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Comptes rendus

Florian Chamorel, Un destin méditerranéen. Les princes de la Maison de Savoie en Méditerranée orientale (xive‑xve siècle)

Philippe Trélat
Référence(s) :

Florian Chamorel, Un destin méditerranéen. Les princes de la Maison de Savoie en Méditerranée orientale (xive‑xve siècle), Études d’Histoire médiévale 18. Honoré Champion, Paris, 2023. 699 p., 32 fig. – ISBN : 978‑2‑7453‑6004‑5.

Texte intégral

1Alors que les expansions génoise, vénitienne et catalane en Méditerranée ont bénéficié d’une attention soutenue grâce à des sources riches et bien étudiées, l’étude des relations entre la Savoie et l’Orient étaient jusqu’ici restées en retrait. Certes, quelques travaux ont porté sur la croisade d’Amédée VI en Orient ou sur les alliances matrimoniales entre les maisons de Savoie et les cours orientales, mais aucun travail de synthèse n’avait été entrepris jusqu’à présent pour comprendre les initiatives des princes de la maison de Savoie en Méditerranée orientale aux xive et xve siècles.

2Le défi de l’auteur mérite d’être salué, tant il s’appuie sur une documentation variée et disparate. Celle‑ci inclut, d’une part, des sources archivistiques bien connues, telles que les fonds dédiés à la diplomatie des Savoie en Méditerranée orientale conservés aux Archives de Turin, et, d’autre part, des documents comptables sur les expéditions orientales des princes de Savoie, longtemps négligés par les historiens de la Grèce franque. Les sources narratives occidentales comme la Chronique de Savoie de Jean d’Orville dit Cabaret ou la Chronica latina Sabaudie, et orientales, telles que la Chronique de Morée ou la Chronique chypriote de Georgios Boustronios ont également été sollicitées.

3L’ouvrage a pour ambition d’étudier les relations de la maison de Savoie avec l’Orient à travers diverses interventions diplomatiques, militaires et dynastiques. Les alliances matrimoniales en constituent le cœur, illustrant une stratégie orientale qui semble évoluer au fil du temps. La première partie de ce livre offre une analyse des interventions de la maison de Savoie en Méditerranée orientale, en les inscrivant dans les dynamiques géopolitiques propres à chaque période. En 1301, le mariage de Philippe de Savoie-Achaïe avec Isabelle de Villehardouin marque le début des revendications savoyardes sur la principauté de Morée. Cependant, les tensions avec la noblesse locale et la déchéance de Philippe en 1306 soulignent les limites de cette première tentative.

4Plus tard, d’autres alliances renforcent les ambitions savoyardes. Le mariage de Jeanne de Savoie avec l’empereur byzantin Andronic III dans les années 1320 visait à affermir la position de la maison de Savoie face aux Anjou et à consolider ses possessions en Piémont. Ce rapprochement avec Byzance s’inscrit dans un contexte d’efforts pour unir les puissances occidentales contre les Turcs. Amédée VI, dit le « Comte Vert », s’implique dans une croisade entre 1366 et 1369, avec des actions militaires en mer Égée et en Bulgarie. Malgré son engagement, les résultats sont modestes, et les gains diplomatiques, comme l’acquisition de l’île de Ténédos en 1381, ne mènent pas à une occupation durable.

5Au tournant du xive siècle, les Savoyards poursuivent leurs ambitions en revendiquant l’héritage de la principauté d’Achaïe, mais les efforts d’Amédée VII dans ce sens échouent, freinés par des rivalités locales et des conflits internes en Italie du Nord. Cette quête se poursuit au xve siècle sous Amédée VIII, période faste pour la dynastie. Les alliances matrimoniales stratégiques, notamment avec les Lusignan de Chypre, illustrent un désir d’expansion et de prestige dynastique. Les négociations complexes pour le mariage de Louis de Savoie avec Anne de Lusignan en 1433 montrent l’importance de ces unions dans la politique savoyarde, malgré les difficultés financières du royaume de Chypre.

6Enfin, l’aventure chypriote prend un tour décisif après le mariage de Louis avec Charlotte de Lusignan en 1459. Bien que ce mariage donne à Louis les titres de roi de Chypre et de Jérusalem, la résistance locale et les soutiens limités des souverains occidentaux conduisent rapidement à un échec. Défait par Jacques le Bâtard, le demi-frère de Charlotte, et isolé politiquement, Louis abandonne Chypre en 1464. Son retour en Savoie marque la fin des ambitions orientales de la dynastie, laissant derrière elle un bilan contrasté, entre aspirations dynastiques et obstacles géopolitiques majeurs.

7Dans une deuxième section, l’auteur examine les moyens militaires et navals mobilisés par les princes de Savoie dans leurs expéditions en Orient, s’appuyant sur des sources normatives telles que les actes notariés et les séries comptables de la Chambre des comptes de Savoie. L’organisation des forces armées y reflète des pratiques administratives similaires à celles des campagnes militaires traditionnelles, bien que les effectifs engagés en Orient soient toujours nettement inférieurs à ceux des autres conflits savoyards.

8Une caractéristique notable est la place importante des fantassins au sein de ces détachements, même à une époque où l’infanterie tend à être délaissée au profit de la cavalerie. Cela s’explique en partie par le recours croissant aux mercenaires dans les armées savoyardes d’Orient. La croisade d’Amédée VI représente un cas particulier avec une forte participation de membres de la noblesse. Le choix des officiers se porte souvent sur des gouverneurs de Nice ou des chevaliers de l’ordre de Rhodes, certains cumulant ces deux fonctions, comme Giorgio de Piossasco en 1460.

9L’accès à la mer Méditerranée, facilité par l’incorporation de Nice aux États de Savoie en 1388, transforme profondément la logistique militaire. Les Savoie s’appuient sur les flottes de Gênes et de Venise pour affréter leurs escadres, préférant le nolis de navires à la construction d’une flotte propre, jugée moins rentable à court terme. Les relations avec Gênes, basées sur des intérêts communs, sont plus étroites, tandis que la méfiance prédomine dans les échanges avec Venise.

10Les campagnes militaires en Méditerranée orientale se révèlent être parmi les plus coûteuses de l’histoire de la maison de Savoie. Les archives comptables montrent que les frais d’entretien des escadres et des troupes représentent un véritable gouffre financier. L’ensemble des dépenses liées à ces expéditions est intégré aux mécanismes de la trésorerie générale. Cependant, une exception se distingue : les dépenses consacrées au secours de Chypre en 1459-1460, qui représentent seulement 66% des recettes annuelles de la période, montrant une gestion financière relativement plus maîtrisée dans ce cas précis.

11Dans la dernière section, l’auteur s’interroge sur la nature de l’occupation des territoires orientaux par les Savoie, en explorant si elle correspondait à une simple transposition du modèle politique appliqué dans leurs États européens. La durée d’occupation varie de quelques mois pour Amédée VI à un maximum de deux ans pour Philippe de Savoie-Achaïe en Morée et pour le roi Louis à Chypre. Ces périodes sont marquées par des défis constants à l’autorité des Savoie. En Morée, Philippe de Savoie fait face aux contestations du maréchal de la principauté, Nicolas III de Saint-Omer, ainsi qu’à la révolte de La Skorta. La Chronique de Morée le décrit d’ailleurs comme un prince avide et tyrannique. De manière étonnante, l’auteur relève qu’aucun prince de Savoie ne s’est rendu à Jérusalem, bien que certaines familles de leur entourage, notamment des fils illégitimes, aient participé activement aux croisades. Ces expéditions permettent non seulement de renforcer leur réputation, mais aussi de gagner en expérience, en s’appuyant sur une logique politique et géographique ainsi que sur leurs ressources financières.

12L’ouvrage explore également, dans cette dernière section, la place de l’Orient dans la culture curiale savoyarde. Contrairement à d’autres cours européennes, Florian Chamorel conclut que les Savoie n’ont pas cultivé un intérêt marqué pour l’Orient dans leur bibliothèque, bien qu’on y trouve des œuvres comme La conquête de la Grèce par Philippe de Madien, un roman de chevalerie écrit par Perrinet Dupin en 1448. La présence de figures orientales reste limitée, à l’exception notable de la duchesse Anne. Les éléments chypriotes rapportés par les chroniqueurs à la cour de Savoie doivent être relativisés : des figures comme Thomas de Sur, administrateur du diocèse de Genève puis archevêque de Tarentaise de 1460 à 1472, constituent, selon l’auteur, des exceptions.

13La partie s’achève sur l’analyse des revendications des Savoie aux titres orientaux. Le titre de prince d’Achaïe disparaît de la maison de Savoie après la mort du dernier représentant de la branche des Savoie-Achaïe en 1418. En revanche, la revendication du titre royal de Chypre persiste et reste une préoccupation notable. Yolande de France, duchesse régente de 1469 à 1475, joue un rôle actif dans les affaires chypriotes au nom du jeune duc Philibert de Savoie. Plus tard, entre 1580 et 1630, le duc Charles-Emmanuel dirige sa politique vers l’acquisition d’un titre royal, témoignant de l’importance durable de cette ambition dans la stratégie dynastique des Savoie.

14Enfin, on peut saluer le soin apporté à une riche documentation annexe qui inclut trente‑deux tableaux et graphiques, six cartes, six arbres généalogiques, ainsi que cinquante‑trois pages de sources et de bibliographie, sans oublier un index exhaustif des noms de lieux et de personnes. Cette présentation confère à l’ouvrage toutes les qualités d’un outil de recherche incontournable pour les historiens.

  • 1 Voir les différents articles dans : G. Clément, I. Fabre, G. Polizzi, F. Thoraval (éd.), Poésie et (...)
  • 2 C. Barbero, Anna, duchessa di Savoia. Forme di potere femminile alla corte sabauda (1433-1462). Tes (...)

15Ce travail accorde une place majeure à une réflexion sur les moyens en hommes et en armes investis dans les expéditions orientales des princes de la maison de Savoie, reflétant l’intérêt de l’auteur pour les questions d’histoire militaire au bas Moyen Âge. La découverte et l’exploitation de documents comptables originaux permettent à Florian Chamorel de proposer un tableau particulièrement complet et détaillé des armées savoyardes en Orient ce qui constitue, sans conteste, l’une des grandes forces de cet ouvrage. À l’inverse, on peut regretter que la dimension culturelle du sujet soit abordée de manière plus succincte. Même si l’auteur reste prudent dans ses conclusions, il semble accorder un rôle mineur aux Cypriens venus dans le sillage d’Anne de Chypre à la cour de Savoie après 1433. Quelques réflexions sur la présence en Savoie du manuscrit musical Torino, BNU, J.II.9 produit à Chypre, ou sur les manuscrits des cardinaux Hugues et Lancelot de Lusignan figurant dans la bibliothèque des ducs de Savoie, auraient pu enrichir et infléchir ce regard1. La publication de la thèse de Chiara Barbero sur Anne de Lusignan permettra sans doute de réévaluer l’influence culturelle d’Anne de Chypre à la cour de Savoie2.

16Ces légères lacunes n’enlèvent rien à la valeur et à l’intérêt de l’ouvrage, qui se distingue également par une qualité d’écriture remarquable et un soin particulier accordé au plan, ponctué de bilans intermédiaires très utiles. Un destin méditerranéen s’impose donc comme une contribution essentielle non seulement à l’histoire de la Maison de Savoie, mais aussi à celle de la présence occidentale en Méditerranée orientale au bas Moyen Âge.

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Notes

1 Voir les différents articles dans : G. Clément, I. Fabre, G. Polizzi, F. Thoraval (éd.), Poésie et musique à l’âge de l’Ars subtilior. Autour du manuscrit Torino BNU, J.II.9. Turnhout, 2021.

2 C. Barbero, Anna, duchessa di Savoia. Forme di potere femminile alla corte sabauda (1433-1462). Tesi di dottorato, Università degli studi di Milano, 2024.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Trélat, « Florian Chamorel, Un destin méditerranéen. Les princes de la Maison de Savoie en Méditerranée orientale (xive‑xve siècle) », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes [En ligne], 55 | 2025, mis en ligne le 06 octobre 2025, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cchyp/2244 ; DOI : https://doi.org/10.4000/151cm

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