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Comptes rendus

La cause des enfants. Humanitaire et politique durant la guerre d’Espagne (1936-1939)

Rose Duroux
Référence(s) :

Célia Keren, La cause des enfants. Humanitaire et politique durant la guerre d’Espagne (1936-1939), Paris, Éditions Anamosa, 2025.

Texte intégral

1Durant la guerre d’Espagne plus de dix mille enfants originaires de la zone républicaine furent évacués en France et placés dans des foyers familiaux ou collectifs. Cette action humanitaire toucha, de près ou de loin, tout l’éventail sociopolitique. En suivant les acteurs de cette mobilisation, Célia Keren cherche à lever le voile sur des phénomènes peu connus de la guerre d’Espagne ; un sujet qu’elle n’a cessé de creuser depuis sa thèse (EHESS, 2014). L’histoire qu’elle nous propose est moins celle de la trajectoire des enfants que celle des mobilisations qui ont déterminé leur évacuation et prise en charge, à savoir : la naissance des projets d’évacuation et d’hébergement ; les acteurs qui en sont à l’origine et la manière dont ils présentent la cause qui les anime ; leur interrelation. Il en ressort une solide reconstitution de la mise en place progressive de ce dispositif qui essaime sur l’ensemble du territoire français des années trente, de Lille à Oran.

2Les critères de la mobilisation changent en fonction du moment, du lieu de départ, de la tranche d’âge et de la nature de l’hébergement (en familles d’accueil ou en colonies d’enfants). La première mobilisation pour ce transfert d’enfants remonte aux premiers jours du mois d’août 1936, juste après le coup d’État du 18 juillet. Elle se poursuit jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale et la défaite de la France en 1940, lorsque les acteurs à l’origine de ce programme d’évacuation se démobilisent au profit de l’aide à d’autres enfants déplacés.

  • 1 En 1937, un grand nombre d’enfants fut envoyé par bateau en Grande Bretagne et en Russie. Voir, ent (...)

3Célia Keren se centre sur l’Espagne et la France, en incluant les enfants transitant par la France avant de partir pour la Suisse, le Danemark et surtout la Belgique1. Elle aurait pu nous mener – nous dit-elle – jusqu’en Suède, Tchécoslovaquie, Pays-Bas ou en Argentine, partout où des structures ont financé des colonies d’enfants.

4Le maillage humanitaire tissé par des comités français et étrangers est supervisé par plusieurs organismes officiels espagnols qui se succèdent et se chevauchent : d’abord, la Délégation à Paris du ministère de l’Assistance sociale, puis la Délégation espagnole à l’enfance évacuée, qui dépend du ministère de l’Instruction publique et de la Santé espagnol et dont le souci majeur est que les enfants conservent la culture espagnole grâce à un réseau ad hoc d’enseignants. Côté français, Célia Keren souligne, continûment, le rôle moteur du Comité d’accueil aux enfants d’Espagne, fondé par la Ligue des droits de l’homme et la Confédération générale du travail.

5L’historienne chiffre à plus de dix mille le nombre d’enfants qui passent, « à un moment donné », dans le dispositif d’hébergement élaboré par des comités français et étrangers et par les autorités espagnoles, une estimation plus basse que celle qui circule habituellement dans l’historiographie. Elle ne prend en compte que les enfants évacués, mais non les enfants réfugiés avec leur famille, et se fonde sur les chiffres des acteurs eux-mêmes (cf. les données de la Délégation de l’Assistance sociale, de la Délégation espagnole à l’enfance évacuée et du Comité d’accueil aux enfants d’Espagne, entre autres.). Elle sonde les statistiques et rapports des responsables des évacuations en choisissant des périodes et des contextes multiples. Elle parvient en les croisant à construire une base de données bien étayée, son but étant de « cartographier les différents acteurs d’une mobilisation transnationale ».

6Pour saisir pourquoi tant de partis, de syndicats, de comités, de personnalités et d’institutions s’intéressent à l’évacuation et à l’accueil en France d’enfants espagnols, Célia Keren part de l’hypothèse que cette cause concilie deux logiques mobilisatrices : d’une part, un mouvement de solidarité envers l’Espagne républicaine ; d’autre part, un élan protecteur de l’enfance, à la fois national et international, public et privé. Pour appréhender l’interaction entre ces deux fils directeurs, elle prête une attention soutenue à la formulation, par les différents groupes, de la cause qu’ils promeuvent. Cette mobilisation, qualifiée de « polysémique », active différents ressorts, dont le principal est le désir de protéger l’enfant par « une action concrète ». Elle peut se concrétiser de bien des manières et, dans certains cas, être consensuelle.

7Dans le large spectre des impulsions humanitaires, notons l’engagement de certains intellectuels catholiques, tels François Mauriac et Jacques Maritain, qui manifestent leur indépendance d’esprit, vis-à-vis de la hiérarchie catholique, à travers des articles de presse et des manifestes engagés. De même, malgré de fortes contraintes, certains clercs (l’évêque de Dax ou l’aumônier de l’Action catholique de Bordeaux, par exemple) font entendre une autre voix sur la guerre d’Espagne et réclament une plus grande présence de l’Église face au conflit qui déchire l’Espagne, mais « Pie XI est en proie aux doutes », nous dit Keren.

8Le cas des enfants basques, issus pour la plupart de familles républicaines mais catholiques, ajoute au trouble : l’Église doit-elle désavouer l’un des groupes « les plus fidèles et dévots de la chrétienté » ? En revanche, l’émissaire que le pape envoie en août 1937 au Pays basque espagnol, Ildebrando Antoniutti, se montre sans états d’âmes. Bien en phase avec le gouvernement franquiste, il blâme ces transports à l’étranger en les taxant de « propagande anti-espagnole ». Fort de cette rhétorique, il s’investit à fond dans le retour des petits expatriés.

9Le choix d’étudier la cause de ces enfants permet à l’historienne d’opérer « une coupe transversale dans le monde politique, syndical et associatif français de la fin des années 1930 et d’y observer des liens de collaboration, des éloignements et des reclassements invisibles depuis un autre angle de vue. »

10L’histoire des déplacements d’enfants sans leurs parents prend fin après la Seconde Guerre mondiale. En effet, à partir de 1945, les professionnels de l’humanitaire s’imprègnent des théories largement diffusées des psychanalystes – Anna Freud et Dorothy Burlingham en particulier –, qui dénoncent les dangers inéluctables de la séparation familiale.

11Concluons : l’ouvrage La cause des enfants, fruit d’une longue maturation, offre une étude tout à fait remarquable, où se conjuguent la curiosité d’esprit, la clarté d’exposition et un appareil critique exigeant.

12Or, convenons-en, démêler l’imbroglio des enjeux et débats autour de l’humanitaire au service de « la cause des enfants » pendant la guerre d’Espagne n’était pas une mince affaire ! Pour voir net, Célia Keren analyse avec un esprit de libre examen les théories et assertions historiques. Elle ausculte les rouages de l’humanitaire en les démontant et en les remontant, méthodiquement. Sont ainsi jaugés et croisés, graduellement, les contextes historiques et géographiques, le structurel et le conjoncturel, le religieux et le politique, que ce soit dans le cadre privé ou institutionnel. Bref : dans ce domaine d’étude, cet ouvrage est appelé à devenir une référence majeure.

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Notes

1 En 1937, un grand nombre d’enfants fut envoyé par bateau en Grande Bretagne et en Russie. Voir, entre autres, les travaux de Jesús Alonso Carballés, Alicia Alted Vigil et Verónica Sierra Blas.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Rose Duroux, « La cause des enfants. Humanitaire et politique durant la guerre d’Espagne (1936-1939) »Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 35 | 2025, mis en ligne le 16 février 2026, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/22757 ; DOI : https://doi.org/10.4000/164w6

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Auteur

Rose Duroux

Professeure honoraire, Université Blaise Pascal

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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