Podemos et le 15-M : de l’indignation au gouvernement de coalition (2011-2021)
Résumés
Cet article interroge les liens entre Podemos et le mouvement des indignés, en se demandant dans quelle mesure ce parti fondé en 2014 peut-il être considéré comme « le parti des indignés ». Il met en avant les points communs entre le 15-M, un mouvement social sans précédent d´indignation de la jeunesse, et Podemos, dont l´objectif initial était de donner un débouché politique aux nouvelles demandes sociales politisées par le 15-M : lutte contre la corruption, demandes de transparence, de participation et de démocratie directe, fin des politiques d´austérité. Mais il montre aussi que, en s´institutionnalisant au sein du jeu politique, Podemos s´est normalisé et éloigné des idéaux originels du 15-M, suscitant en retour une forme de désillusion militante. Il a néanmoins le mérite, dix ans après le 15-M, d´avoir réussi à former la première coalition de gauches depuis la Seconde République.
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1Le 15 mai 2011, les jeunes indignés occupaient la Plaza del Sol à Madrid, dans un mouvement social qui toucha ensuite l’ensemble de l’Espagne et marqua toute une génération. Au plus fort de la crise économique, ils demandaient des réformes du système politique et des partis, une plus forte participation des citoyens aux processus politiques, une lutte plus déterminée contre la corruption et une démocratisation générale des pouvoirs économique et politique. Pendant plusieurs semaines, leurs revendications furent relayées par les médias, donnant à voir à toute la société espagnole le mal-être d’une jeunesse touchée de plein fouet par les effets de la crise économique, à travers une précarité et un chômage chroniques, le renouveau de l’émigration et surtout l’absence de perspectives d’émancipation personnelle et collective. Malgré la très large sympathie de l’opinion publique espagnole, le 15-M n’empêcha pas le retour au pouvoir des conservateurs en novembre 2011 et la poursuite de politiques d’austérités pourtant largement décriées. Le 15-M entra ensuite dans une phase de reflux, comme tout mouvement social, qui se caractérise par des logiques de mobilisation puis de démobilisation, même si ses diagnostics étaient partagés par une large majorité des citoyens espagnols.
2Formée en 2014, l’entreprise partisane de Podemos est d’une certaine manière une tentative de réponse aux constats mais aussi aux limites du 15-M, en cherchant à donner un débouché politique à l’indignation. En ce sens, dans quelle mesure Podemos peut-il être considéré comme « le parti des indignés » ? Dans cet article, nous reviendrons d’abord sur le contexte ayant engendré l’émergence du 15-M dans le cycle de protestations de la crise de 2008. Puis, nous démontrerons l’influence du 15-M sur la Tuerka, une émission de télévision locale créée en 2011 par certains des fondateurs de Podemos, et sur l’essor d’un nouveau discours critique. Dans un troisième temps, nous montrerons comment le 15-M a nourri l’analyse théorique des fondateurs du parti puis sa communication et sa stratégie d’entrée en politique. Enfin, nous interrogerons la trajectoire de Podemos dix ans après le mouvement des indignés, marquée par des formes de normalisation et de désillusion militante, parallèlement à la formation d’une coalition historique de gauches accédant au pouvoir national, une première depuis la Seconde République.
Le 15-M en contexte : l’indignation dans le cycle de protestations de la crise
3Un premier élément qui permet d’expliquer l’expansion rapide à partir de 2014 du discours de Podemos est sa résonance avec un contexte, celui de la crise économique qui toucha l’Espagne de 2008 à 2015 tout en allant de pair avec une crise politique qui devient particulièrement flagrante à partir de 2011. Le mouvement des indignés, qui émergea le 15 mai 2011, traduisit l’éclosion de cette seconde phase, où la crise économique devint politique, ce qui engendra un discrédit des partis traditionnels et une mise sur agenda de nouveaux enjeux, comme la lutte contre la corruption et la précarité de la jeunesse. Ainsi, au plus fort des vagues spéculatives en juin 2012, la continuité des politiques d’austérité sous les gouvernements du Parti socialiste (PSOE) et du Parti Populaire (PP) donna l’image d’une responsabilité partagée et d’une fermeture du champ politique, sans alternatives, comme le suggère Marifé Blanes, travailleuse précaire de l’administration publique municipale, qui est désormais membre du conseil citoyen de Podemos Valence :
- 1 Entretien avec Marifé Blanes, assemblée de Ciutat Vella, Valencia, 27 août 2016.
En 2012, j’ai été plusieurs mois au chômage après avoir enchaîné depuis plus de dix ans des contrats précaires pour la ville et dans les administrations locales. Après les hausses d’impôts et les plans de rigueur nationaux, les mesures d’austérité s’amplifièrent au niveau local. Après le mouvement des indignés en 2011, les gens comprirent que le PP et le PSOE appliquaient les mêmes politiques et ne promettaient que l’austérité généralisée. C’est à ce moment-là, à mon avis, qu’une petite musique nouvelle a commencé à prendre de l’ampleur autour du rejet de l’austérité, de la corruption et des partis traditionnels1.
4Cet extrait d’entretien illustre bien dans quelle mesure le mouvement des indignés contribua à politiser les questions de la précarité, des bas salaires, mais aussi de l’absence de politiques publiques alternatives pour mieux protéger les Espagnols contre les effets de la crise. Ces éléments expliquent que le mouvement des indignés doit être lui-même replacé dans un « cycle contestataire » marqué par une multiplication des mouvements sociaux, des luttes pour le droit au logement, en passant par les manifestations syndicales ou encore le phénomène des « marées » citoyennes dans l’éducation et la santé notamment en 2012-2013.
- 2 Isabelle Sommier, Le renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Paris, (...)
5En effet, en réaction à la dégradation de la situation économique et sociale, les Espagnols se sont fortement remobilisés au tournant des années 2010, en comparaison avec les vingt années antérieures, de 1990 à 2008. La manifestation de rue est revenue avec force sur le devant de la scène médiatique. D’environ 20000 manifestations en 2011, on en a dénombré plus de 40000 en 2013. Les chauffeurs routiers le 8 juin 2008, puis les chômeurs, les étudiants, les personnels de l’éducation, de la santé et les membres des fonctions publiques, touchés de plein fouet par l’austérité et les licenciements, se mobilisèrent lors de nombreuses manifestations. Les oppositions syndicales aux deux « réformes du travail » du PSOE en 2010 puis du PP en 2012 ont débouché sur quatre grèves générales en trois ans (29 septembre 2010 ; 27 janvier 2011 ; 29 mars et 14 novembre 2012), du jamais vu depuis 1978. Cette remobilisation des citoyens représente une rupture par rapport à l’immobilisme des années du « boom » espagnol, dans un contexte global marqué par « l’encéphalogramme plat, où régnait en maître une série de considérations tenues pour évidentes afin de célébrer l’enterrement supposé définitif, de toute perspective de mobilisations contestataires »2. C’est pourquoi la mobilisation massive de la jeunesse dans le cadre du mouvement des indignés a ensuite touché leurs propres parents puis l’ensemble de la société. Le 15-M fut, il est vrai, un mouvement social à forte composante générationnelle, mobilisant principalement les jeunes étudiants, chômeurs et précaires. Mais il politisa des enjeux avec lesquels l’ensemble des Espagnols purent s’identifier, d’où la très forte sympathie que l’on observa à son égard dans les sondages d’opinion.
- 3 Entretien avec Igor, Lavapiés, Madrid, 27 février 2015.
6La remise en cause de l’avenir de toute une génération déboucha sur la création de collectifs tels que Juventud Sin Futuro (Jeunes sans futur) et Democracia Real Ya (Démocratie réelle maintenant). Ces collectifs formés par de jeunes précaires et étudiants diplômés sans emploi, illustrèrent la désillusion très forte de la jeunesse face au chômage de masse et à l’incapacité du système politique de se réformer. Ils appelèrent à manifester dans l’ensemble du pays le 15 mai 2011 pour dénoncer les responsables de la crise et demander l’instauration d’une « démocratie réelle », plus participative et égalitaire. Les manifestants demandèrent le droit au travail pour un salaire décent, une économie et une société plus justes, des alternatives au chômage, des réformes du système politique et du fonctionnement des partis, autrement dit, une évolution plus qu’une révolution. Cet appel traduisait une fracture politique et générationnelle. Les occupations de la Plaça Catalunya à Barcelone et de la Puerta del Sol à Madrid donnèrent corps à ce mouvement social inédit, dont les formes de luttes (occupations ; organisation en « cercles » et en « commissions » etc.) inspirèrent d’ailleurs des mouvements sociaux postérieurs tels que Occupy Wall Street aux États-Unis en septembre 2011 ou Nuit Debout en France en mars 2016. Pour Igor, militant du cercle de Podemos de Lavapiés à Madrid, « le 15-M fut une détonation. Il entraîna un choc moral dans la société espagnole. Voir autant de jeunes sur les places et à la télévision s’insurger contre les partis et les élites commença à les faire trembler »3. On voit donc bien comment Podemos a su, postérieurement, tirer profit d’un travail de politisation et de mise sur agenda activé par le mouvement des indignés. L’opposition frontale des membres du 15-M aux partis politiques et à toute forme de représentation politique et d’institutionnalisation, au profit de formes de démocratie directe, largement idéalisées, fut à la fois la plus grande force du mouvement, lui permettant de s’attirer la sympathie d’un large public au-delà des idéologies partisanes, mais constitua aussi sa plus grande faiblesse, puisque cela réduisit nécessairement son impact direct sur le système politique. Au-delà de l’effet indéniable du 15-M sur l’opinion politique, le mouvement des indignés ne modifia donc en rien les rapports de force politiques durant l’année 2011 : à l’inverse, lors des élections législatives du 20 novembre 2011, le Parti Populaire obtint une majorité absolue avec 44,6 % des voix.
- 4 Charles Tilly, « Social movements and national politics », in Charles Bright et Susan Harding (dir. (...)
- 5 James Jasper, The art of moral protest, Chicago, The University of Chicago Press, 1997.
- 6 Hélène Combes, David Garibay et Camille Goirand (dir.), Les lieux de la colère. Occuper l’espace pu (...)
- 7 Daniel Cefaï, « La construction des problèmes publics », Réseaux, vol. 14, n° 75, 1996, p. 43-66.
- 8 William Gamson, Talking Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
7Le mouvement des indignés a néanmoins entraîné un « choc moral » dans la société espagnole. À travers la notion de « structure des opportunités politiques », Charles Tilly a bien montré qu’il existe dans toute société des acteurs qui disposent d’un accès privilégié aux arènes institutionnelles, et que d’autres acteurs plus dominés (« challengers ») doivent avoir recours à la protestation pour défendre leurs droits en faisant appel au soutien de l’opinion publique4. Par la création de campements permanents, les indignés provoquèrent une prise de conscience dans la société espagnole, largement relayée par la presse et les télévisions, qui créa un effet d’entraînement et favorisa la mobilisation de personnes dépourvues de tradition militante5. Par le blocage et l’occupation des places (acampadas), des milliers de jeunes Espagnols ont transformé ces espaces en « lieux de la colère »6 et de revendications des « sans voix ». Les indignés ont ainsi contribué à politiser de nombreux enjeux et à les mettre au centre de l’agenda politique : dénonciation de la corruption des élites, de la responsabilité des banques dans la crise ; opposition à la financiarisation de l’économie ; lutte contre les expulsions locatives, les politiques d’austérité et les coupes budgétaires dans l’éducation et la santé ; critique des partis traditionnels, du mode de scrutin et du système politique issu de la Constitution de 1978. L’impact du « 15-M » va ainsi bien au-delà des occupations, puisqu’ils ont questionné des « cadres d’interprétation » qui faisaient jusqu’alors consensus et ont proposé des idéaux alternatifs. Ils ont recréé une certaine ferveur par l’action collective en promouvant l’idée que « Oui, c’est possible ! » (¡Sí se puede !) de changer les choses. La sociologie des mobilisations a bien montré qu’en période de routine politique, lorsqu’un domaine de politique publique fait l’objet d’un consensus, une coalition dominante d’acteurs tend à imposer son monopole sur l’interprétation des problèmes publics7. Le 15-M a mis fin à ce monopole et à cette hégémonie en imposant ce que le sociologue William Gamson nomme des « contre-cadrages »8, à savoir des cadrages alternatifs de la réalité sociale qui remettent en cause les catégories et les discours dominants.
8Toutefois, comme tout mouvement social, par nature éphémère, le 15-M s’essouffla dès l’été 2011. Ses traces et ses impacts indirects furent néanmoins nombreux dans les années postérieures. De nombreux jeunes du 15-M créèrent ainsi des collectifs de quartiers, des ressourceries, des coopératives et une multitude d’initiatives sociales et solidaires locales. Politiquement, on observa un réinvestissement de la sphère politique par la jeunesse des classes moyennes et populaires. Ceci fut particulièrement notable lors des élections municipales de 2015, qui marquèrent l’accès aux espaces politiques locaux de toute une nouvelle génération issue du 15-M. Pour conclure, on peut donc dire que lors de sa naissance en janvier 2014, le discours anti-austérité de Podemos offrit un débouché politique à des revendications sociales préexistantes, ce qu’explique bien Iván Vázquez, professeur d’histoire et militant du quartier Salamanca à Madrid :
- 9 Entretien avec Iván Vázquez, cercle Podemos Salamanca, Madrid, 6 mai 2015.
Podemos a su récupérer les revendications qui s’exprimèrent lors des manifestations en défense du secteur public d’éducation et contre les coupes budgétaires. En ayant soutenu l’austérité, les élites du PSOE n’étaient plus crédibles pour défendre ce type de discours. Celui de Pablo Iglesias était plus direct. Il est parvenu à incarner l’opposition9.
9Podemos se distingue donc des idéaux du 15-M, puisque les indignés eux-mêmes étaient opposés à toute forme d’institutionnalisation partisane. Il constitue cependant une entreprise partisane émergente, fortement structurée autour du leadership de Pablo Iglesias, qui a su utiliser « les ingrédients » du 15-M pour former une nouvelle offre politique. Podemos se démarque donc du 15-M en ce que ses fondateurs ont assumé de continuer la lutte sociale par d’autres moyens, à travers les sphères politique et électorale.
L’influence du 15-M sur la Tuerka et l’émergence d’un nouveau discours critique
- 10 Pablo Iglesias, « El reto de Podemos: teoría, praxis y comunicación. Entrevista con Fernando Valles (...)
- 11 Sur ce point, cf. Mathieu Petithomme, « Le discours médiatique du populisme de gauche : l’expérienc (...)
- 12 Pablo Iglesias (dir.), Disputar la democracia. Política para tiempos de crisis, Madrid, Akal, 2014, (...)
10Un second lien important entre le 15-M et Podemos a été l’influence du mouvement des indignés sur l’émergence d’un nouveau discours critique, un discours qui a été testé au sein de La Tuerka dès 2011, puis exporté vers les médias de masse pour en démultiplier l´influence dans le débat public. En effet, avant même la naissance de Podemos en 2014 et les débuts télévisés de Pablo Iglesias en tant qu’« analyste » dans les débats d’actualité de la Sexta en 2012, la Tuerka, diffusée sur Tele K (une chaîne locale de Vallecas), puis sur Canal 33 et Público TV, introduisit le type de discours politiques formulés postérieurement par Podemos. Un discours, largement inspiré des « nouveaux ingrédients du 15-M »10 pour reprendre l’expression d´Iglesias, qui avait plusieurs caractéristiques : s´émanciper du discours marxiste axé sur la lutte des classes et des catégories traditionnelles de la gauche ; défendre des idées radicales de gauche mais en les présentant comme « de sens commun » ; activer le clivage entre « le peuple » et « les élites » plutôt que le clivage gauche/droite ; politiser l´ensemble des enjeux sociaux, même des thèmes jusqu´alors assez consensuels (la monarchie, le « régime de 1978 », le système électoral), ou qui semblaient minoritaires (les réformes universitaires, les luttes des « Kellys », les femmes de ménage des grands hôtels etc.)11. Média alternatif, l’émission joua le rôle d’« un camp d’entraînement pour accéder aux grands médias »12, contribuant à la professionnalisation de la communication politique des futurs cadres de Podemos, dont les plus jeunes furent actifs au sein du 15-M. Ce programme illustra une volonté de « militer dans les médias » à partir de la conviction qu’il faut disputer les interprétations des partis dominants au sein des débats médiatiques.
11La naissance de La Tuerka se fonda en fait sur trois prémisses complémentaires expliquées par Pablo Iglesias dans une émission du programme : 1) l’idée que le discours politique se construit à travers les médias audiovisuels, qui contribueraient à « structurer la bataille pour la définition de la réalité » ; 2) celle qu’à l’ère de la société de l’information, « les gens militent dans les médias » plus que dans les partis ; et enfin, 3) la constatation que la gauche aurait renoncé à utiliser le format télévisuel pour faire valoir ses arguments :
- 13 La Tuerka, « Militar en los medios de comunicación », 24 octobre 2012.
Le discours politique se construit par l’intermédiaire de dispositifs audiovisuels : c’est la bataille pour la définition de la réalité. Je n’aime pas parler de médias alternatifs ou de médias de contre-information, parce que lorsque nous faisons cela, nous actons notre caractère subalterne et marginal, et nous nous compliquons la tâche. Quel doit donc être notre rôle ? Entrer dans la bataille de définition de notions cruciales pour faire de la politique. Dire par exemple que sans droits sociaux il n’y a pas de démocratie, que la démocratie ne se limite pas aux élections. […] Plus que les partis, ce sont les médias qui contribuent à construire les discours. Il s’agit donc d’entrer dans cette scène médiatique pour chercher à l’influencer de l’intérieur13.
12Dans cet extrait d’entretien, l’idée que la gauche aurait largement sous-estimé le rôle de la télévision dans la diffusion des idées politiques dominantes est exprimée. Le lien entre La Tuerka et le projet politique de Podemos est aussi bien énoncé :
- 14 Contrapoder fut formée dès 2009 sur la faculté de sciences politiques de l’université Complutense c (...)
- 15 Pablo Iglesias, Ganar o morir. Lecciones políticas de Juego de Tronos, Madrid, Akal, Pensamiento Cr (...)
La Tuerka puis Podemos dans son sillage ont fait tout ce que la gauche disait qu’il ne fallait pas faire. La gauche disait que la télévision rend bête, qu’il n’est pas possible d’argumenter correctement dans un débat politique télévisé, et que donc, il ne faut pas non plus centrer notre stratégie sur ce type de formats télévisés. Nous avons fait le contraire. Et au final, nous avions un type qui sortait à la télé, une équipe de personnes avec de l’expérience dans Juventud Sin Futuro, Contrapoder14 et La Tuerka ; de bonnes idées et de bons diagnostics. Et petit à petit, avec beaucoup de travail, presque sans argent et sans soutiens, nous avons commencé à construire Podemos15.
- 16 « Tele K: Historia de una televisión local desde los movimientos sociales », [http://www.otromadrid (...)
13Le groupe fondateur de La Tuerka fut formé par Pablo Iglesias, Íñigo Errejón, Juan Carlos Monedero et Ariel Jerez, appuyés par des étudiants bénévoles de la Complutense, puis par de nombreux jeunes issus du mouvement des indignés madrilène16. Cela donnait un aspect très « familial » à une équipe de production qui partageait un militantisme à gauche et des trajectoires sociobiographiques assez proches, comme le défend Héctor Meleiro, impliqué dans le programme dès sa naissance et qui fut aussi porte-parole de Contrapoder et activiste de Juventud Sin Futuro :
- 17 Héctor Meleiro, in Ana Domínguez et Luis Giménez (dir.), Podemos, sûr que nous pouvons!, Montpellie (...)
Plus qu’un lien organique entre ces espaces (Contrapoder, La Promotora, La Tuerka), il existait une série de liens personnels, de leaderships concrets et de reconnaissances mutuelles. La connexion entre ces espaces ne fut jamais organique. Contrapoder fonctionna comme une école de militants en parallèle de La Tuerka qui pouvait donner un appui à ce projet17.
- 18 La Tuerka, « Detenid@s por enseñar las tetas. El poder de la caverna mediática », 24 mars 2011.
14Le principal lien entre le mouvement des indignés et La Tuerka fut le fait que le programme chercha à se faire le porte-parole des luttes sociales, en filmant au sein même des mouvements sociaux : il s´agissait d´une émission politique critique, certes artisanale, mais qui chercha à donner la parole aux acteurs des luttes et à relayer leurs revendications. Des reportages filmèrent les manifestations en immersion dans les cortèges, rompant avec le cadrage habituel des médias traditionnels. Elle couvrit des actions militantes comme le happening de féministes de Contrapoder (dont Rita Maestre et Eva Muñoz), qui montrèrent leurs seins dans la chapelle de la Complutense le 10 mars 2011 pour protester contre l’influence de l’Église dans les universités publiques18. Leur arrestation déclencha d´ailleurs la publication d’un « Manifeste féministe pour la laïcité de l’université publique espagnole ».
- 19 La Tuerka, « Nacho Berdugo en las entrañas de la derecha española », 24 mars 2011.
- 20 La Tuerka, « ¿Por qué protestan los trabajadores del metro de Madrid? », 17 mars 2011.
- 21 La Tuerka, « #25S Agresión policial a La Tuerka ¿Dónde está el número de placa? », 28 septembre 201 (...)
15La Tuerka fut présente lors de tous les grands événements politiques de la période, certaines de ses vidéos devinrent virales sur les réseaux sociaux : enquête sur les opinions réactionnaires de certains résidents du quartier Salamanca, le plus huppé et conservateur de Madrid, sur les questions de l’Église, des protestations étudiantes et de l’homosexualité19 ; affrontements avec la police ; actions d’occupation des banques par les petits épargnants ou des mobilisations anti-expulsions de la Plateforme des victimes du crédit (PAH) ; manifestation de mars 2011 à la Puerta del Sol de Madrid en soutien aux étudiants qui avaient tiré les alarmes du métro pour protester contre la hausse des prix des transports publics20 ; manifestation « Rodea el Congreso » le 25 septembre 201221 ; « marées » blanche dans la santé et verte dans l’éducation en 2012-2013 ; luttes contre la « ley mordaza », etc. Ce qu´il convient de souligner ici est que, tout comme le mouvement des indignés, les animateurs de La Tuerka, à travers leurs commentaires et les reportages de l´émission, contribuèrent à légitimer des formes de désobéissance civile dans le contexte de la crise. Il s’agissait non seulement de légitimer les luttes sociales, mais aussi de faire émerger un nouveau discours et de chercher à déplacer les clivages traditionnels.
16En mai 2011, après l’émergence du 15-M, le débat « Les indignés et la majorité silencieuse », permit ainsi aux animateurs de mettre en évidence la proximité des positions du PSOE et du PP face à l’indignation de la jeunesse. Sur le plateau, s’affrontaient Iglesias, Monedero et Errejón contre David Erguido, conseiller municipal du PP de Madrid, et Modesto Nolla, député socialiste régional. Dans un contexte où le PSOE n’avait pas encore annoncé la tenue d’élections anticipées et où le versant politique de la crise n’était encore qu’à ses débuts, les clés du futur discours de Podemos, largement inspirés des critiques formulées par les indignés à la Plaza del Sol, étaient déjà présentes dans le diagnostic et le type de mise en cause qu’Íñigo Errejón formula à l’encontre des représentants du PSOE et du PP :
- 22 La Tuerka, « Los indignados y la mayoría silenciosa », 22 mai 2011.
David a dit que le respect des normes collectives est fondamental. Mais nous sommes trop habitués à ce que les normes collectives s’appliquent seulement aux citoyens ordinaires et qu’elles ne régissent pas ceux qui peuvent payer ou mettre leurs capitaux en dehors du pays. Nous sommes trop habitués que la loi ne soit pas la même pour tous, que les prisons ne soient pas remplies de ceux qui ont provoqué la crise. Vous gérez la chose publique en appliquant aux autres des coupes budgétaires qui ne vous affectent pas. Il est normal que la majeure partie de la population commence à vous voir comme une caste qui utilise les biens publics dans son propre bénéfice22.
- 23 Ibid.
17Face à cette attaque en règle, David Erguido ne nia pas le diagnostic et ne rejeta pas non plus le terme de « caste » qui sera largement utilisée ensuite pour disqualifier Podemos comme un « parti populiste ». Il déclara que ce que critiquait Errejón était justement ce que son parti « allait résoudre une fois au pouvoir ». Il affirma même que la dirigeante du PP madrilène d’alors, Esperanza Aguirre, avait été la première à mettre en place la « dation en paiement » demandée par la PAH, ce qui était faux puisque le PP régional n’adopta aucune mesure. Modesto Nolla l’interrompit pour mettre en doute cette affirmation. Erguido répondit alors à Nolla : « Ne m’interromps pas Modesto, si toi et moi nous nous coupons la parole, nous ne pourrons rien mettre au point ». Ce qui suscita les rires d’Errejón et de Monedero, ce dernier concluant avec le sourire : « Les partis du régime unis contre la subversion. Merci, ce fut un grand cadeau et moment de télévision »23. Ce dialogue illustra bien la volonté de reprendre les catégories d’analyse et de critique des indignés, de même que le projet de déplacement des lignes de clivages, Errejón et Monedero cherchant à montrer la proximité des positions du PSOE et du PP.
- 24 La Tuerka, « ¿Dónde están los sindicatos? », 22 mai 2013.
18Les monologues de Pablo Iglesias, au début et à la fin de chaque émission, lui permirent de formuler des réquisitoires et des plaidoyers. L’apparition le 15 mai 2011 du mouvement des indignés supposa ainsi l’ouverture d’une fenêtre d’opportunité pour le développement du type de discours que proposait La Tuerka, qui relaya et contribua à la réflexion théorique et politique sur les origines et les conséquences de ce mouvement sans précédent d’indignation de la jeunesse. Le « 15-M » instaura un nouveau climat social et favorisa une repolitisation de la société. Dans ce contexte de crise de légitimité des élites politiques, les réponses des partis et organisations traditionnelles de gauche furent assez conservatrices : d’une part, comme l’estima Jorge Moruno en mai 2013, « Izquierda Unida (IU) et les syndicats de tradition communiste jugèrent avec dédain un mouvement qui mettait en avant un discours transversal plus que de classe, et qui revendiquait ne pas se sentir représenté par la gauche classique, traduisant plutôt l’indignation des jeunes et des citoyens ordinaires »24. Et d’autre part, le PSOE coïncida avec le PP pour relativiser la légitimité de ces protestations et de leurs acteurs, donnant le sentiment d’une certaine « cartellisation » de la vie politique et d’un conflit croissant entre les générations. Des collectifs et des mouvements sociaux comme la PAH, Juventud Sin Futuro, Democracia Real Ya et le 15-M lui-même à travers ses nombreuses expressions militantes, par leurs luttes en faveur des jeunes et des précaires, développèrent pourtant un nouveau discours critiquant les limites de la démocratie représentative et le conservatisme des partis dominants face à la crise. En s’identifiant à ces acteurs, La Tuerka devint un espace de débat privilégié et contribua à légitimer leurs revendications. Les monologues de Pablo Iglesias jouèrent le rôle de vecteurs de politisation, posant la base des diagnostics et des alternatives politiques proposés ensuite par Podemos. Le succès rapide et initial de la communication politique de Podemos en 2014-2015, se fonda ainsi sur un travail politique de longue haleine sur la dénonciation des responsables de la crise, la politisation des injustices et l’interprétation des mouvements sociaux, notamment l’impact historique et social majeur du mouvement des indignés, pour déboucher sur des propositions politiques alternatives.
La genèse d’une hypothèse politique : de l’analyse théorique du 15-M à la mobilisation électorale
- 25 « Las ciencias sociales no son inocentes », entretien avec Carles Foguet et Jorge Galindo, in Pablo (...)
19Un troisième type de lien entre le 15-M et Podemos, au-delà du discours et des thématiques politisées, est l’influence qu’a exercé le mouvement des indignés sur la genèse de l’hypothèse politique de Podemos. Pour le dire autrement, par leur proximité à la fois générationnelle avec les participants du 15-M, mais aussi politique avec les constats formulés par les manifestants, les fondateurs de Podemos ont mieux su comprendre et interpréter l’impact du mouvement que d’autres formations politiques de gauche (telles que IU et le PSOE), ce qui en retour, a nourri sa stratégie et son entreprise de mobilisation électorale. Pablo Iglesias a d’ailleurs souvent évoqué les limites de cette disjonction entre le travail théorique et la pratique politique, critiquant le fait que les intellectuels de gauche chercheraient « plus souvent à interpréter la réalité sociale qu’à la transformer »25. Dans cette section, en s’appuyant notamment sur des extraits de livres et d’articles écrits par Pablo Iglesias, nous verrons ainsi dans quelle mesure l’analyse théorique des origines et de l’impact du 15-M a permis de forger l’hypothèse et la stratégie politiques qui ont ensuite donné naissance à Podemos.
- 26 Pablo Iglesias, Disputar la democracia, op. cit., 2014, p. 4.
20Dans Disputar la democracia publié en 2014, Pablo Iglesias a ainsi critiqué « le manque d’audace et d’imagination politique »26 des dirigeants politiques de gauche et leur coupure vis-à-vis d’un certain nombre de constats pourtant bien documentés en sciences sociales dans le monde universitaire. Le manque d’engagement politique des universitaires aurait pour effet d’isoler les débats académiques, qui ont lieu relativement en vase clos, du reste de la société, et à l’inverse, le manque de travail intellectuel et d’imprégnation par la lecture des élites politiques empêcherait le renouvellement de leurs idées et de leurs catégories d’analyse. Au moment de la fondation de Podemos en 2014, Pablo Iglesias était ainsi très critique des intellectuels et des élites politiques de gauche, pensant que la crise de ce courant politique était d’abord une crise intellectuelle : l’incapacité de la gauche à saisir ce que signifiait le mouvement des indignés en 2011, et plus généralement ce qu’impliquait le mouvement d’indignation qui traversa la société entre 2008 et 2015, illustrait selon lui sa crise idéologique. Mais de son point de vue, cela montra aussi l’existence d´une fenêtre d’opportunité pour faire émerger un discours critique renouvelé porté par une nouvelle entreprise partisane.
- 27 Perry Anderson, « Renovaciones », New Left Review, nº 2 (version en espagnol), 2000, p. 5-20.
- 28 Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », New Left Review, nº 93, 2015, p. 7.
- 29 Ibid.
- 30 Ada Colau et Adrià Alemany, ¡Sí se puede!, Barcelona, Ediciones Destino, 2013, p. 5.
21En s’inspirant des travaux de Perry Anderson27, il reconnut que l’après-guerre dans les pays d’Europe occidentale a donné lieu à des Constitutions progressistes qui ont « formé les bases d’un nouveau contrat social » et que « l’économie de marché a été compatible avec des formes de redistribution des richesses et avec l’amélioration du niveau de vie de la classe ouvrière »28. Le contexte post-guerre froide aurait marqué la consécration de la démocratie libérale, du capitalisme et de la mondialisation : « La défaite des projets de gestion et de transformation depuis l’État des gauches existantes »29, devrait donc être un postulat de base. Il critiqua l’extrême gauche parce qu’elle resterait accrochée au vocabulaire de la « lutte des classes » et de la « classe ouvrière », dans des sociétés postindustrielles où les classes moyennes seraient désormais majoritaires, et au sein desquelles « le communisme ne séduit plus qu’une petite minorité » pour reprendre le constat d’Ada Colau, présidente de Barcelona en Comú et actuelle maire de Barcelone30.
- 31 Pablo Iglesias, « El reto de Podemos…», art. cit., 2015, p. 92.
- 32 Lamprini Rori, « The 2015 Greek parliamentary elections: From great expectations to no expectations (...)
- 33 Colin Crouch, Post-démocratie, Paris, Éditions Diaphanes, 2013 ; Joseph Stiglitz, Le rapport Stigli (...)
- 34 Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », art. cit., 2015, p. 9.
22La social-démocratie serait en crise car devenue trop « gestionnaire », avec des élites issues des mêmes milieux sociaux, des élus devenus des professionnels de la politique coupés de leur base et des jeunes, et des militants trop peu nombreux et ancrés dans la société civile31. Dans le contexte de « l’UE de Maastricht et du traité de Lisbonne », il n’y aurait « quasiment plus de marges pour les politiques macroéconomiques nationales », de telle sorte que « gagner les élections, ce n’est pas prendre le pouvoir », un constat qu’il évoqua au sujet des difficultés d’Aléxis Tsípras en Grèce pour faire prévaloir la volonté populaire sur les injonctions financières des créanciers du pays32. Une façon de dire comme Colin Crouch et Joseph Stiglitz, que les possibilités d’agir du politique se restreignent sous l’effet des conditionnalités européennes et des institutions financières33. Reconnaissant clairement que le but d’une alternative politique de gauche alternative « ne peut pas être la révolution », pas plus « qu’il n’est possible de parler de transition au socialisme », Pablo Iglesias appelle à « la récupération de la souveraineté nationale », entendue comme « la limitation du pouvoir de la finance », « une plus grande redistribution des richesses », et « le défi d’une reconfiguration du projet européen dans un sens plus démocratique »34. Ce qu’il propose s’apparente donc plus à un socialisme critique qu’à un projet révolutionnaire. On voit donc là la transition d’une rhétorique antisystème, telle qu’elle a pu être formulée au sein du 15-M (critique de la représentation et demandes de participation et de démocratie directe ; opposition au « régime des partis » et au système électoral ; demandes de nationalisation des banques et de contrôle populaire des pouvoirs politique et économique etc.), vers un projet politique plus pragmatique et modéré autour de l´idée d’une révolution citoyenne.
23On observe l’influence de la théorie de l’hégémonie d’Antonio Gramsci lorsqu’il suggère, en reprenant une catégorie d’analyse du 15-M, l’existence d´un contexte marqué par « une crise organique » du système politique espagnol :
- 35 Ibid., p. 17.
Une crise organique est la perte d’hégémonie des élites et se manifeste à travers la difficulté des institutions qu’elles dominent, par exemple les partis, pour maintenir et renouveler la légitimité dont elles bénéficient. En Espagne, la crise économique a généré une crise organique, débouchant en termes politiques sur la remise en cause du consensus de la transition fondé sur le pacte de la Constitution de 1978 et sur le projet de développement économique des Pactes de la Moncloa35.
- 36 Ibid., p. 18.
24Les politiques d’austérité à partir de 2009 durant le gouvernement du PSOE puis à nouveau après 2011 durant le gouvernement du PP, auraient contribué « à ouvrir une structure d’opportunité politique inédite ». La « frustration qu’elles engendrèrent au sein des classes moyennes », constituerait l’« un des éléments les plus décisifs pour comprendre les possibilités politiques du présent ». Il reconnaissait alors que ce contexte pouvait « ne pas durer dans le temps », d’où la nécessité de l’exploiter au plus vite en affirmant clairement un objectif de conquête du pouvoir. Pablo Iglesias demeurait alors conscient que la naissance de Podemos ne signifiait en rien que les Espagnols auraient renoncé à l’enrichissement personnel et aux promesses du développement capitaliste. Mais la conjonction de cette « crise organique » du système politique avec des scandales récurrents de corruption et des politiques d’austérité auraient donné lieu à « un nouveau scénario jamais vu depuis la transition », caractérisé par « la possibilité d’altérer l’échiquier politique espagnol »36.
- 37 Ibid., p. 19.
25En ce sens, tout en reconnaissant les mérites indéniables du mouvement des indignés, il formula aussi une critique très claire de ses limites, ce qui distingua son propos de ceux qui pensent à l’extrême gauche que le mouvement social devrait être le principal acteur du changement : pour lui, « le 15-M servit de soupape d’échappement des frustrations de la jeunesse », mais le fait qu’il « n’ait pas trouvé une expression politique immédiate, révéla que la crise était aussi une crise des partis de gauche »37. Le 15-M, aurait « mis la gauche espagnole devant le miroir, en montrant ses carences », tout en « laissant sur l’échiquier politique une bonne partie des ingrédients d’un nouveau sens commun ». Il sema « les germes d’une nouvelle culture de contestation, incompréhensible à partir des catégories gauche/droite classiques, ce que les dirigeants de gauche refusèrent d’accepter ». En d’autres termes, l’indignation et les thématiques politisées par le 15-M (droit au logement, crise de la représentation, demandes de participation etc.) auraient dû être reprises par les partis de gauche pour renouveler leurs propositions politiques, ce qui ne fut pas le cas. Pas plus que le 15-M ne parvint à déboucher à court terme sur un changement politique d’ampleur. Pour Pablo Iglesias, ceci illustra clairement les limites du 15-M :
- 38 Ibid., p. 20.
La logique du 15-M l’amena à s’épuiser de lui-même et à ne pas engendrer les effets politiques désirés. […] Prétendre réduire la politique à l’expression des contrepouvoirs sociaux dans la mobilisation et dans l’activisme est l’une des erreurs majeures d’une bonne partie de l’intelligentsia mouvementiste. […] Mais le moment de l’audace requérait d’autres techniques politiques38.
26À partir de ces constats, l’apport indéniable du 15-M (sur la politisation de nombreux enjeux ; sur une stratégie de communication renouvelée par l’action directe et les réseaux sociaux ; sur sa capacité à formuler des diagnostics assez généralistes qui obtiennent le soutien de l’opinion publique etc.), mais aussi l’analyse de ses limites (difficulté à se structurer ; refus de l’institutionnalisation qui empêche le mouvement de perdurer sous d’autres formes ; refus de la délégation de pouvoir ; incapacité à modifier les rapports de force politique etc.), les fondateurs de Podemos cherchèrent à élaborer une stratégie politique tenant compte de ces deux aspects. Le passage suivant résume bien l’hypothèse politique en toile de fond de la création de Podemos. Une hypothèse directement inspirée de l’analyse des apports et des limites du 15-M, qui va guider sa stratégie et sa communication politique initiale, notamment autour d´une rhétorique inspirée d’une forme de « populisme de gauche » :
- 39 Ibid., p. 17.
Existaient-ils des possibilités pour un populisme de gauche en Espagne ? Si nous assumons que dans certaines conditions, il est possible de générer discursivement une identité populaire qui puisse être politisée électoralement, ces conditions étaient présentes dans notre pays. Il s’agissait d’agréger les nouvelles demandes dérivées de la crise autour d’un leadership médiatique capable de dichotomiser l’espace politique. Notre hypothèse est qu’il y avait une crise organique et de régime qui avait généré les conditions pour l’articulation d’un discours dichotomisateur capable de construire, avec les matériaux idéologiques nouveaux du 15-M, un sujet populaire face aux élites39.
27Dans ce passage, l’hypothèse politique de Podemos est formulée à partir de trois prémisses. Pablo Iglesias défend que : 1) dans un contexte de « crise organique » (crise de légitimité des partis et des élites traditionnelles) ; il est possible 2) de générer un nouveau discours mettant en avant la condition du peuple (« générer discursivement une identité populaire ») ; tout en pouvant 3) « politiser électoralement » cette nouvelle identité, à savoir, montrer ses intérêts distincts par rapport à ceux d’autres secteurs, notamment des élites financières et politiques ; alors, ces conditions étaient présentes selon lui en Espagne. Mais il fallait non seulement « agréger les nouvelles demandes dérivées de la crise », c’est-à-dire se faire le porte-parole des revendications citoyennes (lutte contre la corruption, la précarité et pour le droit au logement, etc.), mais aussi les faire confluer vers « un leadership médiatique » qui serait capable de « dichotomiser l’espace politique ».
28On voit bien ici l’influence des expériences latinoaméricaines, qui ont fait prendre conscience aux fondateurs de l’importance d’un leadership charismatique qui puisse traduire les demandes sociales en propositions politiques concrètes. Cet élément distingue ainsi clairement la stratégie de Podemos en tant que futur parti politique, de celle du 15-M en tant que mouvement social clairement défiant à l’égard du leadership et de la délégation de pouvoir au motif, à juste titre, que cela crée des tendances oligarchiques, élitaires et centralisatrices. On note de même l’influence d’Ernesto Laclau à travers l’idée de « construire un sujet populaire » et un discours « dichotomisateur » qui puisse susciter des processus de politisation. Pour Pablo Iglesias, la crise facilita la mise en œuvre de cette hypothèse :
- 40 Pablo Iglesias, « Presentación », in Ana Dominguez et Luis Gimenez (dir.), Claro que Podemos. De La (...)
Il est clair qu’une crise économique aux conséquences dramatiques pour un nombre important de secteurs sociaux fit trembler les consensus dominants. Le 15-M et les marées ne furent pas des mobilisations conventionnelles de la gauche ou des réponses syndicales prévisibles mais l’expression d’une indignation sociale qui, à n’importe quel moment, pouvait devenir une alternative électorale qui réordonnerait la table du jeu politique40.
- 41 Entretien avec Miguel, meeting de Ciudad Lineal, Madrid, 3 mai 2015.
29La stratégie politique initiale de Podemos fut d’autant plus efficace qu’elle entra en résonance avec un certain nombre de constats partagés par des militants et sympathisants de gauche. Miguel, un militant madrilène rencontré au meeting de Ciudad Lineal lors de la campagne des municipales de 2015, considéra ainsi que « les dirigeants du PSOE donnèrent une image déplorable durant la crise. Même après la victoire de Rajoy [en 2011], le discours de Rubalcaba était bien trop conservateur par rapport au ras-le-bol général. Il donnait l’impression d’un diplomate qui revenait d’un voyage à l’étranger et ne comprenait pas le radicalisme des gens par rapport à la corruption, aux expulsions et au chômage de masse »41. Teresa (35 ans), une serveuse et ex-militante d’IU rencontrée lors du même meeting, critiqua quant à elle l’attitude des dirigeants d’IU :
- 42 Entretien avec Teresa, ex-militante d’IU, meeting de Ciudad Lineal, Madrid, 3 mai 2015.
Ils sous-estimèrent la portée du mouvement des indignés. Au début, ils ne s’exprimèrent pas vraiment. Certains y voyaient un mouvement utopiste qui s’éteindrait de lui-même. Ils n’acceptaient pas le rejet par le 15-M de l’oligarchie et du fonctionnement des partis. Dans nos réunions de section, certains jeunes militants interpellèrent les représentants locaux pour introduire plus de participation. Mais la vieille garde monta au créneau pour dire qu’il ne fallait surtout rien changer dans l’organisation. C’est là que j’ai compris qu’IU ne changerait jamais. J’ai arrêté de militer en 2012 avant d’adhérer à Podemos en 201442.
- 43 Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », art. Cit., 2015, p. 17.
30Une dernière condition était toutefois nécessaire selon Pablo Iglesias : « la possibilité de leadership d’une figure médiatique dotée de notoriété »43. C´est en ce sens que l’intense travail de communication entreprit avec La Tuerka permit de « former des porte-parole et de nouveaux cadres politiques », mais aussi de « penser politiquement sur une base télévisuelle », afin de pouvoir « intervenir ensuite, avec une énorme efficacité au sein des débats politiques des grandes télévisions ». Il évoque comment à partir de mai 2013, lorsque sa présence au sein des médias de masse était devenue importante, l’équipe de La Tuerka commença « à réfléchir à la possibilité d’utiliser (son) rayonnement médiatique afin d’intervenir politiquement ». À l’été 2013, cette perspective devint plus concrète lorsque son ami Miguel Urbán, qui dirigeait le petit parti d’extrême gauche Izquierda Anticapitalista, lui fit part de son sentiment de « la fin d’un cycle » au sein de son organisation, tout en partageant le même diagnostic sur la nécessité de construire une nouvelle alternative politique. Les militants d´IA jouèrent ensuite un rôle important dans la publication du manifeste de Podemos en janvier 2014 puis la campagne des européennes, en activant leur réseau, notamment à Madrid, en Andalousie et à Barcelone.
Podemos, dix ans après le 15-M : normalisation, désillusion militante et accès au pouvoir
31Dix ans après le 15-M, Podemos a énormément évolué, de l’indignation initiale et d’une stratégie populiste de gauche, jusqu´à l’accès au pouvoir national par la formation de la première coalition de gauches depuis la Seconde République. Dans cette section, je tente de synthétiser brièvement quelques grandes évolutions depuis 2011, qui illustrent d’une certaine manière la fin d’un cycle politique, celui de la crise économique de 2008 et de ses conséquences, et l´ouverture d’une nouvelle phase au sein de la démocratie espagnole.
32Podemos s’est d´abord « normalisé » d’une certaine manière au sein du jeu politique, avec ses dissensions internes, de nombreuses démissions de militants et d´élus heurtés par une dynamique de forte centralisation du pouvoir autour du secrétaire général, et des réflexes oligarchiques visant à marginaliser les opposants, ce qui suscita par exemple le départ d’Íñigo Errejón et la création de Más Madrid, une scission qui joua un rôle majeur dans l´échec de la réélection de Manuela Carmena à Madrid en 2019 (qui avait pourtant obtenu 30,9 % des voix). Initialement, la formation avait pourtant suscité l’espoir de nombreux jeunes impliqués dans le mouvement des indignés à travers la formation de « cercles » autoorganisés au niveau local, un fonctionnement assez décentralisé et horizontal à la base et un certain nombre d’innovations politiques : usage massif des réseaux sociaux pour communiquer et s’organiser ; tenue récurrente de référendums internes donnant du pouvoir aux militants ; limitation du salaire des élus ; codes éthiques et portails de transparence. Mais entre sa Ière Assemblée citoyenne à Vistalegre en 2014 et la IVème qui entérina la succession de Pablo Iglesias par Ione Belarra, les « cercles » se sont dévitalisés au profit des Conseils citoyens locaux où siègent les élus qui ont la clé du pouvoir local, les réseaux militants se sont rétractés, la distribution des investitures aux législatives a montré des processus tout sauf participatifs et la limitation des salaires n’a plus lieu d´être. Podemos est devenu un parti politique comme un autre, ce qui explique l’essor d’une forme de désillusion par rapport à l’effervescence entourant les débuts du mouvement.
33La normalisation au sein du jeu politique illustre aussi la fin d´un cycle marqué par la prévalence du discours et d’une stratégie populiste de gauche. L’appel au peuple et la volonté de créer un nouveau sujet populaire face aux élites fit clairement partie du discours initial de Podemos, tout comme la dénonciation de « la caste ». Mais le discours de Pablo Iglesias a largement évolué depuis lors. Le parti devra d’ailleurs désormais s’émanciper de son ex-secrétaire général, probablement avec la ministre du Travail, Yolanda Díaz, comme future candidate aux législatives. La seule évolution des « marques » politiques en quelques années illustre la consolidation d’une coalition à la gauche du PSOE en incluant IU et Barcelona en Comú sur une base confédérale, une stratégie cohérente pour occuper et élargir l’espace politique de la « deuxième » gauche, mais très différente de ce qu’aurait voulu Íñigo Errejón, principal représentant du courant favorable à une posture plus « transversale » et à un positionnement s’émancipant du clivage gauche/droite : Podemos s’est ainsi associé avec IU dès 2016 pour former la coalition Unidos Podemos, avant de devenir Unidas Podemos en 2019 pour signifier le renforcement du logiciel féministe de la coalition, puis d’incorporer l’Alianza Verde en 2021. On voit donc bien que Unidas Podemos aujourd´hui est une coalition de partis à la gauche du PSOE qui a élargi l’espace traditionnel de IU et au sein de laquelle Podemos est l’acteur dominant. Mais en aucun cas il ne s´agit d’un mouvement citoyen autogéré pratiquant la démocratie directe et sans délégation de pouvoir comme aurait pu l’imaginer et le vouloir les indignés du 15-M.
34Dans une première phase, de 2014 à 2018, Podemos a cherché à ce que ses élus agissent en « activistes institutionnels » qui ne doivent pas avoir peur de désobéir aux routines politiques pour que leurs actions occupent le terrain médiatique et permettent de politiser activement les enjeux sociaux. De là, la multiplication des coups d’éclats médiatiques : prestation de serment anti-conventionnelle ; allaitement de Carolina Bescansa dans l’enceinte du Parlement et multiplication des pancartes protestataires ; effets de groupe classiques lorsque les parlementaires quittent l’enceinte en signe de désapprobation ; présentation d’un « contre-programme » de gouvernement, d’un « cabinet de l’ombre » composé de potentiels ministres lors d’une réunion publique « Rumbo 2020 » mettant en scène que le parti travaille à l’alternance, etc. Les conservateurs ont critiqué une dérive qui transformerait le Congrès « en un cirque » et ont appelé à la « responsabilité ». Podemos a occupé le terrain politique et l’espace médiatique, a incarné une opposition, fait émerger de nouvelles élites et cherché à utiliser ses actions de « désobéissance » comme des catalyseurs d’entreprises de politisation. En réintroduisant une certaine dose de radicalité et d’émotions en politique, en créant des « imaginaires inclusifs » et en proposant une « nouvelle utopie disponible », son principal mérite est d’ailleurs d’avoir fait progresser le débat d’idées dans l’opinion par une « politisation émotionnelle », remobilisant la jeunesse et certains secteurs sociaux plus abstentionnistes, tout en obligeant les autres acteurs politiques à se « podémiser » et à reprendre certaines de ses idées, notamment sur la « régénération démocratique ».
35Puis, dans une seconde phase, après huit années d’existence, Podemos est à un tournant de sa jeune histoire. Incarnant une forte opposition aux conservateurs sous les gouvernements de Mariano Rajoy, il a été à l’origine de la motion de censure contre le gouvernement du PP dès février 2018, qui a fini par le faire tomber en juin lorsque les socialistes s’y sont ralliés et que les nationalistes catalans se sont mis d’accord pour soutenir l’investiture de Pedro Sánchez. Sans participer au premier gouvernement socialiste (juin 2018-mars 2019), pragmatique et progressiste, Podemos a pacté avec le PSOE les principales avancées sociales de la brève législature : augmentation du salaire minimum de 22 % (de 740 à 900 euros) ; réindexation des retraites sur l’inflation ; augmentation du salaire des fonctionnaires ; rétablissement de l’accès au système de santé pour les sans-papiers. Il a aussi soutenu les mesures symboliques sur l’exhumation de Franco ou l’accueil de l’Aquarius dans le port de Valence. Podemos a donc joué un rôle positif sur le virage à gauche du PSOE, ce qui s’est aussi traduit par le pacte sur le budget 2019, qui ne vit néanmoins pas le jour suite au revirement des indépendantistes catalans qui a entraîné la chute de l’exécutif et la tenue d’élections anticipées en avril 2019. Ce budget prévoyait d’augmenter de 60 % les aides aux personnes dépendantes, le financement de l’éducation, de la santé et les bourses, ou encore la gratuité des médicaments pour les retraités en difficulté, l’extension du congé paternité, une taxe sur les GAFA et un impôt sur les transactions financières. Mais Podemos est aussi victime de ce renouveau, dans la mesure où le PSOE a utilisé cette législature pour en faire une vitrine de la politique qu’il pourrait mener s’il était élu avec une majorité plus confortable. Le système électoral est une barrière puissante qui pénalise les partis arrivant en troisième ou quatrième position. Les conflits internes, le départ d’Iñigo Errejón pour Más Madrid et les divisions sur la stratégie pour conserver la capitale ont abîmé l’image du parti. Podemos peut tout autant à l’avenir devenir un parti pivot de nouvelles majorités de gauche, qu’un parti d’opposition secondaire. Malgré ses difficultés, à travers la coalition Unidas Podemos, il a su fidéliser un socle électoral autour de 15 % des voix, ce qui est largement supérieur au socle historique d’IU et assez enviable dans le panorama des gauches alternatives européennes. Il s’est institutionnalisé, dispose de ressources financières, militantes et intellectuelles, de cadres jeunes et bien préparés. Contrairement à Ciudadanos qui est désormais en voie de disparition, Podemos a survécu au départ de son fondateur et a su perdurer au-delà de la séquence de la crise économique. Il faudra donc compter avec lui à l’avenir.
36Certes, Podemos et ses alliés ont perdu un certain nombre de mairies en mai 2019, notamment celle emblématique de Madrid, et de nombreux élus régionaux, par un effet de réalignement électoral en faveur du PSOE. Même si la coalition Unidas Podemos avec IU semble désormais stabilisée, la structure organisationnelle de Podemos demeure assez fragile dans de nombreux territoires, avec des conflits internes, des départs de militants et une difficulté à faire émerger de nouveaux leaderships locaux. Podemos demeure de même un mouvement essentiellement urbain et métropolitain, dont la plupart des élus proviennent des communautés autonomes de Madrid, de Catalogne, de Valence et d’Andalousie, rencontrant une difficulté à s’implanter durablement sur le terrain dans certaines communautés autonomes et encore plus, dans les zones rurales. En Catalogne, mais aussi au Pays basque, en Galice, dans la communauté valencienne et les Baléares, il doit aussi faire face à la concurrence de partis régionalistes avec lesquels il peut s’associer, mais qui peuvent aussi marginaliser la coalition. Depuis 2015, puis avec la formation du gouvernement de coalition au niveau national fin 2019, Podemos pâtit d’ailleurs fortement du processus classique suivant lequel l’accession au pouvoir engendre une forme de dévitalisation du militantisme à la base, puisque les militants les plus actifs deviennent élus et délaissent les groupes locaux au profit des institutions.
Conclusion
37Ainsi, dans quelle mesure Podemos peut-il être considéré comme « le parti des indignés » ? En réponse à cette question initiale, dix ans après le 15-M, cet article a montré que l’on peut très clairement dire que Podemos n’est pas le parti des indignés, tant sa rapide transformation en un parti politique axé sur la conquête du pouvoir, a engendré une forte centralisation autour du secrétaire général et des dynamiques oligarchiques et de délégation à l’exact opposé de ce que demandaient les indignés, à savoir des mécanismes de démocratie plus directs, horizontaux et participatifs. Certes, les « cercles » et l’auto-organisation des débuts en 2014 s’inspirèrent de ces demandes, tout comme le militantisme 2.0 par l’usage massif des réseaux sociaux constitua un autre point commun. Mais rapidement, les innovations initiales (usage des référendums et votes internes, limitation des salaires etc.), ont été soit remises en cause, soit dévitalisées. Même si Podemos n’a pas su aller aussi loin que les indignés l’auraient voulu, des progrès notables ont néanmoins été effectués en termes de participation et de démocratie interne en comparaison avec les autres partis politiques. Même si Podemos n’est pas le parti des indignés, il s’agit donc d’un nouvel acteur politique qui a non seulement fait bouger les lignes assez stables du système partisan espagnol, mais qui a aussi permis à de nombreux jeunes militants indignés de poursuivre leur engagement sous d’autres formes, en devenant sympathisant, en s’engageant dans une nouvelle force politique, voire même en accédant à des responsabilités publiques au sein des institutions.
38Podemos a en commun avec le mouvement des indignés d’être un mouvement politique à forte composante générationnelle. Il n’est pas le parti des indignés, mais un parti indigné, au sens où, par l’analyse théorique des causes et des significations du 15-M, il a su transformer ce souffle contestataire en un programme politique, certes beaucoup plus pragmatique, mais qui a offert aux Espagnols un nouveau débouché à l’indignation et une capacité à agir sur le réel par l’action politique. Tout comme le 15-M restera vraisemblablement « le » mouvement social majeur de la décennie de la crise économique, Podemos est d’ores et déjà un mouvement politique qui est entré dans l’histoire de l’Espagne contemporaine. Malgré la pandémie de Covid-19, les principales avancées sociales depuis 2018 sont ainsi à mettre à son crédit avec le PSOE : augmentation du salaire minimum et des petites retraites ; extension du congé paternité à 16 semaines ; loi sur la transition énergétique ; protection des salariés et des indépendants durant la crise de Covid-19 ; loi « trans » sur l’autodétermination de genre et loi sur le consentement sexuel explicite ; loi sur la régulation des loyers, ou encore, loi du « pardon » dans une tentative de désescalade du conflit catalan. Pablo Iglesias a désormais quitté la vie politique. Il restera dans l’histoire du temps présent un dirigeant, certes controversé, mais qui a néanmoins eu le mérite de créer de zéro et d’institutionnaliser de façon pérenne une nouvelle force politique, de dynamiter le système bipartisan espagnol en vigueur depuis la transition démocratique, et de forcer la main aux socialistes pour créer le premier gouvernement de gauches socialistes et communistes depuis la Seconde République. Malgré ses difficultés, Unidas Podemos a su fidéliser un socle électoral au-delà des 10 % qui lui permet de jouer un rôle pivot dans la formation des coalitions. Unidas Podemos pourra de même compter sur un leadership féminin plus collectif autour d’Ione Belarra, d’Irene Montero et de Yolanda Díaz pour succéder à Pablo Iglesias. Un autre cycle, moins contestataire et plus réformiste semble donc désormais s’ouvrir. Dix ans après le 15-M, les progrès sociaux, mêmes modestes, du gouvernement de coalition, comme la réforme du travail dans un sens plus progressiste, remettant en cause les régressions de la réforme du PP de 2012, sont aussi à mettre indirectement au crédit du souffle contestataire ouvert par le mouvement des indignés.
Notes
1 Entretien avec Marifé Blanes, assemblée de Ciutat Vella, Valencia, 27 août 2016.
2 Isabelle Sommier, Le renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2003, p. 16.
3 Entretien avec Igor, Lavapiés, Madrid, 27 février 2015.
4 Charles Tilly, « Social movements and national politics », in Charles Bright et Susan Harding (dir.), Statemaking and social movements: Essays in history and theory, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1984, p. 306. Pour une critique de cette notion, cf. Olivier Fillieule, « Requiem pour un concept. Vie et mort de la notion de “structure des opportunités politiques” », in Gilles Dorronsoro (dir.), La Turquie conteste, Paris, Éditions du CNRS, 2006, p. 201-218.
5 James Jasper, The art of moral protest, Chicago, The University of Chicago Press, 1997.
6 Hélène Combes, David Garibay et Camille Goirand (dir.), Les lieux de la colère. Occuper l’espace public pour contester, de Madrid à Sanaa, Paris, Karthala, 2016.
7 Daniel Cefaï, « La construction des problèmes publics », Réseaux, vol. 14, n° 75, 1996, p. 43-66.
8 William Gamson, Talking Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
9 Entretien avec Iván Vázquez, cercle Podemos Salamanca, Madrid, 6 mai 2015.
10 Pablo Iglesias, « El reto de Podemos: teoría, praxis y comunicación. Entrevista con Fernando Vallespín », in Pablo Iglesias (dir.), Una nueva transición. Materiales del año del cambio, Madrid, Akal, Pensamiento Crítico, 2015, p. 95.
11 Sur ce point, cf. Mathieu Petithomme, « Le discours médiatique du populisme de gauche : l’expérience de la Tuerka en Espagne », Mots. Les Langages du politique, 2019, n° 121, p. 70-90.
12 Pablo Iglesias (dir.), Disputar la democracia. Política para tiempos de crisis, Madrid, Akal, 2014, p. 12.
13 La Tuerka, « Militar en los medios de comunicación », 24 octobre 2012.
14 Contrapoder fut formée dès 2009 sur la faculté de sciences politiques de l’université Complutense comme un mouvement étudiant pratiquant la désobéissance civile. Pablo Iglesias, Íñigo Errejón mais aussi Rita Maestre et Ramón Espinar y furent très actifs. L’association interrompit par exemple les interventions de Rosa Diez, présidente d’Unión Progreso y Democracia (UPyD) ou encore du directeur de la Banque Santander, pour protester respectivement contre le nationalisme espagnol et la présence des banques sur le campus.
15 Pablo Iglesias, Ganar o morir. Lecciones políticas de Juego de Tronos, Madrid, Akal, Pensamiento Crítico, 2014, p. 98.
16 « Tele K: Historia de una televisión local desde los movimientos sociales », [http://www.otromadrid.org/tele-k], consulté le 3 septembre 2016.
17 Héctor Meleiro, in Ana Domínguez et Luis Giménez (dir.), Podemos, sûr que nous pouvons!, Montpellier, Indigènes Éditions, 2015, p. 59.
18 La Tuerka, « Detenid@s por enseñar las tetas. El poder de la caverna mediática », 24 mars 2011.
19 La Tuerka, « Nacho Berdugo en las entrañas de la derecha española », 24 mars 2011.
20 La Tuerka, « ¿Por qué protestan los trabajadores del metro de Madrid? », 17 mars 2011.
21 La Tuerka, « #25S Agresión policial a La Tuerka ¿Dónde está el número de placa? », 28 septembre 2012.
22 La Tuerka, « Los indignados y la mayoría silenciosa », 22 mai 2011.
23 Ibid.
24 La Tuerka, « ¿Dónde están los sindicatos? », 22 mai 2013.
25 « Las ciencias sociales no son inocentes », entretien avec Carles Foguet et Jorge Galindo, in Pablo Iglesias (dir.), Una nueva transición, op. cit., 2015, p. 122.
26 Pablo Iglesias, Disputar la democracia, op. cit., 2014, p. 4.
27 Perry Anderson, « Renovaciones », New Left Review, nº 2 (version en espagnol), 2000, p. 5-20.
28 Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », New Left Review, nº 93, 2015, p. 7.
29 Ibid.
30 Ada Colau et Adrià Alemany, ¡Sí se puede!, Barcelona, Ediciones Destino, 2013, p. 5.
31 Pablo Iglesias, « El reto de Podemos…», art. cit., 2015, p. 92.
32 Lamprini Rori, « The 2015 Greek parliamentary elections: From great expectations to no expectations », West European Politics, 2016, vol. 10, nº 1, p. 1-21.
33 Colin Crouch, Post-démocratie, Paris, Éditions Diaphanes, 2013 ; Joseph Stiglitz, Le rapport Stiglitz. Pour une vraie réforme du système financier international après la crise, Arles, Actes Sud, 2012.
34 Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », art. cit., 2015, p. 9.
35 Ibid., p. 17.
36 Ibid., p. 18.
37 Ibid., p. 19.
38 Ibid., p. 20.
39 Ibid., p. 17.
40 Pablo Iglesias, « Presentación », in Ana Dominguez et Luis Gimenez (dir.), Claro que Podemos. De La Tuerka a la esperanza del cambio en España, Madrid, Los Libros del Lince, 2014, p. 11.
41 Entretien avec Miguel, meeting de Ciudad Lineal, Madrid, 3 mai 2015.
42 Entretien avec Teresa, ex-militante d’IU, meeting de Ciudad Lineal, Madrid, 3 mai 2015.
43 Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », art. Cit., 2015, p. 17.
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Référence électronique
Mathieu Petithomme, « Podemos et le 15-M : de l’indignation au gouvernement de coalition (2011-2021) », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 28 | 2022, mis en ligne le 18 juillet 2022, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/12802 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ccec.12802
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