James Titterton, Deception in Medieval Warfare. Trickery and Cunning in the Central Middle Ages
James Titterton, Deception in Medieval Warfare. Trickery and Cunning in the Central Middle Ages, Woodbridge, Boydell & Brewer (Warfare in History, 53), 2022, 292 p.
Texte intégral
1Issu de la thèse de doctorat de James Titterton, intitulée « Trickery and Deception in Medieval Warfare, c. 1000-c. 1330 » et soutenue en mai 2019 sous la direction de Alan V. Murray et Karen Watts à l’université de Leeds, cet ouvrage, paru dans la collection « Warfare in History » de Boydell Press, s’inscrit dans les renouvellements récents de l’histoire militaire britannique. Se concentrant sur un aspect marginalisé des études militaires, il aborde une palette de comportements aux contours flous, relevant autant de la pratique militaire que de la perception narrative : l’ensemble des comportements relevant des champs de la tromperie, de la ruse, de la désinformation en matière militaire, faisant intégralement partie du répertoire d’action, mais se distinguant par une transgression de normes et de conventions communes. La question de la licéité de ces stratégies transgressives est en particulier au cœur des discours sur la guerre, qui cherchent à en extraire un récit moralisant.
2S’appuyant sur les chroniques et la littérature de cour, cet ouvrage s’étend bien plus sur les discours portés sur la tromperie que sur les pratiques militaires, et cherche à analyser les représentations de cette tromperie. J. Titterton fait le choix de construire un corpus documentaire centré sur le monde « francophone » du Moyen Âge central (v. 1000-v. 1300). Avec cette terminologie, il englobe l’espace dominé par des acteurs francophones – aux normes guerrières plus ou moins partagées –, issus du royaume de France et étendu par les expéditions normandes (îles Britanniques, Sicile) et les croisades (Terre sainte, Empire latin de Constantinople). Le cadre chronologique, entre 1000 et 1320, se justifie dans le cadre de ce phénomène d’expansion francophone, mais aussi par la domination militaire du cavalier lourd et du château fort, qui participent à forger le groupe social cohérent des chevaliers. La culture militaire partagée est relayée dans les sources par les travaux de clercs, qui, pour la plupart, restent éloignés des champs de bataille tout en partageant des normes aristocratiques : ils se font donc le relais d’un idéal militaire bien plus que de la pratique. Ce cadre commun de situations de guerres intraculturelles, où la tromperie est fondée sur la transgression de normes et d’usages partagés, est complété par l’analyse de guerres interculturelles dans le contexte des croisades en Méditerranée et des conflits opposant les Anglo-Normands aux marges celtiques. Dans ce cadre, la question de la tromperie et de la désinformation est complexifiée par les jugements sur l’altérité de l’ennemi, et les stratégies déceptives ne fonctionnent plus essentiellement sur la rupture de codes partagés. Afin de préciser les contours de son objet, fondamentalement flous, l’auteur a construit une typologie de comportements assimilables à de la tromperie dans son corpus documentaire, relevant et analysant ainsi plus de 400 occurrences allant de l’embuscade à l’espionnage ou la désinformation.
3Dans une première partie introductive, l’auteur pose les problèmes majeurs posés par la notion de tromperie dans la culture médiévale : bien que la figure du chevalier rusé soit très présente dans la littérature, les façons d’appréhender ces comportements sont très diverses, les interprétations allant de la fourberie à la vivacité d’esprit. De fait, les sources antiques inspirant largement les auteurs médiévaux – Végèce, Valère Maxime, le Strategemata de Frontin – encouragent l’usage de la ruse en situation de militaire, et elle semble s’inscrire dans le répertoire d’action attendu des stratèges. Toutefois, les stratagèmes relatés dans les récits médiévaux doivent être appréhendés dans leurs approches : bien plus qu’un récit fiable des événements, les tromperies constituent avant tout des exemples, servant un discours dans lequel la tromperie n’est souvent qu’un support d’illustration de la vivacité ou de la perfidie du commandant. Dans cette perspective, J. Titterton défend l’hypothèse selon laquelle la ruse et la tromperie ne sont jamais condamnées ou défendues pour elle-même dans les récits, et leur valeur morale repose d’abord sur leur finalité.
4Pour défendre cette idée, l’auteur structure son propos en suivant sa typologie, et articule son analyse stratagème par stratagème. J. Titterton envisage d’abord l’articulation entre la désinformation et l’espionnage, ces deux moyens se répondant l’un à l’autre. Ce cas de figure permet notamment de soulever les limites de la norme : les espions en particulier sont rarement identifiés comme tels dans les sources, et plusieurs acteurs (marchands, clercs) peuvent adopter ce rôle de façon contingente, la circulation de l’information n’étant jamais maîtrisée par un camp. Dans le chapitre suivant, l’auteur prolonge la réflexion sur l’élément de surprise, que l’on retrouve dans les attaques nocturnes et surtout les embuscades, qui constituent la majorité de ses occurrences. Outre la préparation de l’élément de surprise, l’auteur montre ici le rôle d’éléments perturbateurs annexes – les cris et bruits en particulier – qui viennent participer à la désorganisation de l’armée ennemie.
5Après l’analyse des stratagèmes visant à la maîtrise stratégique du champ de bataille, J. Titterton s’arrête sur des formes de tromperies tactiques, servant à remporter l’avantage en situation de combat, et notamment la tactique de la fuite feinte. Rendue célèbre par son emploi lors de la bataille d’Hastings en 1066, l’auteur insiste ici sur le poids de l’interprétation et la réécriture des événements dans la construction de l’élément tactique. Il est en effet difficile de dissocier une désorganisation maîtrisée d’une stratégie pensée et mise en œuvre : il soulève la difficulté à mettre en pratique des stratégies complexes, et une débandade maîtrisée peut alors postérieurement s’apparenter à une fuite feinte. À plus forte raison dans un contexte de croisade, la confusion est entretenue face à la confrontation avec l’usage des tactiques de harcèlement des archers montés turcs : cette tactique, qui ne simule pas réellement la fuite, est pourtant régulièrement associée à la fuite feinte employée en Europe.
6La catégorie des déguisements analysée dans le cinquième chapitre inclut en fait une large variété de formes d’altération de l’apparence, soit pour passer pour un non-combattant, soit pour apparaître plus nombreux, soit pour ressembler à un autre combattant. L’un des traits saillants soulignés par l’auteur est l’identification de l’apparence au statut social : ainsi, les récits font du déguisement une manière de camoufler avant tout son statut, pour échapper à une capture après la défaite. De même, les tactiques cherchant à faire apparaître une armée comme plus nombreuse, par exemple en gonflant le nombre de bannières visibles, s’accompagnent aussi de stratagèmes pour en rehausser le statut, en faisant apparaître plus de combattants montés qu’il n’y en a réellement. De fait, le déguisement englobe l’ensemble des éléments symboliques d’identification sur un champ de bataille, les éléments de conoissance, blasons ou cris de guerre, qui, tout comme l’apparence physique, servent à l’indentification individuelle et collective des combattants et peuvent être détournés. En conséquence, l’usage de formes de déguisements introduit une tension chez les chefs de guerre, entre la volonté d’affirmer et de performer son rang social, et des considérations d’efficacité tactique et de maîtrise de l’information sur le champ de bataille.
7Dans les chapitres 6 et 7, l’auteur fait porter son analyse sur la tromperie dans le champ de la négociation. La corruption et l’incitation à la reddition s’inscrivent ici aussi dans un spectre large, et peuvent autant être interprétées comme des formes de négociations légitimes que des appels à la trahison. Dans les cas de pots-de-vin, la question des responsabilités respectives entre le corrupteur et le corrompu est en particulier sujet à débat dans les sources, mais de fait, l’usage de promesses comme moyen d’obtenir une place forte n’est pas condamné de manière univoque : il fait partie du répertoire de ruses permettant de parvenir à ses fins sans violence, de même que la reddition en échange de compensations n’est, dans certains cas, pas condamnée. La question des trêves et serments développée dans le septième chapitre introduit une nouvelle forme de tromperie, cette fois diplomatique. Ce registre, allant de la rupture d’une trêve ou d’un serment au détournement des termes de ceux-ci, s’appuie sur un ensemble de pratiques partagées que l’on pourrait qualifier de droit de la guerre, mais qui demeure de fait très flou pour ses acteurs. Ici aussi, on trouve certaines justifications de la rupture du serment, et notamment d’un serment prêté sous la contrainte ou auprès d’infidèles. À l’inverse, dans la société aristocratique européenne, les conséquences sociales sur la réputation de la rupture d’un serment semblent être de puissants moteurs garantissant le respect de la parole donnée. Cependant, J. Titterton souligne que c’est principalement l’aspect sacrilège de la rupture de la parole donnée qui en fait un stratagème unanimement condamné par les auteurs, pour lui-même. En ce sens, la rupture de serment constitue l’exception dans l’hypothèse d’une neutralité des auteurs médiévaux face au répertoire de la tromperie martiale.
8Les deux derniers chapitres sont consacrés à un retour critique plus général sur les langages et la moralité de la tromperie. En effet, la quasi-absence de condamnation univoque des registres de la tromperie en guerre repose à la fois sur l’ambiguïté des termes employés, et la faiblesse des considérations morales sur la pratique de la guerre. Chez les chroniqueurs latins, la terminologie ne reflète que très peu le jugement porté sur les actes : ainsi, Orderic Vital utilise le terme callidus tant pour désigner la fourberie de Robert de Bellême que pour la vivacité d’esprit du seigneur Giroie. Chez Gautier le Chancelier, c’est l’ingenium qui vient illustrer une vivacité d’esprit dans la guerre, tandis que Guillaume d’Apulie emploie plus souvent le terme ars pour désigner l’ingéniosité et l’art de la tromperie des Normands. Ces termes, largement employés pour l’ingénierie, rendent particulièrement difficile l’analyse de techniques de sièges, puisque la terminologie conduit à identifier l’ensemble de l’ingénierie de siège comme des formes de tromperie. De fait, ce lien n’est pas complètement absent des sources, qui tracent une continuité entre le talent, l’ingénierie et la ruse, en les opposant à la force. Plus qu’une méthode déviante, la ruse est intégrée dans les formulations des chroniqueurs comme une alternative constante à l’usage de la force, en les associant par disjonction, « by trickery or by force », expression largement réemployée pour souligner la qualité militaire d’un commandant illustrée par sa polyvalence. Cette neutralité des auteurs sur les moyens de faire la guerre provient en grande partie d’un impensé théorique : la pensée médiévale se concentrant bien plus sur le jus ad bello – les motifs et autorités de la guerre – et le jus in bello – la manière de conduire la guerre –, par la distance des clercs avec la réalité pratique de la guerre, est délaissé dans la théorie. La condamnation d’un comportement déviant pendant une guerre repose bien plus sur la nature de l’ennemi que les méthodes utilisées : la tromperie est condamnable quand elle sert une cause condamnable. La question de l’identité de l’ennemi est donc centrale dans l’interprétation de son comportement, notamment dans le cadre des guerres transculturelles. Les textes de Giraud de Barri dénoncent largement le caractère frauduleux des Gallois et des Irlandais ; cependant, ce ne sont pas leurs stratégies militaires qui leur donnent ce caractère, mais avant tout leur nature fourbe qui les pousse à la trahison. De même, dans le cadre des croisades, les traits efféminés prêtés aux Grecs, ou l’impiété des Turcs et des Sarrasins orientent l’interprétation des tactiques adoptées comme des expressions de leur déviance bien plus que comme celles d’une rationalité militaire. L’auteur souligne que, dans les récits de chroniqueurs, la fourberie de ces ennemis de l’extérieur ne leur donne pas une appétence particulière pour les stratagèmes et ruses, mais les rend surtout indignes de confiance.
9À partir d’un riche corpus, J. Titterton parvient à saisir assez finement la variété des formes de tromperies martiales, les modalités d’application et le sens moral qui leur est accordé dans la production littéraire médiévale. De cette diversité de pratiques et d’interprétation, il tire une conclusion simple mais convaincante : la tromperie en matière militaire ne fait jamais objet d’une désapprobation pour elle-même, hormis les cas de rupture de serments sacrés. En ouvrant la focale sur les guerres interculturelles, il prend le parti d’affiner la variété des approches de la tromperie, au risque parfois de diluer sa typologie : on peut ressentir l’impression d’une énumération de cas tellement spécifiques qu’il est difficile d’en tirer des interprétations générales. Par ailleurs, l’intérêt porté sur les ruptures de conventions militaires, les stratégies audacieuses ou déviantes interroge en creux sur la norme et les attendus comportementaux souvent passés sous silence dans les sources, et l’auteur arrête peu sa réflexion sur la norme qui définit l’exception. Decepetion in Medieval Warfare, grâce à sa riche base de données, offre un aperçu complexe de l’univers de la tromperie dans la guerre médiévale, et vient apporter un complément salutaire à l’historiographie de la guerre sur des aspects souvent délaissés de ces études.
Pour citer cet article
Référence papier
Thibault Jouis, « James Titterton, Deception in Medieval Warfare. Trickery and Cunning in the Central Middle Ages », Cahiers de civilisation médiévale, 273 | 2026, 105-108.
Référence électronique
Thibault Jouis, « James Titterton, Deception in Medieval Warfare. Trickery and Cunning in the Central Middle Ages », Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 273 | 2026, mis en ligne le 23 mars 2026, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccm/35278 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15xlc
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