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Comptes rendus

Evangelia Balta, Registering Life in a Multicultural City. Late Ottoman Nicosia. Volume I: The Sources and Their Interpretation  Volume II: Supplementum 1: Greek and Ottoman Fiscal Registers (1825-1833) ; Supplementum 2: Ottoman Censuses (1839-1877)

Gilles Grivaud
p. 441-444
Référence(s) :

Evangelia Balta, Registering Life in a Multicultural City. Late Ottoman Nicosia. Volume I: The Sources and Their Interpretation  Volume II: Supplementum 1: Greek and Ottoman Fiscal Registers (1825-1833) ; Supplementum 2: Ottoman Censuses (1839-1877), Istanbuler Texte und Studien 47. Ergon Verlag, Baden-Baden, 2022. Vol. I : 313 p. – ISBN : 978-3-95650-991-9. Vol. II, suppl. 1 : 392 p. – ISBN : 978-3-95650-904-9. Vol. II, suppl. 2 : 592 p. – ISBN : 978-3-95650-906-3.

Texte intégral

  • 1 E. Balta, F. Yaşar, E. Bayraktar, « Gayr-i Muslims in Tuzla (Larnaca) 1831: The Census Register of (...)

1Depuis près de quinze ans, Evangelia Balta poursuit un travail méthodique d’édition et d’analyse des registres produits par l’administration ottomane à Chypre au cours du xixe siècle, qu’ils soient conservés dans les dépôts d’archives d’Istanbul ou de Kyrénia1. Le présent ouvrage, en trois volumes, complète donc les précédentes enquêtes en examinant la documentation qui éclaire l’histoire de la population de la capitale administrative de l’île, entre 1825 et 1877 ; aux dénombrements ottomans sont ajoutés deux registres de l’administration archiépiscopale grecque.

  • 2 Ces deux registres avaient auparavant été utilisés pour retracer l’histoire démographique de la pop (...)

2Secondée par une équipe de cinq historiens (S. Bayram, K. Lambrou, V. Aydin, M. Ceyhan, A. Zeybek), E. Balta donne une transcription complète des registres dans les deux volumes qui composent le supplément ; le premier restitue le contenu de cinq différents registres fiscaux datés de 1831 à 1833, et de deux registres de l’archidiocèse de l’Église orthodoxe des années 1825-18262 ; le second révèle le contenu de sept recensements de populations (nüfus defterleri) accomplis durant l’époque des réformes/Tanzimat (1839, 1842, 1843, 1844, 1845, 1847-1848, 1877). C’est donc un vaste pan de l’histoire démographique, sociale et économique de Nicosie qui se trouve éclairé à travers une documentation officielle, essentielle et fondamentale.

3Le volume d’introduction aux suppléments encadre l’enquête par un rapide rappel des principaux événements politiques marquant l’histoire de la ville, et, plus largement, de l’île. Ils sont suivis de trois parties qui présentent les registres formant le corpus édité, en les répartissant par périodes chronologiques : avant le Tanzimat (1825-1833), pendant le Tanzimat (1839-1848), durant la première période constitutionnelle qui aboutit au recensement de 1877, à la veille de l’installation britannique à Chypre. Chaque unité archivistique se voit présentée en fonction des conditions historiques de sa production, qui expliquent les variations observées dans la restitution des informations.

4Ainsi les deux registres grecs reflètent l’implication de l’Église de Chypre dans le processus de collecte des impôts grevant les sujets chrétiens (et parfois musulmans), responsabilité que l’autorité ecclésiastique assume de la fin des années 1770 à 1856, quand le gouvernement ottoman abolit toute médiation dans le processus de levée des impôts. Pour sa part, le recensement de 1831 résulte de la volonté du sultan Mahmud II de moderniser le système fiscal en appliquant de nouvelles normes d’enregistrement, détaillées dans un décret daté du 19-28 septembre 1830 (transcrit en appendice II), où figurent les instructions destinées aux agents chargés du recensement. En découlent des registres qui considèrent la population musulmane nicosiate soumise à la conscription, la population non-musulmane devant verser l’impôt de capitation (cizye), voire l’ensemble de la population nicosiate tenue de satisfaire la levée d’une nouvelle taxe (temettü), ou, de manière plus spécifique, la surveillance placée sur les 299 timars attachés aux gardes de la forteresse de Nicosie. Ce système est cependant réformé à partir de 1833, quand deux types de recensements sont appliqués dans l’île : ceux centrés sur l’enregistrement de la population masculine valide imposable, ceux attachés à la description des sources de revenus des foyers fiscaux.

5L’application des réformes du Tanzimat à partir de 1839 provoque l’organisation d’un enregistrement général de la population, qui se traduit par un recensement conduit à travers toute l’île, où les habitants sont distingués entre musulmans et reaya, ce qui provoque des enregistrements détaillés par quartiers (mahalle) dans le cas de Nicosie. D’autres recensements de population construits sur les mêmes catégories suivent en 1842-1845, puis en 1847-1848, alors que deux registres fiscaux de cizye sont conservés pour 1852-1853 et 1854-1855. Interrogeant l’existence matérielle de registres d’un recensement réalisé en 1858, mentionné dans l’historiographie turque, la présentation des sources s’achève avec les résultats – malheureusement incomplets – du recensement de 1877, théoriquement réalisé sur une durée de six mois ; malgré des carences, des relevés de populations sont fournis pour 22 mahalle-s, où les musulmans sont enregistrés aux côtés des non-musulmans. C’est avec ce recensement, le premier dégagé de perspectives fiscales, que se clôt l’histoire des enregistrements officiels ottomans éclairant l’histoire de la population nicosiate.

6Dans la dernière partie du volume introductif, E. Balta porte un regard analytique plus général sur la dimension démographique des deux principaux groupes ethno-confessionnels ; elle se penche sur la répartition par âges, sur les taux de naissance et de mortalité, sur les structures des foyers, les modèles d’investissement de l’espace propre aux musulmans et aux chrétiens. À cet égard, l’historienne insiste sur l’existence d’un espace urbain strictement délimité par les murs vénitiens construits par Giulio Savorgnan, en 1567, dans lequel les mahalle-s ne se caractérisent pas par une ségrégation spatiale ; bien au contraire, la mixité ethnique et confessionnelle semble la règle, même si les regroupements autour des lieux de culte – mosquées ou églises – favorisent des concentrations plus homogènes, ce qui permet également de mieux appréhender l’histoire des monuments. Une nuance mérite cependant d’être apportée à propos des mahalle-s arménien et catholique, qui définissent une unité ethnique et non spatiale.

7L’ensemble des données collectées permet une compréhension approfondie de la réalité sociale et économique de la population nicosiate, dont la taille était de moitié inférieure à celle de Larnaca/Tuzla, où se concentrait l’essentiel de l’activité commerciale de l’île et, qui abritait le tribunal de commerce depuis 1858. Il est désormais possible d’analyser les évolutions de la fiscalité ottomane, de suivre les comportements démographiques de la population masculine nicosiate, les mouvements migratoires depuis les zones rurales ou, plus rarement, depuis diverses régions du monde ottoman. Une idée plus affinée de la stratification sociale de la population citadine peut être esquissée, montrant qu’un quart de la population musulmane appartient aux élites institutionnelles ottomanes en 1839, alors que seuls 2 à 3% de Grecs – essentiellement des marchands et des prêteurs d’argent – forment la strate supérieure de la communauté orthodoxe. Les effets du Tanzimat peuvent également être évalués, montrant que peu de changements interviennent dans la structure sociale, avec un bilan démographique légèrement négatif et une rétraction du nombre d’artisans et de négociants de détail. Quelles que soient les limites intrinsèques des registres de recensements ottomans du xixe siècle, les informations fournies apportent de solides éléments pour comprendre les évolutions de la société nicosiate, et plus largement insulaire, sur près d’un siècle.

8À l’appui de sa démonstration, E. Balta propose cinq appendices illustrant les multiples directions de recherche ouvertes par les registres de recensements ottomans ; le premier fournit une liste synthétique des registres fiscaux et de recensements des régions chypriotes conservés aux Archives d’Istanbul, entre 1831 et 1858, tandis que le deuxième donne la transcription du firman ordonnant la réalisation du recensement de 1831 ; quatre tableaux synthétiques forment les appendices III et IV, restituant le nombre de foyers musulmans et non-musulmans en 1831-1842, chacun se trouvant accompagné d’une pyramide des âges ; enfin l’appendice V liste les occupations professionnelles des musulmans et des chrétiens de Nicosie entre 1825 et 1831, puis de 1839 à 1848. Un glossaire des termes ottomans, aux p. 193-222, suivi d’une copieuse bibliographie, aux p. 223-258, accompagne ce premier volume, qui se clôt par l’index des noms propres et des noms de métiers cités dans les trois volumes aux p. 259-306.

9Loin d’être limité au seul examen de la population de Nicosie, l’ouvrage édité par E. Balta ouvre sur une profonde compréhension des dynamiques démographiques et sociales qui affectent la population de la ville, et celle de l’île dans son ensemble ; 36 tableaux accompagnent la restitution des données, livrant à plusieurs reprises des résultats de statistiques inédites : à la p. 49, figure un tableau de la population chrétienne masculine distribuée par kaza entre 1825 et 1833 ; à la p. 116, un autre tableau présente l’évolution démographique des musulmans et des non-musulmans par kaza, en 1844-1845, tandis qu’à la p. 120, un état chiffré des non-musulmans soumis à l’impôt est révélé pour l’année 1844-1845. Par la richesse et la variété des informations contenues, ces trois volumes constituent une source essentielle pour l’histoire contemporaine de Chypre, indispensable à qui voudra approcher, à partir de sources fiables, ses dimensions démographiques, fiscales, économiques, sociales et donc politiques.

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Notes

1 E. Balta, F. Yaşar, E. Bayraktar, « Gayr-i Muslims in Tuzla (Larnaca) 1831: The Census Register of 1831 ». A. Balta, Th. Stavrides, I. Theocharides (éd.), Histories of Ottoman Larnaca. Istanbul, 2012, p. 139-244 ; E. Balta, Kouklia in Nineteenth Century Cyprus, on the Ruins of a once Glorious Paphos. Istanbul, 2015 ; E. Balta, Ottoman Paphos. Population, Taxation and Wealth (mid-19th Century). Istanbul, 2016 ; E. Balta, Ottoman Chrysochou (mid-19th Century). Istanbul, 2019.

2 Ces deux registres avaient auparavant été utilisés pour retracer l’histoire démographique de la population insulaire par Th. Papadopoullos, Social and Historical data on Population (1580-1881). Nicosie, 1965.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gilles Grivaud, « Evangelia Balta, Registering Life in a Multicultural City. Late Ottoman Nicosia. Volume I: The Sources and Their Interpretation  Volume II: Supplementum 1: Greek and Ottoman Fiscal Registers (1825-1833) ; Supplementum 2: Ottoman Censuses (1839-1877) »Cahiers du Centre d’Études Chypriotes, 56 | 2026, 441-444.

Référence électronique

Gilles Grivaud, « Evangelia Balta, Registering Life in a Multicultural City. Late Ottoman Nicosia. Volume I: The Sources and Their Interpretation  Volume II: Supplementum 1: Greek and Ottoman Fiscal Registers (1825-1833) ; Supplementum 2: Ottoman Censuses (1839-1877) »Cahiers du Centre d’Études Chypriotes [En ligne], 56 | 2026, mis en ligne le 28 juillet 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cchyp/2654 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n6d

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