Yves Blomme, Quand les cathédrales se mesuraient entre elles. L’incidence des questions hiérarchiques sur l’architecture des cathédrales en France (xiie-xve siècles)
Yves Blomme, Quand les cathédrales se mesuraient entre elles. L’incidence des questions hiérarchiques sur l’architecture des cathédrales en France (xiie-xve siècles), Bordeaux, Ausonius (Scripta Mediævalia, 45), 2021, 280 p.
Texte intégral
1Lorsqu’on évoque l’élévation de ces magnifiques monuments que sont les cathédrales, vient spontanément à l’esprit ce qu’écrivait Jerome K. Jerome : « Au-dessus des demeures des hommes, au-dessus des rues encombrées et bruyantes, elles s’élèvent comme de belles phrases musicales qui dominent les bruits assourdissants du monde. » Corollaire ou complément de la beauté architecturale et ornementale qui en serait pour partie la cause, il y a de la part des commanditaires des cathédrales une véritable stratégie du pouvoir, qui n’est pas seulement temporel mais, ainsi que l’a montré Claude Andrault-Schmitt (« Édifier : les enjeux de la création architecturale dans la stratégie de la promotion de la sainteté (xie-xiiie siècles) », dans Hagiographie, idéologie et politique au Moyen Âge en Occident, Édina Bozóky [éd.], Turnhout, Brepols [Hagiologia, 8], 2012, p. 315-346), concerne une certaine conception théologique de l’organisation ecclésiale ou, si l’on préfère, une ecclésiologie hiérarchique.
2On s’est peu intéressé quant à présent aux dimensions et à l’aspect définitif souhaité par les bâtisseurs autrement que d’un point de vue architectural et artistique ou purement économique. Dans ce volume Yves Blomme veut aborder le problème des grandes cathédrales gothiques de France sous un angle différent : celui de la hiérarchie des sièges épiscopaux. Du simple évêché au patriarcat en passant par les archevêchés et primaties, n’y a-t-il pas dans l’édification et l’ornementation des cathédrales une volonté de faire concorder les importances ecclésiales et architecturales, sans d’ailleurs que cela soit systématique ?
3À l’appui de sa thèse, Y. Blomme va commencer par poser la question – largement étudiée mais toujours ouverte – d’imiter, copier et citer au Moyen Âge central et tardif. Ces mots n’ont pas alors le sens que nous leur donnons ; si l’imitation de l’œuvre bâtie lorsqu’elle est particulièrement réussie appartient à toutes les époques, on doit relever, pour les temps médiévaux, l’importance de la valeur hautement symbolique des lieux intéressés autant que le long temps de ces siècles qui voient une évolution de l’esthétique autant que de la technique. Alors, imiter ou plutôt suivre ? En nous rappelant l’importance du regard pour les théologiens médiévaux (Bonaventure, Roger Bacon, saint Bernard) qui y voient le plus parfait des sens, Y. Blomme élargit le débat en lui faisant quitter les seuls domaines architecturaux, artistiques ou d’affirmation du pouvoir, pour nous rappeler cet idéal exprimé par Jacques de Voragine d’un système au sein duquel « le fidèle se meut et se repère, enveloppé de toute part […] par les strates de récit qui le guident et l’orientent. » Mais il s’empresse d’ajouter que, si le bâtiment ecclésial gothique de la fin du xiie siècle et du xiiie est dépendant de cette évolution de l’ecclésiologie, toute systématisation serait abusive et que « l’image d’une Église unanimement décidée à manifester sa puissance par des constructions somptuaires serait toute aussi trompeuse. »
4Il n’en est pas moins vrai que l’édification de longues et hautes nefs, largement éclairées par des vitraux historiés, surmontées de tours et de flèches, parfois en des villes ou des lieux où l’on se demande comment il était possible d’y rassembler les foules qu’elles semblent pouvoir contenir (on songe à Maillezais), nous interpelle moins sur le plan d’une éventuelle rivalité que sur celui de l’émulation et de l’affirmation d’une certaine précellence.
5Procédant avec rigueur, Y. Blomme va étudier les provinces ecclésiastiques du royaume de France, commençant par établir comment celles-ci se sont formées, de l’urbs de la romanité classique à l’orbis de l’Antiquité tardive et au territoire épiscopal, en se fondant plus particulièrement sur les travaux de Brigitte Beaujard, Florian Mazel et Olivier Poisson. Cette étude de la géographie ecclésiastique en sa formation et en son développement, illustrée de cartes claires et explicites, aide le lecteur à se faire une bonne représentation du pourquoi de l’implantation des cathédrales ou de leur absence et de l’établissement, durable ou éphémère, de certaines hiérarchies, y compris primatiales.
6Nous ayant ainsi fourni quelques outils de compréhension, l’auteur peut passer à l’étude monumentale proprement dite, par provinces ecclésiastiques à commencer par celle de Reims que nous prenons un peu comme exemple de la méthode de travail utilisée, sans que celle-ci soit absolument contraignante du propos. Ce sont d’abord les caractéristiques générales de la province qui vont retenir son attention, dont les circonstances de l’établissement de cette province et des évêchés suffragants, puis l’histoire des chantiers des cathédrales avec leur étalement dans un temps long et parfois très long car, ne l’oublions pas, l’édification d’une cathédrale excède bien souvent la durée de vie d’une génération. La question des suffragants permet par ailleurs une intéressante digression sur la manière dont ces sièges sont pris en compte et représentés dans les vitraux de l’église métropolitaine de Reims ; mais ce sont surtout les pages consacrées à la « course à la verticalité » qui retiennent l’attention car, dans la province ecclésiastique de Reims, on assiste à un mouvement où les cathédrales élevées par les évêchés suffragants se lancent dans une véritable course pour égaler sinon dépasser la nef rémoise, sans toutefois y parvenir ou aller bien au-delà du chevet – à l’exception d’Amiens –, mais aussi en s’inspirant des réalisations de la métropole ou de ses projets.
7Avec la province de Sens, nous abordons une nouvelle facette du problème ; en effet, confrontée à la montée en puissance de certains de ses suffragants, à commencer par Paris, et la difficulté de s’égaler à la capitale du royaume, Sens va utiliser le domaine hagiographique en affirmant l’origine apostolique du siège métropolitain, élaborant ce qu’É. Bozóky avait déjà signalé comme « l’arsenal typique d’une littérature apostolique » face à la légende de saint Denis mise en avant par Paris ; le siège archiépiscopal pouvait aussi se targuer d’être un chantier pionnier du premier art gothique qui est ici bien étudié par Y. Blomme.
8L’étude consacrée à Lyon doit être soulignée, en ce sens qu’elle montre bien l’influence exercée par cette importante métropole. Il en va de même avec Rouen où le chantier de la cathédrale, vraisemblablement lancé par Gautier le Magnifique en 1185, marie le gothique « normand » avec des éléments empruntés aux grands chantiers de la fin du xiie siècle du nord de la France. L’exemple rouennais rejaillira non seulement sur les cathédrales normandes mais aussi, et c’est là un point intéressant développé par l’auteur, sur les édifices anglais où, à partir des années 1240, une nouvelle esthétique apparaît, véhiculant certains aspects des grands monuments franciliens « passés » par le filtre normand.
9La province ecclésiastique de Tours présente une autre particularité avec les diocèses ligériens (Tours, Angers, Le Mans) qui se rattachent nettement au gothique continental et francilien ainsi qu’aux diocèses armoricains, qui ont leurs caractéristiques propres. En consacrant une large part de ce chapitre à l’Armorique, particulièrement aux cathédrales de Dol et de Nantes, Y. Blomme répare en quelque sorte une « injustice » qui fait trop souvent négliger les grands édifices de la périphérie ouest (mais aussi méridionale) au profit des cathédrales franciliennes, ligériennes ou du centre comme celle de Bourges, siège d’une importante province qui va jusqu’à Albi. On ne voit pas cependant que l’immense nef de Bourges ait été copiée par ses suffragants et c’est plutôt la métropole, placée sous le vocable de saint Étienne, qui tend à rivaliser avec les grandes réalisations gothiques du nord de la Loire.
10Quant aux provinces d’Aquitaine, Bordeaux, Auch, et du sud avec Narbonne, elles procèdent toutes trois d’une histoire architecturale où le gothique du Nord va rencontrer des traditions locales, particulièrement dans le Toulousain et la Narbonnaise avec les importantes tours octogonales comme à Lombez, Rieux-Volvestre, Lavaur ou encore Pamiers.
11Le travail d’Y. Blomme se présente donc comme une suite de dossiers, chacun consacré à une province ecclésiastique de l’ancienne France, qui montrent comment les influences à la fois de l’église métropolitaine et d’ensembles plus vastes ont pu servir d’émulation pour l’édification souhaitée – mais pas toujours réalisée – des cathédrales. Certes, les interactions entre Reims et le réseau ecclésial du nord, ou entre Sens et Paris, tout comme la particularité de Bourges « isolée » dans sa vaste province avaient attiré depuis longtemps l’attention des spécialistes, mais d’autres réseaux d’influences ont joué pour ce « défi d’espace » que nous admirons encore aujourd’hui. Le livre d’Y. Blomme, appuyé sur une solide documentation et une large iconographie mêlant photographies, plans, restitutions et élévations d’édifices, a le grand mérite de concerner l’ensemble de la France du Moyen Âge central et tardif et d’introduire des éléments souvent peu ou pas pris en compte, non seulement dans l’étude architecturale des cathédrales mais également dans les choix et les prises de décisions au moment des débuts et de la suite de leur édification. Ajoutons qu’une bonne bibliographie incluant les travaux les plus récents et un précieux index des noms de personnes et des lieux font de cet ouvrage un compagnon utile pour tous ceux qui s’intéressent à l’architecture et à l’art gothique.
Pour citer cet article
Référence papier
Lucien-Jean Bord, « Yves Blomme, Quand les cathédrales se mesuraient entre elles. L’incidence des questions hiérarchiques sur l’architecture des cathédrales en France (xiie-xve siècles) », Cahiers de civilisation médiévale, 269 | 2025, 68-69.
Référence électronique
Lucien-Jean Bord, « Yves Blomme, Quand les cathédrales se mesuraient entre elles. L’incidence des questions hiérarchiques sur l’architecture des cathédrales en France (xiie-xve siècles) », Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 269 | 2025, mis en ligne le 01 mars 2025, consulté le 17 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccm/30365 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13lu7
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