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Comptes rendus

Ersin Hussein, Revaluing Roman Cyprus: Local Identity on an Island in Antiquity

Jean‑Baptiste Cayla
Référence(s) :

Ersin Hussein, Revaluing Roman Cyprus: Local Identity on an Island in Antiquity. Oxford University Press, Oxford, 2021. 192 p., 7 fig. – ISBN 978‑0198‑7777‑8‑6.

Texte intégral

1Il est difficile de rendre compte de ce petit ouvrage tant ses défauts sont patents. L’introduction présente le livre comme une synthèse sur Chypre romaine, se démarquant des approches « traditionnelles » par un éclairage renouvelé sur l’identité locale et les évolutions culturelles liées à l’administration romaine (« local responses to Roman rule »). L’orientation est donnée : il s’agit, à travers le cas chypriote, de contribuer à l’étude de la construction de l’identité dans les provinces romaines (« identity formation »).

2L’ouvrage est organisé en quatre chapitres : le chapitre 1 projette de mettre en perspective les représentations anciennes et modernes de Chypre et de sa géographie ; le chapitre 2 a pour objet l’annexion de l’île et l’administration romaine, avec un aperçu de l’« organisation interne » (« internal organisation ») à partir du koinon pour mettre en lumière les liens (« bridge ») entre l’administration romaine et les communautés locales ; le chapitre 3 projette d’étudier la citoyenneté romaine à partir de l’épigraphie principalement, en partant de l’article que T. B. Mitford a fait paraître en 1980 sur la documentation salaminienne ; le chapitre 4 entend examiner l’identité civique (« civic identity ») à partir d’un choix de mythes de fondation bien connus (Paphos, Kourion, Amathonte, Salamine). L’introduction est suivie de sept cartes : l’île dans la Méditerranée orientale, une carte des zones géologiques, une carte pour situer les cités chypriotes à l’époque romaine, et des aperçus des sites de Paphos, Amathonte, Kourion, Salamine.

3Au chapitre 1 (« Ancient and Modern World Views. Cyprus and the Island Paradox », p. 1‑22), l’autrice annonce commencer son étude de la « formation d’une identité locale » (« local identity formation ») par une discussion sur le traitement de l’île comme paysage imaginaire (« imagined landscape ») dans les sources anciennes et modernes. Pour cela, elle rassemble les descriptions géographiques d’époque romaine, censées permettre de déconstruire les idées transmises. Ce chapitre reprend donc les « récits clés » (« key accounts ») de Strabon, Pline l’Ancien, Ptolémée, Pausanias, Ammien Marcellin, et l’Expositio totius mundi et gentium. Il s’agit pour chacun des ouvrages, d’une brève présentation générale et d’un résumé des informations données concernant Chypre (p. 5‑16). Cet exposé sur des textes bien connus et souvent cités est encadré par deux paragraphes très généraux sur les îles comme utopies ou lieux de relégation dans l’imaginaire européen. On y trouve mentionné Shakespeare (La Tempête, Othello), aux côtés de Sa Majesté des mouches de W. Golding, du Robinson suisse de D. Wyss ou encore des Bitter Lemons de L. Durell (p. 17). Aucune étude originale n’est finalement produite sur les descriptions géographiques de Chypre. Le chapitre se clôt par un retour à des propos généraux sur les disciplines ayant eu un impact sur les Roman studies : les sciences humaines, les postcolonial studies, la géographie et les mathématiques. Ces disciplines permettraient de renouveler les approches. L’autrice entend chercher à reconnaître l’identité et l’expérience chypriote sans entrer dans des débats théoriques (par exemple sur la notion de romanisation), mais en déconstruisant notamment la binarité entre centre et périphérie, qui nourrit les approches « traditionnelles » (« deconstruction of centre-periphery binaries »). Est finalement cité le livre de B. Anderson sur la genèse des nationalismes (Imagined Communities), présenté comme point de départ ou source d’inspiration susceptible de fournir des pistes pour comprendre comment se fabrique un sentiment d’appartenance à partir de signes de reconnaissance.

4Ce premier chapitre ne répond pas à ce qui était annoncé (une étude des représentations de Chypre et de sa géographie). Au lieu d’une enquête suivie, les notes d’intention se multiplient à un niveau de généralités qui donne l’impression que l’on est toujours en train de lire l’introduction et non le corps de la réflexion, avec un catalogue de références succinctes particulièrement hétéroclites, jusqu’à B. Anderson (« useful point of departure »), dont on se demande bien quel usage on peut en faire pour une étude de la Chypre romaine. De fait, la suite ne donne aucun exemple d’un quelconque emploi de la pensée d’Anderson, dont la mention reste finalement tout à fait anecdotique.

  • 1 Il s’agit de Il tesoro di Cipro. Clodio, Catone e la conquista romana dell’isola. Venise, 2020.
  • 2 La datation donnée par l’autrice s’appuie sur la synthèse de F. G. Maier et V. Karageorghis, Paphos (...)

5Au début du chapitre 2 (« The Roman Annexation and Administration of Cyprus », p. 23‑57), l’ouvrage récent et très fouillé de L. Calvelli est cité en note mais non repris dans la bibliographie générale1 et ne paraît pas avoir pu être exploité. L’autrice admet que le sujet de l’annexion est bien étudié mais que certains traits (« key aspects ») méritent d’être dégagés, renvoyant en note aux principales études (« key studies ») pour un approfondissement. Le chapitre entend aussi examiner une documentation connue ou négligée sur l’administration. L’objectif est d’évaluer la nature de l’interaction avec les représentants de Rome, en particulier le proconsul, à partir de sources littéraires et épigraphiques. L’autrice s’intéressera aussi au koinon des Chypriotes. Ceci est présenté comme préalable à l’étude de la « formation d’une identité », qui sera développée aux chapitres 3 et 4. En fait, comme on s’en apercevra, la principale source de ce chapitre reste l’article de T. B. Mitford, « Roman Cyprus », datant de 1980. Bien loin de dépasser les études « tradionnelles » sur Chypre à l’époque romaine, l’autrice y ramène en ignorant les apports récents les plus significatifs. Après un présentation succincte de Chypre à l’époque ptolémaïque, quelques pages sont consacrées à un récit événementiel des années 58‑31 av. J.‑C. (p. 26‑35), qui ne tient pas compte des discussions postérieures à l’article de T. B. Mitford. Suit un développement pour réexaminer la documentation épigraphique (« Re‑evaluating the Evidence », p. 36‑55). Le premier paragraphe passe très rapidement en revue le type de sources, et s’arrête plus longuement sur les defixiones parce que T. B. Mitford croit reconnaître le nom d’un proconsul dans une inscription de Kourion où le titre est restitué et qui a, en réalité, peu de chance de concerner un proconsul. Il n’est pas recevable d’y voir l’indice d’une tension entre l’administration romaine et des administrés locaux. Après une liste des proconsuls présentée comme révisée (p. 38‑47), un aperçu général de la documentation épigraphique est donné (p. 47‑49) de façon extrêment rapide alors que c’est précisément cette documentation qui devrait être au centre de la réflexion. Il s’agit d’un simple survol, sans aucune chronologie. Enfin, un court développement est consacré au Koinon Kyprion (p. 51‑53), « Key local institution », que l’autrice continue à dater à partir du règne de Ptolémée IX Sôter II, ignorant la datation que j’ai proposée, qui fait du koinon une innovation d’époque romaine2.

6Le chapitre 3 (« Roman Citizenship in the Cypriot Context », p. 57‑91), s’appuie principalement sur un autre article de T. B. Mitford de 1980, « Roman Civitas in Salamis », précédé par un recensement des personnages importants qui ont visité l’île (« High-profile visitors », p. 59) comme certains empereurs, des proconsuls avec leur entourage, ou encore des étrangers non romains. On trouve ensuite un développement sur les negotiatores, (p. 60‑67), qui est peut‑être le passage le plus consistant du livre, avec un recensement un peu plus précis. La bibliographie est toutefois lue de façon approximative et restituée de façon erronée (par exemple, l’autrice me fait dire, p. 63, que les ciues romani étaient des nouveaux citoyens de Paphos, alors que de toute évidence il s’agit de negotiatores italiens, qui ont pu s’allier par mariage avec des Chypriotes). Le terme grec dioikèsis, transcrit en latin, ne semble pas avoir été compris, bizarrement cité sous la forme du génitif (« Paphos as diocen(seos) », p. 65), ce qui fragilise la tentative de réflexion sur l’usage du latin et le bilinguisme. L’autrice choisit ensuite, on ne sait trop pourquoi, de consacrer deux développements à Marcia, la nièce d’Auguste (p. 68) et au poète Nestor de Laranda (p. 69‑71).

  • 3 La bibliographie signale ma thèse de 2003 mais non le livre publié en 2018.
  • 4 Imperial Cult and Imperial Representation in Roman Cyprus. Stuttgart, 2013.

7La suite est consacrée à l’acquisition de la citoyenneté (« Becoming Roman »), ce qui était annoncé comme le cœur du chapitre. On trouve d’abord, sous forme de tableau (p. 73), un catalogue des gens ayant porté les tria nomina et connus par l’épigraphie. Pour Paphos, les références signalent les articles de T. B. Mitford, voire la toute première publication des fouilleurs de 1888, sans mentionner le recueil des inscriptions de Paphos que j’ai réalisé3. Pour les autres cités, la bibliographie n’est pas non plus à jour, loin s’en faut. Symptomatique est, par exemple, la liste de premiers personnages de l’île à avoir acquis la citoyenneté, donnée sous l’entrée « Palaipaphos no 1 ». Les noms sont repris de l’article de T. B. Mitford daté de 1947 sans tenir compte de ma révision de 2006, qui a fait l’objet d’une publication pourtant citée note 57, p. 91. La note 91 renvoie de fait, encore une fois, à T. B. Mitford. Pour ne prendre qu’un exemple, il n’y a pas de Licinnia Isoullneas (?) mais une Licinia Insulana. Le commentaire ne peut être qu’erroné. D’une manière générale, la bibliographie citée ne semble pas toujours avoir été lue et les informations sont directement reprises de T. B. Mitford et de quelques ouvrages généraux en langue anglaise (la grande synthèse de D. Potter ou, pour Paphos, celle de F. G. Maier et V. Karageorghis). L’ouvrage sur le culte impérial de T. Fuji4 semble avoir été bien consulté, mais non les articles en français de M. Kantiréa (qui figurent pourtant dans la bibliographie générale) ou ceux plus anciens de J. Pouilloux. On trouve ensuite un autre tableau (p. 83) recensant les gentilices d’origine impériale (Iulii, Claudii, Flavii, Aurelii), puis l’autrice s’arrête un peu plus longuement sur la famille des Ummidii (p. 84), connue par des inscriptions de Paphos, documents qui illustrent la façon dont l’identité chypriote est mise en scène dans des liens familiaux au sein d’une communauté locale. On trouve ensuite un recensement succinct des Chypriotes à l’étranger (« brief survey »), dont on ne voit pas bien en quoi il éclaire l’objet du chapitre (la citoyenneté romaine).

8La première section du quatrième et dernier chapitre (« Civic Identity », p. 92‑126) est consacrée aux mythes de fondation (p. 94‑103) pour une sélection de cités : Nea Paphos, Palaipaphos, Kourion, Amathonte et Salamine. Ces récits bien connus sont résumés et ne font pas l’objet d’un commentaire original. De façon symétrique, une seconde section (« Material Culture and Identity in the Local Context ») passe en revue pour les mêmes cités les figures divines et donne un aperçu de l’archéologie, forcément très rapide. Pour Paphos, « royaume d’Aphrodite Paphienne » (p. 103‑107), est ainsi évoqué le site de Palaipaphos, les représentations sur les monnaies et les textes les plus connus qui évoquent le culte d’Aphrodite. Un développement (p. 108‑113) est en outre consacré au serment d’allégeance à Tibère (après la dernière étude de T. Fuji, op. cit.). On croise ensuite Kourion (p. 113‑115), « Cité de Persée », puis Amathonte, « le domaine d’Aphrodite Cypria », avec, là encore, des généralités sur le site et sur les cultes (p. 115‑119). Enfin, selon le même principe, Salamine (p. 120‑121) est associée à « L’inconsistance de Teucer » (« Immateriality of Teuker ») car, s’étonne l’autrice, on n’y trouve aucune trace matérielle du mythe de fondation.

9La conclusion générale (p. 126‑128) résonne avec le premier mot du titre du livre, « revaluing », dont le projet était de corriger l’image d’une période où il ne se passe rien (« the quietist characterization of Roman Cyprus must be abandoned completely »). Cette réhabilitation passe par l’exaltation d’une forme de rayonnement : « The celebration of Roman citizenship across Cyprus and the achievements of those who were successful beyond the island in intellectual and athletic pursuits also demonstrate how the Cypriots were active participants in Empire and embraced opportunities to distinguish themselves in their monuments ».

10Cette conclusion pose la question de ce qui fait la valeur d’une documentation historique et la manière de la valoriser. On peut gager qu’il y a d’autres critères que l’enthousiasme (supposé) des Chypriotes pour la citoyenneté romaine ou que leurs succès à l’extérieur de l’île. Il y aurait d’autres façons de montrer tout l’intérêt de cette documentation chypriote, sa singularité, mais aussi sa ressemblance avec d’autres régions de la Méditerranée (on aurait besoin de points de comparaison). Ce livre aurait pu venir combler un manque et constituer une synthèse utile et accessible sur Chypre à l’époque romaine. Il est le fruit d’un véritable travail, mais ce travail reste insatisfaisant pour plusieurs raisons. D’abord – et avant tout – la bibliographie sur les documents historiques (en particulier les inscriptions) n’est pas du tout à jour. Ensuite, les choix paraissent arbitraires et conduisent à manquer la cible de l’ouvrage. Des pans entiers de la documentation sont curieusement laissés de côté. S’il est question des négociants romains, la question du commerce et de l’exploitation des ressources, notamment le vin et les métaux, n’est absolument pas évoquée alors qu’il existe des études consistantes qui auraient pu être utilisées (d’autant que c’est d’abord par ces richesses que Chypre est un enjeu à l’époque romaine). En ce qui concerne l’administration romaine, pourquoi se limiter à la figure du proconsul ? La représentation du pouvoir romain se réalise de bien d’autres manières (à travers d’autres représentants du pouvoir, mais aussi des pratiques, une organisation de l’espace etc.). On s’étonne plus encore que soient tout à fait passées sous silence les institutions des cités, qui ne sont plus tout à fait celles de la période lagide. De fait, on pourrait s’intéresser à ce qui fait continuité et ce qui fait rupture : quels changements significatifs surviennent à l’époque romaine, et de quoi sont‑ils les symptômes ? L’onomastique est évidemment un terrain d’enquête (mais il ne faudrait peut‑être pas s’en tenir aux cas de tria nomina), à condition que l’on ne ferme pas l’angle d’étude par une question préalable à laquelle on a déjà répondu, par exemple par la formule « becoming Roman, staying Cypriot » (p. 128), qui oublie que les gens qui se voient octroyer la citoyenneté (par exemple) peuvent aussi être venus d’ailleurs. Bien sûr, il y a eu à Chypre des rencontres et des alliances entre gens d’origines diverses et des phénomènes d’acculturation dont on a des indices, mais il n’est pas certain qu’il y ait eu un sentiment d’appartenance propre à la Chypre romaine, qu’il y ait eu une « local identity formation ». Du moins, cela mérite d’être envisagé avec nuance. Ce questionnement sur l’identité chypriote a pu permettre un renouvellement des approches mais on peut en abuser ou en mésuser, y projeter des préoccupations modernes. Il existe des sentiments d’appartenance que l’on peut éventuellement appeler « identité », et l’historien peut s’y intéresser quand la documentation disponible s’y prête. Nos façons d’appartenir peuvent s’y refléter de façon intéressante et décalée. Il n’est pas sûr que ce soit ce que la documentation chypriote d’époque romaine ait de plus intéressant à nous dire.

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Notes

1 Il s’agit de Il tesoro di Cipro. Clodio, Catone e la conquista romana dell’isola. Venise, 2020.

2 La datation donnée par l’autrice s’appuie sur la synthèse de F. G. Maier et V. Karageorghis, Paphos. History and Archaeology, Nicosie, 1984 (note 201), qui ne fait que reprendre une proposition ancienne de T. B. Mitford. Sur la nouvelle chronologie, voir J.‑B. Cayla, Les Inscriptions de Paphos. La Cité chypriote sous la domination lagide et à l’époque impériale. Lyon, 2018, nos 77‑79, ainsi que « Antoine, Cléopâtre et les technites dionysiaques à Chypre ». BCH 141, 2017, p. 313‑336.

3 La bibliographie signale ma thèse de 2003 mais non le livre publié en 2018.

4 Imperial Cult and Imperial Representation in Roman Cyprus. Stuttgart, 2013.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean‑Baptiste Cayla, « Ersin Hussein, Revaluing Roman Cyprus: Local Identity on an Island in Antiquity », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes [En ligne], 55 | 2025, mis en ligne le 06 octobre 2025, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cchyp/2190 ; DOI : https://doi.org/10.4000/151ci

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