Katherine Anne Wilson, The Power of Textiles. Tapestries of the Burgundian Dominions (1363-1477)
Katherine Anne Wilson, The Power of Textiles. Tapestries of the Burgundian Dominions (1363-1477), Turnhout, Brepols (Burgundica, 26), 2018, 221 p.
Texte intégral
1Katherine Anne Wilson est maîtresse de conférences en histoire médiévale à l’Université de Chester (Angleterre). Ses recherches portent principalement sur les changements sociaux, économiques et culturels dans l’Europe des xive et xve s., essentiellement dans les Pays-Bas bourguignons. Elle étudie de quelle façon les objets contribuent au statut social et politique de leurs propriétaires et de leurs fabricants. Ainsi, dans son ouvrage The Power of Textiles. Tapestries of the Burgundian Dominions (1363-1477), K.A. Wilson propose au lecteur de découvrir, essentiellement au travers des sources documentaires et de nombreux exemples, comment la tapisserie contribue au rayonnement des membres la maison des Valois de Bourgogne et de quelle façon elle les aide à construire leur autorité politique. Rappelons que grâce à son mariage en 1369 avec l’héritière du comté de Flandre Marguerite de Male – la fille unique du comte Louis de Male –, Philippe le Hardi, duc Valois de Bourgogne, hérite à la mort de son beau-père en 1384 de l’une des régions les plus peuplées et les plus riches d’Europe médiévale : les Pays-Bas méridionaux.
2Les définitions de la tapisserie varient selon la source utilisée. Selon le Centre international d’études des textiles anciens (CIETA), la tapisserie est un « genre de tissu à décor généralement polychrome, dont les trames limitent leur action aux dimensions des motifs de dessin qu’elles produisent, en couvrant totalement les fils de chaîne » (Odile Valansot, Marie-Hélène Guelton, Vocabulaire technique français, Lyon, CIETA, 2020, p. 48). D’un point de vue moins technique, il s’agit du « terme générique qui désigne la tapisserie de haute-lice, de basse-lice, ou la tapisserie à l’aiguille » (Maggy Baum, Chantal Boyeldieu, Le dictionnaire des textiles, Lille, Les Éditions du Paillié, 2006, p. 580). Considérée comme un bien de luxe au Moyen Âge, la tapisserie est peu à peu devenue désuète et est passée de la lumière à l’ombre. Il aura fallu plusieurs siècles pour que les historiens et historiens de l’art se réapproprient le sujet et reconsidèrent la tapisserie comme un véritable art et artisanat.
3The Power of Textiles. Tapestries of the Burgundian Dominions (1363-1477) est constitué d’une introduction, de trois chapitres suivis d’un épilogue, d’un glossaire et d'une bibliographie. L’intérêt du livre est l’axe choisi par l’auteure : étudier la culture matérielle à travers les sources textuelles médiévales. Le point faible du livre, disons-le tout de suite, sont les illustrations. Celles-ci, au nombre de 27, ne permettent pas de saisir l’importance de l’impact visuel des tapisseries sur les gens qui les regardaient. Avec un titre aussi fort que « Le pouvoir des textiles », le lecteur pourrait s’attendre à une quantité importante de photographies des tapisseries bourguignonnes réalisées par les ateliers flamands. Il n’en est rien. Seulement quatre clichés de tapisseries médiévales viennent illustrer les propos de l’auteure (une vue générale de la Tapisserie de l’Apocalypse, un tapis de la Tapisserie de César et les deux Tapisseries de la vie d’Alexandre le Grand). Par ailleurs, les illustrations présentes dans le livre sont en tons de gris, souvent de taille réduite et de qualité passable. La seule image en couleurs, le fol. 9 du Traité sur l’Oraison Dominicale attribué à Jean le Tavernier (1457, Bibliothèque royale de Belgique, ms. 9092), se situe sur la première de couverture. Les illustrations sont, en grande partie, des folios de manuscrits enluminés où des tentures sont représentées, ce qui est très intéressant d’un point de vue de la représentation des textiles. Il est alors d’autant plus dommage de ne pas avoir des images colorisées. Ce choix, probablement éditorial et lié aux coûts d’impression, ne permet pas de saisir l’effet chromatique visuel des textiles, à la fois dans l’iconographie et dans les tapisseries présentées. Cela est d’autant plus préjudiciable quand on sait que les couleurs ont une symbolique propre et participent à la construction et à l’interprétation de l’iconographie. Cette vision monochrome et de moyenne qualité empêche le lecteur d’appréhender correctement la portée visuelle et symbolique des tapisseries et des enluminures. Cela étant dit, ces points évoqués n’entachent pas la qualité intrinsèque de l’ouvrage.
4D’un point de vue méthodologique, K. A. Wilson propose d’étudier la culture matérielle à travers plusieurs sources textuelles médiévales liées à la maison des Valois de Bourgogne. La plus grande partie de l’ouvrage est l’étude des livres de comptes produits annuellement par les quatre ducs, de 1386 à 1477 : Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Les objectifs principaux de ces livres de comptes étaient d’éviter le détournement des finances ducales par leurs officiers et d’y rapporter toutes les recettes et les dépenses, même domestiques, de la maison. Le deuxième type de source textuelle est les inventaires après décès de chaque duc ainsi que ceux de deux de leurs épouses, Marguerite de Male (femme de Philippe le Hardi) et Marguerite de Bavière (épouse de Jean sans Peur). Ces documents font état, par type d’objet, des possessions et des cadeaux appartenant aux défunts. Des informations supplémentaires peuvent apparaître dans ces listes, comme l’emplacement des artefacts, leur prix ainsi que leur provenance. Enfin, le dernier type de sources est les inventaires testimoniaux après décès présents à Dijon, Tournai et Douai. Ces documents listent les biens des défunts dans chaque pièce de la demeure et confirment l’estimation des artefacts présents. De ce fait, ils sont une mine d’informations inestimable sur la culture matérielle et l’histoire socio-culturelle de l’époque. Ils permettent de plonger dans l’intimité et le quotidien des xive et xve s.
5Le premier chapitre de l’ouvrage, « Spinning networks and spreading risk » (p. 23-56), se concentre sur les artisans tapissiers travaillant pour la maison des Valois de Bourgogne et insiste sur l’importance de la confiance entre les ducs et leurs fournisseurs. Commander une tapisserie est un acte de confiance mutuel entre deux parties : d’un côté, les commanditaires, les ducs de Bourgogne, qui s’engagent à payer tous les frais, et de l’autre, les artisans, qui sont en charge de la fabrication, du transport et de la réparation des tapisseries. Ces opérations vont du filage des fils à la pose du produit fini dans les résidences ducales. Les artisans avancent les frais pour travailler avec des produits de qualité (laines fines, soie, fils d’or et d’argent, etc.) et reçoivent des sommes d’argent de la part des ducs au fur et à mesure. Dans de plus rares cas, les fournisseurs pouvaient recevoir leur paiement des années après, parfois près de 10 ans après avoir accompli leur travail. Au total, une centaine de personnes, qui ne sont pas forcément sous le contrôle d’une guilde, sont impliquées dans le processus de fabrication, de transport, puis de réparation des tapisseries. Cependant, moins d’une dizaine d’artisans ont acquis la confiance inébranlable des ducs – ainsi qu’une solide réputation – et peuvent se targuer de travailler avec la maison de Valois de Bourgogne régulièrement sur près de 20 ans. Par ailleurs, les tapissiers peuvent également vendre d’autres produits textiles aux ducs, tel Colin Bataille qui fournit régulièrement des serges de laine de couleurs variées à Jean le Bon. Ces liens tissés entre les deux parties peuvent, dans certains cas, perdurer après le décès de certains de ces fournisseurs, et le travail de tissage, de transport et de réparation des tapisseries continue à être assurés par les épouses et les enfants des artisans. Le risque pris par les ducs réside dans cette multiplicité des intervenants, parfois sans maître pour les contrôler, impliqués dans la création de la tapisserie : dessins préliminaires, cartons à taille réelle de la future tapisserie, acquisition et transformation des matières premières, tissage et transport du produit fini. Du côté des artisans, le risque est d’être payé longtemps après avoir accompli sa mission, voire, dans certains cas, ne pas recevoir un seul sou de la part de la maison ducale. Dans ce dernier cas, le bénéfice de la réputation acquise à travailler auprès des ducs pouvait contrebalancer le déficit d’avance lié aux frais des tapisseries.
6Le deuxième chapitre du livre, « Flexible architecture. The warp and weft of urban and courtly residence » (p. 57-112) insiste sur l’omniprésence des textiles à l’intérieur et à l’extérieur des demeures, ainsi que sur le rôle et les natures des différentes tapisseries au sein des résidences de la maison des Valois de Bourgogne, notamment dans les chambres à coucher (des ducs et de leurs proches) et les chapelles. Les textiles, que ce soit des tapisseries, d’autres étoffes et/ou des fourrures, recouvrent pratiquement toutes les surfaces (murs, plafonds, sols, bancs, lits, tables, coussins, rideaux, etc.) et créent ainsi, visuellement et physiquement, des pièces dans les pièces, même dans les espaces de vie des familles de classe moyenne. Les tissus n’ont pas seulement un effet décoratif, ils participent à l’architecture de la pièce dans laquelle ils sont placés, et l’ameublement textile participe à la fonction de celle-ci. Les tapisseries, étant de véritables architectures déplaçables, peuvent être utilisées, en intérieur ou en extérieur, comme des sortes d’espaces théâtraux où les ducs « jouent » et se montrent, que ce soit sur la scène politique, dynastique ou domestique – là où les différents ducs des Valois de Bourgogne se construisent avec ambiguïté une Royal reputation. Ces tissus peuvent ainsi servir à exposer et renforcer le pouvoir de la maison, notamment lors de rencontres diplomatiques ou d’évènements royaux, tels les couronnements. La tapisserie permet de modifier ou d’asseoir sa position dans l’Histoire en fonction de la manière dont les protagonistes se faisaient représenter. L’intérêt de ces textiles réside, en outre, dans le fait qu’ils sont déplaçables et permettent de figurer l’autorité et l’image ducale en l’absence physique des membres de la maison. Les tapisseries sont également les témoins d’une époque et servent à se souvenir des défunts, quand elles sont, par exemple, placées dans des chapelles. Elles peuvent aussi montrer la piété des membres de la maison ducale, lorsque ceux-ci sont représentés avec des objets liturgiques, ou les ériger en tant que serviteurs de Dieu en plaçant leurs armoiries dans les chapelles. Enfin, les tapisseries sont également des éléments ornementaux qui peuvent se trouver sous différentes formes, notamment dans la chambre à coucher : courtines, coussins, dessus de lit, couvre bancs, tapis, etc. Divers motifs sont alors tissés : animaux réels et fantastiques, ou encore fleurs et végétation. Par ailleurs, dans les demeures nobles de la fin du Moyen Âge, il n’est pas rare de trouver des reliques et des vêtements liturgiques (chasuble, étoffe baptismale, etc.) à l’intérieur des riches habitats, comme à Dijon, Tournai, Douai et Arras.
7Le troisième et dernier chapitre de l’ouvrage, « The fabric of social relations » (p. 113-147) se focalise sur les relations sociales entre différents niveaux d’individus, et de quelle manière la tapisserie, sous la forme de dons, joue un rôle central dans toutes ces interactions sociales, principalement entre les ducs, les nobles européens et également les autres membres de la maison. La tapisserie apparaît ici comme une pierre angulaire de la diplomatie bourguignonne. Comme le signale l’auteure, la question du don permet de s’intéresser à l’intention derrière le geste. Un cadeau est toujours personnalisé et sous-entend une réciprocité d’action, d’autant plus en contexte diplomatique (p. 114). Pour créer de tels artefacts, les ducs commissionnent leurs meilleurs et permanents fournisseurs afin de produire des tapisseries uniques, luxueuses (avec des fils d’or et d’argent) et personnalisées. Ces tissus, rares et précieux, jouaient le rôle de diplomate et d’élément fédérateur entre les ducs et une autre partie : les autres membres de la maison ducale, les rois de France, les nobles Français, Anglais et Italiens, le Pape et d’autres membres du clergé, l’ordre des Templiers, etc. Plusieurs dons de tapisseries montrent les devoirs des ducs bourguignons dans leur rôle de Prince de France. Par exemple, Philippe le Hardi, deux fois régent de son neveu Charles VI, de 1380 à 1388, puis de 1392 jusqu’à sa mort en 1404, devient le chef de la diplomatie et du pouvoir politique français pendant plusieurs années. Les dons de tapisseries et de textiles l’aident alors à asseoir et à garder sa position. À sa mort, Jean sans Peur continue d’ailleurs d’utiliser les textiles comme alliés diplomatiques. Ils servent notamment de monnaie d’échange dans les traités de paix et les accords commerciaux et matrimoniaux.
8L’épilogue, « Repair, reuse and remaking : constructing the Burgundian polity » (p. 149-157), vient clôturer les propos de l’auteure en proposant de prolonger le sujet, s’intéressant particulièrement à la question de la survivance des tapisseries grâce à la réparation, la réutilisation et la recréation des tapisseries de la maison des Valois de Bourgogne. Les comptes montrent que les ducs ont déboursé des sommes considérables afin de faire perdurer dans le temps ces objets. Les dommages faits aux textiles peuvent être de nature anthropique (à force d’accrocher et de décrocher les tapisseries, par exemple), animale (comme les rats) ou environnementale (notamment la lumière et l’eau). Les réparations peuvent être aussi opérées pour maintenir ou modifier l’image d’un protagoniste et s’adapter au goût de l’époque ou des nouveaux propriétaires. Les tapisseries peuvent être également coupées, afin de mieux s’adapter à l’environnement où elles seront replacées.
9Dès lors, afin de saisir toute l’importance et la qualité de ces tissus, on ne peut que regretter de nouveau l’absence d’illustrations en couleurs dans l’ouvrage. Il est d’ailleurs dommage que toutes les tapisseries citées dans celui-ci et qui sont parvenues jusqu'à nous ne soient pas représentées. De même, dans l’introduction, il aurait été nécessaire d’évoquer l’exposition « Tapisseries flamandes » présentée au Centre artistique de l’abbaye Saint-Pierre à Gand (21 novembre 2008-29 mars 2009), ainsi que son catalogue d’exposition (Fernando Checa, Tapisseries flamandes pour les ducs de Bourgogne, l’empereur Charles Quint et le roi Philippe II, Bruxelles/Gand, Fonds Mercator/Kunsthal Sint-Pietersabdij, 2009). On s’étonne également que ne soit pas mentionnée, même brièvement, l’importance que revêtaient les vêtements à la cour de Bourgogne, en citant notamment la thèse de Sophie Jolivet Pour soi vêtir honnêtement à la cour de monseigneur le duc de Bourgogne. Costume et dispositif vestimentaire à la cour de Philippe le Bon, de 1430 à 1455, soutenue en 2003 à l’Université de Bourgogne.
10Passées ces dernières critiques formulées, ce livre redonne cependant sa juste place à la tapisserie, sans se préoccuper, comme le dit l’auteure, « des arts majeurs et des arts mineurs » (p. 22). La tapisserie est bien plus qu’un élément décoratif, il s’agit d’une pièce d’architecture mobile qui permet de structurer l’espace de la pièce dans lequel elle est placée et d’en modifier l’acoustique et la luminosité. Les matériaux utilisés dans sa fabrication et les thèmes représentés (historiques, mythologiques, allégoriques, etc.) font de cet objet une arme au service du pouvoir et de la diplomatie des ducs de la maison des Valois de Bourgogne, notamment lorsqu’elle est offerte en cadeau ou qu’elle trône dans une salle de réception. La tapisserie permet de modifier ou d’asseoir sa position dans l’Histoire, tout comme le feront plus tard les grandes peintures historiques.
Pour citer cet article
Référence électronique
Émeline Retournard, « Katherine Anne Wilson, The Power of Textiles. Tapestries of the Burgundian Dominions (1363-1477) », Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 266 | 2024, mis en ligne le 01 juin 2024, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccm/17360 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11v10
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