Daria Kharlamova, Les Échos du formalisme russe dans le nouveau roman. Étrangéisation à l’œuvre
Daria Kharlamova, Les Échos du formalisme russe dans le nouveau roman. Étrangéisation à l’œuvre, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2024, 400 p.
Texte intégral
- 1 Voir Claude Simon, Discours de Stockholm dans Œ I, p. 893-894 et 899 pour Tynianov, p. 900 (...)
1Les romans d’Alain Robbe-Grillet et de Claude Simon invitent à parcourir des mondes impossibles, irréductibles à la logique rationnelle à laquelle nous ont habitués les romans du xixe siècle : personnages ou narrateurs à l’identité, à la consistance et même à l’existence incertaine, temporalité romanesque dissociée du temps des horloges, relation d’un événement perturbée par des versions multiples et concurrentes… Ainsi ces romans confrontent-ils le lecteur à la quête d’un savoir ou d’une vérité inaccessibles. Dans quelle mesure le formalisme russe serait-il à même de rendre compte d’un tel univers romanesque ? C’est la question que pose Daria Kharlamova dans l’ouvrage tiré de sa thèse, Les Échos du formalisme russe dans le Nouveau roman. Étrangéisation à l’œuvre. Le lecteur familier de Robbe-Grillet et de Simon sait combien leur réflexion sur le roman est redevable aux formalistes russes. En témoignent les références occasionnelles chez Simon à Iouri Tynianov et Victor Chklovski lorsqu’il s’exprime sur son travail1. Mais un examen plus attentif de ces références montre toutefois que lorsque Simon les convoque, c’est de façon répétitive pour illustrer par le discours théorique deux caractéristiques du roman moderne. De Tynianov, Simon retient sa réflexion sur la fonction romanesque de la description qui ne saurait se réduire à une ancillarité par rapport au récit ; et de Chklovski il évoque le concept que la postérité a retenu en France sous l’appellation de défamiliarisation. Mais, au fond, il n’en dit pas beaucoup plus.
- 2 Loin d’être arbitraire, ce choix est motivé par une démonstration étayée et plus que convai (...)
- 3 Le corpus de Kharlamova va des Gommes (1953) au recueil de nouvelles Instantanés (1962) pour Alain (...)
2Quelle est donc la place du formalisme russe chez Simon et Robbe-Grillet ? Ne serait-il qu’une brève référence légitimante mentionnée pour ainsi dire en passant ou la clé de voûte d’un projet romanesque ? Kharlamova sait bien que qui trop embrasse, mal étreint, raison pour laquelle elle accomplit un resserrement de la démarche autour de la notion de défamiliarisation, terme auquel elle préférera pour son étude celui d’étrangéisation2. Ce sera là le cœur du propos : éprouver le caractère opératoire de ce concept pour rendre compte des œuvres de la première maturité de Simon et de Robbe-Grillet3.
3Le projet est excitant parce qu’il donne l’occasion de (re)lire un discours théorique que l’on ne fréquente généralement que de seconde main. Mais il est aussi audacieux, car en mobilisant comme grille de lecture un concept certes fondateur mais antérieur de cinquante ans aux romans étudiés, l’auteure court le risque d’enjamber ou de sous-estimer un demi-siècle d’histoire littéraire et d’Histoire tout court, déterminant pour les deux romanciers.
4Passons outre l’introduction, dont la lecture est rendue malaisée par des formules peu claires ou convenues, et entrons dans le vif du sujet. Le propos de Kharlamova s’organise ainsi en trois temps.
5La première partie, intitulée « Langage et réalité », propose d’explorer chez Robbe-Grillet et Simon la notion d’étrangéisation saisie sous l’angle du rapport que l’œuvre des deux romanciers entretient avec le réel et sa représentation. Cela requiert préalablement une contextualisation, du point de vue de l’histoire intellectuelle et littéraire. C’est ainsi que, non sans un certain plaisir de la narration, Kharlamova commence par deux biographies croisées, celle d’un homme, Victor Chklovski, et celle d’un concept et d’un néologisme, ostranenie, non pas inventé par lui mais par Ossip Brik, l’un de ses comparses de l’OPOYAZ (littéralement « Société d’étude du langage poétique ») fréquentée par les deux hommes à Saint-Pétersbourg. On retient de ce premier temps le développement sur les raisons qui font préférer de traduire ostranenie par étrangéisation plutôt que défamiliarisation (p. 46-55). Ce développement est l’occasion d’une explication sur les flottements définitoires initiaux et les ambivalences de la notion, qui peut désigner « le principe du fonctionnement de l’art en général dont la visée est de renouveler notre perception » (p. 112) au gré des révolutions esthétiques, mais aussi un « procédé ponctuel » (ibid.). La suite de l’histoire est placée sous le signe du paradoxe : d’un côté le constat fait par Roman Jakobson de l’invocation du réalisme comme fondement de toutes les révolutions esthétiques et, de l’autre, l’affirmation de l’étrangéisation comme critère de la valeur esthétique, mais aussi, sous l’influence déterminante du structuralisme qui va largement innerver les études littéraires et la production romanesque dans la seconde moitié du xxe siècle, la contestation de la dimension référentielle de l’œuvre littéraire qui ne saurait faire référence qu’à elle-même. Quel réalisme peut bien intégrer en son sein l’étrangéisation et le refus de la référentialité ? Chez Robbe-Grillet, la réponse vient de la répétition avec variations qui caractérise son œuvre, « un enchaînement vertigineux de scènes quasi identiques » qui fait « trembler ce socle sous les pieds du lecteur crédule, de sorte à révéler la nature fantastique du réel que l’on croyait familier » (p. 112). L’étrangéisation robbe-grillettienne résiderait ainsi dans cette expérience étourdissante et déréalisante d’un réel qui, à force d’être observé, scruté et décrit dans un excès de précision réaliste, en perd sa réalité. L’étrangéisation simonienne tiendrait davantage au travail sur les mots et leur signifiant. Dans la lignée des rêveries proustiennes sur les « Noms de pays » ou de la poésie mallarméenne (qui sont pour Simon des références sans doute plus importantes que les formalistes, mais que Kharlamova ne mentionne pas), l’écriture simonienne travaille à affranchir les mots de leur sens ordinaire en les chargeant de significations secondes fondées sur le signifiant dans une logique cratylienne, ou encore par le jeu des récurrences phoniques qui accomplissent une forme de contamination sémantique des termes ainsi constitués en réseau. C’est cette remotivation du signe et donc ce rapport modifié entre les mots et le réel qui produit l’étrangéisation dans les romans simoniens – moyen selon Kharlamova de déplacer les frontières du dicible pour faire accéder le lecteur à une expérience vécue comme invraisemblable, qu’il s’agisse de la guerre ou de la vie ordinaire. La deuxième partie, la plus conséquente, intitulée « Sujet et objet », convoque cette fois la notion d’étrangéisation saisie sous l’angle de l’inscription du sujet dans le monde. Kharlamova raconte d’abord le cheminement et les réappropriations d’un concept, de Chklovski à Robbe-Grillet en passant par Sergeï Tretiakov, Bertolt Brecht et Roland Barthes. C’est ainsi que, selon Kharlamova, l’étrangéisation selon Robbe-Grillet est surtout redevable à l’effet de distanciation brechtien (Verfremdungseffekt) en vertu duquel le personnage théâtral montre « dans son regard une sorte d’étonnement, comme si ce qu’il voyait était nouveau pour lui […], [c]ette attitude d’observation simultanée du personnage joué et de soi-même en train de jouer le personnage vis[ant] à briser la double identification sur laquelle est basé le théâtre aristotélicien (de l’acteur au personnage et du spectateur au personnage) » (p. 129). Et c’est précisément cette double identification impossible qui caractérise le rapport du lecteur au personnage robbe-grillétien, ce que Kharlamova démontre à partir du Voyeur et de La Jalousie où le personnage est tenu à distance du lecteur, dans le premier cas en raison des ambiguïtés du personnage principal Mathias, possiblement violeur, dans le second en raison de la pleine plongée sans mise en perspective dans la conscience d’un narrateur dépourvu en apparence d’affects et possiblement fou. S’agissant de Simon, l’étrangéisation est associée à des faits de détachement, de dépersonnalisation, d’incompréhension ou encore de dissolution des frontières entre le moi et le monde qui affectent le personnage simonien. Celui-ci, à l’image de célèbres « idiots » littéraires, le prince Mychkine chez Dostoïevski ou Benjy chez Faulkner, appréhende le monde avec un regard étonné, toujours en difficulté au moment d’établir des liens causaux entre les éléments observés et la situation. Et, chez les deux auteurs, l’étrangéisation tient aussi à la perception de soi qui conduit narrateurs et personnages à sentir leur corps comme étranger à eux-mêmes, dans une indétermination entre soi et altérité, entre animé et inanimé. C’est une forme d’angoisse métaphysique, à relier à l’inquiétante étrangeté freudienne qui se fait ainsi jour, selon Kharlamova.
6C’est sans doute dans cette deuxième partie que l’on perçoit ce qui fait la force de l’étude de Kharlamova. En effet, loin de figer l’étrangéisation dans une approche strictement synchronique, ce qu’on pouvait craindre, elle rend compte du voisinage et des mutations de la notion au fil du demi-siècle dans les domaines de la philosophie, de la psychanalyse, des arts et de la littérature (la réduction husserlienne, l’inquiétante étrangeté freudienne, la distanciation de Brecht, la carnavalisation de Bakhtine…) telles qu’elles ont pu nourrir la pratique simonienne et robbe-grillettienne. Rien de tel qu’une bonne recontextualisation, et l’on doit savoir gré à Kharlamova entre autres exemples d’expliquer l’influence sur Robbe-Grillet, via Barthes, de la création de Mère courage de Brecht à Paris en 1954.
- 4 Voir notamment Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 1979.
- 5 Voir notamment David Zemmour, Une syntaxe du sensible. Claude Simon et l’écriture de (...)
7Mais la centralité conférée à l’étrangéisation comme grille de lecture expose malgré tout à deux difficultés, pas toujours surmontées. La première : l’étrangéisation agit dans l’étude comme aimant qui attire à lui tout ce qui, observable dans les romans de Robbe-Grillet et Simon, échappe de près ou de loin à une explication rationnelle. Cela en fait un concept certes opératoire, mais dont on est parfois amené à se demander dans quelle mesure il n’est pas trop accueillant. Le choix assumé d’en faire le centre de gravité du propos a pour contrepartie de passer un peu vite sur certains temps de l’histoire des idées ou des arts qui ont eux aussi nourri la pratique romanesque de Robbe-Grillet et de Simon, ou qui sont au moins de nature à en rendre compte. Ainsi s’avèrent intéressants et éclairants les développements sur l’impressionnisme en tant qu’ils permettent de rendre compte d’une approche phénoménologique déréalisante de l’inscription dans le monde du personnage romanesque (p. 223 sqq.), ainsi que ceux que l’auteure consacre à l’art abstrait en tant que manifestation d’une conscience angoissée (p. 239 sqq.). Mais on peut s’étonner de l’absence, à mi-chemin entre ces deux mouvements picturaux, des rapports que les œuvres de Simon et de Robbe-Grillet entretiennent avec le cubisme (le nom de Picasso est même totalement absent de l’étude), en particulier quand on connait l’admiration de Simon pour ce peintre et le rôle que celui-ci a pu jouer dans la formation artistique du romancier. L’on pourrait en dire autant au sujet de la conscience postmoderne4 qui, dans l’après Deuxième Guerre mondiale, permet d’éclairer le rapport du sujet au réel et à la vérité. Lorsque Kharlamova évoque les conditions historiques d’émergence du formalisme russe et du Nouveau roman français dans une section par ailleurs passionnante (« Formalisme russe, Nouveau roman : une histoire rapprochée », p. 154-164), elle passe à nos yeux trop vite (p. 159) sur ce temps déterminant de l’Histoire dans la pratique des deux romanciers. La seconde difficulté concerne le travail sur les œuvres elles-mêmes. Si Kharlamova accorde beaucoup de temps et de place au devenir de l’étrangéisation (et, encore une fois, on ne trouvera personne pour le regretter car toutes ces mises au point sont extrêmement précieuses), c’est au détriment de l’analyse littéraire, sur laquelle le propos passe parfois trop vite et ne va guère au-delà d’idées générales connues. On regrette aussi le peu d’intérêt porté à l’analyse stylistique et syntaxique, abordée furtivement à propos de la mise en avant de la perception au détriment de l’identification de l’objet perçu, et somme toute évacuée, en considérant qu’il est « difficile de repérer une quelconque “syntaxe impressionniste” systématisée chez Simon » (p. 229), ce qui est très discutable si l’on se réfère à des travaux menés par ailleurs, mentionnés en bibliographie mais à peine exploités dans le propos, qui montrent bien au contraire que la syntaxe simonienne manifeste dans sa globalité – et non par des faits stylistiques ponctuels – une manière pour le sujet de s’inscrire dans le monde et de l’appréhender qui n’est pas étrangère à l’étrangéisation5.
8La troisième partie enfin propose d’étudier les « manières dont l’étrangéisation affecte la progression du récit et plus généralement la temporalité romanesque et la poétique du mouvement » (p. 255). Kharlamova propose trois entrées : l’écriture du mouvement, à saisir au sein d’une tension bien identifiée chez Simon et Robbe-Grillet entre narration et description ; le présent de l’écriture en tant que tentative chez Simon de saisir le passage du temps, dans une dynamique inspirée par la mémoire involontaire proustienne ; enfin le principe d’un « maintenant » de l’écriture en tant que tentative, chez Robbe-Grillet cette fois, de faire coïncider, comme pour l’image cinématographique, la perception d’un fait et son dire quand bien même dans la conscience l’une précède nécessairement l’autre. Ce sont là trois aspects majeurs des romans de Robbe-Grillet et de Simon déjà bien identifiés par la critique, et qui auraient gagné à être davantage mis en relation avec la notion d’étrangéisation pour en démontrer l’opérativité.
9C’est au final un travail hautement recommandable que cette exploration des romans de Claude Simon et d’Alain Robbe-Grillet à la lumière de l’étrangéisation, car ces romans, au-delà de la part de mystère dont l’intrigue est chargée, donnent au lecteur le sentiment d’évoluer dans un univers romanesque chargé d’étrangeté, un sentiment qui appelait à être confirmé par une démarche analytique méthodique et largement étayée par un substrat théorique très consistant. L’étrangéisation et ses avatars constituent donc assurément une entrée opératoire, à condition, comme le fait Kharlamova, d’en redessiner constamment les contours au gré de ses mutations. Il reste que la forme (composition de l’œuvre, syntaxe) est fort peu étudiée (les travaux fondateurs de Jean Ricardou et, plus près de nous ceux d’Ilias Yocaris, sont ignorés), ce qui est dommage pour une étude consacrée au formalisme.
Notes
1 Voir Claude Simon, Discours de Stockholm dans Œ I, p. 893-894 et 899 pour Tynianov, p. 900 pour Chklovski. Voir également « Réponses de Claude Simon à quelques questions écrites de Ludovic Janvier », Entretiens, n° 31, 1972, p. 15-29, repris dans Cahiers Claude Simon, n° 9, 2014, p. 9-23 (en ligne : https://journals.openedition.org/ccs/890) ; voir aussi « Conférence » (Université de New York en octobre 1982, texte en anglais), dans Lois Oppenheim (dir.), Three Decades of the French Novel, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 1986, p. 71-86, repris dans Cahiers Claude Simon, n° 14, 2019, p. 37-54 (en ligne : https://journals.openedition.org/ccs/2618).
2 Loin d’être arbitraire, ce choix est motivé par une démonstration étayée et plus que convaincante qui fait l’objet d’un développement spécifique (« Les voies de la traduction », p. 46-55).
3 Le corpus de Kharlamova va des Gommes (1953) au recueil de nouvelles Instantanés (1962) pour Alain Robbe-Grillet, et du Vent (1957) à La Route des Flandres (1960) pour Claude Simon.
4 Voir notamment Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 1979.
5 Voir notamment David Zemmour, Une syntaxe du sensible. Claude Simon et l’écriture de la perception, PUPS, 2008.
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Référence papier
David Zemmour, « Daria Kharlamova, Les Échos du formalisme russe dans le nouveau roman. Étrangéisation à l’œuvre », Cahiers Claude Simon, 20 | 2025, 202-207.
Référence électronique
David Zemmour, « Daria Kharlamova, Les Échos du formalisme russe dans le nouveau roman. Étrangéisation à l’œuvre », Cahiers Claude Simon [En ligne], 20 | 2025, mis en ligne le 31 décembre 2025, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccs/6037 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16bo7
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