Clément de Vasselot de Régné, Pouvoir et solidarités d’une famille seigneuriale. Le « Parentat » Lusignan entre France, Îles Britanniques et Orient latin (xe‑xive siècles)
Clément de Vasselot de Régné, Pouvoir et solidarités d’une famille seigneuriale. Le « Parentat » Lusignan entre France, Îles Britanniques et Orient latin (xe‑xive siècles), Histoires de familles. La parenté au Moyen Âge 24. Brepols, Turnhout, 2024. 795 p. – ISBN : 978‑2‑503‑59615‑0.
Texte intégral
1En introduisant le concept de « parentat », l’auteur propose de reconnaître une structure sociopolitique particulière, caractérisée par la volonté d’une seule et même famille d’exercer un pouvoir politique fondé sur des réseaux de parentèles élargis, afin de contrôler des sources de revenus sans cesse accrus. Il s’agit donc d’une stratégie de construction dynastique, habituelle à l’aristocratie du Moyen Âge central, qui, grâce à la solidarité intrafamiliale, réussit à contrôler un nombre croissant de seigneuries voisines, entre le xe et le xive siècle.
2À cet effet, le cas que représente la famille des Lusignan se révèle particulièrement pertinent pour suivre l’émergence et l’affirmation d’un pouvoir seigneurial centré sur le Poitou, et qui essaime en direction de l’Aquitaine, de la Bretagne, de la Normandie, des Îles britanniques et de l’Orient latin. Depuis longtemps, la famille de Lusignan a été identifiée comme un puissant lignage aristocratique de l’espace Plantagenêt, sans jamais faire l’objet d’une synthèse, œuvre que Clément de Vasselot de Régné a désormais accomplie. L’étude – tirée d’une thèse soutenue en 2018 – repose sur l’exploitation approfondie d’une documentation riche et originale, essentiellement tirée de collections d’archives locales dispersées entre la France et l’Angleterre.
3Les racines de la famille remontent au xe siècle, et se matérialisent dans l’espace par la construction du castrum de Lusignan au milieu du siècle, selon la Chronique de Saint-Maixent, implanté en position stratégique pour contrôler l’acheminement du sel depuis le littoral atlantique ; à partir de ce foyer se développe une seigneurie placée dans la dépendance des comtes de Poitiers. L’adoption d’une politique de fidélité absolue envers leurs suzerains ouvre aux Lusignan l’accès à une cour où ils nouent des alliances prises dans un réseau régional de châtelains ; très vite, le patrimoine familial évite la fragmentation des successions en privilégiant des structures de solidarité cognatique.
4Lorsque le Poitou passe sous l’autorité de Louis VII, après son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, les Lusignan subissent les changements d’autorité consécutifs à la séparation du couple royal, en basculant dans la sphère politique des Plantagenêts. La participation des Lusignan à plusieurs révoltes aristocratiques – dès la fin du xie siècle et surtout au cours de la seconde moitié du xiie – montre qu’ils contestent la légitimité d’un pouvoir qui empiète sur les coutumes poitevines. Dans ce contexte, les trois frères Pierre, Aimery et Guy de Lusignan sont bannis pour s’être rebellés en 1168, rébellion qui provoque également le démantèlement du château de Lusignan par le roi Henri II.
5L’hostilité des Plantagenêts ne fragilise pas pour autant les positions des Lusignan dans le Poitou, forts de la densité des liens contractés avec des seigneurs poitevins et limousins. Pour fidéliser cette aristocratie prompte à la révolte, Richard Cœur de Lion use de diplomatie en réintégrant la famille à sa cour, concédant à un cadet des domaines éloignés du Poitou, tel le comté d’Eu, en Normandie, acte qui renforce le lien de vassalité directe envers le souverain ; en des circonstances plus mouvementées, l’aîné de la famille entre en possession du comté de La Marche.
6La première moitié du xiiie siècle, marquée par la rivalité entre les Plantagenêts et les Capétiens, montre les manœuvres ambitieuses et périlleuses du « parentat » Lusignan lorsqu’il s’agit de conserver et d’étendre son influence en Aquitaine aux dépens de Louis IX ; en 1242, le roi recourt à la force pour restaurer son autorité et obliger les Lusignan à se défaire de fiefs, en Poitou et en Saintonge, dont l’autorité est transférée à Alphonse, frère du roi et comte de Poitiers. L’expansion du « parentat » se trouve freinée, ce qui permet de rétablir l’équilibre antérieur à 1200 dans les parts occidentales du royaume capétien. Néanmoins, une branche cadette des Lusignan obtient la protection d’Henri III pour conquérir, en Angleterre, un réel poids politique et financier, en acquérant progressivement les honneurs de Hastings et de Tickhill, l’évêché de Winchester, les comtés de Pembroke et de Wexford. Cette rapide ascension suscite des résistances de la part de barons anglais qui obtiennent l’expulsion d’une partie de la famille en 1258 ; le « parentat » se maintient cependant autour d’une branche issue d’un sous-lignage, retrouvant une place prépondérante dans l’aristocratie anglaise. Au xive siècle, en Angleterre, comme en France, les Lusignan entrent au service des souverains ce qui leur permet de maintenir leur influence jusqu’à l’extinction biologique des lignées, actée en 1324.
7Pour l’auteur, la puissance acquise par le « parentat » Lusignan pendant plus de trois siècles repose sur trois dynamiques principales : les alliances matrimoniales, la collusion des membres de la famille pour conserver un pouvoir politique en toute circonstance, la capacité d’adaptation aux phases d’affaiblissement ou de renforcement des autorités souveraines, de part et d’autre de la Manche.
8L’essentiel de la démonstration de l’historien repose sur l’analyse des liens de parenté qui entretiennent une identité élaborée à partir d’une communauté de valeurs et de pratiques, dont découle la construction du réseau de coopération et de soutien mutuel fondamental à la constitution de ce « parentat », qui outrepasse les frontières territoriales des royaumes. L’examen des formes prises par l’exercice du pouvoir féodal repose sur l’analyse des hommages, sur les relations entretenues avec les vassaux, avec les communautés urbaines, religieuses et paysannes ; les rituels du pouvoir dans leurs environnements symboliques et territoriaux sont étudiés, au même titre que les formes administratives de l’empreinte seigneuriale nécessaires à l’encadrement des populations. En imitant les administrations royales, les Lusignan organisent le pouvoir en institutionnalisant des compétences autour du principe d’autorité plutôt qu’autour de la personne du seigneur l’incarnant.
9Un des aspects novateurs de la démarche de Clément de Vasselot de Régné consiste à interroger les stratégies déployées par le « parentat » Lusignan pour résoudre les antagonismes qui les opposent à d’autres seigneurs. Le recours à la violence intervient fréquemment dans les conflits de frontières, dans les litiges économiques, ou même dans les rivalités autour des institutions ecclésiastiques, afin d’affirmer l’autorité des laïcs. Le rétablissement de la concorde s’effectue sur intervention des différentes cours de justice, de la justice royale en dernier recours, et conduit à redéfinir les relations de pouvoir au sein de la société, notamment en précisant les conditions d’exercice des droits seigneuriaux.
10La seconde partie du livre se concentre sur la nature des modalités de la cohésion familiale aboutissant au « parentat ». En matière de parenté, une singularité du comportement des Lusignan concerne la répartition des héritages, chaque génération recevant une part de l’héritage de son père et une part de celui de sa mère. L’établissement de cadets porteurs de la tradition onomastique initiale favorise le développement de sous-lignages qui, par le biais des successions et des multiples alliances renouvelées à chaque génération, conserve l’union de la famille. Pour défendre le groupe, des stratégies de fermeture assurent une supériorité à des réseaux où les cousins éloignés tiennent une place importante. Ainsi, les structures identitaires du groupe, de nature agnatique, se combinent à un système de parenté plutôt cognatique ; les individus assument des devoirs envers un groupe mouvant structuré autour du patrilignage, où le degré d’entraide, associé à la cohésion politique et militaire de ses membres, cimente la cohérence.
11Le chapitre consacré aux mécanismes de la perpétuation lignagère se révèle particulièrement riche et fécond, puisqu’il interroge les méthodes mises en œuvre par les Lusignan pour renforcer leur « parentat » sur une longue période. L’objectif primordial d’assurer la continuité des générations dévoile le soin porté à l’éducation familiale, militaire ou savante, en dépit des risques liés aux périodes de minorité. La discipline établie dans le choix des alliances dévoile une conscience claire des enjeux, confirmée par la rareté des carrières ecclésiastiques ; la sélection des partenaires est accomplie en fonction de la valeur sociale des familles, de manière à consolider les positions du lignage d’origine, en fonction des conjonctures, le but fondamental restant de constituer un réseau transrégional dans lequel puiser de futures alliances, afin d’agrandir le patrimoine familial. Le recours aux croisements matrimoniaux entre branches cousines est privilégié pour accroître le patrimoine, chaque union provoquant des négociations autour des dots et des biens paraphernaux. Il en ressort que les femmes mariées occupent souvent une position de pouvoir qui, en fonction de l’existence d’enfants mâles, conditionne des remariages. C’est au moment de la nubilité que les membres de chaque génération permettent la pérennité du lignage. La transmission des héritages, elle aussi prévue et codifiée, vise à limiter les conflits successoraux, qui peuvent parfois provoquer de profondes divisions au sein du « parentat », comme le prouve l’exemple de la succession d’Hugues XIII, comte de La Marche, disparu en 1303. Cette politique efficace qui mène le « parentat » Lusignan au somment de sa puissance au milieu du xiiie siècle, ne peut plus être assurée ensuite, quand le renouvellement des générations s’interrompt.
12Le dernier chapitre interroge les pratiques religieuses des Lusignan, qui, à l’écoute de leur époque, adoptent les comportements de leurs contemporains pour assurer le salut de leur âme ; ils recourent fréquemment aux donations pro anima, pratiquent des aumônes, commandent des ustensiles liturgiques pour les offrir aux lieux de culte. La destination des donations évolue en fonction des époques ; d’abord dirigées vers les fondations bénédictines, elles sont ensuite adressées aux abbayes cisterciennes avant d’être diversifiées vers des institutions locales, au détriment des Templiers. Au xiiie siècle, les Lusignan accompagnent le développement des établissements d’assistance et de charité, qu’ils soient franciscains et dominicains. Comme attendu, au‑delà de l’expression de leur piété, le « parentat » construit sa mémoire familiale à travers des donations dispersées dans les lieux où s’exerce son contrôle territorial ; avec l’ascendance politique, la nécropole familiale se déplace de Notre-Dame de Lusignan à l’abbaye de Valence-en-Poitou, qui s’inspire de Royaumont. La participation aux pèlerinages – vers Jérusalem ou Saint-Jacques de Compostelle – conduit, logiquement, au soutien des entreprises militaires vers l’Espagne et la Terre sainte. L’implication dans les entreprises de croisades constitue un trait fondamental de la culture familiale des Lusignan du début du xie au début du xive siècle.
13Servi par une documentation d’une rare abondance, Clément de Vasselot de Régné propose une étude méticuleuse et ambitieuse d’un lignage aristocratique qui émerge du Poitou au xe siècle, et qui étend son autorité à plusieurs régions à cheval entre la France des Capétiens et l’Angleterre des Plantagenêts sur plus de trois siècles. La longévité et le succès des Lusignan s’expliquent par la création d’un réseau de parenté original – celui du « parentat » – qui caractérise une période de l’affirmation des structures de l’aristocratie féodale. L’examen des sources est conduit de manière méthodique, et il convient de saluer l’immense travail d’analyse des données accompli et restitué sous formes de tableaux synthétiques parfaitement lisibles : 34 tableaux de filiation sont ainsi développés, complétés par des graphiques relatifs aux hommages, à l’onomastique, aux descendances, aux alliances, aux donations ; 22 cartes détaillées permettent de suivre l’évolution de l’implantation géographique de la famille et de ses alliés – certaines cartes auraient mérité un dépliant.
14Dans cette vaste fresque sur l’histoire des Lusignan, la part réservée à l’Orient latin se révèle d’autant plus cosmétique – p. 646‑670 – que la conquête des couronnes de Chypre et de Jérusalem est intégrée au chapitre sur la tradition croisée de la famille. En se focalisant sur les branches françaises et anglaises de la famille, en laissant de côté une bonne part de la bibliographie consacrée à cette période heurtée de l’Orient latin, l’auteur oublie l’évolution de la branche déplacée à Chypre ; cela lui permet d’affirmer, de manière paradoxale, que les Lusignan entrent en phase d’extinction au début du xive siècle (p. 45), précisément au moment où les Lusignan de Chypre nouent des alliances avec de prestigieuses familles d’Occident : les Aragon, les Visconti, les Bourbons.
15Au siècle précédent, les Lusignan expatriés appuient leur pouvoir en s’associant aux familles franques de l’Orient latin, selon des stratégies distinctes de celles ayant cours en Occident, sans solliciter leur « parentat » d’origine. On peut même affirmer que l’accession des Lusignan de Chypre au rang de dynastie s’accompagne d’une rapide segmentation lignagère : aucune alliance avec le lignage poitevin n’intervient, alors que les Lusignan du Poitou concourent aux croisades du xiiie siècle. Hugues IX, comte de La Marche, participe à la prise de Damiette en 1219 ; Hugues X, contraint d’accompagner Louis IX lors de sa croisade, embarque aussi pour l’Égypte, en compagnie de son fils, Hugues XI ; lorsque l’expédition hiverne à Chypre durant l’hiver 1249, les comtes de La Marche sont reçus à Nicosie par le roi Henri Ier, leur cousin. Or en dépit de liens qui peuvent être facilement resserrés, les Lusignan d’Outremer se détachent de leurs parents poitevins, même s’ils gardent de leurs origines une tradition onomastique – Hugues, Aimery –, une parenté héraldique – le burelé d’argent et d’azur. En s’emparant des couronnes de Chypre et de Jérusalem, les Lusignan restent fidèles à leurs origines, mais ils s’insèrent à une sphère politique où les systèmes d’alliances répondent à d’autres logiques, impliquant des stratégies de contrôle distinctes.
16Ainsi, la culture du « parentat » n’est pas universelle dans la famille des Lusignan ; elle demeure le reflet de la capacité d’un lignage à s’emparer et à conserver les rênes du pouvoir en des conditions historiques particulières, dans les territoires pris dans les antagonismes entre Capétiens et Plantagenêts. Le cas de la branche expatriée des Lusignan montre les limites du modèle original, sans l’invalider.
Pour citer cet article
Référence électronique
Gilles Grivaud, « Clément de Vasselot de Régné, Pouvoir et solidarités d’une famille seigneuriale. Le « Parentat » Lusignan entre France, Îles Britanniques et Orient latin (xe‑xive siècles) », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes [En ligne], 55 | 2025, mis en ligne le 12 octobre 2025, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cchyp/2203 ; DOI : https://doi.org/10.4000/151cj
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