Liudmila I. Akimova (éd.), The Pushkin State Museum of Fine Arts. The Art of Cyprus: Image, Meaning, Function
Liudmila I. Akimova (éd.), The Pushkin State Museum of Fine Arts. The Art of Cyprus: Image, Meaning, Function, Studia Archaeologica 258. The Pushkin State Museum of Fine Arts & « L’Erma » di Bretschneider, Rome & Bristol, 2024. 237 p., nombreuses illustrations en noir et blanc – ISBN : 978‑88‑913‑3122‑9 / DOI : 10.48255/978881331243.
Texte intégral
- 1 Publié à Nicosie par la Fondation A. G. Leventis. Les antiquités du musée Pouchkine sont présentées (...)
- 2 Voir mon compte rendu dans CCEC 49, 2019, p. 419‑421.
- 3 Les textes ont été traduits du russe par Alexei V. Savkevich, sauf bien sûr celui d’Andres Reyes (O (...)
- 4 Dans les bibliographies, les références sont données sous la forme russe originale et transcrites e (...)
1La riche collection chypriote du musée Pouchkine à Moscou a été révélée en Occident en 2005, grâce au chapitre que lui a consacré Vassos Karageorghis dans son livre Ancient Cypriote Art in Russian Museum1. Il s’agissait cependant d’une sélection qui laissait de côté les centaines d’objets emportés de Berlin par l’armée russe en 1945 et intégrés à la collection moscovite. L’ensemble a fait l’objet d’une magnifique publication en deux volumes, éditée d’abord en russe, puis en anglais en 20142. Un des principaux auteurs, Liudmila Akimova, est l’éditrice du livre présenté ici, où la majorité des huit articles3 prennent des œuvres du musée Pouchkine comme point de départ de réflexions plus larges sur l’art chypriote de l’âge du Bronze et, surtout, des viie‑ive siècles. Les auteurs ont une connaissance directe des musées chypriotes – où ils ont pris eux‑mêmes un certain nombre de photographies reproduites dans le livre –, mais leur accès à la « bibliographie occidentale » est inégal, comme on le verra ; inversement, les publications en russe auxquelles ils font référence sont pour nous difficilement accessibles4. On regrette, d’autre part, que seules des photographies en noir et blanc illustrent les textes, alors que d’excellentes images en couleurs ont été publiées en 2005, puis dans le catalogue de 2014.
- 5 Visualizing Votive Practice: Exploring and Terracotta Sculpture from Athienou-Malloura through 3D M (...)
2Dans l’article d’Olga Yu. Samar, « The Earliest Traditions in the Decoration of Cypriot Pottery » (p. 9‑24), la présentation de céramiques du musée Pouchkine qui s’échelonnent du Néolithique à l’âge du Bronze amène un commentaire sur quatre catégories de ces productions chypriotes – Red Lustrous Ware, céramiques à décor gravé, à décor peigné, à décor peint – et sur leurs relations avec des vases d’autres régions de Méditerranée orientale, et même au‑delà. Liudmila I. Akimova (« Shrine Model from Vounous in the Context of a Rite of Passage », p. 25‑66) revient longuement sur l’interprétation de la scène figurée à l’intérieur d’un célèbre vase du Bronze Ancien (vers 2000 av. J.‑C.) trouvé dans la nécropole de Vounous, cette fois sans rapport avec la collection moscovite. Après bien d’autres l’auteur analyse les différentes composantes de la scène pour essayer de déterminer son sens général, sans que certains détails commentés soient bien visibles à partir des images données dans l’article : dans ce cas, la technique de visualisation en 3D utilisée par Counts, Averett, Garstki et Toumazou dans leur publication numérique des offrandes du sanctuaire de Malloura5 apporterait probablement de nouveaux éléments de réflexion. L. Akimova considère que cet ensemble complexe exprime la régénération du défunt (le personnage agenouillé près du bassin) « through the myth and ritual of the sun‑god‑bull, with his zoomorphic and anthropomorphic forms standing side by side », en association avec la Grande Déesse, « Lady of the Waters ». Je laisse les spécialistes de cette période donner leur avis sur cette hypothèse, pour noter seulement que les comparaisons empruntées aux mondes grec et étrusque d’époque classique (frise du Parthénon, tombe du plongeur à Paestum, peinture funéraire d’Orvieto) n’ont pas leur place ici. On entre dans un domaine tout différent avec l’article d’Andres T. Reyes (« Archival Photographs of Seals in the Golenischev Collection: Some Comments on Origins and Interpretation », p. 67‑90), qui fait connaître onze planches photographiques conservées dans les archives de l’assyriologue anglais A. H. Sayce, illustrant des sceaux de l’ancienne collection de l’égyptologue russe Vladimir Golenischev : certains de ces sceaux appartiennent maintenant au musée Pouchkine. Cet ensemble est principalement constitué de scarabées égyptiens datés entre la xiie et la xviiie dynastie ; quelques exemplaires ont pu être fabriqués à Chypre. Dans son intéressant commentaire, l’auteur attire l’attention sur l’importance du traité De Gemmis rédigé au ive siècle apr. J.‑C. par l’évêque de Salamine Saint Épiphane.
- 6 Numéros 668 et 669 du catalogue de 2014. Voir précédemment V. et J. Karageorghis, « À propos des ap (...)
- 7 Die Grabreliefs auf Zypern von der archaischen bis zur römischen Zeit : l’ouvrage est mentionné dan (...)
- 8 « Monuments funéraires et votifs à Chypre : les stèles et les reliefs en pierre ». R. Bol, D. Kreik (...)
- 9 Dans l’ouvrage de Pogiatzi (cit. n. 56), p. 143‑144 no 26, pl. XXVII.
3La partie sur les époques archaïque et classique commence par l’article d’Irina S. Savina « Decorative Program in Tombs 5 and 12 of the Royal Necropolis of Tamassos: A Study in Interpretation » (p. 91‑112), un sujet traité en dernier lieu dans un livre publié par Katja Walcher en 2009. L’auteur centre son commentaire sur la symbolique des fausses-fenêtres et celle des chapiteaux décorés de « l’arbre de vie » qui encadrent l’accès à la tombe, mise ainsi sous la protection de la Grande Déesse. Dans le domaine non funéraire, elle fait un rapprochement avec le grand chapiteau hathorique du palais d’Amathonte et les éléments architecturaux trouvés dans la « rampe des Perses » à Palaepaphos – sans toutefois connaître la publication de D. Leibundgut Wieland et V. Tatton-Brown (2019). Il faudrait ajouter les fragments trouvés par Maria Hadjicosti dans ses fouilles du palais d’Idalion. L’article suivant, rédigé par Anastasia G. Bukina, concerne une œnochoé globulaire de la classe Bichrome IV conservée au musée de l’Ermitage, qui n’a certainement pas été trouvée à Berezan comme le prétendait le vendeur au début du siècle dernier. Ce vase, publié en 1974 dans le recueil de Vassos Karageorghis et Jean des Gagniers sur la céramique chypriote de style figuré, est décoré sous le col, à l’avant, d’une femme tenant dans chaque main la tige d’une grande plante – une prêtresse ou une servante de la Grande Déesse, comme le proposait Jacqueline Karageorghis ? – et à l’arrière, sous l’anse, d’un personnage masculin qui tire une flèche à la verticale, entouré de motifs végétaux et d’un oiseau. Le schéma se distingue de celui du chasseur traditionnel, mais le lien avec Adonis ici suggéré n’est pas convaincant. Dmitrii A. Kalinichev (« Cypriot Jugs with Choephore Figurine and Bull’s Protome from Marion: Their Symbolic Meaning », p. 131‑145) s’intéresse à un petit groupe de vases du musée Pouchkine trouvés par Ohnefalsch-Richter dans la nécropole de Marion, cinq décorés de « choéphores » (femmes faisant le geste de verser l’eau d’une cruche), deux de protomés de taureaux. Ils appartiennent à une catégorie abondamment attestée, à la fin de l’époque archaïque et à l’époque classique, à Marion et dans d’autres ateliers de l’ouest de Chypre (jusqu’à Kourion et Amathonte), étudiée en détail par Frieda Vandenabeele dans une monographie publiée en 1998 et dans de nombreux articles. Dans certains cas (ici fig. 8), la femme pose la main sur une tête de taureau au lieu de tenir une cruche. L’auteur revient sur la symbolique du taureau et sur l’association éventuelle de la figure féminine à la Grande Déesse (appelée ici Astarté), en se référant aux deux magnifiques « Wall brackets » du musée Pouchkine décorés d’une femme debout6, dont l’une (fig. 10b) porte une coiffure à boucles hathoriques. La longue contribution de Vera V. Smolenkova (« Cypriot Tombstone with a Ritual Feast in Moscow: The Peculiarities of Form and Meaning », p. 147‑194) concerne une stèle funéraire du musée Pouchkine provenant de la collection Golenischev (fig. 1 et image en couleurs sur la couverture, qui met en valeur les restes de polychromie), où l’on voit un couple au banquet surmonté d’un lion couché. C’est un des plus beaux exemplaires d’une série d’œuvres produites à Golgoi autour du milieu du ve siècle, rassemblées et commentées dans la monographie d’Elena Pogiatzi publiée en 20037. Le commentaire porte sur les différents éléments iconographiques, en faisant appel à un large registre de comparaisons, à Chypre, en Grèce, au Proche-Orient, en Égypte : le thème du banquet couché ; la « niche/naïskos » dans lequel il se situe (il n’y a pas de raison de penser à une connotation religieuse) ; les deux personnages, un homme barbu en position principale, son épouse assise au bout du lit ; le lion gardien ; la stèle conçue comme « manifestation de l’âme des défunts » : la comparaison avec une stèle néo-hittite inscrite de Zincirli ne me paraît cependant pas suffisante pour appliquer cette notion à Chypre. Les commentaires qui suivent sur les communautés de banqueteurs à Chypre (marzeah) sont plus proches du document. D’autres remarques concernent la phiale tenue par l’homme, les trois grenades posées sur le lit et les deux que tient la femme, la couronne du défunt. Toutefois, l’auteur n’évoque pas l’objet tenu dans la main gauche du banqueteur : dans un article qui n’est pas cité ici, je me prononçais pour une bourse contenant des pièces de monnaie8, comme sur un relief fragmentaire de Sarasota (Floride) où l’objet suspendu au bras du défunt – qui est comparable au personnage de la stèle de Moscou – est beaucoup mieux visible9. Le dernier article, dû à Tatyana Yu. Vorobyova (« Ritual Meal in Cypriot Art of the 6th–4th Centuries BC: Between East and West », p. 194‑214) recoupe en partie l’étude précédente, on y retrouve la stèle de Moscou (fig. 6) et un relief fragmentaire du Metropolitan Museum de New York (fig. 5, déjà reproduit p. 155 fig. 9). Il s’agit probablement d’un texte relativement ancien, car le commentaire du sarcophage de Golgoi ne renvoie pas au catalogue du Met que j’ai publié avec Joan Mertens en 2014 – disponible en ligne et cité par d’autres auteurs dans le volume –, pas plus qu’à l’étude de Patrick Schollmeyer en 2007. Bien des hypothèses avancées par l’auteur sont aventureuses.
4L’idée de mettre en valeur les recherches russes sur les antiquités chypriotes à partir de la collection du musée Pouchkine était louable, mais en prenant comme thème principal le symbolisme des représentations – sujet particulièrement délicat, en particulier pour Chypre –, et en faisant appel à des comparaisons trop hétérogènes, l’ouvrage se révèle globalement peu convaincant.
Notes
1 Publié à Nicosie par la Fondation A. G. Leventis. Les antiquités du musée Pouchkine sont présentées p. 53‑89 (58 numéros de catalogue). L’ouvrage recensé ici est dédié à sa mémoire.
2 Voir mon compte rendu dans CCEC 49, 2019, p. 419‑421.
3 Les textes ont été traduits du russe par Alexei V. Savkevich, sauf bien sûr celui d’Andres Reyes (Oxford).
4 Dans les bibliographies, les références sont données sous la forme russe originale et transcrites en alphabet latin avec traduction des titres en anglais. J’ignore si certains de ces articles sont consultables en ligne.
5 Visualizing Votive Practice: Exploring and Terracotta Sculpture from Athienou-Malloura through 3D Models (2020) ; voir mon compte rendu dans CCEC 51, 2021, p. 313‑317.
6 Numéros 668 et 669 du catalogue de 2014. Voir précédemment V. et J. Karageorghis, « À propos des appliques murales de Chypre ». RDAC 2006, p. 188‑190, fig. 13‑14.
7 Die Grabreliefs auf Zypern von der archaischen bis zur römischen Zeit : l’ouvrage est mentionné dans la bibliographie, mais l’auteur ne dit pas que l’exemplaire de Moscou y est commenté et illustré, p. 119‑120 no 21, pl. XIV.
8 « Monuments funéraires et votifs à Chypre : les stèles et les reliefs en pierre ». R. Bol, D. Kreikenbom (éd.), Sepulkral- und Votivdenkmäler östlicher Mittelmeergebiete (7. Jh. v. Chr.–1. Jh. n. Chr.). Paderbon, 2004, p. 79, pl. 37a pour le relief de Moscou.
9 Dans l’ouvrage de Pogiatzi (cit. n. 56), p. 143‑144 no 26, pl. XXVII.
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Référence électronique
Antoine Hermary, « Liudmila I. Akimova (éd.), The Pushkin State Museum of Fine Arts. The Art of Cyprus: Image, Meaning, Function », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes [En ligne], 55 | 2025, mis en ligne le 06 octobre 2025, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cchyp/2159 ; DOI : https://doi.org/10.4000/151cf
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