Thomas Kiely, Anna Reeve, Lindy Crewe (éd.), Empire and Excavation. Critical perspectives on archaeology in British-period Cyprus, 1878-1960
Thomas Kiely, Anna Reeve, Lindy Crewe (éd.), Empire and Excavation. Critical perspectives on archaeology in British-period Cyprus, 1878-1960. Sidestone Press Academics, Leyde, 2025. 460 p., illustrations dans le texte – ISBN 978‑9464‑2711‑5‑7.
Texte intégral
1Le volume rassemble les contributions présentées lors de deux rencontres virtuelles, qui ont eu lieu en novembre 2020, puis en janvier 2021. Comme les éditeurs l’indiquent dans la préface, il devait à l’origine s’agir d’un colloque, organisé à Nicosie par le British Museum et le CAARI, et destiné à marquer le soixantième anniversaire de la République de Chypre. La pandémie de covid en a décidé autrement. Elle a cependant donné à cette publication une ampleur que n’auraient sans doute pas permise les contraintes d’une organisation en « présentiel ». 22 articles sont regroupés en 3 sections (« People and places », « Politics and practices », « Legacies and receptions »), que complète une liste des archives mobilisées (qui ne signale toutefois pas les nombreuses archives « privées » mentionnées dans le texte – pour certaines des archives conservées par des propriétaires privés alors même qu’elles émanent de serviteurs de l’État). Une bibliographie générale clôt le volume : elle rend inutiles les bibliographies partielles associées à chaque article. Il faut souligner la qualité de l’illustration (nombreuses reproductions de documents et de photographies). Les erreurs sont rares et concentrées dans quelques contributions : p. 367, la tombe de Sainte-Catherine appartient au site antique de Salamine (les auteurs confondent le site archéologique et le village moderne d’Enkomi) ; p. 379, le nom de l’architecte de la mission française (Pironin) est mal orthographié ; p. 385, Lang n’a pas découvert « a cache of limestone statuary » à Dhali, mais un sanctuaire (celui d’Apollon-Reshef), qu’il a parfaitement identifié.
- 1 V. Tatton-Brown, Cyprus in the 19th Century AD. Fact, Fancy and Fiction. Oxford, 2001. La rencontre (...)
2L’ouvrage fait suite au livre édité par V. Tatton-Brown qui publiait également les actes d’un colloque, organisé au British Museum en 19981. Les deux volumes partagent un même champ disciplinaire (l’histoire de la recherche archéologique à Chypre), circonscrite au xixe siècle pour le premier, élargie à la période britannique pour le second (plusieurs contributions excèdent d’ailleurs ces limites). Comme l’indiquent leurs titres respectifs, chaque ouvrage est le fruit de son époque. Certes, le contexte politique est dans les deux cas mis au premier plan, mais l’analyse est ici explicitement située dans une approche post-coloniale, visant à déconstruire les discours dominants et à mettre en lumière l’agentivité des acteurs locaux, hommes et objets. En tirant parti de sources archivistiques (que la numérisation rend de plus en plus accessibles), les contributions s’attachent non seulement à retracer la provenance et les modes de circulation des œuvres, mais aussi les différents champs de connectivité que créent les réseaux administratifs, savants et marchands. Tout cela ne va pas parfois sans un certain verbiage, d’autant plus envahissant quand les sources sont pauvres (Irving), ou exploitées de manière biaisée et superficielle (Olien ; Leriou et Vavouranakis). On rencontre de nombreuses répétitions ou échos d’un article à l’autre, que les éditeurs ont systématiquement repérés en ajoutant des renvois internes.
3Un même souci éditorial caractérise l’introduction, rédigée par Th. Kiely, qui brosse en trois actes (1878-1914, 1918-1945, 1945-1960) et deux interludes (les deux conflits mondiaux) le cadre historique. S’y mêlent, de façon claire et documentée, la grande histoire (politique et sociale), celle des fouilles et de la législation afférente, ainsi que celle de la constitution d’un service du patrimoine culturel (avec son musée). Il en ressort un manque chronique de financement pour l’exploration, la préservation et la valorisation du patrimoine ancien de l’île, alors même que cette dernière était la seule colonie britannique à posséder des vestiges grecs classiques. Comme on le sait, les grandes fouilles fondatrices de l’archéologie chypriote seront suédoises et non pas britanniques. On suit également la montée en responsabilité de Chypriotes, qui dirigent des fouilles et occupent des postes importants au sein du département des Antiquités. Il faut toutefois attendre l’indépendance pour qu’un archéologue chypriote (Dikaios) prenne la suite d’architectes britanniques à la tête du service. Enfin, à Chypre comme ailleurs, le commerce d’antiquités (légal et illégal) et la constitution de collections ont accompagné le développement de l’archéologie. Le trafic offrait alors une source de revenus parfois indispensable : en 1882, 42 villageois, de langue grecque et turque, adressent une pétition pour pouvoir continuer à rechercher des antiquités (p. 20 fig. 1.2 ; voir aussi la contribution de Given, p. 44‑45). Les pilleurs et les marchands étaient souvent chypriotes, les collectionneurs aussi.
- 2 L’étude est désormais publiée sous forme d’ouvrage : G. Papasavvas, Trench warfare at Enkomi. Perso (...)
- 3 M. Given « Inventing the Eteocypriots: imperialist archaeology and the manipulation of ethnic ident (...)
4Les contributions qui suivent peuvent être grossièrement classées en deux grandes catégories : celles qui exploitent minutieusement les archives et écrivent par petites touches une histoire nuancée, complexe et documentée (méthode inductive) ; celles qui adoptent une ligne de lecture généralisante appliquée à un choix d’exemples (méthode déductive). Parmi les articles de la première catégorie, plus fournie, on trouve des biographies de personnages plus ou moins bien connus : Francis Henry Hill Guillemard (Merrillees et Kiely) ; Max Ohnefalsch-Richter, dont les activités sont ici replacées dans le contexte de l’archéologie allemande à Chypre (Schmid) ; Giacomo Cecconi (Soldi) ; John Hilton (Stanley-Price). On trouve aussi des études thématiques, portant sur le conflit entre Schaeffer et Dikaios à propos d’Enkomi2 (Papasavvas), sur les fouilles de Lapithos (Diakou), sur les travaux du Cyprus Survey (Crewe, Georgiadou et Pilides), sur les débuts de l’exploration sous-marine de Chypre (Theofanous, Volikou et Pilides), et sur les fouilles du British Museum à Amathonte (Nikolaou). D’autres contributions exploitent des fonds particuliers : les archives de l’Evkaf concernant les travaux de Jeffery (Basri), celles des compagnies minières (Kassianidou), ou encore la presse suédoise dans sa couverture de la Swedish Cyprus Expedition (Göransson). D. Pilides retrace l’évolution législative et les débats qu’elle suscite : la loi des antiquités de 1905 est beaucoup plus libérale que celle de 1874, adoptée par le pouvoir ottoman, et elle sera encore amendée en 1927, à la demande de L. Piéridès, pour permettre un partage plus généreux pour la Swedish Cyprus Expedition. Suivant le courant actuel des recherches de provenance, les contributions font connaître des collections mineures, à Florence (Soldi) et à Swansea (Hussein). Entre dans la seconde catégorie l’article de M. Given qui analyse les marqueurs spatiaux de l’impérialisme et ceux de l’agentivité locale, dont il souligne le rapport de force mais aussi la complémentarité : la carte du topographe (Kitchener), globale, intègre les toponymes locaux. Il note la disparition des sources des informateurs chypriotes, porteurs de cette connaissance vernaculaire. Si les noms des pilleurs de la tombe 40 de Kourion-Kaloriziki sont consignés cinquante ans après les faits (p. 42‑43), c’est en effet exceptionnel, mais peut‑être avant tout lié au caractère exceptionnel de la tombe elle‑même : nommer des acteurs conforte la véracité de la découverte et assure l’authenticité des objets… R. Marshall s’intéresse à la question identitaire, aux antiquités grecques et à « l’invention des Étéochypriotes »3 dans un contexte de répression britannique de la volonté d’enosis. Son étude précise des sources invite à nuancer toute interprétation nationaliste et à rejeter l’hypothèse d’une éventuelle propagande britannique. Les savoureuses saillies de Jeffery trahissent davantage son goût pour les vestiges médiévaux, qu’il juge peu considérés et mal entretenus, que la réalité d’une revendication identitaire consciente du patrimoine antique par la population chypriote de langue grecque. L’analyse rigoureuse des timbres édités pendant la période britannique et de leur iconographie va dans le même sens (Morris et Papantoniou).
- 4 En dernier lieu : J. Guilaine, Fr. Briois, J.‑D. Vigne (dir.), Shillourokambos, un établissement né (...)
5La contribution d’A. B. Knapp se distingue, puisqu’elle traite de l’archéologie préhistorique à Chypre depuis 1960. Cela n’empêche pas l’auteur de brosser à grands traits une évolution téléologique de l’archéologie de l’île depuis ses débuts (menant de l’ère des antiquaires à l’adoption de la « theoretical archaeology »). Suit un passage en revue des différents archéologues (écrivant en anglais), acteurs du développement de l’archéologie préhistorique. L’auteur omet, avec un aplomb sidérant, les travaux de l’équipe de J. Guilaine à Shillourokambos, aujourd’hui poursuivis dans la même région par J.‑D. Vigne et Fr. Briois4. Rappelons que ces travaux ont permis de réviser les débuts du Néolithique de Chypre, et de caractériser une phase décisive qui avait été jusqu’alors parfois dégagée en fouilles mais toujours mal identifiée. Un progrès essentiel, donc, pour comprendre la néolithisation de l’île et qui est ici passé sous silence. Voilà bien une nouvelle forme d’impérialisme colonial, cette fois linguistique.
- 5 Voir R. Bertrand, Le détail du monde. L’art perdu de la description de la nature. Paris, 2019, p. 1 (...)
- 6 Sur ce sujet, voir également les travaux de Th. Stylianou-Lambert, qui recherche les images des age (...)
- 7 Voir Faces and places of Cyprus (1933-1956). Porphyrios Dikaios’ photographs at the Department of A (...)
- 8 Voir W. Filser, « Magda und Max Ohnefalsch-Richter als Photographen und der Einsatz der frühen Phot (...)
6Plusieurs contributions soulignent la ressemblance entre l’archéologie naissante et les sciences naturelles, qui partagent une même pratique de terrain, la collecte, au risque de l’épuisement des ressources5. La photographie de Myres (p. 43 fig. 2.4), posant avec ses ouvriers devant une masse de vases provenant de tombes d’Amathonte, est à cet égard édifiante : il suffit d’ajouter dans ses mains un fusil et de remplacer les poteries par des défenses d’éléphant pour retrouver l’image du chasseur blanc. De manière générale, la documentation photographique6 (bien analysée par A. Reeve à partir des cartes postales de Foscolo, éditées pour l’exposition impériale de Londres) pourrait être davantage exploitée, des images orientalistes (l’archéologue installé dans un paysage de ruines identifié par la présence indigène, les vues posées de face des villageois, les cadrages panoramiques de chantiers de fouille qu’attaque une armée d’ouvriers) aux clichés sur le vif pris par Dikaios7. On est tenté de retrouver la personnalité attachante de Hilton dans l’image de camaraderie masculine, Chypriotes et Britanniques reliés par le cordon du narguilé, lors du pique-nique organisé pour son départ (p. 121 fig. 6.6). Il y aurait beaucoup à dire, enfin, des photographies des archives Catling, qui figurent sa femme et sa fille dans un paysage archéologique vide de gens et devenu jardin. La vue d’Agios Sozomenos (p. 251 fig. 14.3) est étonnamment proche, dans sa composition, de la vue d’Idalion par Ohnefalsch‑Richter, avec au premier plan sa femme Magda8.
- 9 Sans parler des plantes et des animaux : qu’on pense à l’eucalyptus, importé d’Australie pour asséc (...)
- 10 Voir aussi Th. Kiely, « Poachers turned gamekeepers? The British Museum’s archaeological agents on (...)
7L’impérialisme britannique a créé des connectivités, il a permis des circulations formelles et informelles, des choses et des gens9. C’est le cas des archéologues chypriotes, formés grâce aux réseaux britanniques dans les universités occidentales (Markides, Dikaios). C’est le cas aussi de nombreux personnages locaux employés par l’administration britannique et qui apparaissent ici et là dans les sources archivistiques : ainsi Enoch Miguerdich Jelajian qui, après une carrière au Land Registry Office, prend sa retraite en Angleterre, où il disperse sa collection (Reeve). Les ouvriers restent pour la plupart anonymes, mais il y a des exceptions, tel Grigoris Antoniou, pilleur devenu contremaître et qui supervisa des fouilles britanniques de la Crète à la Turquie10. C’est le cas enfin des antiquités, issues du partage (la règle ne sera abrogée qu’en 1964) et dévolues aux grands musées « universels » (puis souvent en partie dispersées en province), ou des « doubles » vendus par le Cyprus Museum. La période britannique a également vu la progressive patrimonialisation des antiquités, heurtant des pratiques locales vernaculaires, qu’il s’agisse de remployer des cippes romains dans des églises (Given, p. 45‑47) ou de porter des monnaies antiques en bijoux (Marshall, p. 206‑207).
8Ce volume, par l’ampleur des sujets traités (dont certains peu abordés jusqu’alors) et la cohérence de l’approche, offre une somme riche qui, malgré quelques contributions plus faibles que les autres, constitue assurément un jalon dans l’historiographie de l’archéologie chypriote.
Notes
1 V. Tatton-Brown, Cyprus in the 19th Century AD. Fact, Fancy and Fiction. Oxford, 2001. La rencontre était dédiée à la mémoire d’Olivier Masson, auteur d’une œuvre historiographique fondamentale, et qui venait de disparaître.
2 L’étude est désormais publiée sous forme d’ouvrage : G. Papasavvas, Trench warfare at Enkomi. Personalities, politics and science in Cypriot archaeology, SIMA PB 193. Nicosie, 2023. Voir le compte rendu précédent, p. 459‑463.
3 M. Given « Inventing the Eteocypriots: imperialist archaeology and the manipulation of ethnic identity ». JMA 11, 1998, p. 3‑29.
4 En dernier lieu : J. Guilaine, Fr. Briois, J.‑D. Vigne (dir.), Shillourokambos, un établissement néolithique pré-céramique à Chypre. Les fouilles du secteur 3. Paris, 2021 et J.‑D. Vigne, Fr. Briois, J. Guilaine (dir.), Klimonas. A Early Pre-Pottery Neolithic Village in Cyprus / Un village néolithique pré-céramique ancien à Chypre, Gallia préhistoire, International suppl. 1. Paris, 2023.
5 Voir R. Bertrand, Le détail du monde. L’art perdu de la description de la nature. Paris, 2019, p. 15‑98. Plusieurs collectionneurs mentionnés dans l’ouvrage étaient des naturalistes : ainsi Francis Henry Hill Guillemard et Giacomo Cecconi.
6 Sur ce sujet, voir également les travaux de Th. Stylianou-Lambert, qui recherche les images des agents locaux de l’archéologie sur les photographies anciennes, proposant notamment de recadrer ces dernières pour mettre au premier plan les premiers. Par example : https://100histories100worlds.org/re-framing-photography/ (consulté le 12 février 2025).
7 Voir Faces and places of Cyprus (1933-1956). Porphyrios Dikaios’ photographs at the Department of Antiquities. Nicosie, 2012. On remarque que beaucoup de ses clichés, qui saisissent une société villageoise vivante et en quelque sorte « vécue » de l’intérieur, comportent du mouvement et donc des flous.
8 Voir W. Filser, « Magda und Max Ohnefalsch-Richter als Photographen und der Einsatz der frühen Photographie in der Archäologie. Mit einem Anhang zu einem Photofund im Winckelmann-Institut ». St. G. Schmid, S. G. Horacek (éd.), “I don’t know what am I myself, it is so very difficult to explain.” Max Ohnefalsch-Richter (1850-1917) und die Archäologie Zyperns, Studia Cyprologica Berolinensia 1. Berlin, 2018, p. 144, fig. 1.
9 Sans parler des plantes et des animaux : qu’on pense à l’eucalyptus, importé d’Australie pour assécher les marécages, et qui est aujourd’hui omniprésent dans le paysage chypriote.
10 Voir aussi Th. Kiely, « Poachers turned gamekeepers? The British Museum’s archaeological agents on Cyprus in the 1890s ». D. Pilides (éd.), The tombs of Enkomi. British Museum excavations. Nicosie, 2019, p. 9‑52.
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Référence électronique
Sabine Fourrier, « Thomas Kiely, Anna Reeve, Lindy Crewe (éd.), Empire and Excavation. Critical perspectives on archaeology in British-period Cyprus, 1878-1960 », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes [En ligne], 55 | 2025, mis en ligne le 06 octobre 2025, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cchyp/2287 ; DOI : https://doi.org/10.4000/151cq
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