La decoración ideada por François Grognard para los apartamentos de la duquesa de Alba en el palacio de Buenavista
Concha Herrero Carretero, Álvaro Molina, et Jesusa Vega, La decoración ideada por François Grognard para los apartamentos de la duquesa de Alba en el palacio de Buenavista, Madrid, Ministerio de Defensa y Casa de Velázquez, 2020.
Texte intégral
1S’il reflète la modestie des auteurs, le titre choisi pour l’ouvrage élaboré par Concha Herrero Carretero, Álvaro Molina et Jesusa Vega, ne donne qu’une idée imparfaite de la véritable ambition qui a guidé leur travail, luxueusement édité par la Casa de Velázquez et le Ministerio de Defensa. En effet, au-delà de la présentation et de l’analyse du projet de décoration conçu dans les années 1790-1792 par François Grognard pour la nouvelle demeure madrilène des ducs d’Albe –le palais de Buenavista–, il s’agit d’offrir au lecteur non seulement la première biographie détaillée consacrée à cette figure méconnue, en France tout comme en Espagne, mais aussi de contextualiser cette étude de cas en brossant un tableau de la culture visuelle et matérielle à l’œuvre dans la décoration intérieure des demeures de la bourgeoisie et de l’aristocratie espagnole sous Charles IV.
2Dans une première partie, Concha Herrero Carretero dresse un portrait extrêmement détaillé de François Grognard (1748-1823). Ce Lyonnais, doté d’une solide culture classique mais aussi d’une éducation artistique commencée à l’Ecole gratuite de dessin de sa ville natale et approfondie lors d’un voyage en Italie, travaille pendant la première partie de sa vie en tant que conseiller et agent commercial de la maison de soierie lyonnaise Pernon, d’abord auprès des cours de Pologne et de Russie, puis il se rend en Espagne en 1787 afin d’y développer de nouveaux débouchés. Expulsé de ce pays en 1793 du fait de la guerre de la Convention, surmontant tant bien que mal les soubresauts de la Révolution, il reprend ses activités commerciales avant de terminer sa carrière sous l’Empire, titulaire d’un poste d’inspecteur du Mobilier Impérial. Reproduites et soigneusement annotées dans une autre partie de cet ouvrage par Concha Herrero, les 74 lettres à Camille Pernon conservées par la Bibliothèque municipale de Lyon, qui s’étendent sur quatorze ans, de 1787 à 1801, constituent une source archivistique exceptionnelle dont l’analyse permet de suivre avec beaucoup de précision les activités de Grognard en Espagne. On le voit ainsi s’introduire avec aisance à la Cour, dès son arrivée, et travailler plus intensément encore pour la famille royale à partir de l’arrivée sur le trône de Charles IV, qui lui manifeste une entière confiance. Dans le contexte favorable de la convention commerciale ratifiée par la France et l’Espagne en 1787, il obtient très vite des commandes de la Maison Royale, en particulier pour la décoration de la Casa del Príncipe de l’Escorial, mais aussi pour l’habillement —certains passages de sa correspondance nous renseignent au sujet des préférences vestimentaires de la famille royale, dont le commun dénominateur est de suivre la mode parisienne. Ayant réussi à la Cour, Grognard peut ensuite « tourner [ses] batteries du côté des grands seigneurs », selon sa propre expression. Dans son désir d’émulation à l’égard de la Cour, l’aristocratie espagnole regarde elle aussi vers Paris, tant pour la garde-robe que pour la décoration intérieure de ses demeures ; le duc de Híjar et le duc de Berwick sont alors quelques-uns des meilleurs clients de Grognard, et c’est dans ce contexte que se situe la commande qu’il obtient pour la décoration du palais de Buenavista.
3Le chapitre qu’Álvaro Molina consacre à ce projet de décoration, dont la mise en œuvre fut interrompue par le départ précipité de Grognard en 1793, est l’occasion d’une utile mise au point sur l’urbanisme madrilène et les demeures nobiliaires à l’époque de Charles IV. Le séjour de Grognard à Madrid correspond, en effet, à une période de dynamisme remarquable en matière de construction et de rénovation, stimulé par un Décret Royal de 1788. Mais, comme le souligne Alvaro Molina, ce dynamisme concerne essentiellement le réaménagement et la décoration intérieure des habitations, tandis que persiste un désintérêt manifeste pour la magnificence extérieure qui frappe la plupart des voyageurs étrangers. Très rares sont, finalement, les cas de constructions nouvelles de demeures nobiliaires, comme le palais de Liria, achevé vers 1785, ou le palais de Buenavista, érigé sur des bâtiments préexistants dans les années 1780. Les travaux de décoration du palais de Buenavista qui commencent dans les années 1790, et dont fait partie la commande obtenue par Grognard, sont malheureusement mal documentés, en raison des deux graves incendies qui endommagèrent l’édifice en 1795 et 1796, puis de la disparition quasi complète, pendant la Guerre Civile, des archives alors conservées au palais de Liria. D’où l’intérêt de la documentation concernant la commande confiée à Grognard, que le présent ouvrage met à la disposition des lecteurs hispanophones : il s’agit d’une part de deux opuscules rédigés par Grognard –ici traduits pour la première fois en espagnol–, et d’autre part de plusieurs dessins aujourd’hui dispersés, réalisés par Grognard lorsqu’il dut présenter son projet à la duchesse d’Albe, dont l’identification et la publication avaient été réalisées par Chantal Gastinel-Coural en 1990. Tandis que le premier opuscule, daté de 1790 et intitulé A Son Excellence Madame la duchesse d’Albe. Songe à réaliser dans la décoration de son palais, constitue une description, sous la forme d’un parcours onirique, de l’étage principal (à la décoration duquel Grognard a clairement participé), le second, daté de 1792 et intitulé Extrait d’un Voyage Pittoresque en Espagne en 1788, 1789 et 1790. Description d’une partie des appartements du palais de Son Excellence, Monsieur le duc d’Albe, à Madrid, présente, sous forme épistolaire, le nouveau projet élaboré par Grognard pour la décoration des appartements d’été du rez-de chaussée. Les dessins de Grognard, reproduits en regard de la traduction de ce second opuscule, permettent au lecteur de prendre toute la mesure de cet étonnant projet structuré comme un parcours de l’histoire de l’architecture, depuis l’architecture primitive (une salle où l’on prend le café décorée en bois brut…), en passant par l’Egypte, la Grèce, la Rome antique, mais aussi la Perse, le Japon et la Chine, et le style gothique, pour culminer avec un temple grec comme expression de la beauté parfaite (la salle de bains), dont Álvaro Molina souligne le caractère multisensoriel. Le grand raffinement de cette décoration, dans laquelle on remarque des réminiscences romaines alors en vogue (les loges de Raphaël au Vatican, les peintures des thermes de Titus), ne pouvait que séduire les ducs d’Albe, dont le goût pour la magnificence venait de s’exprimer dans le pavillon spectaculaire commandé à Juan de Villanueva pour la proclamation de Charles IV, les 21-23 septembre 1789.
4Au-delà de l’intérêt que présente la décoration élaborée par Grognard pour le palais de Buenavista, c’est bien la surprenante polyvalence du personnage qui en fait toute la richesse : tour à tour agent commercial, conseiller artistique, dessinateur, cet ambassadeur du goût français apparaît parfaitement inséré dans un pays dont il a appris la langue.
5Cet ouvrage offre enfin au lecteur un précieux essai de contextualisation du travail de Grognard en tentant de brosser un tableau du monde méconnu des décorateurs d’intérieur, à la frontière de l’artistique et de l’artisanal, dans le Madrid de Charles IV. Confrontés à la disparition quasi-totale des vestiges matériels de la décoration des intérieurs à cette époque, Álvaro Molina et Jesusa Vega ont préféré écarter les sources notariales, qui le plus souvent ne renseignent que sur la valeur économique attribuée à ces objets, au profit d’une source qui permet, plus qu’aucune autre, de percevoir les tendances du goût et de saisir au plus près le travail des acteurs : la presse. Une analyse exhaustive de la presse madrilène leur permet de reconstituer tout un univers dont l’activité est puissamment stimulée, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, par un changement de mode qui ne concerne pas seulement les demeures aristocratiques, où les vastes tapisseries flamandes cèdent la place à de nouvelles décorations textiles ou au papier peint. L’engouement pour le renouvellement de la décoration d’intérieur, qui gagne les classes sociales aisées, favorise un marché concurrentiel où l’importation de produits étrangers coexiste avec le savoir-faire d’artistes-artisans extrêmement polyvalents. Renouant ici avec l’intérêt qu’ils avaient manifesté dans des travaux antérieurs pour la culture visuelle et matérielle du XVIIIe siècle, Álvaro Molina et Jesusa Vega nous donnent à voir tout un pan de la vie sociale et artistique du XVIIIe siècle dont les traces visibles ont aujourd’hui presque entièrement disparu.
Pour citer cet article
Référence électronique
Pierre Géal, « La decoración ideada por François Grognard para los apartamentos de la duquesa de Alba en el palacio de Buenavista », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 28 | 2022, mis en ligne le 23 juillet 2022, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/13622 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ccec.13622
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