit. « Lettre de l’Auteur à un de ses amis, à qui il s’estoit confié de son ouvrage », p. A ij v°.

138 Et non Arnauld, comme l’avance Yves Leblanc, op. cit., p. 3.

139 Louis Moréri, Supplément au grand Dictionnaire historique, Paris, Veuve Lemercier, Jacques Vincent, Jean-Baptiste Coignard et Antoine Boudet, 1735, t. II, p. 239, art. « Roy (Guillaume) ».

140 Voir Pascal, L’Œuvre, op. cit., p. 1964.

141 Voir Gérard Namer, op. cit., p. 39 et p. 98 sur l’amitié entre Pascal et Le Roy.

142 Ibid., p. 83-91.

143 On n’ose pas rapprocher le nom de « Montalte » que Pascal forge pour désigner l’épistolier des Provinciales du « haut des Mons » qui se voit enluminé à la fin des Murs du Troye, mais la rencontre ne peut manquer d’étonner.

144 Au contraire, dans l’hypothèse d’une attribution des Enluminures à Sacy, les coïncidences entre les premières et les Provinciales demeurent, sans que rien ne suggère de connivence particulière entre l’ecclésiastique et le mathématicien. L’Entretien sur Épictète et Montaigne, s’il les réunit, fait aussi la preuve de leurs divergences de points de vue.

145 Voir Jean Mesnard, Pascal et les Roannez, op. cit., p. 392.

146 Ibid., p. 385-386.

147 La Morale des Jesuites, op. cit., « Avertissement sur la publication de cet ouvrage », p. 3.

148 Charles Perrault, Mémoires de ma vie, op. cit., p. 27-28 : « Dieu n’a que faire de moi pour toutes les choses dont vous me parlez, et je ne dois songer qu’à la seule chose dont il m’a chargé : il m’a fait par sa grâce docteur de Sorbonne, et je me regarde en cette qualité comme une sentinelle posée pour empêcher qu’il ne [se] passe rien contre la vérité. Je n’ai que cela à faire, et je ferai beaucoup si je m’acquitte bien de cette commission. Dieu pourvoira à tout le reste ».

149 Lucien Goldmann, « Préface », in Gérard Namer, L’Abbé Le Roy et ses amis, op. cit., p. 7-8.

150 Voir ibid., p. 27. Quand Nicolas est exclu de la Sorbonne, il ne fréquente plus les assemblées de la paroisse et le curé s’en plaint (sans le faire revenir sur sa décision). Le prêtre en question est le P. Paul Beurrier, qui lui administra les derniers sacrements en 1661. C’est aussi lui qui se trouve auprès de Pascal, lorsqu’il meurt en 1662.

151 Voir Jean Mesnard, Pascal et les Roannez, op. cit., p. 406-407.

152 Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages, op. cit., p. 14. Le terme figure dans la deuxième version des Enluminures, dans la IIe Enluminure, pour reprocher aux jésuites d’avoir représenté le pape dans la gravure de l’Almanach, parant « la mommerie/D’une vaine bouffonnerie » (p. 6).

153 Lettre à une personne de condition sur les secondes Enluminures, op. cit., p. 6. Dans la Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages, op. cit., p. 14, Arnauld cite Jérémie : « Ses œuvres sont vaines et dignes d’estre raillées et moquées » et 2 Rois, 18, 37, où Élie, contre les faux dieux d’Achab commença « à les railler et à les jouër ».

154 Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages, op. cit., p. 35 et p. 39. Voir aussi Lettre à une personne de condition sur les secondes Enluminures, op. cit., p. 9-10 : « […] l’Église doit estre tousjours militante en cette vie, et […] ses enfans, par consequent, sont tousjours dans la necessité de combattre contre des ennemis declarez, comme sont les infideles et les heretiques : mais encore contre les ennemis domestiques, et contre leurs propres freres ».

155 Response à la lettre d’une personne de condition : Touchant les regles de la conduitte des Saints Peres dans la composition de leurs ouvrages, op. cit., p. 27.

156 Lettre à une personne de condition sur les secondes Enluminures, op. cit., p. 14. Le texte poursuit à propos des Enluminures : « Chacun sera friant de ce Poëme, et tel qui le voudra lire, seulement pour s’en divertir y trouvera et y recevra la lumiere et l’instruction qu’il ne cherchoit pas ».

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Pour citer cet article

Référence papier

Tony Gheeraert et Laurence Plazenet, « Pascal, élève des Perrault ? », Courrier Blaise Pascal, 46 | 2024, 313-351.

Référence électronique

Tony Gheeraert et Laurence Plazenet, « Pascal, élève des Perrault ? », Courrier Blaise Pascal [En ligne], 46 | 2024, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cbp/2021 ; DOI : https://doi.org/10.4000/130cz

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Auteurs

Tony Gheeraert

CEREdI, Université de Rouen Normandie

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Laurence Plazenet

IHRIM, Université Clermont Auvergne

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