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Mémoires, thèses et habilitations

No desmerecer su raza. Féminismes et pensée raciale dans la construction de la citoyenneté au féminin en Espagne (1890-1931)

No desmerecer su raza. Feminismo y pensamiento racial en la construcción de la ciudadanía en femenino en España (1890-1931)
No desmerecer su raza. Feminisms and Racial Thought in the Construction of Women’s Citizenship in Spain (1890-1931)
Carla Bezanilla

Notes de l’auteur

Thèse de doctorat préparée sous le direction de Mercedes Yusta Rodrigo (Université Paris 8) et de Ferran Archilés Cardona (Universidad de Valencia), soutenue le 28 avril 2025, devant un jury composé de MM. Les Professeurs Jean-Frédéric Schaub (EHESS), Immaculada Blasco Herranz (Université de La Laguna, Espagne), David Marcilhacy (Sorbonne Université), Jeanne Moisand (Paris Nanterre).

Texte intégral

1En adoptant une approche historienne visant à identifier les héritages de l'impérialisme hispanique reconfiguré à la fin du XIXe siècle et leurs effets, en dialogue avec les perspectives postcoloniales et décoloniales, cette thèse entend contribuer à la décentralisation du point de vue qui structure une partie des féminismes occidentaux, notamment en Espagne, ainsi que leurs modèles et représentations. L'interrogation sur les usages du terme « race » dans les discours féministes constitue ainsi le fil directeur de l'analyse des sources, dans le but de mettre au jour un angle mort de la critique féministe actuelle et de combler une lacune qui persiste dans l'historiographie des féminismes espagnols du début du XXe siècle. Cette lacune concerne les liens possibles entre le développement des discours féministes et la réalité « post-impériale » et coloniale de l'Espagne durant les quarante années qui séparent le rétablissement du suffrage universel masculin en 1890 et la reconnaissance des droits civiques des femmes en 1931.

2Au cours de cette période, que certains historiens considèrent comme un contexte de luttes pour l'élargissement des droits politiques dans une vision élargie de la citoyenneté, l'Espagne perd ses dernières possessions territoriales transocéaniques et reformule ses ambitions coloniales en Afrique. Cette même période constitue par ailleurs le cadre d'évolution de la pensée féministe, ainsi que d'émergence et de consolidation d'un réseau associatif féministe et féminin. Ces féminismes sont profondément marqués par les rhétoriques qui émergent à la suite du « Desastre » de 1898, lesquelles s'inscrivent dans une logique plus large : celle de la crise européenne de la fin de siècle.

3Les discours féministes de cette période ont présenté l'acquisition des droits et la reconnaissance sociale des femmes comme un projet de régénération et de modernisation de la politique et de la société espagnoles. C'est dans ce contexte que s'inscrit la question centrale de cette recherche : en quoi l'histoire des féminismes partage-t-elle des points communs ou des intersections avec l'histoire impériale de l'Espagne ?

4L'historiographie des femmes et du genre, qui s'est penchée sur l'historisation des pensées, discours et associations féministes, a brièvement étudié l'implication de certaines féministes espagnoles dans les projets coloniaux. Néanmoins, nombreuses sont les figures emblématiques du féminisme espagnol qui ont voyagé ou vécu dans les territoires coloniaux – on pourrait même affirmer que la quasi-totalité d'entre elles y ont été liées d'une manière ou d'une autre. Dès la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, de nombreuses femmes ont entretenu des contacts avec les sociétés des républiques américaines, en s'efforçant de maintenir une image de l'hispanité fondée sur une politique impériale soutenue par une conception affective de la filiation entre les républiques (filles) et l'Espagne (mère). Ces femmes ont par ailleurs légué une abondante production écrite relatant leurs expériences, sous forme d'essais, de conférences, de carnets de voyage ou de récits littéraires. Certaines de ces trajectoires ont également fait l'objet d'études dans le cadre de l'historiographie des discours africanistes ainsi que des études littéraires et culturelles. L'historiographie peine néanmoins encore à établir un lien explicite entre ces expériences dans les anciens espaces coloniaux et l'élaboration de la pensée féministe. La prise de conscience féministe et le développement de discours revendiquant l'acquisition de droits politiques ne peuvent en effet être compris de manière isolée, indépendamment des liens avec les colonies.

5L'un des objets de cette thèse consiste dès lors à mettre en lumière les connexions et influences possibles du colonialisme sur le développement des langages et des pratiques féministes de cette période, en particulier dans le contexte de l'émergence du modèle de la citoyenne. La thèse d'Ann Laura Stoler, selon laquelle l'affirmation du « soi » bourgeois était intrinsèquement liée aux productions et aux perceptions impériales ainsi qu'aux figures de l'Autre racialisé qu'elles engendraient, est ici soumise à l'épreuve du corpus étudié.

6Les hypothèses de cette recherche peuvent être formulées comme suit. Premièrement, le suffrage masculin a mis en évidence l'inégalité entre les sexes et l'exclusion des femmes, fondées sur la croyance en une différence naturelle entre les sexes. Les féministes espagnoles ont dû se positionner face aux limites des droits dits universels, tandis que, dans les dernières décennies du XIXe siècle, les pouvoirs scientifiques et médicaux s'efforçaient de biologiser les différences. À cet égard, une attention particulière est portée à la contribution d'Emilia Pardo Bazán, première à formuler en ces termes les injustices de l'exclusion des femmes de la vie politique, dès 1890, au moment où elle inaugure l'étape féministe de sa trajectoire : en 1892, elle traduit l'ouvrage du philosophe écossais John Stuart Mill, The Subjection of Women, sous le titre La esclavitud de la mujer – un choix de traduction qui n'est pas neutre.

7Cette première hypothèse conduit à une seconde : les sources étudiées permettent d'appréhender comment, dans un contexte de redéfinition des relations coloniales et de mélancolie impériale, les rapports de genre se situent au cœur des logiques coloniales en tant que mécanisme colonial à part entière. À cet égard, la présence de stéréotypes orientalistes dans les discours féministes espagnols et leur possible ancrage dans l'idée de citoyenneté contribuent à la codification de la pensée raciale. Ce paradoxe réside dans le fait que ces discours reposent sur la même structure que la différence sexuelle qu'ils cherchent pourtant à remettre en question. La relation entre pensées et pratiques féministes et nationalisme espagnol est ainsi interrogée, en explorant une manière autonome d'imaginer la nation et la communauté, fondée sur une conception particulière de la citoyenneté espagnole. L'étude de l'évolution de l'associationnisme et de l'émergence d'un langage politique croissant en lien avec les institutions étatiques ouvre la possibilité de comprendre comment les féministes espagnoles ont maîtrisé les langages juridiques de l'État-nation pour modeler leur représentation politique. C'est dans cette perspective qu'est analysée la « race » – non seulement comme élément discursif historique, mais aussi comme catégorie d'analyse parfois négligée dans l'étude des intersections entre rapports de genre, discours et codification de la communauté nationale.

8La recherche s'articule ainsi autour de trois axes. Le premier porte sur l'expérience coloniale du féminisme espagnol : il s'agit d'analyser les structures de pensée qui ont permis de codifier les discours féministes sur les questions coloniales et raciales, ainsi que d'examiner une éventuelle matrice coloniale dans un contexte qualifié de « post-impérial ». Les féminismes font en effet usage de langages racialistes qui structurent et hiérarchisent les populations et les sociétés pour argumenter en faveur de politiques visant l'égalité entre hommes et femmes.

9Le deuxième axe s'intéresse aux imaginaires et aux processus de construction identitaire, en explorant les articulations entre identité féminine et identité nationale telles qu'elles ont été élaborées par les penseuses féministes. La maternité sociale y est investie d'une mission eugéniste d'amélioration de la communauté nationale imaginée, au moyen d'un principe généalogique de perpétuation et de régénération de la nation que ces sujets s'approprient pour s'instituer comme sujets de droits.

10Le troisième axe porte sur la construction historique des processus de racialisation. Il se concentre sur l'historicisation de la notion de « race » et sur l'analyse des discours politiques qui ont contribué à définir les normes de l'identité et de l'altérité. À une époque où les significations associées au genre étaient en pleine transformation, cette recherche observe l'imbrication et la co-construction des significations de la race et du genre, la perception des différences biologiques constituant la genèse de ces critères de différenciation. À cette fin, la notion de « blanchité » est introduite pour repenser les intersections entre les variables « genre » et « race » dans la construction des identités et des expériences des Espagnoles au cours de la période analysée.

11Cette recherche, située à la croisée de la socio-histoire des mouvements féministes, de l'histoire culturelle, de l'histoire de la pensée politique, des études hispaniques et des études de genre, s'appuie sur un corpus de sources primaires et secondaires hétérogènes. Le dépouillement d'archives, d'articles et d'essais rédigés par des penseuses féministes en constitue le socle principal, complété par l'exploitation des humanités numériques et des archives numérisées – ressources qui ont joué un rôle décisif lors de la première phase de la recherche, coïncidant avec la fermeture des bibliothèques et archives due à la crise sanitaire de 2020.

12Les fonds de la Bibliothèque Nationale d'Espagne et de l'Hémérothèque municipale de Madrid ont occupé une place centrale. L'analyse a porté, d'une part, sur la production intellectuelle et les trajectoires individuelles de figures majeures du féminisme espagnol historique – parmi lesquelles figurent Emilia Pardo Bazán, Carmen de Burgos, María Lejárraga, Margarita Nelken ou Aurora Bertrana –, et d'autre part, sur la presse féminine et féministe, notamment Mundo Femenino (1921-1936), La Voz de la Mujer (1911-1931) ou El Álbum Iberoamericano (1891). L'étude a également été élargie à des publications généralistes ayant accueilli des chroniques et articles signés par ces mêmes autrices, tels qu'ABC, Blanco y Negro ou La Esfera. Enfin, des essais et conférences de médecins et hygiénistes de l'époque ont été intégrés au corpus afin de replacer la pensée raciale dans le contexte du régénérationnisme et de l'influence des doctrines eugénistes.

13L'étude du développement historique de la pensée féministe ne se prête pas toujours à une organisation strictement chronologique : les idées évoluent et s'adaptent aux contextes politiques et sociaux, tandis que certains courants de pensée restent marginaux ou ne se perpétuent pas. C'est pourquoi, bien que cette étude s'articule chronologiquement autour des grands événements qui ont marqué l'histoire intellectuelle de l'Espagne au tournant du siècle – le désastre de 1898, les guerres coloniales au Maroc ou la dictature de Primo de Rivera –, elle s'appuie également sur une chronologie propre au développement de la pensée et des revendications féministes, qui ne coïncide pas toujours avec la périodisation standard proposée par l'historiographie espagnole.

14C'est ainsi que la période étudiée s'ouvre en 1890 : le rétablissement du suffrage universel masculin suscite alors une critique de la part d'écrivaines et de militantes de la cause des femmes, amorçant une réflexion féministe qui revendiquera la place politique des femmes dans la société. Cette même année, La Sociedad Autónoma de Mujeres a été fondée à Barcelone ; considérée comme l’une des premières associations féministes d’Espagne, elle donna lieu à l’émergence d’un discours proposant une série de débats politiques menés collectivement sur la femme en tant qu’individu. À peine un an plus tard, Emilia Pardo Bazán traduisit en espagnol l’ouvrage de Stuart Mill The Subjection of Women, en intégrant cette publication à sa collection La Biblioteca de la mujer. Cette traduction marque, comme dans de nombreux autres pays européens, un tournant fondamental dans l’histoire du féminisme en Europe et témoigne de l’intérêt croissant que la cuestión femenina allait susciter en Espagne.

15La première partie de la thèse est consacrée à l'analyse des sources écrites et publiées autour de 1890. Le premier chapitre examine trois dimensions ou lieux d’énonciation de l’identification en tant que femmes modernes, qui servent de base à la formulation d’une critique féministe. La décision de diviser ce chapitre en trois parties faisant référence au « je » s’inspire directement de l’ouvrage de Charles Taylor, Sources du moi, car elle permet d’illustrer la pluralité des voix dans la construction identitaire des sujets. L'analyse porte alors sur la critique de l'institution de l'Église catholique, fondamentale pour dénoncer la situation d'oppression des femmes espagnoles : cette critique, qui implique de repenser la relation entre les femmes et l'instance divine, s'inscrit dans le cadre de l'expansion du krausisme et de la création de la Institución Libre de Enseñanza. Sont ensuite analysées la conception temporelle et la vision progressiste du féminisme. Les sources révèlent en effet un lien émotionnel étroit entre l'engagement féministe de cette époque et la projection vers l'avenir : le sentiment de fin de siècle et d'entrée dans une ère nouvelle imprègne la pensée féministe, laissant entrevoir la possibilité d'une émancipation des femmes. Des voix telles que celle de Rosario de Acuña ont affirmé à cette époque que le XXe siècle serait le « siècle des femmes », conséquence directe, téléologique et presque inévitable du progrès de l’époque. On perçoit dans ce féminisme, organisé autour des cercles maçonniques et républicains, une trace du socialisme utopique et une attitude résolument optimiste face au progrès. Les débuts de l'activité journalistique des féministes et des libres-penseuses constituent le terrain d'analyse privilégié de cette pensée, aux côtés des débats ouverts par l'abolition de l'esclavage et l'élargissement progressif des institutions étatiques, qui nourrissaient l'espoir d'une reconnaissance et d'une dignité politiques pour les femmes.

16Cette identification s'est rapidement opérée par l'intériorisation de la dimension nationale et de l'image de l'Espagne dans le contexte européen et du monde civilisé. Le deuxième chapitre retrace cette identification nationaliste des femmes féministes en Espagne. Les penseuses féministes ont adapté leurs revendications au sentiment de crise et de perte de légitimité des gouvernements de la Restauration : dès avant le désastre de 1898, on observe comment se répandent parmi elles les arguments selon lesquels ce n'est qu'à travers la revalorisation de la femme et la reconnaissance de ses droits civils qu'il serait possible de trouver des solutions à la crise politique et sociale que traversait le pays. Ce chapitre analyse ensuite les sources qui permettent de confirmer l'ancrage, dans la pensée féministe espagnole, du lien entre degré de civilisation et droits des femmes.

17Ce deuxième chapitre, qui porte sur la période précédant la perte des derniers territoires impériaux et sur les années qui ont immédiatement suivi, explore l'identification nationaliste de certaines féministes espagnoles à ce moment charnière où l'Espagne passait du statut de nation impériale à celui de nation de second ordre. Dans la réinterprétation des imaginaires impériaux du nationalisme espagnol et des courants américanistes, apparaît une série de témoignages en faveur d'une réécriture du passé colonial espagnol sous un angle féministe et ou féminin.

18La notion de « race » y est très présente : ce chapitre propose donc une analyse des significations de ce terme en relation avec le passé colonial, où l’on perçoit encore des allusions au « sang » espagnol dans les pays d’Amérique, ainsi qu’à la langue. Cependant, des significations raciales bien plus contemporaines font également leur apparition, conséquence de l’expansion des doctrines eugéniques au sein des milieux scientifiques, puis politiques, européens. L’une des propositions de ce « racisme scientifique » a inspiré la croyance en une prétendue hiérarchisation des sociétés et des populations fondée sur la perception des différences physiques reproduite dans les sources consultées.

19La deuxième partie constitue le cœur de l'argumentation et a pour objectif l'analyse discursive des sources permettant de comprendre la relation symétrique et complémentaire entre la construction sociale des normes de la différence de sexe et la pensée raciale. Elle est divisée en deux chapitres dont l'objectif est d'élucider les significations attribuées à la pensée raciale espagnole au cours des premières décennies du siècle : l'un tourné vers l'intérieur de la société espagnole, l'autre vers le regard extérieur porté sur l'altérité. Ces deux perspectives éclairent les processus de racialisation à la lumière de l'influence des doctrines eugénistes et de l'hygiénisme d'une part, et en lien direct avec le contexte de redéfinition des projets coloniaux au Maroc par la mise en place du protectorat en 1912, d'autre part.

20Le troisième chapitre se concentre sur l'articulation de l'action féminine et/ou féministe engagée en faveur du « mejoramiento de la raza », à travers l'analyse d'institutions telles que le Patronato Real contra la Trata de blancas ou le Comité Femenino de Higiene Popular, ainsi que de la presse de vulgarisation scientifique comme La Medicina Social Española. Ce chapitre propose également une réflexion sur le concept de « blanchité » et sur son application théorique en tant que catégorie analytique : les processus historiques de racialisation ont en effet contribué à codifier les normes de comportement des populations européennes, une question qui traverse les représentations des classes ouvrières urbaines et rurales. Cette analyse met ainsi en évidence la culture des élites au sein de laquelle se sont développés les discours féministes consultés, dont l'objectif était de préserver un ordre social face aux menaces de « dégénérescence » qu'entraînait la transformation de la société espagnole.

21Le quatrième chapitre s'inscrit dans le contexte des guerres coloniales menées par l'armée espagnole à la fin de la première décennie du XXe siècle. En prenant appui sur les études post-coloniales, il interroge la construction historique des relations de genre et, plus précisément, de la catégorie « femme » à partir de la relation de colonialité qui s'est manifestée durant les années d'intensification du conflit hispano-marocain, années au cours desquelles la présence de femmes espagnoles dans la région du Maghreb s'est accrue, qu'il s'agisse de voyageuses, de reporters de guerre, d'infirmières au service des campagnes militaires ou de membres des familles de militaires de haut rang. Ce chapitre montre que les processus de racialisation qui ont sous-tendu la plupart des discours orientalistes, et africanistes en particulier, sont en réalité autoréférentiels : leur étude révèle davantage sur la mise en place et le renforcement de l'ordre bourgeois européen que sur l'objet qu'ils prétendent définir comme « l'autre ». Les processus de racialisation se perçoivent à travers la codification de l'altérité que représentent les femmes marocaines dans les discours de Carmen de Burgos, Teresa de Escoriaza ou Aurora Bertrana, qui font exister l'appareil discursif de la « race » comme marqueur des différences entre « l'autre » et la femme espagnole. L'étude détaillée de l'ouvrage La mujer española en el campo del Kert (1912) de Consuelo González Ramos permet par ailleurs de démontrer l'existence d'une pensée raciste espagnole sans recours explicite aux langages racialistes. Ce chapitre vise enfin à replacer dans son contexte le rôle joué par les femmes dans le protectorat espagnol et l'influence du colonialisme sur les discours féministes, en explorant la pertinence de concepts contemporains tels que le « fémonationalisme », proposé par Sara Farris, pour mettre en évidence l'engagement nationaliste inhérent aux propositions de la pensée féministe espagnole.

22Dans une perspective comparée, les études réunies par Catherine Hall et Sonya O. Rose dans At Home with the Empire ont montré que les discours coloniaux constituent des processus d’allers-retours. Autrement dit, dans la relation coloniale s’établit une interconnexion entre le métropolitain et le colonial, révélant comment les processus de colonisation et les dynamiques des sociétés métropolitaines s’entrelacent pour construire une culture impériale partagée. Dans le cas espagnol, la capacité de pénétration du discours colonial dans les territoires du Protectorat fut relativement limitée, bien que non inexistante, principalement en raison des faibles capacités du pays à cette époque, celui-ci étant un (post-)empire réduit disposant de ressources limitées par rapport à d’autres puissances européennes. Néanmoins, sur le plan discursif, les imaginaires coloniaux et la rhétorique impérialiste eurent une forte capacité d’imprégnation dans la société espagnole. En d’autres termes, la colonie n’était pas seulement située à l’extérieur, mais également au sein même de la société espagnole, renforçant ainsi la logique autoréférentielle analysée tout au long de ce chapitre.

23L'implication de ces autrices dans la campagne marocaine confirme que, dans le cas espagnol, les valeurs associées aux sociétés dites « civilisées » – parmi lesquelles le développement des droits des femmes – furent utilisées pour tracer une frontière symbolique entre un Occident supposément « libéré » et un Orient perçu comme « barbare ». Ces autrices ne se contentèrent pas de reproduire des stéréotypes eurocentriques : elles associèrent les projets féministes aux attributs des sociétés civilisées, présentant le féminisme comme un instrument d'émancipation et d'éducation vers un prétendu degré supérieur de civilisation.

24Le pouvoir autoréférentiel de ces discours implique leur application au sein même des frontières péninsulaires. La troisième et dernière partie de la thèse se concentre sur ces logiques de reconnaissance à l'intérieur de la société métropolitaine, en particulier à l'égard des femmes ne correspondant pas aux imaginaires de la modernité défendus par ces féministes. Les processus de racialisation des classes ouvrières et paysannes, analysés dans les chapitres cinq et six, mettent en évidence cette logique coloniale appliquée à l'échelle interne. Le colonial ne renvoie pas uniquement à l'administration d'un espace géographique, mais également à la manière dont les sujets imaginent l'altérité et, à travers elle, se définissent eux-mêmes : hygiène, maternité responsable, soin du corps normatif, en opposition à ce qui est perçu comme extérieur à ces valeurs.

25En introduisant la « race » comme troisième dimension analytique dans la relation entre féminisme et construction de la citoyenneté, cette thèse problématise la manière dont la citoyenneté a été conceptualisée au cours de cette période. Si l'historiographie a proposé l'idée d'une citoyenneté sociale des femmes, ce paradigme ne nuance pas suffisamment la relation entre les sujets féminins et la nation. Durant les années de la Restauration, le système politique espagnol n'avait pas pour objectif d'intégrer les « masas », considérées comme inaptes au corps politique de la nation. Dans ce contexte, les discours féministes cherchèrent à établir un engagement actif avec la citoyenneté en promouvant une culture citoyenne féminine fondée sur le principe du mérite. Ce mérite reposait sur des éléments présentés comme « naturels » – antérieurs et extérieurs au politique –, notamment la capacité affective des femmes et leur rôle dans la maternité, conçue comme principe généalogique soutenant la race. Parler de citoyenneté sociale implique ainsi une dépendance des analyses historiographiques à l'égard des langages historiques des sujets qui l'ont façonnée.

26Ces valeurs ne définissaient pas seulement des comportements jugés acceptables : elles établissaient également qui était digne d'être reconnu au sein de la communauté imaginée. La dignification désigne ici le processus par lequel un sujet est entendu et reconnu au sein de la communauté nationale. Un exemple illustratif en est la bataille discursive visant à influencer les mentalités des mères espagnoles concernant la participation de l'Espagne aux guerres au Maroc, présentées comme une nécessité de « pacification » : elle passa par la superposition de l'amour filial à l'amour patriotique. De même, l'attribution de récompenses aux femmes garantissant la santé et l'hygiène de leurs enfants reflète une tentative de discipliner les femmes des classes laborieuses pour les conformer aux normes d'une communauté imaginée élitiste et marquée par les différences de classe. C'est dans ce cadre que prend tout son sens l'expression « No desmerecer su raza » prononcé par Consuelo González Ramos dans La mujer española en la campaña del Kert (1912) : elle représente l'étape préalable à l'accès à une citoyenneté symbolique, suivant une logique cohérente avec les normes implicites examinées dans cette thèse.

27Ces dynamiques permettent de comprendre pourquoi, lors de l'instauration de la Deuxième République en 1931, certains positionnements féministes opposés au suffrage féminin persistèrent au-delà des stratégies politiques immédiates. Après quarante années de construction du sujet citoyen féminin – critique à l'égard de la subordination établie par le Code civil de 1889 –, la légitimité accordée aux langages juridiques avait conduit à une conception de la citoyenneté politique des femmes dépassant le cadre strict des droits et devoirs légaux. L'exclusion des femmes du domaine juridique n'empêcha pas ce processus d'être significatif, bien qu'il se soit déroulé depuis une position de classe privilégiée. Une frontière définissant l'inclusion et l'exclusion des femmes se construisit ainsi à travers des valeurs, des attitudes et des comportements incorporés, marquant des différences au sein même de la catégorie « femme » – une frontière qui pouvait néanmoins être franchie dès lors que ces valeurs étaient acceptées et adoptées.

28En conclusion, le concept de « race » étudié dans cette thèse ne renvoie pas uniquement aux différences biologiques perçues ou à la construction d'imaginaires sociaux. La pensée raciale fonctionna comme un ensemble de significations et comme un mécanisme politique destiné à garantir l'appartenance à une communauté conçue comme antérieure au politique – c'est-à-dire comme une entité supposément naturelle qui a servi de justification à l'impérialisme dans ses deux versants, à l'extérieur et à l'intérieur des frontières nationales. Dans cette perspective, la maternité acquit un rôle central en tant que principe généalogique dont la finalité était de soutenir la reproduction de la nation et l'identification à celle-ci, renforçant ainsi la structure symbolique d'inclusion et d'exclusion au sein du projet citoyen.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Carla Bezanilla, « No desmerecer su raza. Féminismes et pensée raciale dans la construction de la citoyenneté au féminin en Espagne (1890-1931) »Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 36 | 2026, mis en ligne le 29 juin 2026, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/23650 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16len

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Auteur

Carla Bezanilla

ATER, LER/Université Paris 8

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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