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Comptes rendus

Réconciliation. Mémoires

Pierre-Paul Grégorio
Référence(s) :

Juan Carlos Ier d’Espagne. Avec la collaboration de Laurence Debray, Réconciliation. Mémoires, Paris, Stock, 2025, 512 p.

Texte intégral

  • 1 Le livre a obtenu en avril 2026 le Prix spécial du jury de la 35e journée du Livre politique.

1Réconciliation. Mémoires1. Tel est le titre des Mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, Roi émérite depuis son abdication le 19 juin 2014. Une distinction qu’il n’apprécie guère, avoue-t-il, car l’éméritat n’est pas prestigieux en Espagne, contrairement à la France ou aux États-Unis (p. 423). Ces 494 pages de texte, coécrites avec Laurence Debray, répondent au désir de don Juan Carlos de se mettre en paix avec les Espagnols, avec l’Histoire, avec sa famille. Il veut pouvoir attendre la mort – qui ne l’obsède pas, affirme-t-il – avec « sérénité » (p. 460). Demande de réconciliation et quête de sérénité sont donc au cœur de sa démarche qui, il en convient, peut surprendre. D’autant qu’il reconnaît, dès la première page, ne pas avoir suivi les conseils de son père pour lequel il n’a de cesse de montrer son admiration et son amour. Mais cette indépendance de jugement a une raison plus profonde qui motive cette aventure introspective : « j’ai le sentiment qu’on me vole mon histoire » (p. 9). Cet espoir de réconciliation exprime aussi le souhait de don Juan Carlos de mettre tout le monde – sa famille, les gouvernements, les Espagnols – à sa place. Une manière, finalement, de défendre celle qui, à son sens, lui revient de droit dans l’Histoire.

2Les Mémoires, comme dans un cercle à la fois parfait mais encore inachevé, partent du présent – « Dans la solitude du désert » (Première partie), p. 17-83 – pour y revenir – « Mon journal d’Abu Dabi » (Septième partie), p. 429-494 – après un périple vital qui se décline en cinq parties : « Une jeunesse chaotique », p. 85-164 ; « Quand je n’étais personne », p. 165-203 ; « J’ai changé l’Espagne… malgré tout », p. 205-298 ; « Façonner le prestige du pays », p. 299-390 et « Mes renoncements », p. 391-427. Le tout encadré d’un avant-propos et d’une conclusion.

3Dès cet avant-propos, don Juan Carlos présente son livre comme un acte de revendication de son œuvre, politique et familiale. Il s’agirait d’une entreprise de légitime défense contre le mensonge permanent dont il est victime depuis de nombreuses années déjà. Il livre sa vision du passé national, adoptant tantôt le point de vue de l’homme d’État, quand il se remémore ses années de règne, tantôt celui de l’acteur historique, quand il évoque sa longue attente sous Franco, ou encore de citoyen responsable quand il dénonce ces « partis politiques populistes » (p. 10) qui cherchent à déstabiliser la monarchie et, donc, le système démocratique.

4Ainsi, si l’homme reconnaît avoir commis des erreurs, « par amour et par amitié » (p. 14), le Roi ne peut tolérer la remise en cause de tout ce qu’il a accompli, toujours au service d’une Espagne rayonnante et entrée dans la modernité grâce à lui. L’homme s’avoue blessé par certains comportements, à commencer par celui de son fils, désormais roi, mais qu’il dit comprendre. Don Juan Carlos n’accepte toutefois pas d’être « renié » (p. 13). Et surtout pas par les Espagnols. Aussi, s’il ne prétend pas faire œuvre d’historien, il affirme écrire « pour l’Histoire » (p. 15).

5Dans la première partie (« Dans la solitude du désert »), l’homme se raconte dans son présent et brosse son autoportrait. Apparaît ainsi l’image du leader avec son flair, son audace, sa détermination, sa fermeté et son sang-froid. En somme, il était fait pour accomplir son destin : libérer du carcan franquiste cette Espagne en quête de modernité et avide de changements. Il se voit manifestement comme le fondateur, non pas d’une dynastie, mais d’une histoire retrouvée après avoir offert à son fils un « contexte stable, normé et confortable » (p. 22) dans lequel grandir afin d’assurer la « continuité monarchique » (p. 22). Don Juan Carlos estime donc avoir pleinement mené sa mission historique. Perpétuel « équilibriste sur le fil de la vie » (p. 22), il n’a pas été « un roi à l’existence banale » (p. 22). Rien, dans le récit de son enfance ou de son passé en général, n’est vraiment inconnu du lecteur. Le lecteur y trouve cependant parfois un zeste de romanesque, comme pour mieux établir, sotto voce, qu’il est très différent de Felipe VI. En fait, tout en proclamant une totale obéissance au Chef actuel de la famille royale, y compris lorsque les décisions prises par ce dernier à son égard sont vécues comme des injustices, don Juan Carlos n’hésite pas à régler, en filigrane, quelques comptes. Le père ne s’interdit pas, en effet, de glisser quelques critiques, mesurées dans la forme, dès que l’avenir de l’Institution lui semble être en jeu : s’attaquer à don Juan Carlos, c’est dénigrer la Couronne et, donc, fragiliser « l’État, l’unité du pays et ses fondements démocratiques » (p. 36). En tant que « simple » citoyen, il n’hésite pas alors à considérer publiquement le gouvernement en place en 2025 comme le fossoyeur de l’Espagne car il « semble s’en réjouir [de ces attaques]. Au lieu de protéger l’État, de travailler dans le respect des institutions, pour la prospérité et l’essor du pays, ils l’ébranlent » (p. 36). La longue mise en cause (p. 36-37) se conclut sur la conviction qu’une entreprise de sabordage est à l’œuvre « en notre sein » (p. 37). Il est ainsi confirmé que cette réconciliation souhaitée est également la contre-attaque d’un homme las d’être la cible facile, la victime de prédilection des médias et de certains courants politiques. Si un sentiment est omniprésent tout au long de cette première partie – et de tout le livre, en fait – c’est celui de l’injustice d’un présent où « l’oubli et l’ingratitude sont de mise » (p. 69). D’un présent où même son fils le trahit – les manquements à la parole donnée lors de ses visites en Espagne (p. 73-76) en seraient la preuve – au point de s’être demandé, non sans amertume, « resterais-je banni encore longtemps ? » (p. 76).

6La deuxième partie (« Une jeunesse chaotique ») retrace l’enfance de don Juan Carlos, sa formation et son entrée dans la vie d’adulte jusqu’à son mariage avec « Sofi ». Le récit est marqué par le souvenir de ses grands-parents et par l’exil, comme trait d’union indélébile entre les générations de Bourbons, depuis le XIXe siècle. L’enfance est décrite comme heureuse, surtout à Estoril (Portugal), dans un « environnement familial ouvert, cosmopolite » (p. 98). Et ce, malgré certaines étroitesses financières – du moins dans la perception très particulière de don Juan Carlos – surmontées grâce à l’aide d’une aristocratie généreuse et dévouée. Ce souvenir cherche à l’évidence à corriger l’image d’un homme habitué au luxe et au train de vie dispendieux. Dans cette partie, le Roi émérite explique par ailleurs pourquoi la restauration de la monarchie sous Franco, et dans le contexte de la Guerre froide, était un pari impossible à tenir. Selon lui, trop d’intérêts nationaux et internationaux jouaient en sa défaveur. Dans le domaine plus personnel, deux réalités reviennent comme autant de faits marquants de ces années-là : le « nomadisme » comme mode de vie subi par sa famille et, pour lui-même, la solitude comme horizon permanent. Une école de vie acceptée par sens du devoir mais qui n’en était pas moins douloureuse pour l’enfant, puis l’adolescent, qu’il était. Tous les épisodes évoqués dans cette partie ont donc forgé le caractère de l’homme. Tous, y compris le plus atroce d’entre eux, celui de la mort de son frère, où l’émotion, à peine contenue, est manifeste dans les deux pages qui lui sont pudiquement consacrées. Une brièveté révélatrice du profond traumatisme insurmontable malgré les années écoulées. Globalement, ces souvenirs témoignent alors de l’importance capitale, en tant qu’homme et en tant que roi, de la discipline et du sens du devoir, jusqu’à l’« abnégation » (p. 118), nécessaires pour vaincre ses propres peurs et affronter les difficultés. Ils expliquent, en outre, la volonté de s’inspirer du carpe diem « car on ne sait jamais de quoi demain sera fait » (p. 127). En somme, le lecteur voit alors un homme armé pour surmonter les aléas de la vie, pour assumer son incertitude, devenue paradoxalement avec le temps, la seule certitude de don Juan Carlos.

7Des obstacles et des appréhensions que le Roi émérite dévoile dans la troisième partie (« Quand je n’étais personne »), qui couvre la période menant de ses années de successeur in pectore du dictateur à son intronisation. Le lecteur y retrouve les principaux événements que connut l’Espagne, mais aussi ceux qui touchèrent l’homme, tant il était impossible de dissocier le côté personnel – familial – et institutionnel. Il explique, une fois encore, la scène au cours de laquelle Franco lui proposa la Couronne et, surtout, le somma de prendre sa décision sur le champ. Convaincu qu’elle entraînerait probablement une rupture avec son père – « je suis accablé par ce poids, envahi par la culpabilité » (p. 181) –, il avoue s’être également senti soulagé car, écrit-il, il vit enfin son « avenir se dessiner » (p. 182). Il explique donc avoir accepté sa désignation « comme un devoir, une contrainte » (p. 181), car le but ultime de leurs vies – à son père et à lui-même – « n’était-il pas de rétablir le pouvoir royal en Espagne ? » (p.181).

8Tout au long de ce chapitre – et, de ce fait, de la période évoquée –, l’omniprésence de Franco est indiscutable. Le portrait qu’en fait don Juan Carlos s’avère finalement assez positif, presque bienveillant. Sans éluder la répression exercée par le Régime, et dont les monarchistes furent aussi victimes, don Juan Carlos insiste sur la bonne entente permanente entre Franco et lui, malgré des personnalités diamétralement opposées. En d’autres termes, don Juan Carlos réussit là où son père avait échoué : il sut établir avec le dictateur « une relation de confiance » (p. 193) au profit de la Couronne, mais aussi de la démocratisation à venir. Dans cette partie, le Roi émérite se dit convaincu de la lucidité d’un Franco parfaitement conscient de l’inéluctable avènement de la démocratie après sa mort et qui aurait tout simplement décidé de l’aider à le matérialiser. À sa manière, bien entendu ; par exemple, en ne lui adressant aucun reproche lorsque, à l’étranger, le jeune Prince se laissa aller à des déclarations pour le moins compromettantes. Un silence que ce dernier interpréta « comme un accord tacite » (p. 190), confirmé, selon don Juan Carlos, par le testament politique du dictateur, « un dernier cadeau » (p. 200), où ne figurait pas la moindre allusion aux principes fondamentaux du Régime. En somme, il fait comprendre au lecteur que Franco l’avait absous par anticipation de tout crime de parjure et de trahison. Il savait donc qu’il avait « les mains libres pour enclencher des réformes » (p. 199). Une seule conclusion s’impose : « je lui en reste très reconnaissant » (p. 201). S’impose alors l’image d’un homme seul face au danger, confronté en 1975 à « l’impression que l’Espagne est à la dérive » (p. 192). Sauf que, désormais, il avait la légitimité et l’autorité pour agir.

9Le titre de la quatrième partie (« J’ai changé l’Espagne… malgré tout ») est à lui seul une déclaration d’intention et un satisfecit de réussite. Don Juan Carlos résume la vision de l’étape initiée avec son couronnement. Une cérémonie où il fut entouré de leaders démocratiques, pour mieux marquer d’emblée le changement de cap pour l’Espagne. Cependant, tous ne méritent pas les remerciements du Roi émérite : Valéry Giscard d’Estaing, hautain et arrogant, est dépeint comme un faux ami de l’Espagne puisqu’il trahit ses promesses d’aider le pays dans sa cruciale mutation. Malgré ces déconvenues, don Juan Carlos décrit « cette sensation euphorique » (p. 211) d’où il puisa l’énergie nécessaire pour affronter la nouvelle étape. Il met ainsi en exergue sa fonction de seul vrai catalyseur des espoirs nationaux face à un gouvernement ancré dans l’ancien temps. En écho, don Juan Carlos en profite pour fustiger la classe politique espagnole de 2025 car « certains [politiciens] nous ont prouvé que leur ambition personnelle prévalait sur les intérêts du pays » (p. 213). Il ne nomme personne mais le lecteur saura le faire pour lui. Abandonnant toute retenue, Don Juan Carlos fait comprendre que l’Espagne – la vraie Espagne – ne peut se reconnaître dans le comportement de certains membres « du panorama politique espagnol actuel » (p. 214), si éloigné de celui de leurs prédécesseurs lors de la Transition, dont il a été l’artisan premier, contre vents et marées. La raison ? La philosophie du processus de démocratisation que don Juan Carlos, conscient de son rôle et de sa mission, aurait insufflé dès le début et tout au long de la période : « Franco était mort depuis à peine quelques mois. […] J’étais son successeur mais pas son fossoyeur » (p. 216). La réforme plutôt que la rupture : telle devait être la Transition selon don Juan Carlos. D’où le choix d’Adolfo Suárez pour la conduire sur la base de la « rupture négociée » (p. 242) et grâce au soutien de la classe moyenne héritée des années du « miracle espagnol ». La Transition ne peut donc être comprise que comme « une victoire collective, car je n’ai pas mené ce processus seul, et je n’ai jamais tenu à en tirer une gloire personnelle » (p. 243). Modestement, il se limite à rappeler qu’il en fut « le chef d’orchestre » (p. 243). C’est cette volonté collective que don Juan Carlos aimerait que l’on reconnaisse et que l’on célèbre. En somme, ce passé où même l’extrême gauche « respectait les institutions » (p. 246) car, affirme-t-il, l’irrespect actuel s’est fait « au détriment de l’Espagne et de ses intérêts » (p. 246). Le lecteur est cependant en droit de se demander si, pour mieux transmettre son opinion sur la réalité nationale de 2025, don Juan Carlos ne réécrit pas le passé au prisme de ses propres intérêts du moment présent. Tout comme dans le récit qu’il fait de la démission de Suárez.

10Concernant la tentative avortée de coup d’État du 23 février 1981 et son propre rôle avant et pendant cet événement – toujours sujet à débat en Espagne –, don Juan Carlos fait vœu d’honnêteté, conscient des limites de son témoignage : «  Je tiens ici à en donner ma version, en toute sincérité, avec comme seule limitation ma mémoire. Je n’ai rien à cacher » (p. 281). Ni à dévoiler : tous les éléments décrits sont connus de longue date. Tout au plus, il se reproche de n’avoir pas suffisamment prêté attention à certaines rumeurs persistantes. Un détail tout de même : s’il rend hommage au courage de Gutiérrez Mellado, il n’hésite pas à nuancer très fortement l’admirable comportement de Suárez et de Santiago Carrillo, restés assis sur leur banc alors que tout le monde se jetait à terre. Selon don Juan Carlos, «  sidérés par l’interruption de Tejero et le bruit des mitraillettes, [ils] ne s’étaient même pas protégés en se réfugiant comme les autres députés sous les gradins. Ils étaient restés de marbre devant ce spectacle de violence. Par excès de courage ou de fatalisme ? » (p. 295). Poser la question, c’est sans doute déjà y répondre.

11Cette quatrième partie s’achève ainsi sur les élections d’octobre 1982 – enjambant sans un mot le gouvernement de Leopoldo Calvo Sotelo – et l’éloge des socialistes Felipe González et d’Alfonso Guerra, « les plus scrupuleux à respecter les prérogatives de la Couronne » (p. 297).

12Après avoir été le « chef d’orchestre », don Juan Carlos s’est donc mué en maître d’œuvre. La cinquième partie (« Façonner le prestige du pays ») revient sur la profonde transformation vécue par l’Espagne « autant dans ses paysages que dans ses mœurs » (p. 301) à partir de la victoire socialiste.

13Le récit offre une vision enthousiasmante, voire idyllique du pays en octobre 1982. Malgré les difficultés économiques, sociales et politiques, toujours aussi prégnantes, « nous étions optimistes et conquérants, portés par une soif de renouveau. Le pays était uni et réconcilié, prêt à relever des défis considérables » (p. 302). L’accent est mis sur l’unité – promesse faite à Franco – comme socle inébranlable du renouveau national. Néanmoins, du point de vue personnel, don Juan Carlos reconnaît que le roi qu’il était ne réussit jamais à museler l’homme. Poursuivant sa confession, don Juan Carlos assure qu’il a « gardé toute (s)a vie (s)a manière d’être et de faire » (p. 307). C’est le Roi campechano, fidèle à lui-même. De ce fait, il accepte humblement « les critiques dès lors qu’elles sont constructives et instructives » (p. 307). Une manière de justifier, avec d’autant plus de légitimité, le rejet de toutes les autres et de disculper le besoin, humain s’il en est, qu’il éprouva de chercher à se libérer de la pression quotidienne.

14Le récit met ainsi en lumière un règne qui aura été « une course d’obstacles sans fin » (p. 310). Cependant, toujours lucide, don Juan Carlos » laisse aux historiens [le soin] de tirer un bilan » (p. 310). De son action, restera cependant une vérité incontestable, une « certitude sur laquelle je ne transige pas : j’ai fait de mon mieux, inlassablement, dans les limites constitutionnelles » (p. 310). Compte tenu des critiques essuyées, le sens du livre transparaît alors : il n’y aura de « réconciliation » qu’après la légitime revendication des succès obtenus pour le bien de tous les Espagnols.

15La sixième partie (« Mes renoncements ») aborde des aspects plus personnels. Don Juan Carlos cherche manifestement à expliquer ses écarts et à justifier, plus qu’à vraiment reconnaître, ses erreurs. De toute évidence, il regrette l’époque où la presse savait garder « une certaine confidentialité » (p. 393). Celle-ci n’était pas la marque d’un passe-droit accordé au monarque et encore moins le résultat d’une quelconque coupable autocensure des médias. Elle témoignait, au contraire, d’un authentique sens de la responsabilité des journalistes d’alors, conscients de la nécessaire collaboration avec un homme confronté à des « défis politiques » (p. 393), autrement plus transcendants pour le pays que les retombées d’un voyeurisme malsain. Cette bonne pratique se serait ensuite perdue avec la presse à scandale, mais aussi, et surtout, avec « la stabilisation de notre pays en tant que puissance européenne » (p. 394). Sans que le rapport de cause à effet ne soit pour autant vraiment explicité par don Juan Carlos. Tout au plus, le lecteur devrait sans doute comprendre, entre les lignes, qu’il s’agissait du prix à payer pour la réussite de l’œuvre menée depuis 1975. Adepte jusque-là du no hay mayor desprecio que no hacer aprecio, don Juan Carlos justifie qu’il contrevienne à ce principe dans ses Mémoires comme seule alternative pour contrer l’offensive médiatique d’une « ancienne relation » (p. 394) qu’il se refuse toujours de nommer. Les « récits diffamatoires » (p. 394) de Corinna Larsen méritaient donc une riposte, nécessaire après que « la justice britannique a accompli son travail » (p. 394), suite à la plainte déposée contre lui – un enjeu à 65 millions de dollars – par la femme d’affaires allemande qui fut sa maîtresse de 2004 à 2012. Elle n’aura donc pas « le dernier mot » (p. 394) ni dans la sphère judiciaire, ni dans la sphère publique.

16Animé par l’espoir d’une réconciliation, don Juan Carlos se sait donc « contraint » (p. 394) d’évoquer ses manquements en toute « sincérité et pudeur » (p. 394). Dans cette partie c’est surtout l’homme « meurtri » (p. 394) qui s’exprime, réclamant au lecteur, sinon l’absolution, du moins sa compréhension. Et pour y parvenir, don Juan Carlos choisit, tout comme avec C. Larsen, de passer à l’offensive.

17Sur ses autres relations extra-conjugales, « la plupart totalement fictives » (p. 394) et dont la presse a fait état ces dernières années, elles ont été bien mal interprétées par des journalistes incapables de concevoir des liens d’amitié entre un homme et une femme. Quant à ses infidélités avérées – un terme qu’il n’utilise jamais –, elles n’ont en rien altéré ses « sentiments profonds » (p. 395) à l’égard d’une épouse qu’il dit admirer au plus haut point. Il reconnaît, certes, ses « maladresses » (p. 395), mais il affirme, à sa décharge, qu’il a toujours veillé sur elle. Ses infidélités n’auraient donc été que la funeste conséquence d’un besoin de décompresser, “afin de tenir ce rythme » (p. 401). Alors, oui, confesse-t-il, « en marge de cette vie surchargée, exaltante, je le reconnais, j’ai eu des écarts sentimentaux » (p. 402). Après la confession-justification, s’ensuit la contre-attaque à propos du scandale suscité par son safari au Botswana, en 2012. Don Juan Carlos admet que cette chasse africaine put « paraître en décalage total avec la situation du pays » (p. 403). Mais, après avoir vu, à cette occasion, sa relation avec Corinna Larsen « habilement instrumentalisée » (p. 403), il finit par comprendre qu’il avait désormais perdu le soutien d’« une partie de l’Espagne » (p. 405). Le Roi émérite parachève donc sa repentance en regrettant cette relation qui « fut une erreur » (p. 406). Mais, par contre, ne dit rien sur toutes les autres. Et, en guise d’autojustification ultime, don Juan Carlos évoque la malheureuse banalité de ce qu’il a pu faire pour l’amour d’une femme. Il ne peut s’empêcher alors de se voir comme une victime car « dans cette chasse à l’homme, je me suis révélé une proie facile » (p. 406). D’autant plus injustement traité qu’il assure que cette relation toxique n’a jamais « interféré avec mes préoccupations de roi pour son pays » (p. 406). Le récit aborde alors l’abdication de juin 2014. Enfreignant la règle familiale – les rois n’abdiquent pas –, il a voulu rester lucide et, surtout, fidèle à son devoir. Cet acte, lourd de conséquences, a été le fruit, assure don Juan Carlos, d’une réflexion personnelle, sans la moindre pression extérieure.

18La dernière partie (« Mon journal d’Abu Dhabi ») revêt une dimension plus existentielle. Son expérience autant que son regard d’observateur averti de la réalité du monde conduisent le Roi émérite à exprimer ses craintes quant à l’acceptation de la Monarchie par les peuples du XXIe. Dans son esprit, et concrètement pour l’Espagne, la Couronne reste un élément essentiel de la stabilité démocratique et de l’unité nationale car elle s’érige en « symbole qui incarne l’identité d’une nation » (p. 443-444) et en « incarnation du collectif » (p. 445). Sans toutefois s’interroger sur le sens de « nation » et de « collectif » dans l’Espagne de 2025.

19Désormais au crépuscule de sa vie (il est né en 1938), don Juan Carlos affirme ne pas être « obsédé » par la mort (p. 460). La vieillesse, admet-il, surtout dans ses circonstances, aiguise les émotions et le besoin de s’accrocher à ses racines, à la culture populaire espagnole. Dans sa vie, il dit espérer avoir su agir avec la majestas digne d’un vrai roi car elle « suppose hauteur de vue, impartialité, dignité, amabilité, respect » (p. 454). Quoi qu’il en soit, l’homme, bien plus que le roi, se dit profondément touché par « chaque geste de sympathie à mon égard [qui] compte double » (p. 481). Surtout à l’étranger. Résidant à Abu Dhabi depuis 2020, don Juan Carlos dit avoir vécu toutes ces années, qu’il ne veut qualifier d’exil, « quasiment reclus » (p. 485). Il s’avoue meurtri par le prix qu’il doit continuer à payer. Ses retours en Espagne, toujours brefs et discrets, sont autant d’occasions de connaître « une vague de médisances » face auxquelles il garde le silence « pour ne pas gêner la Couronne et mon fils » (p. 485). Quant à sa famille, il « regrette amèrement » (p. 485) que, contrairement à ses filles, « sa femme » (p. 485) ne lui ait jamais rendu visite. Toutefois, la personnalité volontaire et pugnace de don Juan Carlos refait surface même dans ces douloureuses conditions. Grâce à la présence à ses côtés de son petit-fils Felipe (connu en Espagne comme Froilán), il se sent revivre et à nouveau utile.

20Les pages finales sont donc empreintes d’un optimisme retrouvé. La reprise des entraînements en mer, la victoire auprès des tribunaux britanniques face à « la plaignante », toujours anonyme, sont autant de raisons pour le Roi émérite de se sentir comme libéré d’un poids. L’heure du vrai bilan approche néanmoins. Il reconnaît en avoir déçu « certains, qui se limitent à considérer les égarements de ma vie privée » (p. 491). Mais les faiblesses de l’homme ne doivent pas occulter les réussites de l’œuvre accomplie. Peu de rois, écrit-il, ont pu « rendre la liberté à leur pays et lui redonner une place sur la scène internationale » (p. 491). Ce dont il se dit légitimement fier car, affirme-t-il par ailleurs, rien n’aurait pu être fait sans lui. Pour l’Espagne, « j’ai agi avec audace et sincérité pour faire tomber les murs, pour nous rassembler et nous grandir » (p. 491). En outre, la consolidation de la Monarchie, sa mission historique, est un gage d’avenir pour un pays que don Juan Carlos estime toujours atteint du syndrome de la guerre civile. À ce titre, il se sent en droit d’attaquer une nouvelle fois ouvertement le gouvernement de Pedro Sánchez, qualifié à mots couverts d’antiespagnol et d’antidémocratique. En effet, écrit-il, « lorsque le gouvernement actuel discrédite ma personne, il affaiblit notre Constitution » (p. 493). Le lecteur peut ainsi comprendre, s’il ne l’avait déjà fait, la raison profonde de ces Mémoires : dénoncer et faire taire les contempteurs du système politique légué par don Juan Carlos au peuple espagnol. C’est « pour ne pas leur laisser le dernier mot dans leur révisionnisme historique, [que] j’ai voulu donner ma version de l’Histoire, celle que j’ai vécu et que j’ai forgée » (p. 493).

21Une réconciliation combative et combattante est demandée et souhaitée. Comme est espéré le retour dans son pays pour « y être enterré avec les honneurs » (p. 494), le moment venu. Il s’agirait alors de lui rendre justice par la reconnaissance ultime de la mission dignement accomplie. En attendant, il s’en remet à l’Espagne, qui en « décidera » (p. 494), et à l’Histoire qui « nous jugera » (p. 494). Toujours l’incertitude…

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Notes

1 Le livre a obtenu en avril 2026 le Prix spécial du jury de la 35e journée du Livre politique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre-Paul Grégorio, « Réconciliation. Mémoires »Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 36 | 2026, mis en ligne le 16 juillet 2026, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/23696 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16les

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Auteur

Pierre-Paul Grégorio

Université Bourgogne Europe

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Droits d’auteur

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