1Le label Patrimoine mondial a été défini en 1972 par la Convention concernant la protection du Patrimoine mondial culturel et naturel pour œuvrer à la protection de la diversité des identités culturelles, « menacées d’acculturation » par les phénomènes émergeants de mondialisation. La littérature critique a largement documenté l’influence de la Convention, qui définit les critères d’identification, de reconnaissance et de préservation de biens patrimoniaux dotés d’une « Valeur Universelle Exceptionnelle ». Les travaux de cette littérature ont notamment analysé les effets de la Convention sur la production de discours autorisés (Smith 2006), sur les mécanismes de sélection patrimoniale fondés sur des procédures standardisées (Nielsen 2013), ainsi que sur la diffusion de cadres normatifs et réglementaires largement euro-centrés, en écho au concept de « colonialité du pouvoir » (Quijano 2007). Plusieurs auteurs ont ainsi mis en évidence un processus d’« unescoïsation » (Goldblum 2020 ; King 2016), associé à des dynamiques d’uniformisation (D’Eramo 2014) et, dans certains contextes urbains, à l’altération des patrimoines labellisés (Caust et Vecco 2017) sous l’effet du tourisme de masse lié à leur reconnaissance internationale (Anatole-Gabriel 2016 ; Frey et Steiner 2011 ; Gravari-Barbas et Jacquot 2024). Les villes qui sont inscrites sur la Liste du patrimoine mondial sont donc paradoxalement amenées à être profondément recomposées. De profonds antagonismes se révèlent ainsi, entre une volonté de préserver les tissus anciens et les témoins matériels d’une époque révolue, et une production architecturale active relative aux modes de développement des villes.
2Cette thèse vise à étudier les phénomènes de « frictions » (Tsing 2005) qui émergent entre les processus de patrimonialisation et de production urbaine, dans le contexte de l’inscription des villes historiques sud-est asiatiques sur la Liste du Patrimoine mondial de l’Unesco. Notre analyse repose sur deux hypothèses : d’une part, la labellisation « Patrimoine mondial de l’Unesco » génèrerait, sous plusieurs aspects, une dissociation entre ce qui fait patrimoine et ce qui n’en fait pas partie et constitue de fait le « non-patrimonial ». D’autre part, de cette dissociation à la fois conceptuelle et opératoire s’ouvrirait un espace interstitiel, une interface entre ville et patrimoine, creuset de processus inédits de rencontre et d’interactions entre ces deux sphères. Sont ainsi étudiées les forces et formes qui sous-tendent les rapports entretenus entre la ville et le patrimoine sous l’égide de l’Unesco, à partir de l’exploration de l’interface entre ces deux modes de transformation du territoire, qui peuvent sembler antagonistes à bien des égards.
3Cette étude est fondée sur une approche comparative entre les villes de Luang Prabang au Laos et Chiang Mai en Thaïlande. La ville de Luang Prabang, inscrite sur la Liste du Patrimoine mondial en 1995, est ici analysée en tant que cas d’étude majeur, permettant d’interroger les effets de la labellisation Unesco sur le temps long. Ce cas permet d’étudier le changement de paradigme opéré par le processus d’inscription, puis le déploiement progressif de nouveaux outils de gestion patrimoniale propres à la labellisation, ainsi que les répercussions enregistrées sur le plan de la production urbaine. La ville de Chiang Mai est quant à elle mobilisée en tant que contre point, celle-ci étant inscrite sur Liste indicative depuis 2015, et permet d’interroger les prémisses d’un processus de patrimonialisation sous l’égide de l’Unesco. Convoquée en tant que cas d’anticipation, la ville de Chiang Mai permet d’interroger en quoi la préparation même de l’inscription sur la Liste du Patrimoine mondial entraine déjà des transformations, tant sur le plan institutionnel que sur le plan de la fabrique urbaine.
4La thèse s’articule en deux parties. La première examine la construction du processus de patrimonialisation à travers le prisme de l’Unesco. Le chapitre un est dédié à l’exploration de sa genèse et permet de replacer l’origine de la question de l’inscription sur la Liste du Patrimoine mondial au regard des situations urbaines et politiques ante label de ces deux villes. Dans le chapitre deux, l’analyse des descriptions de Luang Prabang et de Chiang Mai contenues dans les dossiers de nomination adressés à l’Unesco permet d’interroger les modalités de fabrication de fictions qui désormais déterminent l’histoire de ces deux villes et leurs valeurs patrimoniales. Or, la fabrication de la « ville-objet » patrimoniale tend à dissocier celle-ci de son contexte urbain et territorial. Le chapitre trois s’intéresse ainsi aux « frictions » (phénomènes de frottements, tensions, conflits, contradictions ou contrastes…) induites par cette disjonction entre la ville patrimoniale et la ville non-patrimoniale, à l’épreuve de sa rencontre avec les outils urbanistiques. Il interroge également les modalités du dialogue entre les outils normatifs et règlementaires qui régissent l’un et l’autre de ces espaces.
5La seconde partie de la thèse porte sur les mutations urbaines concrètes dans les deux cas urbains étudiés, du fait de – ou sous l’impulsion de – l’accès au label. Le chapitre quatre explore les transformations effectives à Luang Prabang, à la fois dans l’espace patrimonial et dans l’espace en marge. Entre opérations de mise en valeur patrimoniale et production architecturale contemporaine, ce chapitre quatre analyse les mouvements de transferts qui s’opèrent entre ces deux dynamiques. Il montre que les espaces patrimoniaux et non patrimoniaux se confèrent l’un à l’autre des caractéristiques et processus de transformations qui initialement leur étaient propres – ou du moins, considérés par les acteurs de la ville et du patrimoine comme relevant de manière distincte de ces deux pré-carrés. Le chapitre cinq analyse à Chiang Mai un projet récent de réhabilitation du khlong (canal) Mae Kha, objet patrimonial intégré à la stratégie d’inscription de la ville. Le khlong Mae Kha est ici étudié pour sa capacité à interroger la rencontre entre projet patrimonial et projet urbain, cette fois à l’échelle d’un fragment du territoire et de la ville (figure 1).
Figure 1. Le projet de réhabilitation du khlong (canal) Mae Kha à Chiang Mai, une vitrine de la patrimonialisation
Source : photographie d’Armelle Ninnin, décembre 2022
6La thèse démontre que la frontière entre le patrimonial et le non patrimonial se révèle davantage comme une interface relationnelle, un lieu de tensions, de transferts et de recompositions, plutôt que comme une ligne de division nette. Cette interface relationnelle, dans ses multiples configurations, est révélatrice de tensions (entre le planifié et le non planifié, entre le global et le local, entre deux interprétations du territoire et deux univers de projet, patrimonial et urbain, voire métropolitain). Elle est un moteur de la fabrique urbaine, et témoigne d’arrangements, de résistances et d’innovations. Elle est le lieu symptomatique des relations qui se jouent entre les univers de la ville et du patrimoine, au sein de laquelle s’articulent des forces et des formes à la fois héritées et en mouvement, particulières à Luang Prabang et à Chiang Mai.
Fiche signalétique
Discipline
Aménagement du territoire et Urbanisme
Directeur/directrice
Nathalie Lancret, Directrice de recherche CNRS, Centre Asie du Sud-Est (CASE) et Christophe Pottier, Maître de conférences, Assistant professor, École française d’Extrême-Orient (EFEO), responsable du centre EFEO de Chiang Mai (Thaïlande)
Université
Université Gustave Eiffel
Membres du jury de thèse, soutenue le 19/12/2025
Emmanuelle Peyvel, Maître de conférences, HDR, université Lumière Lyon 2, UMR 5600 EVS, rapportrice
Mathias Rollot, Maître de conférences, HDR, ENSA Grenoble, UMR AAU, laboratoire Cresson, rapporteur
Peter Bille Larsen, Senior lecturer et senior researcher en sociologie et durabilité, université de Genève, examinateur
Jean-Sébastien Cluzel, Professeur d’archéologie et d’histoire de l’art de l’Extrême-Orient, HDR, Sorbonne université, Centre André Chastel, examinateur, président du jury
Yves Goudineau, Directeur d’études émérite, HDR, Ecole française d’Extrême-Orient, membre du Centre Asie du Sud-Est (EHESS-CNRS-Inalco), examinateur
Pijika Pumketkao-Lecourt, Enseignante, ENSA Paris-Belleville, laboratoire IPRAUS, examinatrice
Situation professionnelle à l’issue de la thèse :
Enseignante à l’ENSA Paris-Belleville