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Études
Dossier : « Textes, images, symboles : construire les légitimités politiques dans l’Espagne du XIXe siècle »
Figures individuelles et incarnations

Un panthéon martyrial censuré par Isabelle II : enquête sur l’estampe « Víctimas de la causa popular »

Un panteón martirial censurado por Isabel II : una investigación sobre la estampa Víctimas de la causa popular
A martyrial pantheon censored by Isabel II: an investigation of the print Víctimas de la causa popular
Pierre Géal

Résumés

Dès 1820, les libéraux élaborent un panthéon martyrial qui dote leur mouvement de référents héroïques à même d’incarner les valeurs qu’ils défendent, mais aussi de stimuler l’engagement politique de leurs compatriotes. Particulièrement novatrice, la lithographie « Víctimas de la causa popular », conçue par Victoriano Ametller et Louis Charles Legrand, datée de 1853, met en œuvre un discours graphique et textuel à la fois complexe et d’une grande efficacité, qui vise à rassembler au-delà du camp républicano-démocrate. Son impact est confirmé par la réaction qu’il suscita de la part d’Isabelle II, qui tenta de la censurer.

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Dédicace

À Alain Hugon, compagnon de fortune et d’infortune, in memoriam

Texte intégral

Fig. 1. Victoriano Ameller et Louis Charles Legrand, « Víctimas de la causa popular », 1853, lithographie, 890 x 623 mm.

Biblioteca Nacional de España

  • 1 Je remercie Jesusa Vega, Marie-Angèle Orobon et Pierre-Marie Delpu pour leurs précieux conseils.

1D’une symétrie parfaite, cette galerie soigneusement ordonnée de 41 portraits en médaillons surmontée d’un titre en lettres capitales (Fig. 1) semble n’offrir au spectateur que l’évidence d’un hommage officiel à d’illustres personnages historiques1. Propre à agrémenter quelque austère manuel scolaire d’autrefois, son didactisme un peu solennel impressionne d’autant plus que l’image est accompagnée d’un texte surabondant qu’on ne pourra déchiffrer aisément qu’en présence du document original, au format imposant (890 x 623 mm). Immédiatement, le spectateur d’aujourd’hui rapproche cette galerie de portraits d’autres, similaires, si fréquentes au XIXe siècle, en Espagne comme dans le reste de l’Europe. Mais il lui faut tenter de se défaire de cette familiarité, s’il veut en percevoir l’originalité. C’est alors qu’il peut entreprendre une enquête afin de rendre raison de l’existence même de cette lithographie, fruit de contingences et d’efforts concertés dont la signification reste à établir. Il s’agira ainsi d’expliquer la généalogie et le sens même que prend cette mise en scène d’un collectif victimaire en 1853, date de cette estampe. Quels buts poursuit cette évocation visuelle et textuelle de figures réunies par un sacrifice fait pour une cause supposée commune et partageant des qualités sobrement énoncées en lettres capitales ? Si une telle représentation n'aurait pas été possible cinquante ans plus tôt, ce n’est pas simplement parce que ces portraits collectifs n’étaient pas encore à la mode : c’est, beaucoup plus profondément, parce que la notion même de « cause populaire » n’était pas encore pensable, mais aussi parce que la possibilité même d’un hommage rendu à des individus perçus comme solidaires d’un même combat politique était alors inexistante.

2Il conviendra donc en premier lieu de préciser comment certaines transformations politiques et sociales ont permis à cette estampe d’être concevable. Dans un deuxième temps, on tentera d’éclairer les conditions concrètes de sa création, c’est-à-dire la personnalité et les desseins de ses auteurs et les enjeux de sa publication. Enfin, l’analyse de l’estampe elle-même permettra de situer son apport à la construction visuelle de la culture politique libérale dans l’Espagne du XIXe siècle, au sein de laquelle l’hommage aux martyrs joue un rôle décisif.

L’avènement de l’image politique en Espagne

  • 2 Pedro Rújula, « La densificación del universo político popular durante la Guerra de la Independenci (...)
  • 3 Estampas de la Guerra de la Independencia [exposición], Madrid, Calcografía Nacional, Ayuntamiento (...)

3C’est la Guerre d’Indépendance qui constitue, en Espagne, le terreau d’une politisation de la société inédite par son ampleur et son intensité. La nécessité d’une mobilisation populaire dans la lutte contre l’occupant conduit les nouvelles autorités à utiliser un discours qui fait du peuple un acteur majeur du conflit. Cette construction idéologique de la résistance comme soulèvement populaire, mais aussi le rôle réel joué par les classes populaires dans le conflit conduisent celles-ci à prendre conscience de leur capacité en tant qu’acteur politique à part entière, au fil d’un apprentissage qui mêle inextricablement expérience de la guerre et expérience politique2. Mais si cette mobilisation populaire requiert la fiction de l’unanimité, la Guerre d’Indépendance marque aussi l’avènement du débat politique dans l’espace public et la mise en concurrence de constructions idéologiques sous le regard de l’opinion publique. C’est dans le cadre de cette pédagogie politique que l’image, durant cette même période, se trouve fortement sollicitée. À la propagande monarchique traditionnelle, renouvelée du fait même de l’absence du roi, prisonnier de Napoléon, s’ajoute la mise en scène des symboles du nouveau régime, mais aussi la représentation d’incarnations inédites de la nation combattante. Les supports de cette imagerie sont, pour certains, traditionnels, qu’il s’agisse de la peinture, utilisée surtout dans des enceintes institutionnelles, ou des décorations éphémères réalisées dans l’espace public à l’occasion de diverses cérémonies ou festivités. Mais l’on observe surtout un usage inédit de la gravure dont l’expansion et les modalités de diffusion sont à mettre en parallèle avec l’extraordinaire développement que connaît la presse durant cette période3. À côté d’autres vecteurs puissants de politisation –tels que la musique, les chansons, les journaux, le théâtre ou les fêtes–, l’image politique peut se développer dans un espace caractérisé par une liberté d’expression radicalement nouvelle, et atteindre, selon ses différentes modalités, des publics très variés.

  • 4 Carlos Reyero, Monarquía y romanticismo: el hechizo de la imagen regia, 1829-1873, Tres Cantos, Mad (...)
  • 5 Jordi Roca Vernet, « Las imágenes en la cultura política liberal durante el Trienio (1820-1823): el (...)
  • 6 Carlos Reyero, Monarquía y romanticismo, op. cit., p. 9-16.
  • 7 La condamnation précisait qu’il devrait parcourir les rues de Madrid avec le portrait accroché au c (...)

4C’est de cette première expérience, interrompue brutalement par le renversement du régime constitutionnel en 1814, que va se nourrir l’imagerie politique dès lors que ressurgira, avec plus ou moins d’ampleur selon les périodes, la liberté d’expression, d’abord durant le Trienio Liberal puis à compter de la mort de Ferdinand VII. L’historiographie consacrée à cette production visuelle abondante reste très lacunaire. Certes, plusieurs travaux récents de Carlos Reyero ont éclairé sous un jour nouveau toute une partie de la production visuelle libérale du règne de Ferdinand VII, en examinant en détail sa dette à l’égard du langage allégorique en usage sous l’Ancien Régime. Le même auteur a largement contribué à notre connaissance des représentations visuelles du pouvoir monarchique jusqu’à la première République, une thématique qui, notamment sous l’angle des cérémonies du pouvoir, a suscité d’autres études approfondies4. Mais les systèmes de représentation visuelle des différentes forces politiques qui se structurent à partir du Trienio Liberal restent, pour ainsi dire, une terra incognita, au sujet de laquelle on ne dispose que de travaux ponctuels, tels ceux de Jordi Roca Vernet5. Sans doute les cloisonnements disciplinaires expliquent-ils, en grande partie, cet état de fait ; on décèle cependant dans l’historiographie récente la conscience d’un déficit à combler, d’autant qu’il ne s’agit pas seulement de considérer l’image politique comme le témoignage visuel d’un événement ou la traduction graphique d’une opinion, mais aussi comme un objet matériel faisant partie intégrante d’une culture politique qui rassemble ses partisans autour de symboles et de pratiques6. On ne peut que souscrire aux recommandations de C. Reyero concernant la prise en compte de tous les aspects de cette matérialité : supports, dimensions, emplacements, usages, diffusion… Loin d’être un élément négligeable, la simple possession d’une image politique pouvait, dans un contexte répressif, s’avérer très dangereuse car révélatrice d’une opinion défendue, comme le montre le cas de ce cordonnier madrilène condamné, en 1824, à dix ans de prison pour avoir en sa possession un portrait de Riego7.

5Avant de procéder à l’analyse de l’estampe qui nous intéresse, il convient d’enquêter sur ses auteurs et sur le contexte de sa création.

Les auteurs de « Víctimas de la causa popular »

6La lithographie porte la mention, en bas à gauche : « Victoriano Ameller inv.° ». Le caractère inhabituel de cette mention de l’« inventeur » de l’estampe suggère l’importance du rôle qu’a certainement joué Victoriano Ametller dans la conception même de cette image –que cette mention ait été insérée spontanément par l’éditeur, ou bien à la demande d’Ametller.

  • 8 Le nom est indifféremment orthographié Ameller ou Ametller. Les notices biographiques disponibles s (...)
  • 9 Victoriano de Ameller, Aux citoyens membres de l’Assemblée nationale, Perpignan, Imprimerie de J.-B (...)
  • 10 Joan Barnadas Puigferrer, « La Guerra dels Matiners a Olot », Annals del Patronat d’Estudis Històri (...)
  • 11 Maties Ramisa Verdaguer, « Republicans contra carlistes al districte d’Olot », Annals del Patronat (...)

7Sans avoir atteint la célébrité de son cousin Narciso de Ametller i Cabrera – général, député et sénateur – ni avoir été une personnalité de premier plan, Victoriano Ametller i Vilademunt a joui à plusieurs reprises, dans l’Espagne du XIXe siècle, d’une certaine notoriété8. Né en 1818 à Banyoles (Gérone), il s’engage dans la carrière militaire, à la suite de son père et comme d’autres membres de sa famille. Il participe ainsi à la première guerre carliste, au cours de laquelle il obtient le grade de commandant d’infanterie. Durant la régence d’Espartero il acquiert le grade de colonel en contribuant à l’échec du pronunciamiento modéré de 1841, puis prend part à l’insurrection qui contraint le régent au départ, en 1843. Placé en disponibilité (« reemplazo ») sous les gouvernements modérés, il se signale en 1848 par la lettre ouverte, publiée à Perpignan, qu’il adresse aux membres de l’Assemblée nationale demandant « l’hospitalité pour tous les libéraux de l’univers »9. Il participe cette même année à un soulèvement républicain dans l’Ampurdan organisé depuis la France, dont l’échec le conduit à s’exiler en France en janvier 184910, avant de rentrer en Espagne grâce à l’amnistie de juin 184911. Sa situation est alors celle de militaire en retraite (« retirado »). Il se consacre à l’écriture, publiant, en 1850, Catecismo político de los progresistas demócratas. À la fin de cette brochure, il pronostique la disparition de l’ancien parti progressiste au profit d’une union des libéraux sous la bannière « progressiste démocratique ». ll est particulièrement intéressant de noter que, dans la conclusion intitulée « Medios de triunfo para el partido liberal », il ne préconise pas seulement l’union, la diffusion des idées démocratiques, ou encore l’utilisation du droit de pétition en faveur du suffrage universel et de la réforme de la constitution ; il insiste particulièrement sur la nécessité pour ce parti d’être représenté par des hommes charismatiques :

  • 12 Victoriano de Ameller, Catecismo político de los progresistas demócratas, Bayonne, [s. e.], 1850, p (...)

Para las épocas en que solo reina la opresión, la violencia y la arbitrariedad, el partido liberal necesita a su frente almas fogosas, corazones ardientes, genios impetuosos y atrevidos, espíritus entusiastas, únicos que aun desde la tribuna parlamentaria podrán levantar al partido de su abatimiento y abrirle el camino del triunfo12.

  • 13 La première annonce de sa publication se trouve dans El Clamor público du 21-I-1853. Le ministère d (...)
  • 14 L’établissement lithographique qui imprima ces estampes est celui de Julio Donón, le plus actif de (...)

8Trois ans plus tard, il publie à Madrid, en collaboration avec Mariano Castillo, son ouvrage le plus célèbre : Los mártires de la libertad española13. Cet ouvrage imposant, en deux tomes, de plus de mille pages, se présente sous la forme de biographies classées par ordre chronologique, et l’on observe que l’auteur (ou l’éditeur) a accordé une place notable à l’image : la plupart des biographies sont illustrées par un portrait lithographié, et certaines par des scènes historiques14.

  • 15 La Nación, 06-XI-1853, El Clamor Público, 01-XI-1853 et 02-XI-1853.
  • 16 La Nación, 15-XI-1853.
  • 17 José Ramón de Urquijo y Goitia, « La revolución de 1854 en Zamora », Hispania, 1991, n° 177, p. 245 (...)

9Loin de se cantonner à une activité d’érudit, il exerce aussi le métier de journaliste à Madrid, en tant que rédacteur dans le périodique de tendance démocrate El Tribuno. En août 1853, voulant prendre personnellement parti dans une feuille volante – comme le font aussi certains journaux – au sujet d’une affaire d’abus d’autorité commis au sein de l’armée par le général Ortega, il est mis aux arrêts à la caserne de Zamora et doit subir un procès au terme duquel il est acquitté par le Tribunal de Imprenta15. Quelques jours après, on relève son nom parmi une liste de souscripteurs pour le monument en l’honneur d’Argüelles, Calatrava et Mendizabal16. Son activisme politique s’exprime encore en juin 1854 lorsque, résidant alors à Zamora, il appuie les protestations populaires contre la fiscalité, au point que le Capitaine Général de Vieille-Castille ordonne son transfert à Ibiza, ordre auquel l’intéressé désobéit en prenant la fuite. Il est nommé président de la Junte révolutionnaire qui se constitue à Zamora le 17 juillet 1854, mais il subit un échec lors des élections d’octobre 1854, les dissensions entre progressistes, modérés dissidents, républicains et démocrates ayant profité à Práxedes Mateo Sagasta, qui obtient ainsi son premier siège de député17.

  • 18 María del Carmen López Sánchez, La mano del rey: el mayordomo mayor en la Casa Real del siglo XIX, (...)
  • 19 C’est le sujet central de l’étude de Maties Ramisa Verdaguer.
  • 20 L’audition du candidat Ametller par le Congrès donne lieu à une très longue intervention de sa part (...)

10En 1855, il obtient une charge au sein de la maison militaire du roi18, dont il démissionne en 1856, se trouvant à nouveau mis en disponibilité. Il se présente aux élections dans le district d’Olot, en 1858, en tenant un discours à tonalité consensuelle dont toute référence au républicanisme radical est absente : il est le candidat officiel du gouvernement d’Union Libérale récemment mis en place, mais il est battu par un candidat carliste au discours très modéré19. L’élection ayant été contestée et jugée non recevable par le Congrès, on procède à un nouveau vote en avril 1859, dont les résultats également serrés donnent lieu à de nouvelles contestations et à un examen par la Comisión de Actas du Congrès, qui, en novembre 1860, tranche finalement en faveur du candidat carliste20.

  • 21 Diario de Barcelona, 29-V-1863, La Época, 30-X-1865.
  • 22 Maties Ramisa Verdaguer, « Republicans contra carlistes al districte d’Olot », op. cit.
  • 23 El Pensamiento español, 13-X-1868, La Época, 04-IV-1871.
  • 24 La Iberia, 28-XII-1887.
  • 25 La Época, 02-I-1890.

11En 1861, il obtient d’être placé en situation de retraite définitive. On le voit ensuite prendre part à un banquet progressiste en son honneur à Barcelone en 1863, ou encore participer à une assemblée générale du parti progressiste en 186521. En 1866, il obtient le grade de général de brigade (brigadier)22. Après avoir fait partie des juntes révolutionnaires en 1868, il obtient plusieurs postes successifs au ministère de la Guerre23, puis celui de gouverneur militaire de Lérida en 1874. Sous la Restauration, on le voit adhérer à l’éphémère Partido reformista en 188724. Il meurt à Alcalá de Henares en 188925.

  • 26 Voir sa défense par Calvo Asensio au Congreso (Diario de Sesiones, 15-III-1862).
  • 27 Juicio crítico de la guerra de Africa, ó, Apuntes para la historia contemporánea: dedicados á la pr (...)

12En définitive, au-delà de ses faits d’armes, de sa carrière militaire honorable, et de ses velléités frustrées de carrière politique, Victoriano Ametller se signale par ses prises de paroles répétées dans l’espace public, dans les années 1850 et 1860, non seulement pour défendre ses propres intérêts (notamment dans l’affaire de l’élection de 1858 ou pour dénoncer l’arbitraire de la justice militaire26), mais aussi pour donner son point de vue sur la Guerre d’Afrique ou l’organisation de l’armée27. Son parcours politique montre un engagement libéral précoce et marqué –le situant parmi les démocrates en 1848–, qui paraît évoluer après le bienio progresista vers une posture moins idéologique et plus pragmatique, comme en témoigne sa candidature en 1858 au nom de l’Union Libérale.

  • 28 Une synthèse dans Jesusa Vega, Museo del Prado. Catálogo de estampas, Madrid, 1992, p. 123.
  • 29 El Correo, 29-VII-1829, cité par Jesusa Vega, Origen de la litografía en España El Real establecimi (...)
  • 30 Relatorio geral da exposição de productos de industria portugueza / feita pela Sociedade Promotora (...)
  • 31 Sur les rapports possibles entre ces vues urbaines et la photographie alors naissante, voir http:// (...)
  • 32 Par exemple Manuel Fernandes Thomas / C. Legrand. - [S.l. : s.n., 1841] ([Lisboa] : Lith. de M.el L (...)
  • 33 Oscar Comettant, Tres años en los Estados Unidos: estudio de los hábitos y costumbres americanas, M (...)

13Le rôle manifestement clef de Victoriano Ametller dans la conception de cette lithographie rejette quelque peu dans l’ombre le dessinateur et lithographe dont le nom, « C. Legrand », s’inscrit symétriquement en bas à droite de l’estampe. Le peu d’informations dont nous disposons à l’heure actuelle sur cet artiste – comme sur la plupart de ceux qui exerçaient leur talent dans le domaine de la gravure, dans l’Espagne du XIXe siècle –, contribue sans doute à nous faire minorer, inconsciemment, la part qui lui revient dans cette création conjointe. Le peu de choses que nous savons sur ce Louis Charles Legrand qui, en Espagne, se fait appeler Luis Carlos ou Carlos Legrand, provient pour l’essentiel des recherches menées par Jesusa Vega sur l’histoire de la lithographie en Espagne28. C’est, en effet, la nécessité du Real Establecimiento Litográfico de recruter des dessinateurs pour mener à bien la Colección Litográfica de cuadros del Rey de España, initiée en 1826, qui explique l’arrivée à Madrid de sept dessinateurs recrutés à Paris, parmi lesquels Legrand, en 182929. Il participe également à la Colección de uniformes del Egército Español publiée en 1830 par le même établissement et fait quelques portraits de la famille royale. Peu après la fermeture du Real Establecimiento Litográfico, en 1836, il semble qu’il se soit installé au Portugal. On relève en effet sa présence à Lisbonne aux environs de 1838, date à laquelle il est mentionné comme participant à l’exposition des produits de l’industrie portugaise par une critique favorable30. Surtout, la bibliothèque nationale de Lisbonne conserve plusieurs dizaines de lithographies de Louis Charles Legrand datées des années 1839-1847, représentant principalement des portraits ou des paysages urbains31. On remarquera, parmi les portraits réalisés au Portugal, le recours assez fréquent à une mise en page associant le portrait proprement dit, dans la partie haute de l’image, et une scène historique au format rectangulaire, encadrée et légendée, dans la partie basse32. Il semble probable qu’après une période passée à Lisbonne, il se soit à nouveau installé en Espagne, à partir de 1847, continuant à se montrer très actif en collaborant notamment à des publications telles que Álbum artístico de Toledo (1847-1848), Páginas de la vida de Jesucristo (1850), et Iconografía española (1855-1864), mais aussi en réalisant de nombreux portraits. Il est encore actif en 1858, date à laquelle il illustre une traduction de l’ouvrage d’Oscar Comettant, Trois ans aux États-Unis. Étude des mœurs et coutumes américaines33.

  • 34 Il s’agit d’une allégorie en hommage au 7 juillet 1822 et d’une scène illustrant ce vers : « Iberia (...)

14La grande variété des commandes qui lui ont été passées décourage toute tentative visant à cerner ses orientations idéologiques. On relèvera cependant, dans sa production actuellement connue, les deux illustrations qu’il fournit pour le poème patriotique que publie, en 1836, Vicente Santos, en l’honneur des défenseurs de Cadix en 182334.

15Si l’identification des auteurs de l’estampe ne pose pas de problème, sa datation était jusqu’ici discutée, le catalogue de la bibliothèque nationale d’Espagne proposant de la situer aux environs de 1858, et celui de la Biblioteca de Catalunya envisageant 1852 comme date approximative. Or des recherches dans la presse ont permis de lever le doute : un bref article anonyme intitulé « Cuadro histórico », paru dans El Clamor Público du 19 janvier 1853, fait l’éloge de cette estampe présentée comme une création d’Ametller, sans aucune mention du nom du dessinateur. Malgré son évidente proximité thématique avec l’ouvrage majeur de V. Ametller, Los mártires de la libertad española, ni les annonces de la parution de Los mártires de la libertad española, qui sont publiées dans la presse à partir du 20 janvier 1853, ni le livre lui-même ne font référence à une estampe accompagnant cette publication qui aurait pu, par exemple, être offerte en cadeau aux souscripteurs. Il convient donc de rechercher, par une analyse interne de l’estampe, non seulement son rapport à l’ouvrage d’Ametller et sa signification propre, mais aussi le rôle qui lui a été assigné par ses auteurs.

Une composition complexe au service d’un message simple

16L’un des éléments les plus frappants de cette estampe est, à coup sûr, l’impressionnante galerie de 41 portraits en médaillon alignés sur 6 rangées. La disposition de ces 41 bustes soigneusement individualisés, qui semblent émerger des nues, se caractérise par une régularité et une symétrie dont la rigueur est habilement subvertie par le dessinateur, soucieux de donner à cette réunion arbitraire l’apparence d’une authentique assemblée. Au fur et à mesure que l’on élève le regard, les rangées de portraits prennent une courbure légèrement croissante, suggérant peut-être inconsciemment chez le spectateur l’image d’un amphithéâtre. Et si de nombreux regards sont tournés vers nous, Legrand a pris soin de ne pas rendre cette posture systématique, afin de renforcer l’impression de vie qui anime chaque personnage. En somme, le dessinateur s’est efforcé de conjuguer ici deux dimensions complémentaires : l’individualité des protagonistes, soulignée par l’hétérogénéité des costumes, et l’harmonie de l’assemblée qu’ils forment.

  • 35 Par opposition à des portraits collectifs « réels », représentant une scène historique cohérente, c (...)
  • 36 Voir par exemple Sylvain Bonnet, Généalogie des Bourbons dédiée au duc de Bourgogne par Villars, 16 (...)
  • 37 Il est à noter que cette forme est également employée vers 1800 par le graveur Donas pour le portra (...)

17En optant pour cette mise en scène, Ametller et Legrand avaient sans doute à l’esprit de nombreux exemples susceptibles de leur servir de modèles. Parmi les différentes représentations de portraits collectifs réunis de manière fictive35, si une première tradition ancienne peut être repérée en Europe au sein de l’iconographie généalogique monarchique36, on doit souligner l’apparition, à l’époque de la Révolution française, d’une forme de portrait collectif de martyrs – succession de profils superposés – (Fig. 2) que l’on retrouve, toujours à Paris mais à l’époque du Triennat Libéral, pour honorer les 4 héros principaux du soulèvement espagnol de 1820 (Fig. 3)37.

Fig. 2. [Anonyme], Les Trois martyrs de la liberté : Le Pelletier, Marat, Chalier, 1793-1794, pointillé, eau-forte, 165 x 125 mm.

Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie

Fig. 3. Charles Étienne Pierre Motte, « Les Immortels Y. Arco Aguero, Lopez Banos, Riego, Quiroga », Dessinés d’après nature : Cadix 1820,
1820, lithographie, 225 x 300 mm.

Madrid, Museo Nacional del Romanticismo

18Mais ce n’est qu’à partir des années 1830 qu’on voit se multiplier les portraits collectifs de célébrités, tels que « Médecins français célèbres » (Fig. 4) ou « Les artistes contemporaines» (Fig. 5), deux lithographies de J.F.G. Llanta datées de 183238.

Fig. 4. Jacques François Gaudérique Llanta,
« Médecins français célèbres », 1832, lithographie,
380 x 255 mm.

Londres, Wellcome Collection

Fig. 5. Jacques François Gaudérique Llanta,
« Les artistes contemporaines », 1832, lithographie,
435 x 330 mm.

New York Public Library

  • 39 Biblioteca Nacional de España, IH-GRUPOS/49 - IH-GRUPOS/52.

19Dans le champ politique, au cours de la même décennie, on note également l’émergence de portraits collectifs de députés, comme c’est le cas en Espagne avec les quatre estampes réunissant chacune plusieurs députés des Cortès de 1834 (Fig. 6)39.

Fig. 6. [Anonyme], « S.res Procuradores del Reino en las Cortes Generales de la legislatura de 1834 », n° 1, vers 1834, lithographie, 359 x 544 mm.

Biblioteca Nacional de España
(fotografía 06242_B del Archivo Moreno, IPCE, Ministerio de Cultura y Deporte)

  • 40 Museo Romántico, INV. 4.359.

20La mise en scène est très similaire aux portraits collectifs de célébrités précédemment évoqués : portraits en buste d’un petit nombre de personnalités, placées côte à côte, et par rangées superposées, mises en relief par une sorte de nuée. C’est précisément cette même mise en scène qu’adopte Louis Charles Legrand dans sa lithographie Cuádruple Alianza celebrada el 22 de Abril de 1834, datant probablement de la même année et réunissant six protagonistes (Fig. 7)40.

Fig. 7. Louis Charles Legrand, « Cuádruple Alianza celebrada el 22 de Abril de 1834 », 1834, lithographie, 301 x 395 mm.

Madrid, Museo del Romanticismo

21Dans la perspective de l’étude de notre estampe, on s’arrêtera surtout sur deux œuvres de la décennie suivante, dans lesquelles le même dispositif sert à évoquer la mémoire de « martyrs ». Ainsi, l’estampe anonyme intitulée Martyrs morts pour l'ordre et la République, datée vers 1848, utilise le même procédé du regroupement de bustes au sein d’une nuée, encadrés cette fois par une sorte de bordure de pierre tombale fictive (Fig. 8).

Fig. 8. [Anonyme], « Martyrs morts pour l'ordre et la République », vers 1848, lithographie, aquatinte, 440 x 310 mm.

Paris, Musée Carnavalet

22Plus intéressante encore est l’estampe de Luis López Piquer intitulée Virtus Fides Fatum, datant probablement de 1841 et imprimée à Paris (Fig. 9)41. Réalisée vraisemblablement à l’instigation de la régente María Cristina, elle représente le portrait en buste du général Diego de León entouré de celui de six autres militaires fusillés cette année-là pour avoir participé à la tentative de coup d’État contre Espartero. Tandis qu’au sommet de la composition, des rayons lumineux émanent d’une couronne surmontant les initiales d’Isabelle II, dans la partie inférieure de l’image, l’horizon, placé très bas, donne du relief aux monuments funéraires qui emplissent un paysage désolé. Entourés d’une couronne de laurier ornée d’un phylactère ne mentionnant qu’une date (« octubre 1841 »), les bustes des héros, au centre de l’image, apparaissent enveloppés dans une nuée dont la connotation chrétienne est évidente.

Fig. 9. Luis López Piquer (dessinateur), Charles Vogt (lithographe), « Virtus, Fides, Fatum », vers 1841, lithographie, 860 x 600 mm.

Madrid, Museo Nacional del Romanticismo

  • 42 860 mm x 600 mm pour Virtus Fides Fatum, 890 x 623 mm pour Víctimas de la causa popular.

23La proximité iconographique entre cette dernière estampe et Víctimas de la causa popular, mais aussi les différences qui les séparent, sont très éclairantes et nous permettent de mieux comprendre l’originalité de l’estampe de Legrand. La confrontation de ces images de grand format, aux dimensions quasiment identiques42, fait tout d’abord nettement ressortir l’effet de masse produit par la composition de Legrand. Face aux 7 bustes de Virtus Fides Fatum, les 41 portraits de Víctimas de la causa popular signifient certes d’abord la force du nombre, mais leur juxtaposition très serrée suggère aussi la proximité idéologique et la solidarité même qui les unissent, à l’opposé des figures individuelles isolées de Virtus Fides Fatum. Ensuite, les allusions communes à un paradis céleste accueillant les héros morts invitent à mesurer les divergences : au lieu de tombes isolées, c’est un cimetière compact qui occupe la partie basse de Víctimas de la causa popular ; surtout, la lumière divine ne vient pas d’en haut et n’émane pas de symboles monarchiques : elle est au contraire centrale, sans origine identifiable, et contraste, par son ampleur, avec le soleil beaucoup plus modeste qui rayonne derrière les colonnes d’Hercule dans un angle de la partie haute, reléguant cette allégorie monarchique traditionnelle à un rang secondaire. Enfin, tandis que le discours allégorique dans Virtus Fides Fatum est limité à la seule monarchie et à son incarnation par Isabelle II, il tient un rôle majeur dans Víctimas de la causa popular, au point que, si cette estampe peut être comprise immédiatement par un public peu cultivé, elle est aussi susceptible d’un autre niveau de lecture par un public plus savant.

24L’évident arrière-plan religieux de la composition se combine ainsi, dans la composition conçue par Ametller et Legrand, avec un système allégorique complexe qu’il faut tenter de décrypter.

  • 43 Sa représentation est conforme à celle préconisée par Gravelot et Cochin sous la forme d’une femme (...)
  • 44 Javier Varela, La muerte del rey: el ceremonial funerario de la monarquía española, 1500-1885, Madr (...)
  • 45 Le chêne semble peu courant dans le langage allégorique en usage en Espagne, par comparaison avec s (...)

25L’emplacement clef – en haut et au centre de la composition – est occupé par une allégorie de la Renommée43. Analysant les funérailles de Philippe V, Javier Varela avait observé l’apparition de ce motif à côté de la représentation classique des vertus chrétiennes du monarque : « El motivo de la fama o de la gloria mundana se contiene prudentemente dentro de un conjunto dominado por una visión cristiana del más allá : todavía faltaban varios decenios para que descollase sobre todo lo demás »44. Depuis lors, les recherches de C. Reyero et d’autres historiens ont confirmé la présence récurrente de cette figure dans la production iconographique de la Guerre d’Indépendance et du Trienio Liberal, aussi bien dans le camp absolutiste que dans le camp libéral. Ici, la présence à sa droite du livre ouvert de la constitution, ceint d’une couronne d’olivier, symbole de paix, donne immédiatement à la Renommée son sens politique. En désignant de sa main gauche les armoiries de l’Espagne et le lion, la Renommée invite également à y adjoindre une lecture patriotique, l’Espagne étant ici représentée par ses symboles les plus classiques, même si la branche de chêne et la palme qui encadrent le blason paraissent déjà inviter le spectateur à associer au libéralisme et au patriotisme les notions de force et de martyre45.

  • 46 À titre d’exemple, la Guia de forasteros en Madrid pour 1850. À la différence des colonnes d’Hercul (...)

26Cette allégorie centrale, qui condense l’essentiel de la signification du sacrifice consenti par les 41 figures rassemblées au-dessous, est complétée à gauche par une allusion classique à la gloire militaire sous la forme d’une accumulation de trophées, tandis qu’à droite les colonnes d’Hercule éclairées par un soleil resplendissant sont fidèles à la représentation traditionnelle de l’empire, complétée par celle des deux hémisphères, déjà quelque peu surannée dans les années 185046. Juste à côté de cette allégorie traditionnelle de l’Espagne et de ses possessions d’outremer, l’œil est attiré par des objets inattendus : un crucifix, un calice, des livres (sacrés ?), une hache, une chaîne et ses entraves, attachée à une borne, ainsi que deux autres objets difficiles à identifier (dont une longue-vue ?).

  • 47 Hubert François Gravelot, Charles-Étienne Cochin, Iconologie, op. cit., t. III, p. 33.

27En position secondaire, mais jouant un rôle décisif dans l’articulation entre l’espace du spectateur et l’espace de la fiction, les deux allégories féminines de la partie basse forment avec la Renommée une sorte de trinité. À gauche, une représentation de l’Histoire en train d’écrire, le regard tourné vers les martyrs. À droite, une figure féminine coiffée d’un bonnet phrygien et dotée d’une lance joue le rôle de l’admoniteur en regardant le spectateur et en désignant les martyrs de l’index de sa main droite : figuration très lisible de la « liberté acquise par la valeur », pour reprendre sa désignation dans le répertoire iconographique de Gravelot et Cochin47.

28Il est temps de préciser que, tout comme les portraits des martyrs et les autres éléments de la composition, ces allégories s’inscrivent dans une architecture à forte portée symbolique : un arc de triomphe, forme familière aux architectures éphémères sous l’Ancien Régime, utilisée encore par les absolutistes comme par les libéraux dans l’Espagne de la première moitié du XIXe siècle. Ses deux piédestaux sont couronnés chacun par un médaillon portant les inscriptions « honor y virtud » et « fe y constancia », et l’arche est ornée par un phylactère donnant son titre à l’estampe. Si la Renommée et les éléments qui l’entourent semblent faire partie intégrante de l’arc de triomphe, l’Histoire et la Liberté, placées sur une sorte de piédestal qui crée de la profondeur, se situent dans un entre-deux qui leur permet de jouer un rôle de connecteur entre l’espace du spectateur et celui de l’arc de triomphe. Tout en étant ainsi connectés, ces deux espaces sont néanmoins séparés par une soigneuse démarcation « hétérodiégétique » constituée par l’encadrement de teinte sépia. L’utilisation de cette teinte pour les inscriptions de la partie inférieure – alors que toutes les inscriptions internes à la composition sont en noir – contribue elle aussi à cette démarcation, même si, paradoxalement, cette teinte sépia typique des lithographies bicolores éditées par J. Donón renforce également la jonction des deux espaces.

29En définitive, malgré la multiplicité des visages réunis au centre de la composition et la richesse iconographique déployée, la lisibilité du message s’impose comme la caractéristique majeure de cette estampe. La relative sobriété des allégories utilisées, mais aussi la clarté architecturale, faite de symétrie et de rigueur géométrique, contribuent fortement à cette lisibilité : voici 41 victimes de la cause populaire, qui ont lutté en Espagne au nom de la Liberté, dont les vies sont dignes d’être recueillies par l’Histoire et dont l’éclat est proclamé par la Renommée.

30Mais le spectateur est-il seulement appelé à admirer ces martyrs et à se familiariser avec leurs noms scrupuleusement numérotés et détaillés dans la marge inférieure de la composition ? L’estampe ne délivre à ce sujet aucun message explicite. Cependant, la dédicace, « dedicado a los liberales españoles », crée à l’évidence un espace commun entre ces martyrs morts pour la liberté et les « libéraux espagnols » de 1853. C’est une communauté politique, ou tout au moins émotionnelle, qui est présentée comme la dédicataire, et en un sens la destinataire, du message transmis par l’estampe. Mais elle n’en est pas seulement la destinataire : l’estampe semble en effet conçue également pour contribuer à la former.

Quelle communauté émotionnelle ?

  • 48 L’outil de recherche Google Ngram Viewer confirme cette observation, pour le corpus espagnol de Goo (...)
  • 49 Voir à titre d’exemple la déclaration du commandant militaire de Segorbe dans El Español, 15-VII-18 (...)
  • 50 Texte en date du 28 juillet 1836 adressé à la reine, reproduit dans El Español, 19-VIII-1836.
  • 51 Ainsi le journal El Corresponsal, évoquant les troubles de Barcelone en novembre 1842, écrit-il dan (...)
  • 52 El Espectador, 23-III-1848.
  • 53 El Clamor Público, 17-XI-1850.
  • 54 El Clamor Público, 19-IV-1854 (n’oublions pas que le sous-titre du journal, depuis le 03-X-1846, es (...)
  • 55 El Clamor Público, 8-II-1857 (il s’agit d’une réponse à un article de El Occidente du 7-II-1857 dan (...)

31Si le contenu iconographique de l’estampe, comme on le verra, joue un rôle essentiel à la construction d’une communauté émotionnelle, les mots ne sont pas à négliger. Au dénotatif limpide de la dédicace, on opposera le connotatif remarquable de la locution « causa popular ». Une enquête sur cette locution et sur sa variante « causa del pueblo », à partir du corpus de périodiques numérisés à ce jour par la Hemeroteca Digital de la BNE, pour la période du XIXe siècle, révèle que sa présence dans la presse espagnole est quasiment insignifiante avant 183648. À partir de cette date, son usage devient fréquent, avec quelques pics repérables dans les années 1836-1843, autour de 1848 et de 1854, puis pendant le Sexenio Democrático. Une analyse historique fine de cet usage reste à faire, qui permettrait de distinguer des emplois banals, voire une désémantisation favorisant une appropriation idéologique très extensive de cette expression, d’emplois au contraire singularisants, contribuant à créer une communauté langagière et politique restreinte. Cette analyse de lexicologie politique, prêtant la plus grande attention au contexte, permettrait de distinguer tel usage de « causa del pueblo » dans le discours des loyalistes face aux carlistes49, d’un emploi manifestement caractéristique d’une position de gauche, comme celui qu’en fait la Junte provisoire de Malaga en juillet 183650, mais aussi d’une utilisation de ces termes qui en annule la portée générale au profit de la simple désignation d’un mouvement collectif local composé d’individus des classes sociales les plus basses51. Il apparaît qu’un usage identitaire de la locution semble dominer dans les années 1840 : celui qu’en fait le parti progressiste. C’est ainsi, par exemple, qu’en 1848, un éditorial du journal progressiste El Espectador, déplorant la suspension de la session des Cortès qui trahit selon lui la profonde division des modérés, manifeste sa confiance dans le succès à venir de la « cause populaire espagnole »52. De même, en 1850, le journal progressiste El Clamor público place son combat politique sous « la bannière triomphante de la cause populaire »53. Pour autant, un autre exemple tiré de ce même journal, quatre ans plus tard, montre que cette locution, par son imprécision même, a vocation à rassembler un peu au-delà du parti progressiste : « Los progresistas, y en general los hombres adictos a la causa popular, tienen declarada oposicion a los ministros del día, porque piensan, hablan y obran en sentido opuesto a sus principios »54. En définitive, plutôt que le sceau d’un parti en particulier, l’utilisation du mot « peuple » ou de la locution « cause populaire » constitue un marqueur lexical qui, selon le constat que dresse de manière polémique El Clamor Público en 1857, permet de rejeter les modérés hors du camp libéral55.

32Ces recherches lexicographiques montrent que, dans le contexte politique de 1853 et plus largement de la décennie modérée, l’utilisation de l’expression « causa popular » révèle l’intention des auteurs de l’estampe de s’inscrire dans le camp progressiste et démocrate, malgré la dédicace apparemment très extensive adressée aux « libéraux espagnols ». Si une communauté est ainsi ébauchée par ces quelques mots – quelle que soit l’imprécision du contour –, c’est bien l’ensemble de l’estampe qui, se nourrissant de références préexistantes, entend contribuer à la structuration de l’imaginaire politique de cette communauté.

33Tout d’abord, le caractère extrêmement ordonné de la composition, en associant les notions d’ordre et de rigueur à un camp politique que ses adversaires dénigrent précisément comme fauteur de troubles et d’anarchie, s’articule avec une série d’éléments qui renforcent et enrichissent son contenu idéologique.

  • 56 On relève le crucifix à proximité des colonnes d’Hercule, et les croix sur les poitrines de Vicenta (...)
  • 57 Essentiellement ceux de Riego et Mariana Pineda, au centre, et celui de Padilla, en haut.

34Ainsi, les deux couples de vertus qui figurent, telles des inscriptions, dans les médaillons couronnant chaque piédestal, entendent synthétiser les valeurs suprêmes qui guident ceux qui se sacrifient pour la « cause du peuple ». Ce martyre se voit donc adossé à un discours non seulement moral mais aussi religieux, même si le terme « foi » n’est pas dépourvu d’ambigüité et si l’ensemble de la composition fait peu de place aux symboles religieux56. À ces valeurs morales explicitement énoncées s’ajoutent la notion de fraternité, connotée par la juxtaposition serrée des bustes déjà observée, mais aussi celle d’égalité, à peine altérée par la discrète mise en valeur de certains portraits situés sur l’axe vertical central de l’image57. On remarque également l’alternance homme-femme des portraits placés sur cet axe : cette valorisation des femmes, susceptible de toucher plus particulièrement un public féminin, prend sans doute un relief notable dans le contexte du règne d’Isabelle II, reine d’une moralité peu exemplaire. En outre, le recours à un lexique allégorique abondant, tout comme l’architecture fictive de l’arc de triomphe, permettent aux auteurs de l’estampe d’inscrire leur discours dans une tradition rassurante, à l’opposé de l’image de révolutionnaires dangereux colportée par leurs adversaires.

35Ce souci de rigueur et de sérieux se remarque non seulement dans l’expression des valeurs morales qui unissent ces martyres, mais également dans la dimension mémorielle fondamentale de l’estampe. En effet, les 41 portraits sont entourés d’un texte surabondant mais soigneusement ordonné, découpé et inséré sous la forme d’inscriptions ornant les deux piédestaux. Pas moins de 378 noms figurent dans ces inscriptions qui suivent presque invariablement un schéma commun –nom en lettres capitales, modalité et date du martyre–, et se limitent à des énoncés nominaux lapidaires – au premier sens du terme – du type « JUAN MARTIN EL EMPECINADO./ ahorcado en Roa el 19 de/agosto de 1825 ». Cette liste impressionnante vise à donner un sentiment d’exhaustivité du relevé, de 1522 à 1848, même si une lecture détaillée révèle l’aveu discret de l’incapacité à recenser tous les noms des victimes, comme on peut le voir par exemple ici : « Muertos en las calles de/ Madrid combatiendo en/ el 7 de mayo de 1848/ RAMON JOAQUIN DOMIN-/GUEZ, CAMILO CARRETE-/RO, Y OTROS » Quant à sa mise en forme, elle exprime la volonté d’accorder exactement la même place à toutes les victimes dont les noms en lettres capitales ont tous la même taille de caractère.

  • 58 Thomas W. Laqueur, Le travail des morts : une histoire culturelle des dépouilles mortelles, Paris, (...)

36Cette fidélité mémorielle extrême semble prôner l’égalité des martyrs ; or l’étude de Thomas W. Laqueur sur l’essor des noms des défunts à l’époque moderne suggère que, si les noms des morts sont très présents dans l’Antiquité classique et si la chrétienté du Moyen-Âge a pu voir s’épanouir certaines formes d’inscription du nom des morts (le liber memorialis monastique ou les rouleaux mortuaires), c’est à l’époque moderne et plus particulièrement au XVIIIe siècle qu’une « nouvelle infrastructure institutionnelle et émotionnelle » se met en place qui démocratise ce conservatoire mémoriel : « […] les gens considéraient que la mort des plus humbles devait être inscrite d’une manière ou d’une autre, que ce soit dans la pierre, sur papier ou au sein d’un récit. Toute mort exige l’attention ; même les pauvres, et aussi les femmes, auront un nom dans la mort »58.

  • 59 Voir Pierre-Marie Delpu, “El marco transnacional. Los modelos europeos de la muerte pública (siglo  (...)
  • 60 Diario de avisos de Madrid, 16-IX-1836.

37Cependant, cette démocratisation s’articule, dans notre estampe, avec la reconnaissance de la nécessité de constituer un panthéon plus sélectif, par la mise en exergue de 41 des martyrs recensés, triplement présents ici puisqu’à leur portrait accompagné de son identification numérotée au bas de la composition s’ajoute leur présence dans la liste. En ce sens, cette estampe doit être considérée comme l’héritière de tout un processus de construction d’un martyrologe libéral qui débute lors de la Guerre d’Indépendance et reçoit une impulsion notable lors du Trienio Liberal, tant au plan local que national, donnant lieu par ailleurs à des pratiques funéraires et monumentales nouvelles, de manière tout à fait comparable à ce que l’on observe dans le reste de l’Europe59. Elle s’inscrit ainsi dans le droit fil des évocations de martyrs de la liberté telles qu’on peut en lire sous la plume de Quintana dès 1797, dans le journal des débats aux Cortès en 1820 ou encore dans le Panteón de los martires españoles, sacrificados por la libertad e independencia, publié par Luis Cucalón y Escolano en 1848-1849. Dans le domaine de l’estampe, on relève par exemple en 1836 la publication par Cayetano Palmaroli d’un portrait de Mariana Pineda60. Mais la proximité est encore plus évidente avec l’ouvrage strictement contemporain qu’Ametller publie en collaboration avec Mariano Castillo : Los mártires de la libertad española.

  • 61 On remarque par exemple que le portrait de Torrijos est identique ou encore que celui de Díaz Porli (...)
  • 62 « […] desde 1827 que narramos hasta 1833, subieron a los patíbulos muchos personajes ilustres, y qu (...)

38On ne sera pas surpris que la moitié des portraits présents dans l’estampe – 22 exactement – figurent également, identiques ou légèrement modifiés, dans le livre61. Pourtant, la solution de facilité qui aurait consisté à reprendre simplement les 29 portraits du livre n’a pas été retenue. L’explication réside certainement, au moins en partie, dans le caractère visiblement incomplet du livre tel qu’il a été publié. Le second tome se termine quelque peu brutalement, en effet, par une allusion à la période 1827-1833, que les auteurs promettent d’aborder dans un développement ultérieur de leur travail62. L’intention manifeste, dans l’estampe, d’embrasser une chronologie très large incluant les figures les plus récentes du martyre libéral – jusqu’en 1848 – contraste donc avec les limites chronologiques du livre, qui s’arrête au seuil de 1827. Doit-on en déduire qu’au-delà même de ce qui est annoncé par Ametller et Castillo à la fin du second tome, leur ambition était de publier un troisième tome couvrant les années 1828-1848 ? Quelle que soit la réponse à cette question, l’analyse de la liste des martyrs et des portraits rassemblés dans l’estampe s’avère fructueuse.

39Cette analyse fait notamment ressortir une volonté très nette de mettre en exergue les martyrs des années 1833-1848 : la place qu’ils occupent dans la liste inscrite sur les piédestaux est équivalente à celle de la période 1823-1833. Par ailleurs, en attribuant aux martyrs du XVIe siècle un espace similaire dans cette liste, Ametller et Legrand apparaissent fidèles à la mémoire libérale telle qu’elle se présente déjà à l’époque du Trienio Liberal. Mais cette insistance sur les héros de l’époque la plus récente se révèle encore plus manifeste s’agissant des portraits, puisque presque la moitié d’entre eux (18 sur 41) appartiennent à cette époque.

40L’ordonnancement des portraits, qui ne suit pas la rigueur strictement chronologique de la liste inscrite sur les piédestaux, est encore plus intéressante à étudier (Fig. 10).

Fig. 10. «Víctimas de la causa popular» : classement chronologique des figures historiques représentées.

Bleu : XVIe siècle. Jaune : 1814-1819. Orange : 1820-1833. Rouge : 1834-1848

  • 63 Voir Pierre Géal et Pedro Rújula (eds.), Los funerales políticos en la España contemporánea…, op. c (...)
  • 64 Javier Pérez Núñez, « Conmemorar la nación desde abajo: Las celebraciones patrióticas del Madrid pr (...)

41On observe, en effet, que les martyrs du XVIe siècle sont disposés tout en haut de l’ensemble, dans une position à la fois privilégiée et éloignée. Les héros qui ont péri sous le règne de Ferdinand VII occupent la partie centrale tandis que, sauf exception, les martyrs les plus récents se trouvent placés dans la partie basse, dans une situation de plus grande proximité avec le spectateur, comme si ce dernier était appelé non seulement à admirer des héros, mais aussi à prendre conscience de l’actualité de ce combat et à s’y engager peut-être lui-même. En outre, la richesse iconographique de la partie basse de l’estampe contribue fortement à cette sollicitation du spectateur, par le biais de plusieurs facteurs. Tout d’abord, ce cimetière fictif renvoie à des pratiques funéraires qui s’avèrent capitales dans la structuration des identités politiques dans l’Espagne du XIXe siècle63, mais les inscriptions du type « Huesca noviembre de 1848 » ou « Granada 26 de mayo de 1831 » nous rappellent également l’importance des dates et des pratiques commémoratives dans l’élaboration de la mémoire libérale64. Enfin et surtout, les représentations des scènes d’exécution requièrent doublement le spectateur : d’une part en sollicitant sa mémoire visuelle immédiate – directe ou le plus souvent indirecte, faite de gravures élaborées ou d’aleluyas sommaires – des évènements, et d’autre part en tant que supports narratifs appelant une lecture minutieuse et pouvant même susciter une mise en récit collective.

42Cette exaltation des martyrs les plus récents, notamment ceux des diverses insurrections de 1848, paraît en porte-à-faux par rapport à la dédicace très extensive de l’estampe : n’est-elle pas, en effet, beaucoup plus en phase avec la mémoire démocrate et républicaine qu’avec celle des progressistes ? On ne peut manquer d’établir une relation entre cette volonté de glorifier la mémoire de 1848 et l’utopie d’un parti progressiste-démocrate que défend Ametller dans son Catecismo, au nom d’une continuité logique entre progrès et démocratie :

  • 65 Victoriano Ameller, Catecismo político de los progresistas demócratas, op. cit., p. 16.

P. ¿Qué entendéis por progreso político ?
R. Las modificaciones sucesivas del orden político, que conducen al desarrollo de los principios liberales.
P. ¿Cuál es el fin de este desarrollo ?
R. El orden democrático.
P. Luego los que no amen la democracia no son verdaderos progresistas ?
R. No lo son ; porque el verdadero progreso político, es el que conduce a la perfección de la sociedad, y esta perfección solo está en los principios de libertad, de igualdad y de virtud ; es decir, en la democracia65.

  • 66 Florencia Peyrou, Tribunos del pueblo, op. cit., p. 39, 258 et passim.

43
Ainsi, tout en donnant des gages de respectabilité par le caractère rigoureusement ordonné et classique de la composition, et malgré le spectre idéologique large que suggèrent l’expression « causa popular » et la dédicace aux libéraux, l’estampe se présente manifestement aussi comme une apologie de la mémoire démocrate et républicaine. Certes, comme le souligne F. Peyrou, même après la création du Parti Démocrate, en 1849, il serait artificiel de considérer comme clairement définies les différentes forces politiques qui font partie du « magma » hétérogène situé à la gauche du progressisme, et dans le contexte répressif de 1853, les velléités d’union étaient particulièrement fortes66. Par ailleurs, on connaît mal la place qu’occupe le rapport au martyre au sein de chacune des tendances de cet ensemble. Pour autant, l’exaltation des martyrs de 1848 semble propre à celles qui se situent le plus à gauche.

44Si la publication d’une telle estampe ne pouvait donc que susciter des réticences de la part du pouvoir modéré en place, le témoignage historique inattendu que livre El Diario Español en 1874 révèle qu’elle fut l’objet, en 1853, d’un affichage qui eut des conséquences spectaculaires. L’intérêt considérable de ce témoignage me paraît justifier sa transcription presque intégrale :

  • 67 Je n’ai pu retrouver le numéro du Diario Español cité et commenté par El Imparcial du 10-XII-1874. (...)

Publicábase, allá por los años 1853 una obra titulada Los mártires de la libertad española, publicación que tuvo una acogida fabulosa en toda la España liberal. […]
Uno de sus redactores y a la vez propietario era un hoy día brigadier del ejército, persona de suma habilidad en el dibujo, y con ánimo de llamar la atención hacia la obra, trazó un cartel que litografió hábilmente el artista Sr. Donon, en el que aparecían fusilados, ahorcados y agarrotados Porlier, Torrijos, el Empecinado y otros patriotas.
El cartel se llevó al examen y aprobación del gobernador de la provincia, quien autorizó su publicación y fijación, poniendo un sello a cada ejemplar, y dando a sus autores un oficio en que se les otorgaba la publicidad de dichos carteles.
Sus editores consiguieron lo que se proponían, que fue llamar la atención de todos los transeúntes de Madrid, que en gran número contemplaban parados aquel patriótico reclamo.
Eran a la sazón ministro de la Gobernación el Sr. Don Antonio Benavides, gobernador civil D. Melchor Ordoñez, y secretario del gobierno Sr. Pérez Vento.
A S. M. la reina doña Isabel, al pasar una tarde en carretela descubierta por la Puerta del Sol, llamóle la atención ver tanta gente agrupada en diferentes puntos de tan céntrico sitio mirando los carteles indicados, y con la vivacidad de su carácter hizo que el cochero marchara despacio por haberse excitado también la curiosidad regia. Debió quedar tan malamente impresionada a vista del espectáculo que ofrecían los patíbulos y los cuerpos destrozados de tantos patriotas, que aquella noche se indicó al Sr. Benavides tomara las medidas que creyera convenientes para que desaparecieran de las esquinas aquellos carteles, que no podían mirarse, decía la reina, sin un sentimiento de horror.
El ministro de la Gobernación, dócil y condescendiente a la indicación de S. M., llamó al gobernador civil Sr. Ordoñez, y después de recibir las órdenes dispuso que por los agentes se arrancaran de las esquinas los carteles, se recogiera del litógrafo la piedra y se secuestraran los ejemplares que se encontraran impresos. Todo esto se ejecutó bajo la inspección del Sr. Pérez Vento.
Al saber los autores de Los mártires de la libertad española –son dos, y personas muy conocidas y apreciadas– la tropelía que se había llevado a efecto por los dependientes del gobernador, pidieron y obtuvieron en el acto una audiencia del Sr. Benavides, al que enseñaron la orden del Sr. Ordoñez autorizando la fijación de los carteles, por lo cual pidieron contra él la responsabilidad, pues garantidos con la aprobación de la autoridad competente, estaban en su derecho exigiendo al ministro los amparara en su pretensión.
El Sr. Benavides tomó sobre sí la responsabilidad de lo obrado por el gobernador ; pero tan enérgicamente se produjeron contra él las personas a quienes nos referimos, y tal decisión mostraron anunciándole le iban a acusar ante las Cortes y el Tribunal Supremo, que aquel alto funcionario del Estado llevó el asunto al Consejo, y para honra de quienes lo formaban, declararon que el ministro de la Gobernación y el gobernador civil habían atropellado intereses legítimos de una empresa que estaba escudada con la autorización que había solicitado y obtenido para fijar unos carteles, que la autoridad de la provincia no debió permitir, si en ello había algún reparo, pero que protegidos por ella, estaban en el caso los autores de la publicación de obtener una indemnización y la devolución de los ejemplares y la piedra litográfica.
El Sr. Benavides, con una caballerosidad que no debemos excusarle, previno al gobernador Sr. Ordoñez entregara en el acto a los autores de Los mártires de la libertad española 12.000 rs., en que habían tasado los perjuicios irrogados por la inutilización de los carteles, y además devolviera al Sr. Donon la piedra litográfica, como así lo ejecutó el Sr. Pérez Vento67.

  • 68 Jesusa Vega, « Libros y estampas: ocio, negocio y solaz en Madrid a finales del siglo XVIII », in A (...)

45Ce témoignage est riche d’enseignement sur la lecture faite par la reine elle-même de cette estampe. Si elle est révulsée par le spectacle des échafauds et des exécutions, c’est assurément moins par sensiblerie féminine que par hostilité politique vis-à-vis d’une mise en scène qui établit une continuité de la répression des martyrs de la « cause populaire » entre le règne de Ferdinand VII et le sien. Mais cette réaction somme toute attendue est finalement moins intéressante que ce que nous apprend ce témoignage de l’utilisation dans l’espace public de la gravure à des fins politiques. Dans le cas de Madrid, on sait que, en 1807 déjà et sans doute bien avant, les murs de la Puerta del Sol était un lieu où s’affichaient des annonces de toutes tailles et en tout genre, commerciales pour la plupart68. D’après le témoignage de 1874, Víctimas de la causa popular constituait une forme de publicité pour le livre publié au même moment par Ametller et Castillo, mais l’on ne peut que souligner l’habileté d’Ametller consistant à se servir d’une annonce commerciale implicite comme paravent d’un message politique évident. La réaction de la reine suggère même qu’on avait volontairement placé cette affiche à une hauteur suffisante pour que sa partie basse se trouve à la hauteur des yeux.

Conclusion

  • 69 Juan Pan-Montojo, « El progresismo isabelino », in Manuel Suárez Cortina (ed.), La redención del pu (...)
  • 70 El Clamor Público, 22-VII-1854 et El Clamor público, 04-VIII-1854.
  • 71 Du moins si l’on en croit ce pittoresque dialogue fictif entre des curieux examinant les portraits (...)

46Emblématique d’une propension de la gauche du libéralisme espagnol à recourir aux martyrs pour donner corps à son identité politique69, Víctimas de la causa popular n’est pas simplement un « trabajo histórico que al mérito de su desempeño reúne el de la originalidad », comme l’affirme El Clamor público lors de sa parution. Certes son érudition, sa qualité artistique et son originalité même sautent aux yeux dès lors qu’on compare cette estampe à celles qu’on pourrait considérer comme des précédents, non seulement en Espagne mais en Europe. Pourtant, au terme de cette enquête, c’est bien sa matérialité même qui nous conduit à nous interroger sur les multiples usages dont elle a fait l’objet dès sa parution. Censurée par la reine elle-même, l’estampe connaît une nouvelle vie durant le Bienio progresista de 1854-1856. On la voit réapparaître très probablement dans les rues de Madrid, le 19 juillet 1854, arborée comme une espèce de bannière par un groupe de la Milice nationale70, et on la retrouve, par exemple, à la devanture du marchand d’estampes Pelegrini en juillet 1855, à côté des portraits d’Espartero, de Narváez ou de la régente María Cristina71. Les exemplaires de Víctimas de la causa popular qui circulèrent connurent assurément bien d’autres usages, dans des espaces privés ou semi-privés, mais l’histoire des usages de l’estampe politique au XIXe siècle reste à faire.

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Notes

1 Je remercie Jesusa Vega, Marie-Angèle Orobon et Pierre-Marie Delpu pour leurs précieux conseils.

2 Pedro Rújula, « La densificación del universo político popular durante la Guerra de la Independencia », in Pedro Rújula, Jordi Canal (coords.), Guerra de ideas: política y cultura en la España de la Guerra de la Independencia, Madrid-Zaragoza, Institución Fernando el Católico, Marcial Pons Historia, 2011, p. 173-190.

3 Estampas de la Guerra de la Independencia [exposición], Madrid, Calcografía Nacional, Ayuntamiento de Madrid, Caja de Ahorros de Asturias, 1996.

4 Carlos Reyero, Monarquía y romanticismo: el hechizo de la imagen regia, 1829-1873, Tres Cantos, Madrid, Siglo XXI España, 2015 ; Carlos Reyero, Alegoría, nación y libertad: el Olimpo constitucional de 1812, Tres Cantos, Madrid, Siglo XXI, 2010 ; Ester Alba Pagán, « Representaciones de la reina en la retórica visual del absolutismo fernandino: la imagen de María Josefa Amalia de Sajonia como estrategia de la alianza entre el trono y el altar », Ars longa: cuadernos de arte, 2016, n° 25, p. 201-220 ; Ester Alba Pagán, « Vicio y virtud en la alegoría de exaltación monárquica: del fin del Antiguo Régimen al liberalismo », in Rafael Zafra Molina, José Javier Azanza López (coords.), Emblemática trascendente: hermenéutica de la imagen, iconología del texto, Universidad de Navarra, 2011, p. 137-148 ; Marie-Angèle Orobon, « El cuerpo de la nación: alegorías y símbolos políticos en la España liberal (1808-1874) », Feminismo/s, 2010, n° 16, p. 39-64.

5 Jordi Roca Vernet, « Las imágenes en la cultura política liberal durante el Trienio (1820-1823): el caso de Barcelona », Cuadernos de Ilustración y Romanticismo, 2002, n° 10, p. 185-220.

6 Carlos Reyero, Monarquía y romanticismo, op. cit., p. 9-16.

7 La condamnation précisait qu’il devrait parcourir les rues de Madrid avec le portrait accroché au cou (Gaceta de Madrid, 30-X-1824, cité par Josep Fontana, De en medio del tiempo: la Segunda Restauración Española, 1823-1834, Barcelone, Crítica, 2006, p. 95).

8 Le nom est indifféremment orthographié Ameller ou Ametller. Les notices biographiques disponibles sur Wikipedia et sur https://dbe.rah.es/ sont brèves et parfois erronées.

9 Victoriano de Ameller, Aux citoyens membres de l’Assemblée nationale, Perpignan, Imprimerie de J.-B. Alzine, juillet 1848, cité par Florencia Peyrou, « 1848 et le Parti démocratique espagnol », Le Mouvement Social, janvier-mars 2011, n° 37, p. 17-22.

10 Joan Barnadas Puigferrer, « La Guerra dels Matiners a Olot », Annals del Patronat d’Estudis Històrics d’Olot i Comarca, 2016, n° 27, p. 135-166.

11 Maties Ramisa Verdaguer, « Republicans contra carlistes al districte d’Olot », Annals del Patronat d'Estudis Històrics d'Olot i Comarca, 2019, n° 30, p. 127-142 (il s’agit là d’une source essentielle pour la biographie d’Ametller).

12 Victoriano de Ameller, Catecismo político de los progresistas demócratas, Bayonne, [s. e.], 1850, p. 60.

13 La première annonce de sa publication se trouve dans El Clamor público du 21-I-1853. Le ministère de Gobernación en interdit d’abord la publication (La Nación, 30-I-1853), avant de lever cette interdiction. Selon une notice biographique consacrée à Ametller publiée en 1854, Mariano Castillo est à cette date gobernador civil de Lugo (Francisco de Paula LL.,. Biografía de D. Victoriano de Ameller, candidato de la provincia de Zamora para las Cortes Constituyentes de 1854, Zamora, Imp. de D. Nicanor Fernández, 1854, p. 19-20) ; je remercie Joan A. Abellán pour cette information. Il a fait partie de la rédaction de El Tribuno et défend en 1858 l’Union Libérale (La Discusión, 13-X-1858, cité par Florencia Peyrou, Tribunos del pueblo: Demócratas y republicanos y en la España de Isabel II, Madrid, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 2008, p. 257).

14 L’établissement lithographique qui imprima ces estampes est celui de Julio Donón, le plus actif de la période aussi bien à Madrid qu’au niveau national (José Ibáñez Álvarez, El Gabinete de Estampas del siglo XIX del Museo Romántico de Madrid, Tesis doctoral, Universidad Complutense de Madrid, 2003, p. 141 et passim), mais le nom du ou des graveurs n’apparaît pas.

15 La Nación, 06-XI-1853, El Clamor Público, 01-XI-1853 et 02-XI-1853.

16 La Nación, 15-XI-1853.

17 José Ramón de Urquijo y Goitia, « La revolución de 1854 en Zamora », Hispania, 1991, n° 177, p. 245-286 ; José Ramón Milán García, « Liderazgo nacional y caciquismo local: Sagasta y el liberalismo Zamorano », Ayer, 2000, n° 38, p. 233-262.

18 María del Carmen López Sánchez, La mano del rey: el mayordomo mayor en la Casa Real del siglo XIX, Tesis Doctoral, Universidad Carlos III de Madrid, 2017 p. 248.

19 C’est le sujet central de l’étude de Maties Ramisa Verdaguer.

20 L’audition du candidat Ametller par le Congrès donne lieu à une très longue intervention de sa part, dans laquelle il prétend notamment mettre en lumière les pressions et les fraudes, mais aussi mettre en cause le gouvernement (Diario de Sesiones, 13-XI-1860, 14-XI-1860 et 16-XI-1860).

21 Diario de Barcelona, 29-V-1863, La Época, 30-X-1865.

22 Maties Ramisa Verdaguer, « Republicans contra carlistes al districte d’Olot », op. cit.

23 El Pensamiento español, 13-X-1868, La Época, 04-IV-1871.

24 La Iberia, 28-XII-1887.

25 La Época, 02-I-1890.

26 Voir sa défense par Calvo Asensio au Congreso (Diario de Sesiones, 15-III-1862).

27 Juicio crítico de la guerra de Africa, ó, Apuntes para la historia contemporánea: dedicados á la prensa periódica de todos los mátices políticos, Madrid, Imp. de Francisco Abienzo, 1861 ; Ideas sobre la reforma de la fuerza armada en España, Madrid, Imp. La América, 1870.

28 Une synthèse dans Jesusa Vega, Museo del Prado. Catálogo de estampas, Madrid, 1992, p. 123.

29 El Correo, 29-VII-1829, cité par Jesusa Vega, Origen de la litografía en España El Real establecimiento bibliográfico [exposición celebrada en] Museo Casa de la Moneda, octubre-diciembre 1990, Madrid, Fábrica Nacional de Moneda y Timbre, 1990, p. 157.

30 Relatorio geral da exposição de productos de industria portugueza / feita pela Sociedade Promotora da Industria Nacional, em 22 de Julho de 1838, Lisboa, Typ. de José Baptista Morando, 1838, p. 22. Agostinho Araújo, « Para o estudo da imagem pública das artes plásticas ao tempo do Setembrismo », in Do Absolutismo ao Liberalismo: Actas do IV Congresso Histórico de Guimarães, 2009, Câmara Municipal de Guimarães, p. 39-66.

31 Sur les rapports possibles entre ces vues urbaines et la photographie alors naissante, voir http://grandmonde.blogspot.com/2007-VII-

32 Par exemple Manuel Fernandes Thomas / C. Legrand. - [S.l. : s.n., 1841] ([Lisboa] : Lith. de M.el Luiz) : https://purl.pt/4550-III-

33 Oscar Comettant, Tres años en los Estados Unidos: estudio de los hábitos y costumbres americanas, Madrid, J. J. Martínez, 1858.

34 Il s’agit d’une allégorie en hommage au 7 juillet 1822 et d’une scène illustrant ce vers : « Iberia fue, Españoles, que no hay patria ».

35 Par opposition à des portraits collectifs « réels », représentant une scène historique cohérente, comme dans la gravure où figurent les participants au Congrès de Vienne par Jean Godefroy, d’après un dessin de Jean-Baptiste Isabey.

36 Voir par exemple Sylvain Bonnet, Généalogie des Bourbons dédiée au duc de Bourgogne par Villars, 1682, Bibliothèque nationale de France.

37 Il est à noter que cette forme est également employée vers 1800 par le graveur Donas pour le portrait de la famille de Charles IV (Museo Municipal, Madrid, IN. 2092).

38 https://wellcomecollection.org/works/ap2t3sz3 et https://collections.vam.ac.uk/item/O102383/les-artistes-contemporaines-print-llanta/

39 Biblioteca Nacional de España, IH-GRUPOS/49 - IH-GRUPOS/52.

40 Museo Romántico, INV. 4.359.

41 Museo Romántico, INV. 1.052. Voir la fiche disponible ici : http://ceres.mcu.es/pages/ResultSearch?txtSimpleSearch=VIRTUS,%20FIDES,%20FATUM.&simpleSearch=0&hipertextSearch=1&search=simpleSelection&MuseumsSearch=MNR%7C&MuseumsRolSearch=17&

42 860 mm x 600 mm pour Virtus Fides Fatum, 890 x 623 mm pour Víctimas de la causa popular.

43 Sa représentation est conforme à celle préconisée par Gravelot et Cochin sous la forme d’une femme ailée soufflant dans une trompette et tenant dans la main droite une branche d’olivier, « symbole caractéristique des actions vertueuses que cette déesse s’empresse de publier » (Hubert François Gravelot, Charles-Étienne Cochin, Iconologie, ou Traité de la science des allégories, Paris, Le Pan, 1791, t. IV, p. 63), excepté le geste de la main gauche désignant les armoiries de l’Espagne.

44 Javier Varela, La muerte del rey: el ceremonial funerario de la monarquía española, 1500-1885, Madrid, Turner, 1990, p. 158.

45 Le chêne semble peu courant dans le langage allégorique en usage en Espagne, par comparaison avec son emploi plus fréquent dans la France révolutionnaire et républicaine ; voir Jean-Charles Benzaken, « L'allégorie de la Liberté et son bonnet dans l'iconologie des monnaies et médailles de la Révolution française (1789-1799) », La Gazette des archives, 1989, n° 146-147, p. 338-377.

46 À titre d’exemple, la Guia de forasteros en Madrid pour 1850. À la différence des colonnes d’Hercule, étroitement associées aux armoiries, il semble que l’usage du symbole des deux hémisphères régresse fortement dans la seconde moitié du XIXe siècle en Espagne.

47 Hubert François Gravelot, Charles-Étienne Cochin, Iconologie, op. cit., t. III, p. 33.

48 L’outil de recherche Google Ngram Viewer confirme cette observation, pour le corpus espagnol de Google Books. Avant 1836, les rares occurrences rencontrées dans la presse espagnole concernent majoritairement la France ou l’Angleterre, à quelques exceptions près telles que El Espectador, 11-V-1821.

49 Voir à titre d’exemple la déclaration du commandant militaire de Segorbe dans El Español, 15-VII-1836.

50 Texte en date du 28 juillet 1836 adressé à la reine, reproduit dans El Español, 19-VIII-1836.

51 Ainsi le journal El Corresponsal, évoquant les troubles de Barcelone en novembre 1842, écrit-il dans son numéro du 22-XI-1842 : « El pueblo acaba de poner en libertad a los redactores del Republicano presos por el jefe político, los cuales han volado a ocupar un puesto en la línea más avanzada de los defensores de la causa popular. […] Algunos fanáticos de la causa popular han concebido el insensato proyecto de asaltar la ciudadela y empiezan a ponerlo en ejecución […] ».

52 El Espectador, 23-III-1848.

53 El Clamor Público, 17-XI-1850.

54 El Clamor Público, 19-IV-1854 (n’oublions pas que le sous-titre du journal, depuis le 03-X-1846, est « periódico del partido liberal »).

55 El Clamor Público, 8-II-1857 (il s’agit d’une réponse à un article de El Occidente du 7-II-1857 dans lequel on peut lire : « Los órganos de la oposición progresista pretenden, por lo visto, ejercer el monopolio del liberalismo, y excluyen de esta comunión a los moderados, haciéndoles de igual condición que los absolutistas ».) Comme l’écrivent Juan Francisco Fuentes et Javier Fernández Sebastián à propos du Bienio Progresista : « Todo indica que ciertos sectores de la izquierda seguían considerando al partido progresista como el partido liberal por excelencia » (article « Liberalismo », dans Juan Francisco Fuentes et Javier Fernández Sebastián (dirs.), Diccionario político y social del siglo XIX español, Madrid, Alianza, 2002, p. 423)

56 On relève le crucifix à proximité des colonnes d’Hercule, et les croix sur les poitrines de Vicenta Jimeno et de l’évêque Antonio Acuña. À titre de comparaison, on se souvient que les quatre statues allégoriques qui entourent l’obélisque du Dos de Mayo ont pour noms : Constancia, Valor, Virtud, Patriotismo.

57 Essentiellement ceux de Riego et Mariana Pineda, au centre, et celui de Padilla, en haut.

58 Thomas W. Laqueur, Le travail des morts : une histoire culturelle des dépouilles mortelles, Paris, Gallimard, 2018, p. 535.

59 Voir Pierre-Marie Delpu, “El marco transnacional. Los modelos europeos de la muerte pública (siglo XIX)”, in Pierre Géal et Pedro Rújula (eds.), Los funerales políticos en la España contemporánea. Cultura del duelo y usos públicos de la muerte, Zaragoza, Prensas de la Universidad de Zaragoza, à paraître en 2023, et Pierre-Marie Delpu, Les nouveaux martyrs (XVIIIe-XXe siècles), Paris, Passés Composés, à paraître en 2023.

60 Diario de avisos de Madrid, 16-IX-1836.

61 On remarque par exemple que le portrait de Torrijos est identique ou encore que celui de Díaz Porlier est quasiment identique, à quelques détails de costume près. Cette observation conduit naturellement à penser que les illustrations du livre, non signées, sont aussi de Legrand. On notera par ailleurs une probable erreur dans le nom « Pedro Maldonado » pour le portrait n °5, beaucoup moins célèbre que Francisco Maldonado (dont le portrait est réutilisé).

62 « […] desde 1827 que narramos hasta 1833, subieron a los patíbulos muchos personajes ilustres, y quedaron en los campos generales y patriotas muy distinguidos, como tendremos ocasión de observar en el curso de nuestra obra ».

63 Voir Pierre Géal et Pedro Rújula (eds.), Los funerales políticos en la España contemporánea…, op. cit.

64 Javier Pérez Núñez, « Conmemorar la nación desde abajo: Las celebraciones patrióticas del Madrid progresista, 1836-1840 », Historia y política, 2016, n° 35, p. 177202.

65 Victoriano Ameller, Catecismo político de los progresistas demócratas, op. cit., p. 16.

66 Florencia Peyrou, Tribunos del pueblo, op. cit., p. 39, 258 et passim.

67 Je n’ai pu retrouver le numéro du Diario Español cité et commenté par El Imparcial du 10-XII-1874. Un tel degré de précision dans le témoignage suggère qu’il a été rédigé par une personne très au fait de ces événements, même si certaines données sont fautives (aucune mention de Legrand, en particulier).

68 Jesusa Vega, « Libros y estampas: ocio, negocio y solaz en Madrid a finales del siglo XVIII », in Alicia Cámara Muñoz, Álvaro Molina Martín, Margarita Ana Vázquez Manassero (coords.), La ciudad de los saberes en la Edad Moderna, Gijón, Trea, 2020, p. 243-260.

69 Juan Pan-Montojo, « El progresismo isabelino », in Manuel Suárez Cortina (ed.), La redención del pueblo. La cultura progresista en la España liberal, Santander, Publicaciones de la Universidad de Cantabria, 2006, p. 183-208 et Rafael Zurita Aldeguer, « El progresismo. Héroes e historia de la nación liberal », in María Cruz Romeo Mateo, María Sierra Alonso (coords.), La España liberal: 1833-1874, Madrid-Zaragoza, Marcial Pons Universidad de Zaragoza, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2014, p. 317-346. Cette propension paraît particulièrement notable lors de la révolution de 1854 : des inscriptions avec les noms des martyrs ou de batailles célèbres font partie de la décoration du banquet patriotique de la presse libérale organisé à Madrid le 14 août 1854, tout comme la corrida caritative qui a lieu le 21 août 1854, (voir El Clamor Público, 15-VIII-1854 et La Iberia, 16-VIII-1854.

70 El Clamor Público, 22-VII-1854 et El Clamor público, 04-VIII-1854.

71 Du moins si l’on en croit ce pittoresque dialogue fictif entre des curieux examinant les portraits rassemblés dans cette devanture : anonyme, « Madrid al daguerreotipo : estampería de Pelegrini. Miscelánea político-social », Fray Tinieblas, 01-VII-1855, p. 2-4.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Géal, « Un panthéon martyrial censuré par Isabelle II : enquête sur l’estampe « Víctimas de la causa popular » »Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 30 | 2023, mis en ligne le 08 avril 2026, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/15216 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ccec.15216

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Auteur

Pierre Géal

ILCEA4, Université Grenoble Alpes

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