La nación viril. Género, fascismo y regeneración nacional en la victoria franquista
Zira Box, La nación viril. Género, fascismo y regeneración nacional en la victoria franquista, Madrid, Alianza, 2025, 328 p.
Notes de l’auteur
Docteure en Histoire et chercheuse associée au Laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes (UMR 5190)
Texte intégral
1L’objectif de ce livre de Zira Box, professeure à l’Universitat de València, est d’analyser les stratégies discursives utilisées par la Phalange après la guerre civile en 1939 pour définir et mettre en place la Nouvelle Espagne. Ce parti fasciste renommé Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (FET y de las JONS), unique parti de l’Espagne franquiste, avait la volonté de construire une nation « virile », en opposition radicale à l’Espagne « efféminée » de la Seconde République et du libéralisme précédent. Zira Box utilise ainsi le concept de virilité qu’elle définit comme un « archétype formé par un ensemble de qualités désirables établies à partir d’une lecture basique et binaire de la différence sexuelle avec la capacité de fonctionner comme un idéal normatif » (p. 17). L’auteure s’attache donc à déconstruire le projet fasciste d’après-guerre au prisme du genre en s’appuyant sur des sources variées, articles de journaux et discours politiques notamment.
2Dans le premier chapitre, l’auteure détaille les dichotomies récurrentes dans le discours phalangiste : virilité contre efféminisation, que ce soit par défaut (vigueur contre passivité) ou par excès (sobriété contre vantardise). Il s’agit d’une opposition morale entre le libéralisme individualiste, frivole et bourgeois, qui aurait mené à la décadence, face au fascisme collectif, courageux et austère, appelé à régénérer la nation. Zira Box dégage en ce sens l’utilité des métaphores telles que la Verticalité et la ligne droite omniprésentes. Dans cette définition de l’Espagne virile, les hommes comme les femmes sont appelés à occuper une nouvelle place. Bien que misogyne, la Phalange a attribué une dimension politique à l’espace intime et domestique. De plus, le contexte de guerre a permis aux femmes d’occuper des champs qui leur étaient auparavant fermés. Ainsi, alors que le rôle assigné au sexe féminin est toujours lié à la maternité et subordonné à celui des hommes, leur activité est valorisée dans le projet totalitaire, à l’image de Pilar Primo de Rivera, qui dirige la Section Féminine du parti. Zira Box ne manque pas de souligner le décalage entre le discours développé et la réalité de la majorité des hommes et des femmes au début des années 1940 avant tout préoccupés par leur survie au quotidien.
3L’auteure poursuit son analyse en s’inspirant du courant de l’Histoire des émotions. Dans le chapitre 2, elle dégage une guerre émotionnelle entre les différentes cultures politiques d’après-guerre autour d’écrivains ou de courants intellectuels, en particulier la Generación del 98, nom donné en lien avec la date marquant la perte des dernières colonies espagnoles en Amérique et souvent référée comme un « désastre ». Si les phalangistes se revendiquaient héritiers de ce courant qui dénonçait les problèmes de l’Espagne et promouvait la nécessité d’une régénération, son pessimisme n’était pas du goût des catholiques réactionnaires. La Phalange ne constituait en effet qu’une des branches du camp des vainqueurs franquistes, et l’auteure prend soin d’insister sur l’hétérogénéité interne de la dictature. La figure du philosophe Ortega y Gasset est ainsi source de polémiques dans l’après-guerre, mais inspire les phalangistes qui considéraient la douleur régénératrice comme une émotion féconde vis-à-vis de la nation.
4La virilité était conçue non seulement dans son contenu mais aussi dans sa forme, et l’adéquation entre les deux était source de controverses régulières. Dans le chapitre 3, Zira Box s’intéresse à l’architecture et au processus de resignification des jardins d’Aranjuez, symbole national dont les phalangistes tentent de diminuer l’influence versaillaise pour mieux souligner celle de la Renaissance italienne. L’objectif était de rompre avec la représentation des Bourbons comme essence de l’Espagne et de se référer plutôt à la dynastie des Habsbourg qui incarnait la grandeur impériale. Dans la même perspective, l’auteure déconstruit la virilisation de peintres tels que Ignacio Zuloaga et José Gutiérrez Solana, qui s’appuyait sur une opposition au courant du modernisme. Elle montre ainsi le travail sans relâche des phalangistes de construction discursive pour établir les contours de la Nouvelle Espagne face aux éléments de « l’anti-Espagne » qui persistaient malgré la victoire militaire.
5La Phalange s’attaque aux stéréotypes élaborés depuis longtemps de l’extérieur dans une perspective orientalisante qui faisaient de l’Espagne une nation incarnant une altérité inférieure et efféminée. Zira Box souligne dans le chapitre 4 que le défi est alors de viriliser ces éléments, tels que les taureaux, le flamenco et l’Andalousie en général, en les dépurant ; le problème étant la déformation, la caricature et le grotesque. C’est donc une autre vision du Sud et de la Méditerranée que promeuvent les phalangistes : non pas passionnée et excessive, mais impériale et civilisatrice en faisant appel au concept de romanité ; discours qui profite de la célébration du bimillénaire de la naissance d’Auguste en 1937. La Section Féminine va aussi œuvrer à revaloriser les coutumes régionales pour tenter d’élaborer un registre culturel commun fondant l’unité de l’Espagne à travers la musique notamment.
6Dans le cinquième et dernier chapitre, l’auteure revient sur la notion d’efféminisation par excès et l’identification opérée par les phalangistes entre les masses et le féminin à travers un processus de corporisation attribuant aux « bas-fonds » une mauvaise odeur et une forme visqueuse. Il y a ainsi un jeu d’équivalence entre la filiation politique, la condition de classe et la saleté (physique et morale). La métaphore de la mare d’eau boueuse est récurrente, et personnifiée en Manuel Azaña, président de la Seconde République en exil, qui génère colère, déception et dégoût chez les phalangistes. Madrid en est la synecdoque, mais le discours s’étend aux autres villes espagnoles. Zira Box analyse ainsi les discussions autour des Fallas de Valence et montre comment la dictature a tenté de contrôler les fêtes populaires en mettant l’accent sur le religieux notamment. A noter qu’aucune section du livre n’est dédiée à José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti de la Phalange espagnole exécuté au début de la guerre civile en 1936, mais il apparaît tout au long au livre comme principale référence idéologique. L’auteure a par ailleurs déjà travaillé sur sa glorification en tant que principal martyr de la Patrie sous le franquisme.
7Zira Box conclut son ouvrage en soulignant l’échec de l’instauration d’une nation virile telle que la concevaient les phalangistes. Dans les années 1960, l’essor du tourisme en Espagne autour du slogan Spain is different réactualise les stéréotypes orientalisants et efféminisants. Cette marginalisation assumée servait aussi à effacer la principale particularité de l’Espagne en Europe, à savoir qu’elle était toujours régie par un régime dictatorial. Tout au long de son travail, l’auteure a effectivement pris soin de replacer les polémiques dans un contexte européen, en s’appuyant sur des travaux portant sur la France et l’Italie notamment. Bien que ce ne soit pas explicité dans l’ouvrage, on pourrait se demander dans quelle mesure ce discours fasciste d’une nation virile de régénération ne serait pas réactualisé de nos jours dans le cadre d’une montée des partis d’extrême droite. Ce livre résonne ainsi d’une grande actualité et il interroge sur les similitudes entre les discours fascistes et antifascistes autour du concept de virilité, de même que sur les tensions internes d’un régime totalitaire qui cherche à utiliser tous les moyens possibles pour tenter d’imposer un discours hégémonique.
Pour citer cet article
Référence électronique
Catherine Lacaze, « La nación viril. Género, fascismo y regeneración nacional en la victoria franquista », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 35 | 2025, mis en ligne le 03 octobre 2025, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/22169 ; DOI : https://doi.org/10.4000/164w2
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