History of the Arab Invasions : The Conquest of the Lands. A New Translation of al-Baladhuri’s Futuh al-Buldan, Hugh Kennedy (éd. et trad.)
History of the Arab Invasions : The Conquest of the Lands. A New Translation of al-Baladhuri’s Futuh al-Buldan, Hugh Kennedy (éd. et trad.) Londres/New York, I.B. Tauris, 2022, 592 p.
Texte intégral
1Al-Balādhurī est un auteur incontournable pour qui s’intéresse aux premiers siècles du monde arabo-musulman. Parfois perçu comme un modèle d’historien de l’époque abbasside classique, nous ne connaissons que les grandes lignes de sa vie. Né au début du ixe siècle à Bagdad, et peut-être d’origine persane, il est un homme de savoir, doté de multiples compétences, ainsi qu’il en était la norme à son époque : poète, satiriste, historien, traducteur du persan ou encore généalogiste. Il doit, cependant, sa fortune à la fréquentation de la cour califale, à l’époque à Samarra, où il est introduit en tant que nadīm (commensal) sous le règne du calife al-Mutawakkil († 861), avant de devenir mu’addib (précepteur) d’un jeune prince. Connaissant des revers de fortune, il meurt à Bagdad, vraisemblablement vers 892.
2Hugh Kennedy propose ici une nouvelle traduction en anglais du Kitāb Futūḥ al-Buldān, achevé au milieu du ixe siècle par al-Balādhurī et dont le titre est parfois rendu en français par Histoire des conquêtes musulmanes. Avec les Ansāb al-Ashrāf, un recueil de notices biographiques toujours d’al-Balādhurī, ce livre sur les conquêtes fait partie des sources les plus utilisées et l’une des plus anciennement disponibles pour les historiens du monde musulman médiéval. L’édition critique du texte arabe est publiée dès 1866 par M. J. de Goeje – Aḥmad Ibn Yaḥyā al-Balādhurī, Futūḥ al-Buldān, éd. Michael Johan de Goeje, Leyde, Brill, 1866 –, à partir du manuscrit conservé à Leyde. Elle sert de base à une première traduction en anglais en 1916, commencée par P. K. Hitti – Aḥmad Ibn Yaḥyā al-Balādhurī, The Origins of the Islamic State, t. 1, trad. Philip Hitti, New York, Columbia University Press, 1916 – et achevée en 1924 par F. C. Murgotten – Aḥmad Ibn Yaḥyā al-Balādhurī, The Origins of the Islamic State, t. 2, trad. Francis Clark Murgotten, New York, Columbia University Press, 1924. C’est cette même édition qui sert ici encore à H. Kennedy.
3La retraduction de cette source s’inscrit dans la continuité de l’œuvre scientifique du traducteur, dont les recherches sont depuis toujours centrées sur le califat, le plus souvent abbasside, et, en particulier, sur les armées et la cour. H. Kennedy n’en est pas à son premier essai de traduction ; on lui doit aussi le volume 29 de la version en anglais des annales d’al-Ṭabarī, l’autre grand historien du ixe siècle. Mais surtout, ce travail fait suite à la publication en 2008 d’une étude sur les conquêtes et leurs implications – H. Kennedy, The Great Arab Conquests : How the Spread of Islam Changed the World We Live In, Londres, Phoenix, 2008 – qui n’est pas uniquement le récit chronologique des différentes vagues de la conquête, depuis 632 jusqu’en 732, mais une étude portant, d’une part, sur le processus d’installation des conquérants et de leur administration dans les nouvelles provinces et, d’autre part, sur celui de diffusion de l’islam et de la culture arabe. Or il y utilisait déjà al-Balādhurī comme source principale du développement du premier état islamique, parallèlement à al-Ṭabarī.
4La traduction du Kitāb Futūḥ al-Buldān par H. Kennedy s’ouvre sur une longue introduction générale, à la fois méthodologique et historique, où est évoquée la longue « amitié » qui le lie à al-Balādhurī. Organisée thématiquement, cette introduction permet à l’auteur de justifier le choix d’une retraduction, avec, comme double objectif, de dépoussiérer la traduction précédente, qui utilisait des formes archaïques de l’anglais, probablement dans un souci médiévaliste, tout en restaurant la totalité des chaînes d’isnād (transmissions) et des poèmes cités dans le manuscrit arabe, éléments stylistiques constitutifs de la narration traditionnelle. L’utilisation des chaînes de transmetteurs dans une version rapide – qui ne reprend pas systématiquement les formes verbales – permet, quant à elle, d’assurer la fiabilité du texte d’al-Balādhurī, de saisir le caractère local exceptionnel de certaines de ses sources et, par conséquent, de comprendre la diversité des thèmes abordés pour chacune des différentes provinces du nouvel empire.
5L’introduction ne se veut pas une nouvelle analyse du texte lui-même, préférant pour cela renvoyer le lecteur à la récente publication de Ryan Lynch sur al-Balādhurī et les conquêtes – Arabic Conquests and Early Islamic Historiography : The Futuh al-Buldan of al-Baladhuri, Londres, I.B. Tauris, 2020. H. Kennedy lui fait fréquemment référence dans les premières pages, partageant un certain nombre de conclusions de l’auteur, comme la datation possible de l’ouvrage en 867, c’est-à-dire dans les premières années de la période d’anarchie de Samarra, ou l’idée que le texte disponible aujourd’hui soit identique à la dernière version laissée par al-Balādhurī.
6Les deux auteurs divergent cependant sur un point majeur. Pour R. Lynch, le Kitāb Futūḥ al-Buldān serait à la fois un livre d’adab, un manuel d’administration écrit par et pour les secrétaires, mais aussi un élément du dispositif de réarmement idéologique mis en place par l’entourage des califes face à l’instabilité de leur pouvoir dans un contexte de militarisation de la société. Au contraire, H. Kennedy avance l’idée que l’ouvrage d’al-Balādhurī est l’œuvre d’un nādim, pour qui faire étalage de son érudition et de sa virtuosité, tant littéraire que poétique, est une nécessité dans un contexte de compétition exacerbée en vue d’obtenir les largesses du souverain. Il suggère aussi qu’al-Balādhurī n’avait sans doute pas conscience de vivre dans une période de transformation radicale et durable du pouvoir, mais plutôt de traverser une période de crise temporaire.
7Pour lui, les thèmes développés par d’al-Balādhurī traduisent son peu d’intérêt pour la chose militaire, les batailles et les conquêtes en elles-mêmes, souvent expédiées par quelques remarques générales et interchangeables, du domaine du topos. En revanche, il remarque que son attention se porte plutôt sur les conséquences de l’installation du nouveau pouvoir, quant à la possession des terres, leur répartition entre les musulmans et la continuité de l’exploitation des campagnes, et il suggère de mettre en parallèle les nombreuses informations prosopographiques (lignages et généalogies) des Futūḥ al-Buldān avec les Ansāb al-Ashrāf.
8À plusieurs reprises, H. Kennedy s’arrête sur les difficultés rencontrées pour rendre en anglais la polysémie des termes arabes médiévaux, et ce dès le titre de l’œuvre, alors que ceux-ci ont des acceptions à la fois militaires, religieuses et administratives. Pour lui, ce vocabulaire doit cependant être compris comme étant la variante irakienne de la langue employée au moment de l’âge d’or de l’administration abbasside, différente de celle utilisée en Égypte. Cela le conduit à opter pour une forme translittérée de nombreux mots arabes, grecs arabisés ou persans, et non plus pour une traduction. Par exemple, le mot qati’a, précédemment traduit par « fief » par P. Hitti et F. C. Murgotten, un terme emprunté au vocabulaire féodal occidental, est simplement translittéré et utilisé tel quel, non sans en donner une longue explication.
9Dans sa traduction, H. Kennedy a conservé la division originale du texte en quatre-vingt-douze chapitres, certains ne faisant que quelques lignes, mais en regroupant ceux-ci en six grandes parties chrono-thématiques, de taille variable, pour mieux mettre en valeur le plan de l’ouvrage. La première partie, « Conquests in the Arabian Peninsula », regroupe les vingt et un premiers chapitres traitant des expéditions dans la péninsule Arabique à l’époque de Muḥammad et lors de la ridda, ou guerres d’apostasie, sous Abū Bakr (632-634). Les deuxième et troisième parties traitent des conquêtes sur l’Empire byzantin : la deuxième partie, intitulée « The Conquest of the Armies of Syria », présente en vingt et un chapitres les expéditions en Syrie-Palestine et les victoires musulmanes en Arménie, haute Mésopotamie et le long de la frontière avec Byzance, tandis que la troisième partie, « Egypt and the West », ne comporte que dix chapitres rassemblant les récits des expéditions en Afrique du Nord, dans la péninsule Ibérique et en direction de la Nubie. Ces deux parties contiennent chacune un chapitre thématique, l’une sur l’arabisation des bureaux de l’administration, dīwan-s, et l’autre sur le commerce des papyrus. Les quatrième et cinquième parties concernent les conquêtes faites sur l’Empire sassanide. La quatrième, « Central Iraq and the Armies of Kufa », est centrée sur la Mésopotamie et les territoires iraniens voisins, Djibāl, Ādharbaydjān et Djurjān. Leur conquête est présentée en vingt-quatre chapitres, dont un sur la traduction des bureaux persans de l’administration. Dans la cinquième partie – onze chapitres regroupés sous le titre « Southern Iraq and the Armies of Baṣra » –, c’est la conquête des territoires les plus à l’est qui est évoquée, ainsi que ses conséquences sur la propriété de la terre et l’entretien des infrastructures d’irrigation. La sixième et dernière partie rassemble cinq brefs chapitres thématiques sur l’impôt foncier, la pension des combattants, l’utilisation du sceau, la frappe des monnaies et le développement de l’écriture arabe.
10Tout au long de l’ouvrage, de nombreux chapitres, mais pas systématiquement, sont introduits par quelques lignes de commentaire à destination du lecteur non-spécialiste : H. Kennedy y replace les événements dans leur contexte historique, résume les idées principales, éventuellement présente les sources d’al-Balādhurī et, parfois, donne quelques indications bibliographiques complémentaires. De même, les notes de fin de chapitre sont une mine de contextualisation, permettant d’identifier les personnages et les lieux, de retrouver les versets coraniques utilisés et, éventuellement, de faire des comparaisons avec la chronique d’al-Ṭabarī.
11Quelques cartes en couleur accompagnent la traduction, mais leur utilité nous semble modérée, car elles sont peu lisibles. En revanche, un glossaire thématique très riche permet de mieux comprendre le vocabulaire volontairement laissé en translittération, renvoyant à la fois à la présente traduction et à l’édition de M. J. de Goeje. Enfin, le volume se conclut sur une bibliographie et un important et indispensable index, comportant noms de personnes, noms de lieux et aussi noms communs, facilitant ainsi les recherches.
12Plus d’un siècle après la première traduction des Futūḥ al-Buldān, on ne peut que se réjouir d’avoir à disposition un matériau renouvelé et modernisé, et qui, espérons, servira de modèle pour la traduction de l’autre œuvre majeure d’al-Balādhurī.
Pour citer cet article
Référence électronique
Cécile Bresc, « History of the Arab Invasions : The Conquest of the Lands. A New Translation of al-Baladhuri’s Futuh al-Buldan, Hugh Kennedy (éd. et trad.) », Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 273 | 2026, mis en ligne le 23 mars 2026, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccm/35025 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15xky
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