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Comptes rendus

Hispanismo. La cultura hispánica interpretada desde el exterior

Rose Duroux
Référence(s) :

Antonio Niño (édition et introduction), Hispanismo. La cultura hispánica interpretada desde el exterior, Madrid, Marcial Pons Historia, 2024.

Texte intégral

  • 1 Nadine Ly s’est ainsi interrogée lors de la numérisation du Bulletin Hispanique sur Persée. Cité pa (...)

« ¿Qué es un hispanista ? ¿Un “amateur éclairé” de las cosas de España o un especialista, arqueólogo, historiador, lingüista, poeticista, narratólogo, teatrólogo, crítico de arte, etc., que va aplicando teorías y metodologías científicas a la lengua, a la literatura y a la historia de España y de la América hispanista ? Algunos, hoy en día, no todavía han zanjado la cuestión », Nadine Ly, 2006.1

1Lorsque Nadine Ly écrivait cela, Antonio Niño cherchait lui aussi, depuis longtemps, à définir l’hispaniste et l’hispanisme. Sa quête débouche aujourd’hui sur une œuvre longuement méditée, Hispanismo. Cet ouvrage collectif a fait l’objet d’une présentation publique, le 22 janvier 2025, à l’Institut Cervantes de Madrid ; l’annonce sur son site offrait à elle seule une excellente pesée de l’hispanisme en question :

El hispanismo es una especialidad académica practicada en el extranjero y dedicada a interpretar la historia, la literatura y la civilización de lo que se conoce como el mundo hispánico. Desde hace más de un siglo se ha institucionalizado en cátedras, centros de investigación y departamentos universitarios de todo el mundo. Los hispanistas, organizados en asociaciones profesionales, celebran congresos, editan revistas especializadas y publican continuamente obras científicas. Aportan un conocimiento multidisciplinar, elaborado desde una mirada distante, y con ello contribuyen de una forma muy especial a la valoración y a la difusión en el extranjero de la cultura hispánica, entendida como aquella que se expresa en las lenguas peninsulares. En este libro se analizan algunos aspectos característicos de esa peculiar comunidad transnacional.

2La multidisciplinarité et la transnationalité visées par les auteurs se trouvent affirmées dès le sommaire : « Introducción, por Antonio Niño ; Las asociaciones nacionales e internacionales de hispanistas y el fomento del hispanismo científico, por Jean-François Botrel ; El panteón del hispanismo internacional : homenajes y comunidades en construcción, por Miguel Rodríguez ; El hispanismo y la historiografía, por Alfonso Botti ; Hispanismo y americanismo : convergencias y divergencias, por David Marcilhacy ; La noción de civilización hispánica y el impacto de los cultural studies, por Sebastiaan Faber ; El auge del español en los Estados Unidos : El hispanismo « fundamentalista » de Aurelio Macedonio Espinosa, por John Nieto-Phillips ; El papel de la historia literaria nacional en el hispanismo : el caso de los Países Bajos (siglos XIX y XX), por Yolanda Rodríguez Pérez ; En el espejo de Francia : Rafael Altamira, los hispanistas y la historiografía francesa (1917-1931), por Ignacio Peiró ; Un acercamiento al Centro de Estudios Históricos y a la Revista de Filología Española en el panorama del hispanismo, por José Ignacio Pérez Pascual ; Hacia una definición del hispanismo del exilio español, por Aurora Díez-Canedo Flores ; La I Internacional del hispanismo y la diplomacia cultural española, por Antonio Niño ; El español de Europa, hoy, por Óscar Loureda. »

3David Marcilhacy dégage très bien les lignes de force de l’ouvrage :

[…] al lado de las grandes figuras que construyeron la disciplina, se consideran las instituciones dedicadas a su estudio, las asociaciones científicas que lo profesionalizaron, la creación de cátedras dedicadas a este campo, así como las revistas y publicaciones.

4Il s’agit d’un champ scientifique en constante expansion étant donné l’usage croissant de la langue espagnole dans les établissements d’enseignement du monde entier et le grand nombre personnes qui ont aujourd’hui l’espagnol pour langue maternelle : 520 millions, selon les estimations de l’Instituto Cervantes. Sans compter l’action conjuguée, dans une même capitale, d’un Instituto Cervantes et d’un Centre Universidad Nacional de Educación a Distancia - UNED (à Tokyo ou Malabo, par exemple). Il en ressort que l’hispanisme est autant une arme culturelle que médiatico-politique.

5Suivons, à présent, les grands linéaments tracés par Antonio Niño. Son but est de saisir son objet d’étude de la façon la plus impartiale possible, à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Il avance ses arguments de façon circonspecte ; il pose, d’entrée, les limites et impasses de toute saisie globalisante de l’hispanisme. Il nous dit en substance qu’il ne prétend pas établir un diagnostic de la situation réelle de l’hispanisme international parce que la fragmentation de l’hispanisme en multiples branches et spécialités, ainsi que la diversité des contextes universitaires, rendent cette tâche impossible.

6A partir d’angles de vue très divers, chaque auteur se demande, scrupuleusement : de quoi parlons-nous ? Nous traduisons et transcrivons, ici, malgré sa longueur, le décryptage du concept par Alfonso Botti :

Avant d’aborder le sujet de mon intervention, j’aimerais examiner de façon systématique certaines questions encore en suspens, à commencer par les mots que nous employons. Au cours du premier tiers du XXe siècle, le terme « hispaniste », dont Antonio a trouvé la première utilisation chez Morel-Fatio en 1879, s’est progressivement imposé remplaçant des termes utilisés auparavant : hispanophile, hispanologue, hispanisant, espagnoliste.

7En nous penchant sur le concept lui-même, nous constatons que l’hispanisme est un terme plurivoque recouvrant des réalités culturelles différentes, aux nuances variées, réalités qui ont d’ailleurs évolué au fil du temps. Si l’on fait abstraction des voyageurs (qui, certes, ont joué un rôle important), des curieux et des amateurs, et si l’on se limite au domaine académique, son origine est indubitablement linguistique et littéraire et, au sens large, culturelle. A partir de ce cadre, le terme s’est progressivement intégré à l’histoire des historiens, au point qu’il existe aujourd’hui un hispanisme historiographique indépendant de l’hispanisme littéraire. Il est bien connu de plus, qu’en Amérique Latine, pendant une grande partie du XXe siècle, le terme était étroitement lié au concept d’Hispanité, « qui postulait l’idée d’une suprématie culturelle de l’Espagne sur les nations hispano-américaines », selon les termes de Clara E. Lida du Colegio de México. Parmi ces approches on pourrait retenir, en réduisant beaucoup : le développement du mouvement associatif en synergie avec l’émergence d’une identité corporative ; le dialogue entre diverses orientations « hispanistiques » : l’hispanisme historiographique et l’hispanisme d’origine philologique ; l’hispanisme « péninsulaire » et le « latino-américain ».

8Selon le cadre spatio-temporel, l’hispanisme adopte diverses formes. Pensons par exemple aux travaux de Sebastiaan Faber qui ont ouvert de nouvelles perspectives sur la situation de l’hispanisme aux États-Unis et sur la place des « Iberian Studies ». Dans le droit fil des travaux de Faber, John Nieto-Phillips apporte sa propre interprétation de l’impact des « Cultural Studies ». Il rappelle l’influence de certains hispanophones occupant des postes clés dans les universités des États-Unis, qu’ils soient espagnols comme Federico de Onís ou argentins comme Raimundo Lida et sa sœur María Rosa Lida passés par les universités de Berkeley, Stanford, Harvard. Quant à Clara Lida, versée elle aussi dans l’étude de thèmes espagnols, elle dirige la collection « Ambas orillas » au Colegio de México. On peut regretter que la contribution des intellectuels républicains exilés en Amérique Latine soit très peu abordée dans cet ouvrage. Seule Aurora Diez-Canedo, de la Université Nationale Autonome de México (UNAM), petite-fille de l’écrivain Enrique Diez-Canedo et fille de l’éditeur Joaquín Mortiz – exilés au Mexique – apporte une ouverture et un éclairage irremplaçables sur les publications périodiques de la « España peregrina », selon l’expression de José Bergamín pour désigner l’exode massif des Espagnols en 1939.

9L’étude des « mouvements associatifs », nationaux ou internationaux, occupe une belle place dans l’ouvrage, notamment chez Jean-François Botrel. Ce dernier a bien mesuré la dimension internationale prise par l’hispanisme au début des années 1960, d’abord avec la création de l’Association Internationale des Hispanistes et de son Boletín, soutenus à présent par la Fondation Duques de Soria.

10Progressivement, on a vu se former des regroupements régionaux ou nationaux avec leurs revues respectives. On pense, par exemple à la revue Colindancias. Revista de la Red de los Hispanistas de Europa Central, qui réunit, depuis 2010, des hispanistes d’Allemagne, du Benelux, de France, de Grande-Bretagne, d’Irlande, d’Italie, de Pologne et de Suisse.

11Sur l’Italie, l’ouvrage offre une excellente approche, signée par Alfonso Botti, lequel décode la place de choix qu’occupe l’Italie dans l’hispanisme et identifie des « affinités électives ».

12A vrai dire, c’est l’influence en Espagne des chercheurs français qui retient le plus souvent l’attention. Notamment l’impact de l’école historiographique qui fait dialoguer l’histoire avec d’autres sciences sociales, via l’École des Annales, les rencontres de Pau des années 70, les initiatives de Pierre Vilar.

13Niño s’intéresse continument aux implications politico-médiatiques, en commençant par le rôle médiateur des diplomates-écrivains, tels les Mexicains Alfonso Reyes et Torres Bodet que leur carrière diplomatique a amenés à faire le lien entre l’Amérique et l’Europe. Mais d’une façon générale l’accent est surtout mis sur des personnalités de pays non hispanophones. où sont étudiés avec un esprit anticonformiste les antécédents sociopolitiques de la Guerre d’Espagne. Raymond Carr et Paul Preston interrogent aussi l’histoire de l’Espagne en sortant des sentiers battus – de quoi susciter la méfiance des autorités espagnoles envers les hispanistes étrangers.

14L’Italie fait aussi l’objet d’une excellente approche, signée par Alfonso Botti, lequel décode la place de choix qu’occupe l’Italie dans l’hispanisme et identifie des « affinités électives ». En revanche, dans Hispanismo, l’Allemagne reste quasiment dans l’ombre, ce qui paraît paradoxal si l’on considère les éléments suivants : la nature plurilingue de sa « philologie romane » ; la fondation précoce des Instituts Ibéro-Américains (Hambourg 1917, Berlin 1930) ; l’importance de l’Association Allemande des Hispanistes ; l’existence de lectorats d’Espagnol dans les principales universités ; ou encore le dynamisme du monde de l’édition (Spanische Bücherei). Antonio Niño remarque, incidemment, que l’Allemagne ne bénéficie pas d’un éclairage suffisant, et ce en dépit de l’intérêt des intellectuels espagnols pour l’outre-Rhin – souvent sous l’impulsion de la JAE (Junta para Ampliación de Estudios e Investigaciones Científicas). Pensons aux liens avec l’Allemagne d’une élite intellectuelle : Ortega y Gasset, Negrín ou Marañón. Le cas d’Ortega est exemplaire. Il a fait trois séjours en Allemagne, en 1905, 1907 et 1911. Dès son premier voyage, il étudie l’Idealismus. Sur Marbourg, Ortega s’exprimera toujours avec enthousiasme : « En esta ciudad he pasado yo el equinoccio de mi juventud ; a ella debo la mitad, por lo menos, de mis esperanzas y casi toda mi disciplina. » (Déclaration du 4 avril 1915, à l’Ateneo de Madrid, recueillie dans « Meditación del Escorial », Obras Completas, II). Pensons, enfin, au rôle des critiques allemands ici oblitérés : en tête Ernst Robert Curtius (1886-1956). L’hispaniste María Rosa Lida faisait fait grand cas des essais de Curtius (Kritische Essays zur europäischen Literatur). Ce dernier consacra une attention soutenue au fil conducteur qui menait de Calderón de la Barca à Jorge Guillén, à savoir « la continuité culturelle ».

15En revanche, les Pays-Bas font l’objet d’un bel éclairage de la part de Yolanda Rodríguez Pérez. Une inimitié séculaire n’a pas empêché, dit-elle, « la pollinisation littéraire entre les deux nations ». Elle met en évidence l’influence de la comedia espagnole sur le théâtre néerlandais du XVIIe siècle. La vida es sueño y connut un long succès. Elle met en exergue le rôle des grands passeurs d’hispanisme, en particulier celui de Jonas Andries van Praag (1895-1969) ; pionnier, il l’a été non seulement parce qu’il a su faire face à une multitude de préjugés mais aussi pour sa curiosité envers l’Amérique Latine et sa littérature.

16Toute bonne recherche scientifique invite à un complément d’enquête. Hispanismo ne pouvait pas faillir à la règle. Depuis le début des années 1980, Antonio Niño a cherché à cerner l’hispanisme sous toutes ses facettes. Mais cette quête semble sans fin et sans doute Niño continuera-t-il de « cultiver son jardin ». Un sillon à creuser pourrait être » la femme hispaniste », pour répondre au questionnement initial de Nadine Ly. Certes, des contributeurs d’Hispanismo citent au passage quelques « pionnières » comme María Rosa Lida ou Mathilde Pomès. Mais, dans sa contribution « El panteón del hispanismo internacional : homenajes y comunidades en construcción », Miguel Rodríguez fait remarquer un effacement des femmes. Il dresse le tableau des honneurs rendus à des hispanistes tout au long du XXe siècle : parmi les 41 personnes mises à l’honneur, figure une seule femme : « la única mujer es María Rosa Lida ».

17Un autre objet d’étude pourrait susciter l’intérêt du chercheur : les métropoles en tant que génératrices d’hispanisme. Paris offre un excellent terreau, mais Buenos Aires est aussi, incontestablement, un pôle fécondant, à preuve, la revue argentine SUR (1931) et ses cofondateurs : Victoria Ocampo, Roger Caillois y Waldo Frank, véritables ponts entre l’Amérique et l’Europe, entre l’Amérique du Sud et du Nord. C’est aussi à Buenos Aires qu’a été créé, il y a plus d’un siècle l’Instituto de Filología y Literaturas Hispánicas, IFLH) ; suivra sa revue (1939), appelée aujourd’hui Filología tout court, qui inclut des études sur les langues et les cultures amérindiennes, que l’« hispanisme euro-centrique » a tendance à omettre. Or la population d’origine espagnole, du Mexique à la Terre de Feu, est très largement minoritaire. Antonio de Nebrija disait bien, dès 1492, « Que siempre fue la lengua compañera del imperio ».

18Concluons. Cet ouvrage collectif parvient à concilier la vision interne et externe, l’axe scientifique et stratégique, le regard géopolitique et stylistique. Un maillage international se tisse avec des réseaux serrés, des congrès, des revues en nombre, des porte-paroles. Une élucidation en appelle une autre. Différentes disciplines convergent pour décrypter l’hispanisme, avec ses intersections et ses bifurcations, ses discontinuités et ses ruptures. L’ouvrage dirigé par A. Niño est un maillon d’une quête au long cours. Aboutissement de mûres réflexions, Hispanismo mérite d’arrêter l’attention : c’est un livre de référence.

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Notes

1 Nadine Ly s’est ainsi interrogée lors de la numérisation du Bulletin Hispanique sur Persée. Cité par Pierre Civil, « Réflexions sur l’hispanisme à l’occasion du centenaire de la Casa de Velázquez », Mélanges de la Casa de Velázquez, [https://doi.org/10.4000/mcv.12127]

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Pour citer cet article

Référence électronique

Rose Duroux, « Hispanismo. La cultura hispánica interpretada desde el exterior »Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 35 | 2025, mis en ligne le 16 février 2026, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/22769 ; DOI : https://doi.org/10.4000/164w7

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Auteur

Rose Duroux

Professeur émérite, Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand-II

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Droits d’auteur

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