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Comptes rendus

Clément de Vasselot de Régné, Pouvoir et solidarités d’une famille seigneuriale. Le « Parentat » Lusignan entre France, Îles Britannique et Orient latin (xe-xive siècle)

Lucien-Jean Bord
p. 108-109
Référence(s) :

Clément de Vasselot de Régné, Pouvoir et solidarités d’une famille seigneuriale. Le « Parentat » Lusignan entre France, Îles Britannique et Orient latin (xe-xive siècle), Turnhout, Brepols (Histoire de famille. La parenté au Moyen Âge, 24), 2024, 795 p.

Texte intégral

1La maison de Lusignan constitue un exemple quasi parfait de la manière dont l’aristocratie française a réussi entre la fin de l’époque carolingienne et le xiiie siècle une ascension fondée sur des alliances toujours plus brillantes et une puissance territoriale sans cesse étendue. Ce fort volume, issu de la thèse doctorale de Clément de Vasselot de Régné, constitue une étude minutieuse de la manière dont une famille du centre-ouest de la France a non seulement su se constituer un pouvoir régional mais à dépasser celui-ci pour accéder à de hautes positions dans l’Angleterre médiévale et même à atteindre à la royauté outre-mer, en se saisissant de l’opportunité des croisades.

2On peut traiter l’histoire d’une famille de grands féodaux de diverses manières : soit sur le plan essentiellement historique, soit en privilégiant la généalogie, soit en privilégiant les figures les plus marquantes d’une lignée. Sans renier aucune de ces approches, C. de Vasselot de Régné a choisi de suivre, au fil de cinq siècles, comment la parenté, le « parentat » des Lusignan a constitué le support de leur ascension et de leur puissance.

3Après une introduction très structurée où il nous montre l’importance de la parenté, dans son sens le plus large, au Moyen Âge, et les enjeux d’une monographie familiale qui, relevons-le, dépasse bien souvent l’histoire régionale du Poitou pour intéresser celle de France et d’Angleterre, l’auteur va se pencher sur « la propagation arborescente d’un lignage », repérant parfaitement les constructions d’alliances et les choix qui vont permettre à ce qui était sans doute une branche cadette des rorgonides du Poitou de s’installer durablement et solidement dans cette province et dans ses marches et d’y prospérer. Pour ce faire, les Lusignan ont privilégié trois axes d’action : les alliances matrimoniales qui leur ont permis de contrôler en grande partie les voies d’acheminement du sel atlantique, la collusion permanente des membres de la famille qui a su préserver le pouvoir territorial malgré les inévitables morcellements, et enfin un sens aiguisé des réalités politiques leur ayant longtemps permis de « naviguer » entre Capétiens et Plantagenêts et de tirer parti des rivalités entre les deux maisons royales.

4Pour ce faire, il était nécessaire de maîtriser les hommes et l’espace, c’est-à-dire de s’insérer dans cette féodalité naissante puis définitivement installée entre le xe et le xiiie siècle. Le second chapitre, consacré à cette manière d’exercer le pouvoir, montre bien comment les diverses branches de la famille procèdent d’une même manière de faire, par un ensemble de pratiques similaires dans les territoires qu’elles contrôlent et qui se traduisent visuellement par des constructions castrales identiques ou encore une même sigillographie. On retrouve ce souci de cohésion dans l’exercice du pouvoir personnel et dans le choix des mêmes lignages pour recruter les administrateurs et les collaborateurs proches qui jouissent d’une certaine autonomie, plus comme représentants d’un « pouvoir Lusignan » que comme ceux d’un membre exclusif de la famille.

5Il est certain que cela ne va pas sans conflit, tant avec les « dépendants » qu’avec les autres dominations concurrentes. C’est encore dans la cohésion familiale que les Lusignan puisent les forces nécessaires pour résister et/ou s’adapter aux mutations socio-politiques des temps, face auxquelles ils n’hésitent jamais à user d’une violence parfaitement calculée pour permettre une résolution ultérieure des conflits, qui privilégie l’accommodement autant qu’elle respecte l’intégrité et l’intégralité de leur pouvoir. À cet effet, et c’est là un point intéressant mis en avant par C. de Vasselot de Régné, la famille dans son sens le plus large peut recourir à certains de ses éléments peu ou pas engagés dans le conflit pour servir de médiateurs.

6Mais quelles sont les structures de cette cohésion familiale qui se montre aussi forte dans le cas qui nous intéresse, au point de faire apparaître les inévitables frictions entre les diverses branches du lignage comme vraiment mineures ? Ce qui est visible en tout premier lieu, c’est une commune appartenance à une même identité familiale affirmée par l’onomastique, l’héraldique et la mémoire. Il y a aussi la certitude d’appartenir à un monde et une culture qui sont ceux de la haute aristocratie avec ses manières et ses représentations et puis, surtout, nous redit l’auteur, la conscience de constituer une maison, une « famille » dans le sens le plus plénier du terme. Mais chez les Lusignan, il y a en plus recours à un constant souci de rappeler les liens et cette unité qui se traduit de manière particulièrement visible dans la façon dont sont traitées les successions, avec le recours à des régimes coseigneuriaux, l’établissement de liens vassaliques croisés et l’imbrication des parcelles territoriales. L’auteur a raison lorsqu’il suggère que la stratégie de conservation et d’augmentation patrimoniale des Lusignan tient bien plus au sentiment d’appartenance à une section particulière de la société qu’à une juxtaposition d’individus ; un tel système explique le haut degré d’entraide et de cohésion politique et militaire de ses membres.

7Encore faut-il pour cela que la perpétuation lignagère soit assurée. Cela n’implique pas seulement l’engendrement d’enfants viables mais, ainsi que l’établit clairement le cinquième chapitre de ce volume, la formation et la protection de la jeune génération. Là encore, la forte cohésion des Lusignan joue un rôle actif, car c’est à la parentèle proche qu’incombe la préparation des enfants à tenir leur rang dans le complexe maillage des stratégies familiales ; le niveau culturel élevé que l’on peut constater chez les Lusignan procède de ce souci. Ensuite, il convient que le mariage remplisse deux fonctions essentielles : d’une part la procréation d’héritiers destinés à perpétuer la lignée et d’autre part la constitution d’alliances qui font entrer d’autres lignages dans le parentat, autant pour des besoins conjoncturels immédiats que pour la progressive construction de réseaux transrégionaux. Enfin, le mariage est un moyen d’agrandir le patrimoine en épousant une héritière, mais il y a aussi le risque de voir une branche « tomber en quenouille » si c’est une Lusignan qui est seule héritière et qui portera les biens d’un sous-lignage dans une autre maison ; maîtriser les processus dotaux et successoraux est une nécessité pour le parentat, dont l’accroissement de puissance du xie au xiiie siècles s’est grandement appuyé sur une démographie dynamique et une belle longévité de la plupart des chefs de chaque branche.

8Enfin, l’auteur nous rappelle, dans le sixième et dernier chapitre, que nous sommes au haut Moyen Âge et au Moyen Âge central, époques où le religieux est inséparable de la vie quotidienne. La pratique de la religion est pour les Lusignan, comme pour toutes les maisons seigneuriales, un moyen d’affirmation à la fois spirituelle et temporelle du lignage. Le temps des croisades va être, pour les Lusignan, l’occasion d’accéder à la royauté, éphémère sur Jérusalem, plus durable en Chypre et difficile en Arménie. Cependant, se concentrer uniquement sur la lignée orientale serait oublier la participation d’autres branches à la première Reconquista espagnole. On constate également que, loin de distendre les liens entre les diverses composantes du lignage, cette nouvelle « géographie » de l’implantation Lusignan, après une indéniable perte d’influence en Aquitaine mais une montée en puissance en Angleterre, fait apparaître une nouvelle stratégie d’échanges et d’aides financières pour l’outre-mer. Par ailleurs, la « présence » des Lusignan continue de s’affirmer au travers des fondations religieuses, particulièrement d’offices pour les défunts qui marquent un espace d’influence.

9Si l’étude de C. de Vasselot de Régné s’achève avec le xive siècle, il n’oublie cependant pas, dans sa conclusion, de rappeler que de nombreux lignages nobles et non des moindres ont pu se réclamer par la suite des Lusignan. On aurait pu souhaiter que, dans cette même conclusion, il esquisse en quelques mots le devenir de cette illustre famille dont le dernier représentant devait s’éteindre en 1814, mais il est vrai que cela excédait son propos. Nous avons apprécié la clarté des tableaux généalogiques, la qualité des cartes ainsi que la large bibliographie et le bien utile index. L’ensemble constitue ce qu’il est permis de nommer une monographie familiale définitive sur l’un des grands lignages du centre-ouest de la France médiévale.

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Pour citer cet article

Référence papier

Lucien-Jean Bord, « Clément de Vasselot de Régné, Pouvoir et solidarités d’une famille seigneuriale. Le « Parentat » Lusignan entre France, Îles Britannique et Orient latin (xe-xive siècle) »Cahiers de civilisation médiévale, 273 | 2026, 108-109.

Référence électronique

Lucien-Jean Bord, « Clément de Vasselot de Régné, Pouvoir et solidarités d’une famille seigneuriale. Le « Parentat » Lusignan entre France, Îles Britannique et Orient latin (xe-xive siècle) »Cahiers de civilisation médiévale [En ligne], 273 | 2026, mis en ligne le 23 mars 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccm/35297 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15xld

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Auteur

Lucien-Jean Bord

Cahiers de Civilisation Médiévale (co CESCM)

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