Travail forcé pendant la Seconde Guerre mondiale : les républicains espagnols
Geneviève Dreyfus-Armand et Iván López Cabello (coord.), avec la collaboration de Peter Gaida et Antonio Muñoz Sánchez, Travail forcé pendant la Seconde Guerre mondiale : les républicains espagnols, revue Exils et migrations ibériques aux XXe et XXIe siècles, Paris, Riveneuve, nouvelle série, n° 15-16, printemps 2024.
Texte intégral
1Ce très consistant numéro de la revue Exils et migrations ibériques aux XXe et XXIe siècles regroupe essentiellement les interventions faites lors du colloque « Républicain.e.s espagnol.e.s exilé.e.s pendant la Seconde Guerre mondiale : travail forcé et résistance. Rotspanier 80 ans après », co-organisé à Brest en mars 2022 par l’unité de recherche interdisciplinaire Héritage et création dans le texte et l’image (UR 4249) de l’Université de Bretagne-Occidentale et par l’association Mémoire de l’exil républicain espagnol dans le Finistère.
2Dans leur introduction (p. 7-10), Geneviève Dreyfus-Armand et Iván López Cabello expliquent :
Après l’exode massif du début de l’année 1939 qui mène vers la France plusieurs centaines de milliers de républicains espagnols, ces derniers connaissent à partir de 1940 des itinéraires marqués par le travail – souvent forcé –, par des engagements militaires et par diverses formes de résistance contre l’occupant de leur pays d’exil. Ils sont prestataires de l’armée française ou soldats incorporés dans des unités étrangères. Et ils contribuent massivement à l’économie de guerre tout au long de la période en France mais aussi en Allemagne et en Espagne. Comment la IIIe République puis l’État français dirigé depuis Vichy ont-ils conçu, géré, l’utilisation de la main-d’œuvre abondante que représentaient ces “étrangers indésirables”, d’abord dans les Compagnies (puis Groupements) de travailleurs étrangers (CTE et GTE) ? Comment les autorités nazies ont-elles puisé dans le vivier de ces GTE pour ses besoins industriels en Allemagne et en France occupée, notamment pour la construction du Mur de l’Atlantique ? Comment, enfin, la dictature franquiste a-t-elle fait du travail esclave effectué par ses opposants un pilier économique du régime ?
3C’est à ces diverses questions qu’ont voulu répondre les contributions de nature diverse, regroupées dans ce volume grâce au Centre d’études et de recherches sur les migrations ibériques et à trois autres centres de recherches rattachés aux universités de Nanterre, Montpellier et Brest.
4Dans « Étrangers. Prestataires. Légionnaires » (p. 11-31), Diego Gaspar Celaya explique pourquoi le grand nombre d’Espagnols « internés dans les camps » fondit radicalement entre le printemps 1939 et avril 1940 : c’est que beaucoup d’entre eux, désirant échapper au plus vite à leur misérable sort, s’en remirent à l’une des cinq options proposées par les autorités françaises : « retourner en Espagne en se faisant rapatrier ; émigrer dans un pays tiers, principalement en Amérique latine ; se faire embaucher à l’extérieur des camps ; s’engager comme prestataires militaires dans les Compagnies de travailleurs étrangers (CTE), ou signer un engagement militaire, soit dans la Légion Etrangère (habituellement pour une durée de cinq ans), soit dans les régiments de marche de volontaires étrangers (RMTE) pour la durée de la guerre. » (p.12). L’auteur se réfère ensuite à la mise en place et au fonctionnement des deux dernières options. De son côté, Peter Gaida analyse la quatrième dans un texte intitulé « “Des étrangers en surnombre”. Les Groupements de travailleurs étrangers, GTE, sous le régime de Vichy » (p. 32-63). Il montre comment, rompant avec la politique de la Troisième République envers les étrangers, les autorités pétainistes organisent très vite l’internement dans des camps des réfugiés politiques (espagnols ou autres), ainsi que celles de juifs (ensuite déportés et assassinés), et leur mise au travail obligatoire et non rémunéré au profit des entreprises françaises de la zone sud. Certains seront transférés vers l’Afrique du Nord pour construire (dans des conditions effroyables) quelques kilomètres du chemin de fer transsaharien, tandis que d’autres (plus nombreux) seront livrés aux autorités allemandes pour participer à la construction de bases sous-marines puis des bunkers tout le long de la côte atlantique.
- 1 Manuel Sirvent Romero, Un militante del anarquismo español [Memorias, 1889-1948], edición, introduc (...)
5Cet utile panorama est illustré par deux cas concrets étudiés par Grégory Tuban (Responsable scientifique du Mémorial du camp de Rivesaltes), dans « Des CTE aux GTE : utilisation et contrôle de la main-d’œuvre étrangère dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales (1939-1945) » (p. 64-76). Une seconde contribution de Peter Gaida (« L’Organisation Todt et les Rotspanier », p. 77-103), revient ensuite en détails sur le sort des « réfugiés politiques de la guerre d’Espagne » qui furent « déportés par le régime de Vichy en zone occupée et remis à l’occupant », concrètement à l’Organisation Todt (du nom de son directeur, l’ingénieur nazi des Ponts et Chaussées, Fritz Todt) ? Créée en 1938, l’OT faisait le lien entre l’armée allemande nazie et le secteur privé du bâtiment et des travaux publics pour la réalisation des constructions militaires et civiles du régime. C’est à l’OT que fut logiquement confiée la construction des bases sous-marines et des bunkers de l’occupant allemand. Si « plus de trente mille républicains espagnols » furent contraints (à partir d’août 1941) de participer sans salaire à ces travaux pénibles et dangereux (risques de bombardements), d’autres catégories furent aussi contraintes au travail forcé dans ce cadre : Juifs livrés par Vichy ou Français réquisitionnés, mais aussi, comme à Cherbourg « des prisonniers de guerre soviétiques, des internés militaires italiens, des déportés polonais » (p. 83). Une statistique globale de février 1943, conservée dans les archives militaires allemandes, fait état de presque 154 000 personnes réparties de la Normandie jusqu’à la Méditerranée (p. 83). Deux textes particulièrement éclairants reflètent la vie de ces « Rotspanier » (« Espagnols rouges ») ayant travaillé pour la construction des bases sous-marines de Bordeaux et de Brest. Celui d’Emmanuel Dorronsoro, « Les “Espagnols rouges” à la base sous-marine de Bordeaux (1941-1944) », p. 104-125 + 12 photos) ; et celui de Joël Delhom, « Brest, Aurigny, Rennes (1941-1945), itinéraire du travailleur forcé Manuel Sirvent Romero » (p. 127-139), un militant libertaire dont il a publié les mémoires il y a quinze ans.1 Un autre texte, écrit à quatre mains, présente « Quatre biographies de Rotspanier passés par la base sous-marine de Brest » (p. 285-297). Quant à Antonio Muñoz Sánchez, il retrace la bataille juridique menée par ces travailleurs forcés espagnols pour obtenir une indemnisation de la République Fédérale Allemande, dans « “Rotspanier vs. Allemagne”. La lutte des travailleurs forcés espagnols du Mur de l’Atlantique pour être reconnus victimes du nazisme (1956-1972) » (p. 229-261).
6Plusieurs interventions illustrent la volonté de perpétuer l’histoire individuelle et collective de ces « Espagnols rouges ». Jean Sala-Pala dresse (p. 262-284) un tableau des activités de l’association Mémoire de l’exil républicain espagnol dans le Finistère, créée en 2011 pour entretenir la mémoire de ces hommes contraints de participer aux travaux de la base nazie de sous-marins de Brest. Comme Sandrine Saule et Wally Rosell dont nous évoquerons les contributions plus loin, Hugues Vigouroux, des Archives de la Métropole brestoise, montre que semblable entreprise historique et mémorielle est semée d’embûches dans « “Indésirables” et Rotspanier à Brest entre histoire et mémoire : les sources, une voie en eau trouble parsemée de récifs » (p. 333-345). Mais d’autres contributions prouvent qu’elle est possible, lorsque la ténacité et le travail en équipe sont au rendez-vous. C’est le cas de celle d’Emmanuel Dorronsoro, longtemps responsable de l’association bordelaise ¡Ay, Carmela !, qui retrace la gestation de « L’exposition “Rotspanier. Travailleurs forcés espagnols durant la Seconde Guerre mondiale, victimes oubliées du nazisme” » (p. 298-315) ; exposition qui, selon lui, a été « une action mémorielle marquante et une réussite sans pareille », puisqu’elle a été vue dans plusieurs villes françaises et espagnoles. Une autre preuve en est la contribution forte à la perpétuation de l’histoire tragique de ces « Espagnols rouges », constitué par le documentaire du journaliste et historien Rafael Guerrero Moreno, Rotspanier. Los esclavos españoles del nazismo (2022, 74 mn), évoqué par lui-même dans « Rotspanier, entre oubli français et ignorance espagnole » (p. 318-323). En écho, dans un texte intitulé « L’exil en héritage. Projet de film documentaire » (p. 324-328), Pierre Souchar parle de son projet, nourri par son histoire familiale, sur ce qu’est et représente « vivre en exil ». Wally Rosell, de son côté, présente et reproduit partiellement le témoignage oral de son père, recueilli en 1978 et conservé, avec bien d’autres, à Turin dans « Le témoignage de José Rosell Pivingut [1918-1999] sur l’activité de la CNT en Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale » (p. 347-355).
7Les témoignages de quelques-unes des victimes de ces tragiques ballotements et de la déportation de travail sont évoqués par Cristina Clímaco, Cláudia Ninhos et Marta Simó, dans « Travailleurs portugais et espagnols dans l’Allemagne nazie : trajectoires parallèles, chemins croisés. » (p. 197-228). Guadalupe Adámez Catro, quant à elle, évoque « les pratiques d’écriture et de lecture » des femmes espagnoles lors de leur enfermement dans les camps et après leur libération, dans « “La guerre nous a encore une fois rattrapés ”. Internement féminin, résistance(s) et culture écrite durant l’exil espagnol en France (1939-1945) » (p. 140-165).
- 2 Juan Carlos García-Funes et Fernando Mendiola Gonzalo, « Historia y memoria del trabajo forzado del (...)
- 3 Varios autores, El Canal de los Presos (1940-1962). Trabajos forzados: de la represión política a l (...)
8L’Espagne franquiste institutionnalisa elle aussi le travail forcé et gratuit, comme cela a été expliqué, par exemple, dans un article synthétique publié en 2020 dans ces Cahiers…2. José Luis Gutiérrez Molina, co-auteur de l’ouvrage collectif sur le canal du Guadalquivir construit après la guerre civile par 7 à 8000 prisonniers politiques3, rappelle que l’objectif des dirigeants était double : fournir une main d’œuvre gratuite aux entreprises tant privées que publiques et « rééduquer les rouges », sans oublier la volonté leur faire chèrement payer leur engagement militant. (« Le travail esclave, pilier économique du franquisme », p. 165-174). José Manuel Algarbani Rodríguez évoque le cas concret des « Vaincus et prisonniers dans le détroit de Gibraltar. La répression de l’après-guerre dans le sud de l’Espagne. » (p. 175-196). Entre 1939 et 1943, pas moins de 30 000 prisonniers républicains furent envoyés pour effectuer des travaux de fortification destinés à assurer un meilleur contrôle du trafic maritime dans cette zone stratégique de la province de Cadix proche du détroit.
9On lira aussi les réflexions de Sandrine Saule (« Les archives, des données ? », p. 330-332), ses interrogations sur la disparition de près de 80 témoignages recueillis entre 2009 et 2013 et plus largement sur la conservation aléatoire des archives orales dans notre pays (« À la recherche des archives audiovisuelles disparues de la FACEEF [Fédération d’associations et centres d’Espagnols émigrés en France] » p. 356-378). Ce numéro double comporte également la présentation d’une association fondée en 2009-2010 par de jeunes chercheuses et chercheurs travaillant sur la guerre d’Espagne « et ses répercussions, dans un temps long, dans et au-delà des frontières du pays » (« Adelante, un réseau de nouveaux et nouvelles chercheur.es pour valoriser et diffuser les recherches actuelles sur l’Espagne contemporaine », p. 388-392). Illustrent cette démarche les réflexions d’Emma Rubio-Milet, présentées lors d’un « Café virtuel » d’Adelante et portant sur sa recherche autour de quelques femmes galiciennes ayant émigré seules en Catalogne dans les années quarante (« De Galice en Catalogne, émigrer seule sous Franco » (p. 393-413).
10On trouvera encore, à la fin de ce double numéro de la revue Exils et migrations ibériques aux XXe et XXIe siècles, deux comptes rendus de Geneviève Dreyfus-Armand. Le premier concerne le livre d’Henri Joannet, Les Mées. Les Groupes de travailleurs étrangers lors de la Seconde Guerre mondiale dans le sud-est de la France (paru en 2022) ; le second, celui de Francisco Martínez López (El Quico), Caminos de resistencia, qui concerne la guérilla antifranquiste dans le León et en Galice (2022 également). G. Dreyfus-Armand signe enfin (p. 416-422) l’hommage rendu à l’hispaniste civilisationniste Andrée Bachoud-Tibika décédée à l’été 2023, dont elle retrace la carrière d’enseignante-chercheuse en rappelant son rôle décisif dans la création du Centre d’Études et de Recherche sur les Migrations Ibériques en 1995 et dans les recherches lancées et coordonnées par celui-ci.
Notes
1 Manuel Sirvent Romero, Un militante del anarquismo español [Memorias, 1889-1948], edición, introducción y notas de Joël Delhom. Con la colaboración de Pierre-Luc Abramson y Melodía Sirvent, Madrid, Fundaciíon de Estudios Libertarios Anselmo Lorenso, 2011.
2 Juan Carlos García-Funes et Fernando Mendiola Gonzalo, « Historia y memoria del trabajo forzado del sistema concentracionario franquista », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 24 | 2020, mis en ligne le 17 juillet 2020, consulté le 18 juin 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/9218 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ccec.9218.
3 Varios autores, El Canal de los Presos (1940-1962). Trabajos forzados: de la represión política a la explotación económica, Barcelona, Crítica, 2004.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Gérard Brey, « Travail forcé pendant la Seconde Guerre mondiale : les républicains espagnols », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 36 | 2026, mis en ligne le 29 juin 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/23671 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16leq
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page




