D’Ángel Rodríguez Leira à Ángel Cariño López
Résumés
Cet article retrace le parcours d’un combattant antifasciste qui, fuyant l’Espagne franquiste, poursuit la lutte contre le nazisme en Afrique du Nord et en Europe avant de se retrouver en France, où il s’installe et vit jusqu’à sa mort, sans jamais retourner en Galice. Comme tant d’autres exilés, le destin de notre protagoniste est marqué par les guerres civile et mondiale, par la séparation de sa famille et de son pays, par la reconstruction d’une nouvelle vie en France, par le silence et par la présence d’un passé complexe et difficile.
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1La vie du combattant antifasciste que fut Ángel Rodríguez Leira, pour lui peut-être, a été une vie normale, semblable à celles de ses compagnons de lutte ou à d’autres personnes durant la période 1930-1940 en Europe. Dans la perspective actuelle, cette normalité peut nous surprendre. Depuis plus d’un demi-siècle, les Européens occidentaux sont nés et ont vécu dans un contexte de paix sur leurs territoires. La norme a changé et la (re)découverte de l’expérience des combattants antifascistes nous permet de mieux comprendre la complexité et les difficultés de l’exil antifranquiste.
La vie en Galice
2Ángel Rodríguez Leira naît en 1914 à Cariño, village du nord de la Galice, dans la comarque d’Ortegal, province de La Corogne. Son père s’appelle Manuel Rodríguez López et sa mère María Leira Losada, ils habitent la paroisse d’A Pedra. Cariño est un port ouvert sur l’Atlantique, dont la pêche est l’activité économique la plus importante au début du xxe siècle. Cette activité a également favorisé l’émergence d’une industrie de la conserve. La mer est indissociable de la vie de Cariño et elle fait partie du quotidien de l’enfance et de la jeunesse d’Ángel. C’est ainsi que, lorsqu’il atteint l’âge de travailler, il s’emploie comme marin-pêcheur, comme tant d’autres jeunes de la région.
- 1 Óscar Freán Hernández, El movimiento libertario en Galicia, 1910-1936, Sada, Ediciós do Castro, 200 (...)
3Durant les années 1930, le contexte légal et politique de la IIe République favorise le développement du mouvement ouvrier et du syndicalisme de classe. À Cariño, comme dans d’autres villes et villages du pays, les ouvriers s’organisent en syndicats et rejoignent les centrales syndicales nationales. De fait, un Syndicat de l’Industrie de Pêche de la Confédération Nationale du Travail (cnt) est constitué en 1934 à Cariño, dont Ángel est l’un des premiers adhérents. Sur son carnet syndical figurent le numéro 6 et la date d’adhésion du 18 juin 1934. En octobre de la même année, ce syndicat fait partie de la Fédération Nationale de l’Industrie de la Pêche de la cnt1.
- 2 Courrier électronique de Mar y Luz Cariño López à Óscar Freán Hernández, 7 avril 2022.
4Cet engagement syndical indique qu’Ángel a déjà une conscience politique et sociale. À ce moment-là, il a 20 ans et, sans doute, une certaine expérience professionnelle. En ce qui concerne sa vie personnelle, il se marie en 1933 et sa première fille, Marina, naît à la fin de l’année 1934. Avec son épouse, il souhaite sans doute offrir un bel avenir à sa famille et, à cette fin, il envisage un changement professionnel, dans le but d’améliorer ses conditions de travail et son salaire. C’est probablement pour cette raison qu’il quitte Cariño en septembre 1935 pour aller travailler dans la ville de La Corogne. D’après sa famille, son but est d’embarquer sur de plus gros bateaux de pêche que ceux de son village natal2. Il continue donc son activité professionnelle dans le même domaine et il rejoint ainsi le syndicat local des pêcheurs de la cnt « El Despertar Marítimo ».
- 3 Les différentes sources nous indiquent entre 700 et 1 500 adhérents dans les années 1930. Les chiff (...)
5La Corogne alors est une ville commerçante qui compte une activité culturelle et sociale riche. Du point de vue politique, depuis des décennies, elle est aussi un bastion des idées progressistes et démocratiques. Le mouvement anarchiste est particulièrement fort à La Corogne et, durant les années 1930, la plupart des organisations ouvrières sont rattachées à la cnt. « El Despertar Marítimo » est l’un des syndicats les plus importants de la ville, il compte à peu près 1 000 adhérents au moment de l’adhésion d’Ángel Rodríguez3. Sur sa carte confédérale d’adhérent, conservée par la famille, nous pouvons voir les timbres qui montrent la façon dont il contribue financièrement au soutien de la presse militante, aux grèves de ses camarades ou aux écoles rationalistes.
6Le mouvement anarchiste de La Corogne est en pleine période de réorganisation quand Ángel arrive dans cette ville. Suite au mouvement révolutionnaire d’octobre 1934, la répression subie par les organisations libertaires a affaibli fortement leurs activités. Ce mouvement révolutionnaire n’a pas été spécialement suivi par les militants anarchistes de La Corogne, mais la répression générale contre le mouvement ouvrier a malgré cela touché les syndicats et les associations libertaires de la ville. En septembre 1935, dans un contexte de faible conflictualité, les syndicats de la cnt essayent de remobiliser leurs bases.
7L’air du temps est favorable à l’unité des partis et des syndicats ouvriers. Partout en Europe, la montée des régimes totalitaires de droite favorise le rapprochement des forces de gauche sous la bannière de l’antifascisme. En Espagne, fin 1935, pour s’attaquer au régime républicain en place, une conspiration commence à s’organiser parmi les secteurs les plus conservateurs de la société, dont une partie de l’armée. Cette conspiration s’accélère au printemps 1936 à la suite de la victoire électorale du Front Populaire aux élections de février. Le retour de la gauche modérée au pouvoir ouvre à nouveau un espace aux réformes progressistes, mais suscite une résistance des élites traditionnelles aux changements favorables au peuple. Les tensions politiques et sociales s’accentuent et les rumeurs de putsch sont de plus en plus fortes.
8Le coup d’État a lieu le 18 juillet ; les organisations de gauche s’organisent à La Corogne pour faire face aux putschistes, mais, par manque d’armes, elles ne peuvent résister à l’action des phalangistes et des militaires favorables au soulèvement. La répression déclenchée par les putschistes contre les démocrates est brutale. La terreur est imposée et tous les militants et sympathisants des syndicats et partis de gauche sont des cibles potentielles de la violence contre-révolutionnaire. Nous ne savons pas comment Ángel et sa famille vivent le putsch militaire et le début de la guerre civile. Visiblement, ils retournent dans leur village natal de Cariño, considérant probablement que cet endroit est plus tranquille et plus sûr que la ville de La Corogne, noyau politique des anarchistes et des forces républicaines.
- 4 Era Azul. Guión de Falange Española Tradicionalista y de las jons de Ortigueira, Ortigueira, n°43, (...)
9L’ensemble de la Galice tombe rapidement sous le contrôle de l’armée franquiste et la peur de la répression est très forte parmi les personnes ayant eu, dans un passé récent, un engagement à gauche. Si la fuite n’est pas possible, il faut s’adapter pour passer inaperçu ou faire semblant d’être partisan du nouveau régime en place. Ángel se retrouve dans cette situation complexe. Son adhésion à la cnt peut avoir des conséquences mauvaises, même si, apparemment, il n’a pas eu de responsabilités au niveau de son syndicat. Le plus judicieux pour éviter des ennuis est de ne pas se faire remarquer et de montrer quelques sympathies pour le nouveau pouvoir en place. C’est pour cette raison que nous retrouvons la trace d’Ángel dans un journal phalangiste local ; son nom apparaît dans une liste de contributeurs à la reconstruction du cuirassé « España », navire de guerre coulé en avril de la même année4. Il est impossible de savoir si c’est Ángel, ou sa femme ou ses parents, qui sont à l’origine de cette initiative. En tout cas, cette démarche est peu cohérente avec son parcours personnel et elle doit s’expliquer par la nécessité de s’adapter pour survivre dans le contexte hostile du moment.
La guerre en Espagne
10Fin 1937 ou début 1938, Ángel est mobilisé par l’armée franquiste. Sa fille et sa femme, enceinte, sont restées à Cariño. Il ne peut pas l’imaginer, mais ce départ est un départ sans retour car il ne retournera plus jamais en Galice. Après une formation rapide à Burgos, il est envoyé sur le front près de Tolède. Le fait d’être envoyé à la guerre est problématique pour lui, non seulement pour le risque évident pour sa vie, mais aussi parce qu’il se retrouve aux côtés des putschistes, face aux républicains. Étant donné son idéologie et ses principes, un embarras considérable et une contradiction personnelle ont dû le saisir. Cela explique, sans doute, sa décision de déserter le camp franquiste pour rejoindre les antifascistes. C’est ainsi qu’à un moment donné, il réussit à rejoindre l’Espagne démocratique afin de continuer la lutte, cette fois-ci contre les franquistes. Entre temps, son fils Ángel est né ; fils qu’il ne va rencontrer que des années plus tard.
- 5 Archivo Histórico Nacional (Espagne), FC-Causa General, 1391, exp. 1, « Causa General de la provinc (...)
- 6 Sur les désertions de l’armée franquiste, cf. Francisco J. Leira Castiñeira, Soldados de Franco. Re (...)
11En février 1938 il est en territoire républicain. Son nom apparaît parmi les prisonniers de la Prison Centrale de San Miguel de los Reyes de Valence (Espagne). D’après ce document, il est arrêté par le Service d’Information de l’état-major de l’Armée du Levant. Son séjour en prison est relativement court, du 2 au 9 février5. Il est probablement lié à sa désertion et à l’interrogatoire des services d’information républicains6. Après sa sortie, Ángel poursuit la guerre dans les rangs républicains, mais nous n’avons aucune information sur son parcours durant cette période et jusqu’à la fin des combats.
12La victoire des putschistes va conduire Ángel à l’exil. Il choisit le départ du pays tant pour des raisons idéologiques que pragmatiques. Du point de vue des idées, la vie sous un régime dictatorial et clérical ne correspond pas à ses convictions antifascistes et à sa pensée politique démocratique et libertaire. Du point de vue pragmatique, la menace de la répression est également évidente en raison de sa désertion des rangs franquistes et de son engagement aux côtés des républicains. Potentiellement, Ángel est sans doute une cible pour la violente répression franquiste et phalangiste. Retourner chez lui et rejoindre sa famille n’est pas possible pour le moment.
13Il embarque à Guardamar del Segura (Alicante) à bord d’une chaloupe de sept mètres avec onze de ses compagnons. Ils commencent ainsi une traversée de la Méditerranée à la rame pour sauver leur vie. Pour nourriture, ils n’ont que quelques oranges récupérées quelque part autour de la ville de Guardamar. Cette traversée a dû avoir lieu en mars 1939. Partis vers le Sud, les courants ont dû les pousser vers les côtes de Melilla. Pour éviter une arrivée dans cette enclave espagnole sous contrôle franquiste, ils ont longé la côte et ont débarqué finalement à Béni-Saf, en Algérie. Ce pays – qui à l’époque est sous domination coloniale française – a déjà reçu un nombre considérable de réfugiés espagnols. Arrêtés à leur arrivée, Ángel et ses camarades sont envoyées à Oran par les autorités françaises.
Algérie
- 7 Le chiffre de 10 000-12 000 dans Anne Charaudeau, « Les réfugiés espagnols dans les camps d’interne (...)
- 8 Andrée Bachoud, « Les Espagnols en Algérie : questions sur l’identité et sur l’intégration », Exils (...)
- 9 Geneviève Dreyfus-Armand, L’exil des républicains espagnols en France. De la Guerre civile à la mor (...)
14On compte entre 10 000 et 12 000 Espagnols exilés en Algérie, mais certains auteurs, tenant compte de l’arrivée de réfugiés des pays voisins et de la France, évoquent un chiffre de 25 0007. Les autorités locales accueillent ces réfugiés avec beaucoup d’hostilité et d’improvisation, tandis que la population locale est assez partagée. Une partie des habitants s’oppose fortement à la présence de ces républicains espagnols fortement politisés ; en revanche, les autres les reçoivent avec bienveillance et solidarité8. En général, les combattants sont internés dans les camps de Boghari et de Boghar, loin de la capitale. Pour les familles, des centres d’hébergement sont aménagés à Alger9.
- 10 Suzanne Aubrespy-Agullo, « L’arrivée des réfugiés espagnols en Algérie : les camps d’internement (1 (...)
15Ángel est d’abord interné au camp de Suzzoni de Boghar et plus tard au camp Morand de Boghari. La date exacte de son arrivée dans ce dernier camp n’est pas connue, mais il y est déjà le 27 mars 1939. Les conditions d’accueil et le climat du lieu sont terribles. Entre 2 500 et 3 000 réfugiés y sont entassés dans des conditions de vie lamentables : surpopulation, problèmes d’hygiène, manque d’eau et de nourriture, conditions climatiques extrêmes, maladies, etc. Le camp est entouré de barbelés et surveillé par des gendarmes et des troupes sénégalaises. Pour rendre la situation plus pénible encore, ce camp est localisé dans une cuvette où la température peut atteindre en été, « sous les tentes », 55°C10. Ángel se trouve désormais interné dans des conditions inhumaines. Vaincus à la guerre d’Espagne et exilés loin de leur pays et de leurs familles, il est facile d’imaginer la souffrance et la frustration de ces braves hommes enfermés dans un camp de concentration aux portes du désert.
- 11 Ibidem.
- 12 Sous le régime de Vichy, la dénomination de Compagnies de Travailleurs Étrangers est remplacée par (...)
16Comme d’autres internes du camp de Morand, Ángel est intégré à l’une des douze Compagnies de Travailleurs Étrangers du 8e Régiment organisées pour assurer la production en temps de guerre. Ces Espagnols sont ainsi utilisés dans les travaux des mines de Kenadza, la réfection de routes et la construction de la voie ferrée du Transsaharien. Les conditions de vie et de travail sont également inhumaines11. D’après les sources familiales, à un moment donné, Ángel se retrouve du côté de Colomb-Béchar – actuelle Béchar – à la construction de la ligne ferrée transsaharienne. À plusieurs reprises, Ángel essaie de s’évader, mais ne réussit pas à s’enfuir. Il a dû passer à peu près trois ans et demi entre le camp d’internement et le travail dans les Compagnies de Travailleurs Étrangers et les Groupements de Travailleurs Étrangers12.
17Suite à l’une de ses tentatives d’évasion, Ángel est sous la menace d’une expulsion en Espagne. Il décide donc de s’engager dans la Légion étrangère le 21 octobre 1942. Ángel se retrouve ainsi au sein d’une Légion étrangère sous l’autorité du régime de Vichy. Cet engagement au sein de l’armée vichyste ne sera pas très long, car le débarquement des troupes alliées en Afrique du Nord a lieu le 8 novembre 1942. Malgré la résistance initiale de l’armée française de Vichy, l’Algérie va passer sous le contrôle des Anglais et des États-Uniens. La libération des Espagnols internés dans les camps n’est pas immédiate ; elle a lieu au printemps de l’année suivante. Dans ce nouveau contexte, l’alternative qui se présente aux réfugiés est claire : soit rester en Algérie, soit quitter le pays ; mais pour rester en Algérie il faut avoir un contrat de travail. Sinon, une troisième option est de s’engager dans les forces armées françaises. Pour ceux qui choisissent l’armée, les possibilités sont les Corps Francs d’Afrique ou la Légion étrangère.
18À cause du retournement de l’armée de Vichy en Afrique du Nord, la Légion étrangère se retrouve maintenant du côté des alliés. C’est ainsi qu’Ángel participe en tant que soldat à la campagne de Tunisie contre les Allemands. Pour lui, c’est la reprise des armes et de la lutte contre le fascisme. Il est blessé durant les combats près d’El Fahs (Pont-du-Fahs à l’époque) ; mais sa blessure ne doit pas être très importante car il est arrêté seulement une quinzaine de jours du 27 avril au 13 mai 1943. Au début de l’été, le 27 juin, il décide de déserter de la Légion étrangère et de rejoindre les troupes des Corps Francs d’Afrique (cfa). Comme d’autres Espagnols antifascistes, le fait de déserter la Légion pour s’engager dans les cfa implique un changement de nom car ils ne peuvent pas muter dans un autre corps de l’armée. La seule option est donc de déserter et d’adopter une nouvelle identité. Étant donné les problèmes de papiers que les réfugiés pouvaient avoir, il est relativement facile pour eux de dire qu’ils n’ont pas de pièces d’identité. Ángel Rodríguez Leira devient ainsi Ángel Cariño López. Cariño, sa ville de naissance, devient son premier nom et López, qui est le deuxième nom de son père, est désormais son deuxième patronyme à lui.
La Nueve
19Pourquoi choisir les cfa et abandonner la Légion ? Pour la plupart des cas, la raison en est le parcours des cadres des deux corps. Au printemps 1943, après la victoire des forces alliées en Afrique du Nord, une restructuration de l’armée française est en train de s’opérer. Les militaires issus de l’armée de la France libre et les militaires de l’armée de Vichy participent à cette restructuration. Les Espagnols antifascistes choisissent de façon majoritaire le ralliement aux troupes commandées par le Général Philippe Leclerc – l’un des hommes de confiance de De Gaulle – et l’abandon des unités de l’ancienne armée vichyste aux ordres du Général Henri Giraud, une armée qui a, de fait, collaboré avec les Allemands.
- 13 Sur la Nueve, cf. Evelyn Mesquida, La Nueve. Los españoles que liberaron París, Barcelone, Edicione (...)
20Ángel suit donc Leclerc et rejoint, le 28 juin 1943, la 9e Compagnie des cfa. Un mois plus tard, le 26 juillet, suite à la dissolution des cfa, cette compagnie est intégrée à la Brigade de Marche du Tchad qui devient ensuite le Régiment de Marche du Tchad (rmt). C’est l’une des compagnies de la 2e Division Blindée de l’Armée française de Libération, appelée également Division Leclerc. La 9e compagnie fait partie du 3e bataillon du rmt. Les Espagnols l’intègrent de façon très majoritaire et, par conséquent, la langue espagnole était la langue utilisée habituellement par la plupart des soldats. Pour cette raison, la compagnie est connue de façon familière comme « La Nueve »13. 146 des 160 soldats de la Nueve sont des Espagnols antifranquistes et une partie de l’encadrement est également constituée d’Espagnols. Parmi ces soldats espagnols il y a des communistes, des socialistes et beaucoup d’anarchistes (dont Ángel), qui ont déjà l’expérience de la guerre civile en Espagne. Ángel intègre la Nueve avec le grade de 2e classe.
- 14 Sur Joseph Putz cf. Le Maitron. Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, ver (...)
- 15 Raymond Dronne, Carnets de route d’un croisé de la France Libre, Paris, Éditions France Empire, 198 (...)
21Les Espagnols de la Nueve ont beaucoup de respect pour le général Leclerc car il est l’un des premiers à avoir suivi De Gaulle pour continuer la lutte contre l’Allemagne nazie. Ils apprécient également son caractère et sa présence en première ligne du combat avec ses soldats. Le commandant du 3e bataillon du rmt est Joseph Putz, un Français qui a joué un rôle important dans le recrutement de nombreux Espagnols pour la 2e db. Putz est un militaire aux fortes convictions antifascistes. Il a été mobilisé durant la Grande Guerre et les Espagnols de la Division Leclerc l’estiment particulièrement parce qu’il a été volontaire au sein des Brigades Internationales lors de la Guerre civile espagnole14. Raymond Dronne est le capitaine de la compagnie. Il est également l’un des militaires engagés dès la première heure dans l’armée de la France libre. Il a ainsi fait la campagne d’Afrique avec Leclerc et il va continuer la lutte en Europe. Durant les années 1980, Dronne écrit ses carnets de route dans lesquels il retrace son parcours militaire et l’expérience de la Nueve15.
- 16 Désignée Djidjelli à l’époque de la colonisation.
22Une fois la compagnie organisée, les soldats de la Nueve s’installent avec le capitaine Dronne à Jijel, au bord de la Méditerranée16. À l’automne, la compagnie est envoyée au Maroc, à Borj Skhirat, entre Rabat et Casablanca, pour procéder à son instruction militaire. L’armée états-unienne a fourni l’ensemble de l’équipement et de l’armement et les soldats doivent apprendre le fonctionnement de ces armes plus modernes : mitrailleuses légères et lourdes, bazookas, canons antichar, mortiers, etc. Ils ont également des nouvelles voitures : des halfs-tracks blindés semi-chenillés. Durant l’automne et l’hiver 1943, la Nueve se prépare aux combats. Entre temps, la guerre se poursuit et les alliés organisent le débarquement en Normandie. En janvier 1944, Ángel est nommé soldat de 1e classe.
- 17 Pour les références à la vie de la compagnie, cf. Raymond Dronne, Carnets de route d’un croisé…, op (...)
23Au printemps 1944, la division Leclerc est prête et elle embarque vers la Grande-Bretagne où elle va rejoindre le gros des troupes de l’armée alliée17. Les hommes de la Nueve font le voyage entre Oran et l’Écosse à bord du paquebot « Franconia », dans un convoi escorté par plusieurs navires de guerre. Le trajet est long afin d’éviter les attaques des sous-marins ou de l’aviation ennemie ; le bateau passe au large de la côte galicienne et, finalement, il arrive au port de Greenock. La Nueve est ensuite transportée en train à Pocklington, en Angleterre, un bourg du comté d’York. Le paysage de la verte campagne anglaise est complètement différent de celui de l’Afrique du Nord et cela a pu lui rappeler sa Galice natale. La compagnie continue l’entraînement en attendant d’entrer au combat. Le 6 juin 1944, les soldats apprennent le débarquement allié en Normandie. Le départ approche et ils sont prêts. Le 30 juillet, après un séjour de presque trois mois, ils embarquent vers le continent. Ángel fait partie de la 1e section de la compagnie sous le commandement de l’Andalou Vicente Montoya.
- 18 Ibidem, p. 271.
- 19 Ibidem, p. 276.
- 20 Ibidem, p. 310.
- 21 Diego Gaspar Celaya, Banda de cosacos. Historia y memoria de la Nueve y sus hombres, Madrid, Marcia (...)
24La Nueve débarque le 4 août sur la plage de la Madeleine à Sainte Marie du Mont. L’attente est très longue et, comme le capitaine Dronne le précise, ses hommes sont impatients et nerveux18. Ils découvrent un paysage de guerre et de ruines qui n’est pas étranger aux Espagnols ayant vécu cette expérience dans leur pays. Pour Raymond Dronne, également habitué à la guerre, ce « spectacle de tant de destructions étreint les cœurs les moins sensibles »19. Le 6 août, la compagnie part vers le front. Les informations de l’avancée des troupes américaines sont positives. Entre le 12 et le 13 août, la première grande bataille de la Nueve commence à Écouché (Orne). Là, elle doit faire face à la très forte résistance de l’armée allemande en retraite. Dans la confusion de la bataille, les soldats de la Nueve sont même bombardés par les avions de leurs alliés États-uniens. Sept hommes de la compagnie décèdent – dont trois appartenant à la section d’Ángel – et douze sont blessés20. Écouché marque un point d’inflexion dans le parcours de la Nueve ; non seulement c’est la première bataille importante de la compagnie, mais aussi parce qu’elle subit ses premières pertes et que de jeunes résistants français des Forces Françaises de l’Intérieur commencent à la rejoindre21.
- 22 Raymond Dronne, Carnets de route d’un croisé…, op. cit., p. 258.
25Après les premiers affrontements contre les Allemands, Ángel se distingue au combat ; au point que Dronne souligne ses exploits en tant que « tireur-pointeur du canon antichar de 57 » ; le capitaine met en valeur ses « belles qualités de sang-froid et de persévérance », en particulier durant la bataille d’Ecouché, quand, « au plus fort de la bataille [...], il resta vingt-quatre heures d’affilée rivé à son canon et, en cinq coups, fit sauter les cinq véhicules allemands qui passèrent à sa portée »22. Le 20 août 1944, suite à ses actions durant les premières semaines de combat en territoire français, Ángel est nommé caporal à titre exceptionnel.
- 23 Mer et Lumière en français.
26Dans les archives de la famille, une photo de son fameux canon antichar de 57 mm est conservée. Cette photo montre le nom qu’il avait donné à son canon – Mar y Luz23 – et les croix gammées qu’il a dessinées pour chaque char allemand détruit. Le nom qu’il a donné à son canon n’est pas simplement une anecdote, parce que, quatre ans plus tard, au moment de la naissance de sa première fille française, la petite va être inscrite officiellement à l’état civil avec ces prénoms de Mar y Luz, prénoms par ailleurs aux fortes connotations libertaires. Un nouvel exemple des convictions du protagoniste de cette histoire.
27Après la bataille d’Écouché, la Nueve se dirige vers Paris avec les autres compagnies de la Division Leclerc. Le 23 août, l’avancée vers la capitale commence et la Nueve est à l’avant-garde. La 1e section – celle d’Ángel – se livre à des combats à la Croix-de-Berny contre les Allemands, au sud de la capitale ; entre temps, Raymond Dronne progresse avec la 2e et la 3e sections, ainsi qu’avec d’autres sections annexes. Le soir du 24 août, les premiers véhicules de la Nueve arrivent à l’Hôtel de Ville ; ils sont les premiers soldats alliés à atteindre le centre de Paris. Les escarmouches avec les Allemands continuent durant des heures dans les rues de la ville. Deux jours plus tard, dans un Paris libéré, les hommes de la Nueve ont l’honneur d’escorter le général De Gaulle lors du défilé de la Libération.
28La libération de Paris marque un tournant décisif dans l’évolution de la guerre, mais celle-ci n’est pas encore terminée. La Nueve s’installe dans le bois de Boulogne durant la période de repos qui lui a été accordée. Cela ne dure qu’une dizaine de jours, car le 7 septembre, la compagnie reçoit un nouvel ordre de départ vers l’Est de la France. Les soldats retournent à la bataille et les affrontements avec les troupes allemandes se succèdent tout au long du parcours, à Andelot, Remoncourt, Dompaire, Châtel ou Vaxoncourt, entre autres.
- 24 Les autres décorés sont Raymond Dronne, de la Croix de la Libération, et les Espagnols Hipólito Cam (...)
29Le 26 septembre 1944, Ángel reçoit l’ordre de se rendre à Nancy avec quatre autres membres de la Nueve. À cet instant, il est décoré par Charles de Gaulle de la Croix de Guerre avec palme lors d’une cérémonie très sobre24. Il a gardé ses décorations tout le reste de sa vie, même si ses enfants ne les ont découvertes que des années plus tard, après son décès. Le fait de les avoir gardées bien rangées nous montre qu’il accordait une certaine importance à cette expérience militaire. En revanche, la méconnaissance de la part de ses filles et de son fils nous renvoie à un autre sujet, celui du silence et de la non transmission, dans le cadre familial, de son parcours de guerre. Ses enfants savaient qu’il avait fait la guerre, mais sans plus de détails.
Illustration n° 1. Ángel en uniforme militaire.
Fonds privé de la famille Cariño López.
- 25 Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 118.
- 26 Ibid., p. 146-148. L’objectif est de participer à une offensive en Espagne par le Val d’Aran, dans (...)
30Le 1er octobre 1944, Ángel est promu à caporal-chef, grade qu’il a conservé jusqu’à la fin de la guerre. L’ensemble de la compagnie poursuit son avancée vers l’Est. Entre le 31 octobre et le 1er novembre Hablainville, Baccarat et Vacqueville sont libérées. Le 17 novembre, la bataille de Badonviller en Meurthe-et-Moselle est particulièrement dure. Dix soldats de la compagnie sont tués et dix autres blessés. La perte d’effectifs occasionnée par la guerre modifie la composition de la Nueve. Après cette bataille, comme le précise Raymond Dronne, « elle cesse d’être la compagnie espagnole pour devenir non pas une compagnie comme les autres, mais une compagnie franco-espagnole. De jeunes Français viennent prendre la relève des vétérans d’Espagne »25. Il signale également le fait que certains Espagnols commencent à déserter la Nueve pour aller continuer la lutte contre les franquistes en Espagne26. Ángel ne fait pas partie de ces déserteurs et reste engagé dans la 2e db.
- 27 Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 194.
- 28 Le bilan du capitaine Dronne indique que « plus de soixante-dix gradés et hommes au total ont souff (...)
31Après la bataille de Badonviller, les soldats reprennent la route le 21. L’objectif est Strasbourg. La progression est assez rapide et la ville est libérée deux jours plus tard. Ensuite, la campagne se poursuit en direction du Sud vers la plaine d’Alsace. Le 13 décembre a lieu la prise de Witternheim. Les Allemands continuent de se battre et de résister ; et la Nueve continue de perdre des effectifs. Le 2 janvier, la compagnie est envoyée plus au Nord, à Langatte, en Lorraine. Le 22, nouveau départ vers l’Alsace. Il neige beaucoup et les soldats sont mal équipés pour affronter le froid rigoureux de l’hiver. « Beaucoup, beaucoup de pieds gelés. Les hommes sont à bout, épuisés, frigorifiés »27. La Nueve fait face au froid et à la résistance allemande dans la poche de Colmar. Finalement, le 1er février, l’Alsace est sous contrôle allié, mais les combats dans la région ont été très durs et la Nueve a perdu un nombre très important de ses hommes28.
- 29 Ibid., p. 226.
32Le 1er mars, une partie de la 2e db est envoyée dans la région de Châteauroux avant d’aller participer à la réduction de la poche de Royan, où les Allemands contrôlent toujours l’entrée à l’estuaire de Gironde. Seul un groupement tactique de la Division prend part à cette opération. Entre temps, la Nueve est cantonnée loin de Royan, dans le village de Vicq-sur-Nahon (Indre). Cette période est un peu plus calme et permet aux soldats de récupérer des forces pour continuer la guerre. Certains hommes blessés ou malades rejoignent la compagnie après leur guérison. De nouveaux contingents sont également intégrés. La relation avec la population locale est cordiale. Les hommes de la Nueve obtiennent des permissions et le moral est bon29 ; des bals et des moments de détente s’organisent dans les campagnes. Durant ces temps de loisir, Ángel rencontre Geneviève Dion, une jeune fille qui habite dans un petit village proche. Cette rencontre sera importante dans sa vie, car Geneviève deviendra son épouse après la guerre.
33Le cantonnement se prolonge jusqu’au 23 avril. La Nueve se met ensuite en route vers l’Est pour continuer la guerre en territoire allemand. Dans le cadre de l’offensive alliée, elle va participer à la prise de Berchtesgaden, en Bavière ; et elle arrive au Berghof – le Nid d’Aigle – l’un des refuges de Hitler. Le 8 mai, la capitulation allemande a lieu. La prise du Nid d’Aigle, un lieu chargé de symbolisme, marque la fin de la guerre pour le protagoniste de cette histoire. Les soldats alliés se livrent au saccage de la demeure d’Hitler. Apparemment, Ángel aurait pris des draps avec les initiales AH (Adolf Hitler) qu’il aurait gardés pendant des années.
- 30 Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 251.
34Raymond Dronne raconte dans ses mémoires ce moment de satisfaction : « Nous étions contents d’avoir pu participer à l’ultime bataille, de terminer la guerre dans le saint des saints du nazisme. C’était la prestigieuse récompense des efforts fournis depuis si longtemps [...] »30. La guerre en Europe est finie pour la Nueve, mais elle ne va pas encore disparaître ; car la compagnie est bientôt mobilisée pour partir à la guerre d’Indochine. Très peu d’Espagnols vont accompagner Dronne dans cette nouvelle aventure. La plupart d’entre eux décident d’arrêter la lutte ; ils ne veulent pas s’impliquer dans une nouvelle guerre, dont les raisons et les objectifs sont complètement différents du combat contre le fascisme et le nazisme. Ángel fait partie de ceux qui refusent de partir défendre les colonies françaises. Ce n’est plus sa guerre.
Les familles et le silence
- 31 Courrier électronique de Mar y Luz Cariño-López à Óscar Freán Hernández du 18 octobre 2022.
- 32 Evelyn Mesquida, Y ahora, volved a vuestras casas. Republicanos españoles en la Resistencia frances (...)
- 33 Courrier électronique de Mar y Luz Cariño-López à Óscar Freán Hernández du 18 octobre 2022.
35Durant cette dernière campagne en Allemagne, Ángel a gardé le contact avec Geneviève Dion. À la fin de la guerre en Europe, il est démobilisé et retourne dans l’Indre. Il retrouve Geneviève et ils se marient en juillet 1947 à Issoudun. D’après l’une de leurs filles, ils vivaient peut-être déjà ensemble depuis sa démobilisation31. Comme tant d’autres exilés espagnols, il ne peut pas rentrer chez lui et il va s’installer d’une façon définitive en France32. C’est le début d’une nouvelle période de sa vie. Il travaille d’abord avec son beau-père. Ensuite, il s’installe avec sa famille à Châteauroux. Ángel est embauché par plusieurs entreprises et il travaille dans les constructions métalliques, hangars agricoles, silos, etc. Il est souvent en déplacement en raison de son activité professionnelle. À la suite d’un chantier, il accepte un nouveau contrat et s’installe avec sa famille dans l’Essone. C’est là, à Brières-les-Scellés, que Geneviève et lui vont rester jusqu’à leur décès33.
36Ángel a deux filles avec Geneviève Dion : Mar y Luz et Anita, nées respectivement en décembre 1948 et juin 1954. Ángel a donc deux familles, l’une en Galice et l’autre en France. En réalité il s’est marié deux fois, mais sous deux identités différentes : celle d’Ángel Rodríguez Leira en Galice et celle d’Ángel Cariño López en France. Depuis son départ en 1937, il a toujours gardé contact avec sa famille galicienne et lui envoie de l’argent pour l’aider à surmonter les difficultés dans la rude Espagne de l’après-guerre. Comme il n’a jamais divorcé de sa femme galicienne, Ángel est bigame de fait mais non de droit, étant donné qu’il a une double identité. Cette situation est un exemple de la complexité du parcours des exilés, des séparations et des ruptures provoquées par la distance et l’impossibilité d’un retour au pays d’origine.
- 34 Marina grandit sans son père. Lorsqu’il quitte Cariño en 1937, elle a environ trois ans. Elle le re (...)
37En 1960, le fils galicien d’Ángel vient en France et s’installe avec la famille française de son père. Il s’appelle aussi Ángel et ressemble beaucoup à son père. Mar y Luz et Anita découvrent ainsi l’existence de leur sœur et de leur frère galiciens. Ángel fils commence à travailler avec son père sur les différents chantiers et il fera cette activité jusqu’à sa retraite. Le fait de partager le travail et les chantiers a pour conséquence que père et fils ont la possibilité de discuter, durant les moments de repos, après le travail. Sa femme et ses filles voient plus rarement Ángel car, comme nous l’avons déjà dit, il est très souvent en déplacement, loin de la maison. Durant les années 1970, sa femme galicienne vient également en France. Cette situation a dû être assez étrange à vivre. Elle part finalement dans le sud de la France et refait sa vie avec un autre Espagnol avant de retourner en Galice. Quant à Marina, l’aînée de la fratrie, elle est toujours restée en Galice34.
Illustration n° 2. Ángel au début des années 1970.
Fonds privé de la famille Cariño López.
38Ángel ne parle pas de son passé de combattant. Peut-être un peu avec son fils lors des déplacements professionnels, mais ce dernier ne semble pas très intéressé par cette question. Geneviève connaît aussi, sans doute, une partie du parcours de son mari. En revanche, ses filles ignorent la trajectoire vitale de leur père entre la Galice et la France. Le sujet n’est pas non plus évoqué au sein de la famille. C’était le temps du silence, un silence qui s’est prolongé jusqu’à la mort d’Ángel et qui n’a jamais été brisé. D’un point de vue personnel, il n’a aucune raison de cacher son passé. Même si l’expérience de la guerre est toujours traumatique et laisse des traces indélébiles, Ángel doit être fier d’avoir vaincu le nazisme et le fascisme et d’avoir contribué à la restauration des libertés en Europe ; ou, du moins, d’avoir fait ce qu’il considère cohérent avec ses idées et sa façon de voir le monde.
- 35 La première « trahison » est celle de 1936, au début de la guerre d’Espagne, quand les pays occiden (...)
39Pour les Espagnols engagés dans le combat contre le fascisme et le nazisme, l’objectif final est la poursuite de la lutte en Espagne et la libération de leur pays du franquisme. Pour cela, ils comptent sur la collaboration des forces alliées. Mais, à la fin de la guerre, les pays occidentaux ne se sont pas impliqués dans la chute de Franco. Au contraire, Anglais et États-Uniens ont déjà établi des liens avec le gouvernement franquiste. Liens qui se sont renforcés ensuite dans le nouveau contexte international de « guerre froide ». Les Espagnols antifranquistes n’ont pas bien accepté ce qu’ils considéraient comme une deuxième « trahison » de la part des démocraties occidentales35. Cette déception et cette frustration peuvent ainsi expliquer en partie le long silence des années d’après-guerre. Á cela s’ajoute aussi l’orientation des récits de la guerre et de la résistance qui s’imposent en France suite au conflit ; des récits – que ce soit le gaulliste ou le communiste – qui privilégient le rôle des Français et ignorent celui des étrangers, dont les Espagnols. C’est le moment du refoulement et du silence sur le passé traumatique de la guerre.
- 36 Sur le refoulement et el retour du refoulé, Henry Rousso, Le syndrome de Vichy. De 1944 à nos jours(...)
- 37 Diego Gaspar Celaya, Banda de cosacos. Historia y memoria de la Nueve…, op. cit., p. 14-37.
40Il faut attendre les années 1970 pour le « retour du refoulé »36 et la publication des premiers témoignages d’Espagnols sur l’expérience de la Nueve37. Mais c’est déjà trop tard pour Ángel ; il va mourir quand les témoignages et les souvenirs commencent à revenir. Il décède le 26 octobre 1979 à l’âge de 65 ans sans avoir laissé un récit de son passé et de son vécu durant les longues années de guerre. Il n’est jamais retourné en Galice. Sa fille Mar y Luz se rappelle les vacances en famille en Bretagne et comment, durant ces périodes, Ángel s’embarquait avec des pêcheurs pour aller au large. D’une façon plutôt symbolique, il se rapprochait ainsi de sa Galice natale, de son village de Cariño – où une partie des siens résidait – et également de son passé de marin. Nous imaginons bien la morriña (nostalgie) qu’il pouvait ressentir au milieu de l’Atlantique, de son Atlantique.
Épilogue galicien
41Le 22 mai 2010, la municipalité de Cariño rend hommage à Ángel Rodríguez Leira par une cérémonie en mémoire à son parcours combattant, organisée conjointement avec la Commission pour la Récupération de la Mémoire Historique de La Corogne. Lors de cette cérémonie, une plaque est dévoilée sur la promenade maritime de la ville. La famille d’Ángel, invitée, est présente à cet hommage ; pour la première et l’unique fois de leur vie, toute la fratrie se trouve réunie : les Galiciens Marina et Ángel et les Françaises Mar y Luz et Anita. C’est un moment d’émotion et de découverte du passé d’Ángel, de son engagement et de sa lutte contre le fascisme et le nazisme. Pour la famille, cet événement marque un avant et un après dans la connaissance de l’histoire du père. Pour les combattants antifascistes, cet hommage exprime la gratitude publique envers celles et ceux qui se sont battus pour les libertés et la démocratie.
42La guerre et l’exil ont brisé – et continuent de briser – la vie d’une multitude d’hommes et de femmes dans le monde. Le cas d’Ángel est un cas, parmi tant d’autres, d’une vie interrompue par la guerre d’Espagne et par la guerre mondiale. Il a 23 ans quand il part de son village pour rejoindre l’armée, laissant sa fille et sa femme enceinte. Il n’y reviendra jamais. Après neuf ans de guerre, de camps de concentration et de travaux forcés, il refait sa vie en France. Nous imaginons que, durant ces années, les choix qu’il a faits n’ont pas été faciles et qu’ils ont provoqué en lui une profonde souffrance, mais les circonstances ont conditionné son évolution personnelle. Le besoin de continuer et d’aller de l’avant a conduit Ángel à cette nouvelle vie avec sa famille française, sans pour autant oublier son pays natal et sa famille restée en Galice.
Notes
1 Óscar Freán Hernández, El movimiento libertario en Galicia, 1910-1936, Sada, Ediciós do Castro, 2006, p. 167.
2 Courrier électronique de Mar y Luz Cariño López à Óscar Freán Hernández, 7 avril 2022.
3 Les différentes sources nous indiquent entre 700 et 1 500 adhérents dans les années 1930. Les chiffres varient en fonction des périodes de répression et d’organisation ou réorganisation des syndicats.
4 Era Azul. Guión de Falange Española Tradicionalista y de las jons de Ortigueira, Ortigueira, n°43, 15 septembre 1937, p. 3.
5 Archivo Histórico Nacional (Espagne), FC-Causa General, 1391, exp. 1, « Causa General de la provincia de Valencia. Pieza tercera de Valencia: cárceles y sacas », [http://pares.mcu.es/ParesBusquedas20/catalogo/show/5061179]
6 Sur les désertions de l’armée franquiste, cf. Francisco J. Leira Castiñeira, Soldados de Franco. Reclutamiento forzoso, experiencia de guerra y desmovilización militar, Madrid, Siglo XXI, 2020, p. 211-218.
7 Le chiffre de 10 000-12 000 dans Anne Charaudeau, « Les réfugiés espagnols dans les camps d’internement en Afrique du Nord », Homme et Migrations, Paris, n°1158, 1992, p. 23-28. L’estimation de 25 000 dans Oliver Klein Bosquet, «El exilio republicano en Argelia», Josep Sánchez Cervelló et Alberto Reig Tapia (coord.), Exilios en el mundo contemporánea: vida y destino, Tarragone, Publicacions Universitat Rovira i Virgili – Universidad Autónoma de la Ciudad de México – SIMO, 2016, p. 201-224.
8 Andrée Bachoud, « Les Espagnols en Algérie : questions sur l’identité et sur l’intégration », Exils et migrations ibériques au XXe siècle, Paris, n°7, 1999, p. 205-218.
9 Geneviève Dreyfus-Armand, L’exil des républicains espagnols en France. De la Guerre civile à la mort de Franco, Paris, Albin Michel, 1999, p. 54.
10 Suzanne Aubrespy-Agullo, « L’arrivée des réfugiés espagnols en Algérie : les camps d’internement (1939-1943), Exils et migrations ibériques au XXe siècle, Paris, n°3, 2009, p. 54-80.
11 Ibidem.
12 Sous le régime de Vichy, la dénomination de Compagnies de Travailleurs Étrangers est remplacée par celle de Groupements de Travailleurs Étrangers. À part la dénomination, les conditions salariales se sont fortement dégradées.
13 Sur la Nueve, cf. Evelyn Mesquida, La Nueve. Los españoles que liberaron París, Barcelone, Ediciones B, 2008.
14 Sur Joseph Putz cf. Le Maitron. Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, version en ligne, [https://maitron.fr/spip.php?article158073]
15 Raymond Dronne, Carnets de route d’un croisé de la France Libre, Paris, Éditions France Empire, 1984 et Carnets de route. L’hallali de Paris à Berchtesgaden, août 1944-mai 1945, Paris, Éditions France-Empire, 1985.
16 Désignée Djidjelli à l’époque de la colonisation.
17 Pour les références à la vie de la compagnie, cf. Raymond Dronne, Carnets de route d’un croisé…, op. cit., p. 242-248.
18 Ibidem, p. 271.
19 Ibidem, p. 276.
20 Ibidem, p. 310.
21 Diego Gaspar Celaya, Banda de cosacos. Historia y memoria de la Nueve y sus hombres, Madrid, Marcial Pons, 2022, p. 269.
22 Raymond Dronne, Carnets de route d’un croisé…, op. cit., p. 258.
23 Mer et Lumière en français.
24 Les autres décorés sont Raymond Dronne, de la Croix de la Libération, et les Espagnols Hipólito Campos « Miguel » et José Nadal « Fermin Pujol » de la Médaille militaire. Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 63.
25 Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 118.
26 Ibid., p. 146-148. L’objectif est de participer à une offensive en Espagne par le Val d’Aran, dans les Pyrénées catalanes. Cette tentative est un échec total de la résistance antifranquiste.
27 Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 194.
28 Le bilan du capitaine Dronne indique que « plus de soixante-dix gradés et hommes au total ont souffert de gelures sérieuses, la quasi-totalité de ceux qui n’avaient pas de snow-boots. Quarante-sept ont dû être hospitalisés. Plus d’une vingtaine sont gravement atteints. À ces chiffres, il faut ajouter les tués et les blessés évacués, quinze au total, plus quelques malades », Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 209.
29 Ibid., p. 226.
30 Raymond Dronne, Carnets de route. L’hallali de Paris…, op. cit., p. 251.
31 Courrier électronique de Mar y Luz Cariño-López à Óscar Freán Hernández du 18 octobre 2022.
32 Evelyn Mesquida, Y ahora, volved a vuestras casas. Republicanos españoles en la Resistencia francesa, Barcelone, Penguin Random House, 2020.
33 Courrier électronique de Mar y Luz Cariño-López à Óscar Freán Hernández du 18 octobre 2022.
34 Marina grandit sans son père. Lorsqu’il quitte Cariño en 1937, elle a environ trois ans. Elle le revoit pour la dernière fois en 1948 lors d’une réunion éphémère de la famille à la frontière entre l’Espagne et la France. Malgré par la suite des échanges épistolaires entre lui et sa famille de Galice, c’est sans aucun doute pour sa première épouse et pour Marina que le poids de l’absence d’Angel a été le plus lourd.
35 La première « trahison » est celle de 1936, au début de la guerre d’Espagne, quand les pays occidentaux ont refusé leur soutien à la République espagnole.
36 Sur le refoulement et el retour du refoulé, Henry Rousso, Le syndrome de Vichy. De 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1990 (deuxième édition revue et mise à jour).
37 Diego Gaspar Celaya, Banda de cosacos. Historia y memoria de la Nueve…, op. cit., p. 14-37.
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Pour citer cet article
Référence électronique
Óscar Freán Hernández, « D’Ángel Rodríguez Leira à Ángel Cariño López », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], SPÉCIAL 4 | 2024, mis en ligne le 16 juin 2024, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/18075 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11uwk
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