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Carnets de terrain

Un terrain miné : enquêter sur les rapports sociaux de « race » dans les espaces touristiques frontaliers

Exploring a Minefield: Investigating the Social Relations of “Race” in Touristic Borderlands
Sarah Bachellerie

Résumés

Cet article entend contribuer à l’étude géographique des rapports de « race » en proposant une réflexion critique sur les méthodes mobilisées lors d’un terrain de thèse à la frontière franco-italienne. Dans la recherche francophone, bien que la géographie des rapports de domination se soit développée au cours des dernières années, les rapports de « race » restent très peu abordés, ce qui contribue à leur invisibilisation. Mais en tentant d’identifier les rapports sociaux de « race » sur le terrain, des difficultés concrètes, à la fois méthodologiques et éthiques, se posent, conduisant le·la chercheur·euse à enquêter en « terrain miné » (Jounin, 2019). On se retrouve face à un paradoxe : comment ne pas reproduire, par sa méthodologie, la domination que la recherche tente justement de dévoiler ? Ces difficultés ont conduit l’autrice à procéder par tâtonnements en mettant au point diverses expérimentations méthodologiques. Cet article plaide pour la nécessaire réflexivité critique sur l’usage des catégories que l’on mobilise pour étudier les rapports de domination, et propose d’envisager le doute, non pas comme un obstacle, mais comme un outil pour (ré)orienter en permanence sa démarche de recherche pour éviter de reproduire des formes de violence dans et par l’enquête

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Texte intégral

1Dans cet article, je propose un retour réflexif, analytique et critique, sur les méthodes mobilisées lors de mon terrain de thèse en géographie, dans lequel j’étudiais la dimension spatiale de rapports de domination de « race » dans deux régions touristiques alpines situées à la frontière franco-italienne : le Briançonnais et le littoral maralpin entre Menton et Vintimille (Bachellerie 2024a). Cet espace a été marqué depuis 2015 par un renforcement du contrôle migratoire, matérialisé par des contrôles policiers dits « aléatoires et mobiles » dans une zone de 20 kilomètres en amont de la ligne frontalière. En pratique, ces contrôles sont exécutés de manière ciblée : les forces de l’ordre sélectionnent, parmi les populations qui circulent dans cet espace, les individus soupçonnés de « risque migratoire ».

Figure 1. Principales nationalités des touristes et des personnes en migration répertoriées sur les terrains de recherche et droit différentiel à la mobilité (Briançonnais/Val de Suse et Alpes Maritimes/Ligurie Occidentale).

Figure 1. Principales nationalités des touristes et des personnes en migration répertoriées sur les terrains de recherche et droit différentiel à la mobilité (Briançonnais/Val de Suse et Alpes Maritimes/Ligurie Occidentale).

2En théorie, le critère sur lequel se fonde le contrôle est la nationalité de la personne et la détention d’un titre de voyage permettant de circuler librement à travers les frontières internes de l’espace Schengen. La très grande majorité des ressortissant·es des pays d’Afrique et d’Asie ne bénéficie pas de cette libre-circulation. Toutefois, ce n’est pas la nationalité, mais la présence d’un marqueur racial qui justifie le contrôle : le regard policier cible et sélectionne, sur la base de leur phénotype, les personnes originaires de pays ne bénéficiant pas de la libre-circulation dans l’espace Schengen (Casella Colombeau, 2010).

3Les espaces frontaliers étudiés, dans les Alpes et sur le littoral méditerranéen, ont la particularité d’être à la fois conçus pour attirer des touristes internationaux et militarisés à des fins de contrôle migratoire. Alors que de nombreux travaux ont déjà traité des conséquences violentes du contrôle frontalier sur les trajectoires des personnes migrantes (Aru, 2021 ; Velay, Chassouant et Malbrunot, 2024), je me suis demandé comment les contrôles policiers à la frontière affectaient aussi l’expérience des habitant·es et touristes dont la présence est construite comme normale et même désirable dans ces espaces touristiques frontaliers. En m’appuyant sur les travaux issus du monde anglophone qui analysaient les espaces récréatifs de « nature » comme des « espaces blancs » (Anderson, 2015 ; Cromwell, 2022), j’ai formulé la double hypothèse que la construction raciale du paysage alpin favorise le repérage policier des personnes étrangères racisées dont la présence est construite comme minoritaire ; et qu’à l’inverse, les personnes qui correspondent au public que l’industrie touristique cherche à attirer sur le territoire (de nationalité de pays occidentaux, de classe sociale aisée et perçues comme « blanches ») ne subissent et ne perçoivent pas les effets du contrôle migratoire.

Figure 2. Touristes et personnes en migration sur la plage de Vintimille

Figure 2. Touristes et personnes en migration sur la plage de Vintimille

Photographie : S. Bachellerie, 2016.

4Or, quand j’ai cherché à tester cette hypothèse sur le terrain, je me suis heurtée à de nombreuses difficultés matérielles et éthiques, liées au caractère particulièrement sensible des enquêtes sur les rapports de « race ». En exposant, dans cet article, mes tâtonnements méthodologiques, ainsi que les hésitations qui m’ont traversée tout au long du processus de recherche, je propose d’envisager le doute, non pas comme un obstacle à la recherche, mais comme un outil permettant de réorienter la méthodologie au fur et à mesure pour éviter de reproduire des formes de violence dans et par l’enquête.

5Bien que la géographie des rapports de domination se soit développée au cours des dernières années (Clerval et al., 2019), celle-ci se centre avant tout sur les rapports de classe et de genre, tandis que la « race » est encore très absente. On pourrait dire que la géographie francophone est caractérisée par un biais de « colorblindness », dénoncé par le courant de la Critical Race Theory. Cette absence est due à une difficulté importante à produire des études sur la « race » dans un contexte français où elles sont considérées comme portant atteinte à la représentation d’une société fondée sur l’universalisme républicain (Palomares et Roux, 2021). Les oppositions se sont amplifiées au cours des dernières années, l’usage critique du mot « race » suscitant une « panique morale » dans le débat public (Belmessous, Blanc et Kipfer, 2023). Dès lors, travailler sur les rapports sociaux de « race » aux frontières françaises revient à travailler en terrain « sensible », voire en « terrain miné » (Jounin, 2019). Cette expression exprime l’exigence particulière de précaution et de réflexivité sur la méthodologie d’enquête qui, bien que nécessaire à toute recherche, est rendue impérative par les enjeux politiques et éthiques d’une recherche sur la « race ».

6Elijah Anderson rappelle que notre perception des rapports de « race » est d’emblée affectée par notre positionnement dans la société (Anderson, 2015). J’ai mené cette recherche depuis une position spécifique, celle d’une citoyenne française et européenne, née de parents et grands-parents français, perçue sur mon terrain de recherche, et dans la société en général, comme une jeune femme « blanche ». Cette position dominante dans les rapports de « race » a renforcé les difficultés éthiques rencontrées sur le terrain, notamment parce que je craignais de reproduire, par ma méthodologie d’enquête, des formes de violence épistémique (Spivak, 2006). Pour comprendre l’expérience des personnes positionnées autrement dans les rapports sociaux, je mobilise l’empathie comme « posture méthodologique et éthique » (Talpin et al., 2021 : 353). Enquêter sur les rapports de « race » en tant que personne « blanche » nécessite également d’apprendre à voir la manière dont le système raciste structure notre propre réalité en nous plaçant dans une position de domination ou de privilège, car le système de domination présente le point de vue des dominant·es comme universel, quasi-naturel.

7Au long de l’article, j’identifie, dans la littérature sur les rapports de « race », les débats qui sont utiles pour comprendre les enjeux spécifiques de mon terrain, à savoir un espace frontalier dévoué au tourisme où sont définies des mobilités in/désirables. Puis je reviens sur les différentes méthodes que j’ai mises en place sur le terrain pour tenter d’identifier, au prisme des rapports de « race », les effets du dispositif de contrôle frontalier sur les populations construites comme désirables (analyse de corpus publicitaire, observations dans l’espace public, questionnaires, méthodes ethnographiques). Je présente les réflexions et hésitations qui ont accompagné leur mise en œuvre, leurs résultats, et analyse leurs limites.

« Race » et géographie : entre la conscience de travailler sur un objet sensible et la nécessité de mettre en lumière les dominations

8Dès 1890, aux États-Unis, le sociologue W. E. B. du Bois mettait en évidence l’existence d’une « ligne de partage des couleurs » (cité par Brun et Cosquer, 2022 : 17). La « race » est envisagée en sciences sociales comme un mode de construction de l’altérité « en fonction de l’appartenance supposée à un groupe phénotypiquement ou historiquement constitué » (Collectif, Fassin et Fassin, 2009 : 17). La conception de la « race », non comme réalité biologique mais comme le produit de processus sociaux aux effets réels, fait aujourd’hui consensus dans les sciences sociales (Belmessous, Blanc et Kipfer 2023).

9Pourtant, la « race » est en France « un objet politique traumatique, dont la mise en mots se fait rarement sans heurts » (Brun et Cosquer, 2022 : 9). Dans le contexte français, « l’identification "ethno-raciale" par « un recours à des catégories phénotypiques stéréotypées comme "Blanc", "Noir", "Arabe" (…) », est perçue comme contradictoire avec le principe républicain d’indifférenciation » (Meron, 2009). Alors que les pouvoirs publics ont fait disparaître le mot des textes officiels, de nombreux·ses sociologues argumentent que le maintien de ce terme permet de « nommer une pratique de pouvoir : la racialisation » (Fassin, 2019).

10Comme d’autres auteur·ice·s, je choisis d’utiliser le mot « race » ainsi que les catégories raciales entre guillemets, pour « différencier [leur] usage catégoriel de [leur] usage objectivant » (Ndiaye, 2009 : 43) et en raison de leur charge sociale et historique. J’utilise les mots racial et racialisation sans guillemets car la dimension processuelle transparaît plus clairement (racial désignant ce qui est relatif à un rapport de racialisation). Je distingue également les termes « racialisation » et « racisation ». Ce dernier désigne l’assignation à un statut minoritaire : les personnes « racisées » sont ainsi les personnes minorisées par le racisme. La racialisation est le processus plus général de construction d’inégalités raciales dans la société : en ce sens, les personnes blanches sont « racialisées mais pas racisées » (Mazouz, 2020 : 49).

11Alors que la « race » a longtemps été absente des recherches francophones en géographie, depuis quelques années, des travaux s’intéressent de façon croissante à la « production racialisée de l’espace » (Belmessous, Blanc et Kipfer, 2023). Mais les travaux existants portent presque exclusivement sur des terrains urbains, explorant les thématiques des inégalités de logement (Api et al., 2021), des inégalités scolaires (Truong, 2012), et se concentrant en particulier sur les quartiers populaires des métropoles (Palomares et Roux, 2021), laissant ainsi largement de côté les espaces touristiques ruraux et montagneux.

  • 1 Traduction de l’autrice.

12En parallèle, si de nombreuses recherches francophones ont montré que les espaces récréatifs « de nature » font l’objet d’une appropriation inégalitaire en fonction de la classe sociale et du genre (Moraldo, 2013 ; Ouellet, 2020), les rapports de « race » dans ces espaces sont pratiquement inexplorés. Le décalage avec l’abondance des recherches sur ce sujet dans le monde anglophone est frappant. Plusieurs travaux ont analysé les espaces dévoués aux pratiques récréatives « de pleine nature » en Amérique du Nord comme des « espaces blancs » (Finney, 2014 ; Martin, 2004 ; McLean, 2013), c’est-à-dire « socialement construits comme blancs à travers l’exclusion sociale des populations racisées1 » (Cromwell, 2022 : 10). Cette construction raciale du paysage s’inscrit dans une généalogie coloniale, fondée sur la dépossession et la destruction des communautés indigènes (Cromwell, 2022, : 13). Les études quantitatives utilisant des statistiques « ethno-raciales » dénombrent une surreprésentation des personnes qui s’identifient comme « blanches » parmi les visiteur·euse·s de parcs nationaux et les pratiquant·e·s des sports de « pleine nature » comme le ski. Toutes ces riches réflexions sur les inégalités raciales dans les espaces touristiques « de nature » présentes dans la littérature anglophone ont peu circulé dans le contexte francophone, à l’exception de quelques rares travaux (Boukhris, 2013 ; Sallenave, 2022 ; Saumon, 2024).

13Dans le champ des études sur les frontières et les migrations, c’est seulement depuis 2015, dans un contexte de « racialisation de la citoyenneté européenne » (Bentouhami, 2024 : 33), que la dimension raciale des politiques migratoires a commencé à être largement étudiée (Tyszler, 2019 : 32). Les discours justifiant la mise en place de moyens policiers et militaires pour contrôler l’immigration aux frontières s’appuient sur une rhétorique associant insécurité et immigration, dans la continuité de discours anciens caractérisant les minorités - ethniques, religieuses, de genre - comme dangereuses pour l’ordre public.

14Les travaux francophones sur la « race » sont traversés par plusieurs points de tension majeurs. Le premier réside dans la revendication de la nécessité d’utiliser le concept de « race » pour appréhender les processus de racialisation et déconstruire le racisme, et en même temps, la crainte qu’utiliser ce concept entraîne le risque d’en faire une grille de lecture essentialiste de la société en réifiant les catégories ainsi créées. Les chercheur·euses sont donc face au paradoxe selon lequel « déconstruire et critiquer l’assignation raciale impose d’utiliser les catégories raciales tout en les rejetant » (Mazouz, 2008 : 91).

15Le deuxième point de tension réside dans la contradiction entre, d’une part, le sentiment d’évidence empirique qui permet aux individus d’identifier les « attributs physiques et symboliques » qui révèlent ce rapport de pouvoir (Macé, 2006), et la prise en compte du caractère construit et stéréotypique de ces perceptions. D’un côté, le fait de ne pas « voir », ou ne pas reconnaître que « la couleur de peau forme un marqueur social » relève d’une naïveté révélatrice d’une place dominante dans l’ordre racial (Lavanchy, 2020 : 95). De l’autre, comme le montre Damian Trawalé, les désignations « noir·e » ou « blanc·he » sont avant tout un reflet de la période coloniale et esclavagiste européenne, et « ne sont pas des catégories naturelles de perception » : « sans nier la matérialité des différences de degrés de pigmentation de peaux, leur organisation dans une logique binaire de perception (…) n’a rien d’inéluctable » (Trawalé, 2019).

16Toutes ces discussions ne relèvent pas seulement de débats théoriques : à partir de l’expérience de mon terrain de thèse dans des espaces touristiques frontaliers, j’ai pu constater que des difficultés concrètes se posent lorsque l’on cherche à enquêter sur les rapports de « race », quelles que soient les méthodes que l’on utilise. Je vais ainsi analyser les différentes techniques d’enquête employées sur le terrain, exposant mes doutes et la réorientation continuelle de ma méthodologie face aux enjeux politiques et éthiques de cette recherche.

Analyser les rapports de « race » : une perpétuelle insatisfaction méthodologique et éthique

Le « comptage des couleurs » dans l’analyse de corpus publicitaire

17Dans le Briançonnais et les Alpes-Maritimes, les contrôles frontaliers prennent la forme de patrouilles mobiles le long des voies de transport, sur les pistes de ski, les chemins de randonnée, le long du littoral, et dans les villages frontaliers (Menton, Montgenèvre, Sospel, vallée de la Roya…). Les forces de l’ordre ciblent, parmi les habitant·es et touristes fréquentant ces espaces pour des motifs récréatifs, des personnes désignées comme « étranger·es en situation irrégulière ». Des habitant·e·s collaborent également au contrôle migratoire (transporteur·euses, employé·es de la station de ski, commerçant·es, habitant·es, soignant·es), en identifiant et signalant des « migrant·es ».

18Dans ma thèse, je me suis interrogée sur les critères par lesquels ces acteur·ice·s opèrent une construction sociale et raciale des populations in/désirables dans les espaces touristiques alpins. En m’appuyant sur les résultats de la littérature portant sur d’autres espaces montagneux occidentaux, j’ai postulé que les espaces touristiques alpins situés à la frontière franco-italienne étaient conçus de sorte à attirer principalement une population au fort capital socio-économique et perçue comme « blanche ». Ma première hypothèse de départ était que la communication touristique construit une catégorie de population désirable en mettant en scène le public qu’elle cherche à attirer.

19Pour vérifier cette hypothèse, j’ai recouru à la méthode de l’analyse de corpus publicitaire régulièrement mobilisée par les chercheur·euses. Par exemple, l’étude quantitative de R. Lee Frazer et Kelsey Anderson (2018) montre que 97 % des photographies publicitaire des magazines liés aux loisirs de « nature » états-uniens mettent en scène des personnes « blanches ». Léa Sallenave, en étudiant les sites internet de quatorze domaine skiables alpins, parvient à la même conclusion : ces sites « mettent volontairement en scène (…) une monochromie spatiale blanche, soit la domination des espaces les plus valorisés de la station par les Blancs/Blanches » (Sallenave, 2022 : 265).

20Inspirée par ces travaux, j’ai effectué une analyse de corpus d’images publiées sur différents sites touristiques mettant en avant les destinations de Montgenèvre, de Menton, de la vallée de la Roya, du Val de Suse et de la Ligurie occidentale, sélectionnant 96 photographies représentant 164 personnes, en train de pratiquer les différentes activités touristiques (randonnée, ski, raquettes, escalade, alpinisme, plage, activités culturelles, parapente, vélo, etc.).

Figure 3. Échantillon de photographies utilisées pour l’analyse de corpus publicitaire

Figure 3. Échantillon de photographies utilisées pour l’analyse de corpus publicitaire

21L’analyse de corpus d’image fait apparaître que les profils dominants parmi les sujets humains des photographies présentées sur les sites touristiques des villes et vallées frontalières étudiées sont les suivants (Tableau 1).

Tableau 1. Profils de touristes mis en avant sur les photographies de communication touristique des espaces frontaliers du Briançonnais/Val de Suse et de Menton/vallée de la Roya/Ligurie occidentale.

Tableau 1. Profils de touristes mis en avant sur les photographies de communication touristique des espaces frontaliers du Briançonnais/Val de Suse et de Menton/vallée de la Roya/Ligurie occidentale.

22Mon enquête corrobore ainsi les résultats des études menées sur d’autres espaces touristiques de montagne : alors que les sites touristiques font attention à respecter un certain équilibre dans la représentation en termes de genre (bien que les femmes restent minoritaires), et des différentes classes d’âges, y compris dans des activités sportives très physiques comme l’alpinisme ou le ski de randonnée, la « blanchité » domine de façon écrasante les représentations des touristes véhiculées dans ces espaces, sans être questionnée.

23Pourtant, la méthode employée pour parvenir à ce résultat présente des limites et des problèmes éthiques. J’ai en effet hésité sur la manière de catégoriser mes perceptions. Éric Macé, qui utilise le comptage pour appréhender les discriminations envers les minorités dans les programmes de télévision, choisit de retenir ce qu’il considère comme « les quatre principaux groupes sociaux racialisés du contexte français aisément observables à la télévision : les "Blanc·he·s", les "Noir·e·s", les "Arabes" et les "Asiatiques" » (Macé, 2006 : 182). Il justifie ces catégories en s’appuyant sur l’idée qu’elles relèvent du « sens commun », ce qui mérite d’être questionné : qui peut définir, depuis sa position située, ce qu’est le « sens commun » ? D’autres sociologues, pour diminuer le nombre de catégories et ainsi le degré d’arbitraire, choisissent de distinguer simplement les « Blanc·he·s » des « non-Blanc·he·s » (Jounin, 2019). Dans la mesure où c’était la « blanchité » qu’il m’intéressait ici d’évaluer, j’ai moi aussi choisi de décomposer mon analyse uniquement entre personnes identifiées comme « blanches » et les autres, pour éviter de reproduire des assignations raciales envers des groupes minorisés. J’ai noté que j’identifiais les individus comme « blanc·hes » principalement à partir de deux critères qui me paraissaient prédominant dans la fabrique des assignations raciales : la couleur de peau claire, et les cheveux des personnes (raides et/ou clairs), tout en étant consciente que ces critères n’étaient que le reflet de mon propre regard sur la manière dont se fondent les assignations raciales. Ainsi, si cette méthode a permis de confirmer mon hypothèse, elle présente la limite de reposer à la fois sur des perceptions subjectives et des modes de catégorisation arbitraires.

Peut-on observer la « race » ?

24Par la suite, j’ai voulu voir si les représentations de la blanchité majoritaire véhiculées dans la communication touristique correspondaient à la réalité observée sur le terrain en termes d’occupation de l’espace public. J’ai effectué des séances d’observation non-participante dans les espaces touristiques proches de la frontière (plages et cafés touristiques de Menton et de Vintimille, fronts de neige et centre-villages de Montgenèvre et Clavière), de façon irrégulière en fonction de mes visites de terrain, à différentes saisons (été, printemps, hiver), sur des périodes allant d’une à plusieurs heures.

Figure 4. Le front de neige de Montgenèvre

Figure 4. Le front de neige de Montgenèvre

Photographie : S. Bachellerie, 2019.

25L’observation non-participante, qui consiste à interroger les logiques de placement des corps dans l’espace public est une méthode fréquemment utilisée en géographie pour déceler des inégalités spatiales. Elle est notamment mobilisée par les géographies féministes pour mettre en lumière les frontières invisibles qui contraignent les déplacements des femmes et minorités de genre (Luxembourg et Noûs, 2022). Si le phénomène de marquage de l’espace par la visibilité ostentatoire de certains types de corps a déjà été analysé comme un instrument de domination de classe (Pinçon et Pinçon-Charlot, 2007), il me paraît également pertinent de le considérer comme un instrument de domination raciale. Dans les zones-frontières touristiques, les corps des touristes marquent l’espace car ils se promènent, s’allongent sur la plage, s’assoient en terrasse. Ils occupent l’espace par une posture statique dans le temps, alors que les corps des travailleur·euse·s sont toujours en mouvement, plus difficiles à apercevoir. Or, au cours de mes observations, j’ai noté que les personnes que j’identifiais comme « non-blanches » dans les zones touristiques frontalières occupaient souvent des places liées au travail (vendeurs ambulants sur les marchés, employé·e·s dans la restauration, ouvriers sur les chantiers de construction, livreurs) plutôt qu’au tourisme : du fait de la division spatiale ou temporelle du travail, ces corps sont souvent peu visibles dans l’espace public.

26Mais ces observations reposent sur des critères de catégorisation qui émanent à nouveau de ma perception subjective, sans que j’aie pu vérifier si cela correspond réellement à la manière dont les individus s’identifient ell·eux-mêmes. J’ai alors essayé d’analyser mes propres mécanismes de catégorisation et de les objectiver pour en faire un résultat de recherche (Guénebeaud, 2017 : 387) : j’ai ainsi constaté que je relevais spontanément les marqueurs sur lesquels se fonde le racisme (phénotype, langue parlée, accent). J’ai été traversée par un sentiment d’illégitimité à manipuler des catégories « ethno-raciales », accompagné de culpabilité à l’idée d’y assigner des individus. Ainsi, durant toutes mes observations de terrain, j’étais constamment habitée par la conscience douloureuse que mon regard produisait des assignations raciales et d’être ainsi actrice du processus de racisation que je cherchais justement à dévoiler.

27Cette angoisse méthodologique, liée au caractère sensible des questions raciales en France, m’a conduite à questionner plus largement la légitimité de la méthode de l’observation pour analyser d’autres rapports de domination dans l’espace, dans la continuité des questionnements ouverts par les géographies queer. Par exemple, lorsque l’on tente d’observer les placements des individus dans l’espace public en fonction de leur genre, ne sommes-nous pas en train d’assigner aux individus un genre sans connaître la manière dont iels se définissent eux-mêmes ? La précaution nécessaire à l’observation des rapports de « race » dans l’espace public pourrait ainsi être étendue à l’étude d’autres rapports de domination.

L’impossibilité de quantifier les rapports de « race »

28Une autre de mes hypothèses de recherche était que, parmi les touristes, l’expérience spatiale des personnes appartenant au groupe majoritaire (« blanches ») n’était pas affectée par l’existence des contrôles policiers, tandis que celle des touristes appartenant aux catégories minorisées sur le plan racial l’était peut-être. Pour tenter d’avoir une photographie large des expériences de l’espace frontalier, j’ai mis au point un questionnaire à destination des touristes et habitant·es, qui comprenait des questions ouvertes et fermées. Le questionnaire a été conduit en saison touristique auprès de 200 participant·es à Montgenèvre et Clavière en février 2023 et à Menton et Vintimille en juillet 2023. Les participant·es étaient abordé·es au hasard parmi les personnes rencontrées sur le front de neige ou le front de mer.

29Au moment de mettre au point le questionnaire, il m’a semblé difficile de poser une question me permettant de catégoriser les répondant·es sur le plan « ethno-racial », car aucun référentiel n’existe en France permettant de légitimer scientifiquement les catégories utilisées, ni de comparer mes résultats avec d’autres études. En effet, les statistiques dites « ethniques » sont considérées comme « taboues » en France (Meron, 2009). Même dans les pays pratiquant des enquêtes quantitatives sur les questions « ethno-raciales », ces mesures sont souvent caractérisées par une faible réplicabilité et ne peuvent prétendre à l’exhaustivité du fait de la difficulté des participant·es à s’auto-classer dans le référentiel pré-construit (Safi, 2013).

30J’ai envisagé de laisser la question ouverte et de proposer aux personnes de se définir sur le plan « ethno-racial » de la manière dont elles le désiraient, mais je craignais que les enquêté·es vivent cette injonction à s’auto-catégoriser comme une forme de violence. Selon une enquête expérimentale conduite par l’INED auprès des Français·es en 2006, l’auto-catégorisation « ethno-raciale » semblait admise par une majorité des personnes, mais un nombre non négligeable d’enquêté·es se disait mal à l’aise à l’idée de se classer dans une catégorie (Meron, 2009). Finalement, j’ai fait le choix, en amont du questionnaire, de me contenter du critère de la nationalité, plus facile à objectiver, et des « origines » de la personne (pouvant se référer, selon la manière dont l’entend la personne, aux origines familiales ou à un pays de naissance distinct de la nationalité), car cette notion est plus facilement utilisée dans le contexte français que celle de « race ». J’ai ainsi accompagné une première question sur la nationalité des personnes d’une seconde question : « Avez-vous une seconde nationalité et/ou des origines étrangères ? ».

31Au moment de la passation du questionnaire sur le terrain, une seconde difficulté s’est posée : comment différencier les touristes des personnes en migration ? Je voulais éviter d’interroger des personnes en migration parce que celles-ci se trouvent dans une situation de précarité extrême dans les espaces frontaliers et que je ne voulais pas risquer de les exposer. Par ailleurs, le questionnaire cherchait uniquement à analyser l’expérience des populations construites comme « légitimes » dans l’espace frontalier, excluant donc les personnes ciblées par les contrôles policiers. Or, la difficulté à distinguer les deux groupes sociaux m’a conduite à aborder deux fois par erreur des personnes migrantes qui cherchaient à se fondre discrètement dans la foule.

Journal de terrain, 15/07/2023

« À Vintimille, cela m’arrive régulièrement de ne pas savoir si les gens sont des locaux, des touristes, ou des personnes migrantes. (…) J’essaye de me fier aux affaires des gens, si c’est un sac à dos très rempli je me dis que ce sont peut-être des personnes en migration, si ce sont des sacs de course remplis ou qu’ils ont des glaces à la main, que ce sont des touristes. (…)

En cherchant des répondant·es du questionnaire sur la plage de Vintimille, j’aborde un homme perçu comme « noir » qui est assis sur une serviette. Au début, j’étais sûre que c’était un touriste. Il me parle anglais, mais je vois qu’il est un peu mal à l’aise dans la conversation, alors à un moment j’ai un doute : si c’était une personne en migration ? Finalement, il m’apprend qu’il est de nationalité norvégienne – c’était donc bel et bien un touriste. Quelques minutes plus tard, j’aborde deux hommes marocains, qui sont en train de boire des bières, allongés les pieds dans les vagues, avec des lunettes de soleil et des serviettes de plage. Nous parlons en italien. Ils me disent qu’ils habitent ici, qu’ils travaillent à Monaco… Mais au fur et à mesure que je déroule le questionnaire, l’un d’entre eux commence à être nerveux, il demande : « Pourquoi tu poses toutes ces questions ? ». Je répète que c’est pour une recherche universitaire. Au bout d’un moment, il s’exclame : « Nous sommes des clandestins ! Laisse-nous tranquille ». Son ami a l’air désolé et s’excuse auprès de moi. Je dis : « OK, pas de problème ! » et je m’en vais. Cette fois-là, je me suis bel et bien trompée... » 

32Dans cet extrait, mon regard de chercheuse imitait malgré moi celui de la police, qui cherche à repérer les « étranger·es en situation irrégulière·e » dans l’espace touristique. Ces interactions tendues révèlent le caractère sensible de ce terrain de recherche, où certaines personnes cherchent précisément à camoufler leur nationalité pour éviter le repérage policier. Le malaise ressenti sur le terrain m’a conduite à restreindre le nombre de passations du questionnaire initialement prévu.

33Au moment du traitement des données du questionnaire, j’ai espéré que le tri à plat des données me donnerait des informations objectives sur la composition de la population majoritaire fréquentant l’espace frontalier. Comme j’avais choisi de ne pas demander aux participant·es de s’identifier sur le plan « ethno-racial », je ne disposais pas de données de ce type sur les enquêté·es, mais uniquement de la nationalité et des origines étrangères. En combinant les nationalités principales et « secondes nationalités et/ou origines étrangères », on constate que la très grande majorité des répondant·es sont exclusivement citoyen·nes d’Europe, d’Amérique du Nord ou d’Australie/Nouvelle Zélande, et n’ont pas d’origine étrangère d’autres régions du monde (en moyenne 89 % sur les deux zones-frontières). Seul·es 8 % de la totalité des participant·es ont une nationalité et/ou une origine africaine ; 2,5 % asiatique ; et 1,5 % sud-américaine. On peut également noter une différence entre le terrain de Montgenèvre-Clavière, peu diversifié en termes de nationalités et d’origines géographiques, et celui de Menton-Vintimille, qui apparaît plus « mixte ». L’étude des catégories socio-professionnelles (CSP) et du niveau de diplôme des participant·es au questionnaire fait également apparaître que ces espaces sont appropriés majoritairement par les classes sociales les plus aisées : les répondant·es sont majoritairement diplomé·es de l’université, et les cadres des professions intellectuelles supérieures forment la CSP la plus représentée.

34J’ai voulu effectuer des analyses bivariées pour voir si la variable « Avez-vous déjà été contrôlé·e à la frontière ? » pouvait être expliquée par les caractéristiques sociologiques de la personne interrogée. Les critères du genre, de l’âge et la catégorie socio-professionnelle n'ont pas fait pas apparaître de différences notables entre les participant·es. Si on s’intéresse aux nationalités et origines géographiques, les résultats de l’analyse bivariée ne permettent pas de confirmer l’hypothèse selon laquelle les participant·es originaires d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique seraient plus contrôlé·es que les autres. Toutefois, du fait de la faible population représentée dans les sous-catégories étudiées, ces résultats sont à envisager avec précaution : insatisfaisants en l’état, ils mériteraient d’être vérifiés par une étude menée sur un échantillon plus vaste de répondant·es.

Les méthodes ethnographiques : une approche contextuelle des rapports de « race »

35En définitive, ce sont les méthodes qualitatives et ethnographiques qui se sont révélées les plus pertinentes pour appréhender les rapports de « race » sur mon terrain. En permettant de saisir les rapports sociaux en contexte, elles révèlent comment ces rapports se jouent à l’échelle individuelle et dans l’interaction. Elles offrent la possibilité d’analyser le caractère « dynamique et contextuel des relations de pouvoir » (Mazouz, 2015 : 78) et d’observer l’articulation des dimensions micro et macrostructurelles de la domination.

  • 2 Les enquêté·es ont été anonymisé·es, leur prénom original a été remplacé.

36Les entretiens semi-directifs conduits avec des habitant·es dans les villes frontalières ont révélé que les personnes « blanches » et de classe sociale aisée sont perçues comme majoritaires dans ces espaces touristiques de montagne, comme l’illustrent les extraits d’entretiens avec Damien et Sandra2, habitant·es de villages frontaliers alpins. Damien, accompagnateur en montagne de nationalité française, qui se décrit lui-même comme « métis », estime que :

  • 3 Entretien avec Damien, juillet 2023.

« Les touristes qui viennent ici… faut être honnête, ça reste quand même les CSP+, les classes supérieures. De toute façon, pour se payer maintenant, ne serait-ce qu’une semaine en refuge à 70 balles la nuit, (…) tout le monde ne peut pas se le payer. (…) Mais de toute façon, ça reste quand même... Ça reste quand même "blanc". C’est vrai qu’il n’y a pas tant que ça, des "blacks", en montagne. C’est vrai que c’est très rare, quoi. Très, très rare. En tout cas, c’est pas du tout la même proportion qu’on peut avoir dans la population, quoi. (…) Alors, des fois, oui, tu vois, tu as une assos’ qui va prendre des gamins des banlieues, tout ça, pour les amener à la montagne, tu vois, mais c’est des démarches ponctuelles. Mais dans les groupes, dans les refuges, ça reste très "blanc", "blanc" et riche, quoi. »3

37Si les entretiens semi-directifs ne permettent pas de savoir si la perception exprimée par les enquêté·es se justifie numériquement dans l’espace, cette méthode permet en revanche de montrer que, dans le regard des habitant·es interrogé·es, les personnes perçues comme « blanches » constituent le groupe majoritaire, dont la présence est construite comme normale, faisant partie du décor alpin tel qu’il a été prévu. Ainsi, la blanchité ne désigne pas une couleur de peau mais le fait de jouir d’une « transparence sociale » (Dorlin, 2009 : 13). Sandra, hôtelière, se distingue du groupe majoritaire par sa nationalité, mais constate à quel point sa présence dans le village ne fait l’objet d’aucune attention particulière :

  • 4 Entretien avec Sandra, février 2019.

« Je n’arrive pas à comprendre pourquoi [la question migratoire] fait tellement scandale. Moi, je suis étrangère et je suis "blanche", je n’ai jamais eu de souci. Ça fait 25 ans que je suis là. Nos clients veulent savoir d’où je viens, on ne nous pose pas de soucis, ça ne gêne personne. Alors que je ne vois pas la différence [entre les migrants et moi], juste, moi j’avais le choix de rester chez moi, eux non. La première année en tant qu’Australienne, je n’avais pas de visa, je n’avais pas le droit de rester ici, moi aussi. J’ai fait une saison ici, c’est le cliché, je suis tombée amoureuse du moniteur de ski. Tout le monde trouve mon histoire très romantique. »4

38Pour Sandra, c’est un mélange entre sa nationalité, les conditions dans lesquelles elle a immigré et sa position dans l’ordre social racialisé qui la place du côté des habitant·e·s légitimes. Malgré le fait qu’elle soit immigrée, sa présence est construite comme normale, et même désirable, dans le village touristique alpin.

39Les entretiens menés avec des habitant·es étranger·es originaires des mêmes pays que les personnes en migration sont aussi révélateurs de la manière dont le contrôle migratoire renforce les rapports de « race » à l’échelle locale. Pour ces habitant·es immigré·es, dont certain·es vivent là depuis des années et ont même acquis la nationalité française, le renforcement du dispositif de contrôle à la frontière dresse de multiples obstacles dans leurs déplacements quotidiens. Une habitante de Menton de nationalité sénégalaise, interrogée par hasard dans le cadre du questionnaire, raconte le ciblage systématique dont font l’objet ses enfants :

« On habite [dans les hauteurs de Menton]. C’est là que les policiers font l’aller-retour tous les jours entre la frontière et leur résidence. En 2021, nos deux garçons se faisaient tout le temps arrêter, quand ils marchaient sur les chemins pour aller au lycée. Une fois, mon fils a raté l’école à cause de ça. En tout, nos garçons ont été arrêtés cinq ou six fois en deux ans. On est allé les chercher au commissariat à la frontière, on a montré les papiers. (…) Ils correspondent au profil cherché par la police, puisqu’ils ciblent les immigrés. (…) »

40Les personnes habitant·es racisé·es dans les villes et villages frontaliers vivent ainsi au seuil de la frontière, toujours susceptibles d’être assimilé·es à des étranger·es indésirables.

  • 5 Discussions enregistrées avec Destin, Hamad, Salah, Yannick, Fatou, Bandjan, et Hassan, 2022-2023.

41Enfin, une autre méthode utilisée pendant la thèse a consisté à mener des discussions libres enregistrées avec des personnes exilées ayant traversé la frontière franco-italienne. Pour éviter de reproduire des formes d’« exploitation épistémique » (Naudin et Gatelier, 2022), comme c’est souvent le cas dans les enquêtes conduites aux frontières avec les personnes en situation de migration (Bachellerie 2024 : 141), je n’ai proposé de participer qu’à des personnes qui se trouvaient dans des conditions matérielles et administratives relativement sécurisées et avec qui un lien de confiance avait été établi sur le temps long. Sept personnes ont participé (six hommes et une femme), de nationalités et profils sociologiques divers, qui avaient en commun d’avoir traversé la frontière franco-italienne au cours des dernières années et de s’identifier spontanément au cours des discussions comme « africain·es » et « noir·es »5. La parole était recueillie dans un espace sécurisé, souvent loin de la frontière, et plusieurs années après le passage. Cette méthode a permis d’observer comment le processus de racialisation dans les espaces frontaliers alpins est perçu, analysé et exprimé par les personnes étrangères minorisées. Destin, exilé camerounais, l’exprime ainsi :

« Quand tu es dans un bus qui part de Oulx pour Briançon, (…) quand la police monte dans le bus, ils ont déjà des cibles. (…) Comme il y a moins de "Noirs", il y a plus de "Blancs", ils passent [dans les rangs], ils font semblant de regarder, après ils vont voir les "Noirs" (…) Si par exemple tu veux aller en Italie, si tu pars seule, ou tu passes avec des "Blancs", il n’y aura pas de contrôles sur ta voiture. Mais, si tu viens, t’as seulement un "Noir" dans ta voiture, tu rencontres le contrôle. Toi aussi tu vas être contrôlée, pourquoi ? C’est juste pour la couverture, mais c’est qu’ils veulent juste contrôler le "Noir". »

42Les personnes avec qui j’ai effectué ces discussions libres enregistrées avaient conscience d’être perçues comme différentes de la population majoritaire dans les espaces frontaliers alpins, comme se rappelle Fatou, exilée sénégalaise :

« C’était pendant la journée. (…) Il y a des gens qui se baladent. Il y a des gens qui font du vélo. Ils nous regardent beaucoup parce qu’on a des sacs [à dos]. Donc ils savent très bien que c’est les immigrants qui traversent. »

43Cet extrait de discussion révèle que le phénotype n’est pas le seul marqueur qui la caractérise en tant qu’« immigrante » : d’autres éléments rentrent en compte, comme les habits et les accessoires. Salah, exilé soudanais, met l’accent sur les marqueurs socio-économiques :

« Les gens qui viennent d’arriver à la frontière, on est visibles. (…) À Menton, les gens sont (…) très chics. Donc c’est très facile pour la police de nous différencier. Même entre des "Noirs" qui vivent à Menton et ceux qui viennent d’arriver, en fait. C’est très clair. »

44En effet, si les stéréotypes « ethno-raciaux » jouent un rôle prépondérant dans l’identification des « étranger·es en situation irrégulière » par le regard policier, ils sont toujours associés à d’autres critères, tels que le mode de déplacement de la personne, son allure, ses habits et son comportement (Babels, 2019). Dans les espaces touristiques alpins, la maîtrise des codes du tourisme en montagne (port de vêtements de marques sportives, pratique d’un sport de montagne), joue aussi un rôle déterminant dans l’identification policière. En mobilisant des méthodes ethnographiques sur le terrain, notamment la participation observante dans les lieux solidaires d’accueil et de transit des personnes migrantes à Clavière et Briançon, j’ai ainsi pu observer comment les personnes migrantes racisées tentent de transformer leur apparence en jouant sur les marqueurs sociaux (vêtements, accessoires) pour espérer traverser la frontière en se faisant passer pour touristes (Bachellerie, 2024b).

45Les méthodes qualitatives permettent donc de mettre en lumière l’articulation et l’intersectionnalité des rapports de domination (Crenshaw, 1991). Elles révèlent ainsi que la condition minoritaire, qui rend les personnes dont la migration est illégalisée repérables dans les espaces touristiques alpins, se situe à l’intersection des rapports de « race », de nationalité et de classe.

Conclusion

46Cet article revenait sur les méthodes employées sur un terrain d’enquête pour mettre à jour différents ressorts du processus de racialisation dans les espaces touristiques situés à la frontière franco-italienne. Bien que les études sur les frontières et les migrations aient mis en évidence le rôle central de la « race » dans les méthodes de contrôle migratoire, observer et documenter ce phénomène sur le terrain demeure une tentative laborieuse. Chacune des méthodes d’enquête mobilisées (analyse de corpus publicitaires, observation non-participante, questionnaire, entretiens semi-directifs et non-directifs) s’est ainsi heurtée à des limites, à la fois méthodologiques et éthiques.

47Cet article a montré que travailler sur les rapports de « race » en sciences sociales constitue un paradoxe : à la fois, c’est une nécessité, pour ne pas invisibiliser les logiques raciales qui structurent l’ordre social et spatial. Et en même temps, toute tentative de quantifier, de mesurer et d’observer la « race » pose des problèmes à la fois pratiques, politiques et éthiques. D’abord, parce qu’elles supposent de créer des catégories homogènes qui effacent le caractère contextuel et relationnel des rapports de « race ». Ensuite, parce que toutes les méthodes qui ne partent pas de la parole des personnes enquêtées (telles que l’observation non-participante, le « comptage des couleurs », le questionnaire) obligent le·la chercheur·euse à créer des catégories raciales a priori, alors que la « race » ne repose pas sur des catégories objectives mais sur une expérience socialisée, vécue différemment en fonction des trajectoires individuelles. Seules les méthodes qualitatives et ethnographiques permettent ainsi de rendre compte du caractère mouvant et arbitraire des limites qui distinguent les différentes catégories raciales et d’interroger l’émergence de ces perceptions en fonction du point de vue situé de l’interlocuteur·ice. Ces méthodes permettent également de mettre en évidence l’imbrication et l’intersectionnalité des différents rapports de domination, notamment la classe, la « race » et la nationalité.

48Malgré les difficultés rencontrées, le caractère sensible et mouvant des rapports sociaux de « race » les rend passionnants à examiner, car leur étude fait apparaître de manière particulièrement claire le caractère arbitraire des différenciations sur lesquelles s’effectuent la catégorisation et la hiérarchisation entre les individus qui fondent les rapports de dominations. L’inconfort et le malaise rencontrés dans ce « terrain miné » ont ainsi été heuristiques, mettant en lumière que toute recherche qui tente justement de dévoiler et de dénoncer la domination s’expose au risque de participer au processus violent qu’elle cherche à étudier. Ainsi, le degré de précaution et de réflexivité nécessaire à l’étude des rapports de « race » pourrait – et devrait – être généralisé à l’étude d’autres rapports sociaux. Cet article rappelle qu’une méthodologie éthique exige une réflexivité critique permanente sur l’usage des catégories que l’on mobilise, et invite à accueillir le doute comme outil méthodologique pour (ré)orienter en permanence sa démarche de recherche.

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Notes

1 Traduction de l’autrice.

2 Les enquêté·es ont été anonymisé·es, leur prénom original a été remplacé.

3 Entretien avec Damien, juillet 2023.

4 Entretien avec Sandra, février 2019.

5 Discussions enregistrées avec Destin, Hamad, Salah, Yannick, Fatou, Bandjan, et Hassan, 2022-2023.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Principales nationalités des touristes et des personnes en migration répertoriées sur les terrains de recherche et droit différentiel à la mobilité (Briançonnais/Val de Suse et Alpes Maritimes/Ligurie Occidentale).
URL http://journals.openedition.org/cdg/docannexe/image/12218/img-1.png
Fichier image/png, 1,0M
Titre Figure 2. Touristes et personnes en migration sur la plage de Vintimille
Crédits Photographie : S. Bachellerie, 2016.
URL http://journals.openedition.org/cdg/docannexe/image/12218/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 367k
Titre Figure 3. Échantillon de photographies utilisées pour l’analyse de corpus publicitaire
URL http://journals.openedition.org/cdg/docannexe/image/12218/img-3.png
Fichier image/png, 1,3M
Titre Tableau 1. Profils de touristes mis en avant sur les photographies de communication touristique des espaces frontaliers du Briançonnais/Val de Suse et de Menton/vallée de la Roya/Ligurie occidentale.
URL http://journals.openedition.org/cdg/docannexe/image/12218/img-4.png
Fichier image/png, 19k
Titre Figure 4. Le front de neige de Montgenèvre
Crédits Photographie : S. Bachellerie, 2019.
URL http://journals.openedition.org/cdg/docannexe/image/12218/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 373k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Sarah Bachellerie, « Un terrain miné : enquêter sur les rapports sociaux de « race » dans les espaces touristiques frontaliers », Carnets de géographes [En ligne],  | 2026, mis en ligne le 10 juillet 2026, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cdg/12218 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16kyb

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Auteur

Sarah Bachellerie

Université Grenoble Alpes - INSPE Grenoble, UMR Pacte
sarah.bachellerie[at]umrpacte.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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